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Full text of "Oeuvres complètes"

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I 



QRUVRES COMPLETES 



H. DE BALZAC 



LA 



COMÉDIE HUMAINE 



DEUXIÈME VOLUME 



PREMIÈRE PARTIE 

ÉTUDES DE MOEURS 



PREMIER LIVRE 



P6^ 



PAR[S — IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINfi 

RDE DES GBANDS-AUGUSTINS, 5. 



SCÈNES 



DE LA 



VIE PRIVÉE 



TOME II 



mémoires de dedx jeunes mabiées. — une fille d'eve. 

La Femme abandonnée. — La Grenadiére. — Le Message. — Gobseck. 

autre étude de femme. 



PARIS 

V' ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR 

RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3. 
1869 



im I41S57 







Ces fleux petit? l'ont alors de mon lit le théâtre de leurs jeux. 



(MEMOIRES DR DEUX. JEUNES MARIEES.) 



PREMIER LITRE, * 

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 



A GEORGES SAND. 

Ceci, cher Georges, ne saurait rien ajouter à l'éclat de votre nom, qui 
jettera son magique reflet sur ce livre ; mais il n'y a là de ma part ni 
calcul, ni modestie. Je désire attester ainsi l'amitié vraie qui s'est conti^ 
nuée entre nous à travers nos voyages et nos absences, malgré nos 
travaux et les méchancetés du monde. Ce sentiment ne s'altérera sans 
doute jamais. Le cortège de noms amis qui accompagnera mes compo^ 
sîtions mêle un plaisir aux peines que me cause leur nombre, car 
elles ne vont point sans douleur, à ne parler que des reproches encou- 
rus par ma menaçante fécondité, comme si le monde qui pose devant 
moi n'était pas plus fécond encore. Ne sera-ce pas beau, Georges, si 
quelque jour l'antiquaire des littératures détruites ne retrouve dans 
ce cortège que de grands noms, de nobles cœurs, de saintes et pures 
amitiés, et les gloires de ce siècle? Ne puis-je me montrer plus fier de 
ce bonheur certain que de succès toujours contestables? Pour qui vous 
connaît bien, n'est-ce pas un bonheur que de pouvoir se dire, comme 
Je le fais ici , 

Votre ami, 

DE Balzac. 

Paris, juin 1840. 



COM. HUM. T. IL 



LîVr.E, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 



A. MADEMOISELLE RENÉE DE MAUCOMBE. 

Paris, septembre. 

Ma chùre biche , je suis dehors aussi , moi ! Et si tu ne m*as pas 
écrit à Blois, je suis aussi, la première à notre joli rendez-vous de 
la correspondance. Relève tes beaux yeux noirs attachés sur ma 
première phrase , et garde ton exclamation pour la lettre où je te 
confierai mon premier amour. On parle toujours du premier amour; 
il y en a donc un second ? Tais-toi ! me diras-tu ; dis-moi plutôt , 
me demanderas-tu , comment tu es sortie de ce couvent où tu de- 
vais faire ta profession ? Ma chère , quoi qu'il arrive aux Carméli- 
tes , le miracle de ma délivrance est la chose la plus naturelle. Les 
cris d'une conscience épouvantée ont fini par l'emporter sur les 
ordres d'une poUtique inflexible, voilà tout. Ma tante , qui ne vou- 
lait pas me vorr mourir de consomption , a vaincu ma mère , qui 
prescrivait toujours le noviciat comme seul remède à ma maladie. 
La noire mélancolie où je suis tombée après ton départ a précipité 
cet heureux dénouement. Et je suis dans Paris , mon ange, et je te 
dois ainsi le bonheur d'y être. Ma Renée , si tu m'avais pu voir , le 
jour où je me suis trouvée sans toi , tu aurais été fière d'avoir in- 
spiré des sentiments si profonds à un cœur si jeune. Nous avons tant 
, rêvé de compagnie , tant de fois déployé nos ailes et tant vécu en 
commun , que je crois nos âmes soudées l'une à l'autre , comme 
étaient ces deux filles hongroises dont la mort nous a été racontée 
par monsieur Beauvisage , qui n'était certes pas l'homme de son 
nom : jamais médecin de couvent ne fut mieux choisi. N'as-tu pas 
été malade en même temps que ta mignonne ? Dans le morne abat- 
tement où j'étais , je ne pouvais que reconnaître un à un les liens 
qui nous unissent ; je les ai crus rompus par l'éloignement , j'ai été 
prise de dégoût pour l'existence comme une tourterelle dépareillée, 
j'ai trouvé de la douceur à mourir , et je mourais tout doucette- 
ment. Être seule aux Carmélites . à Blois , en proie à la crainte d'y 
faire ma profession sans la préface de mademoiselle de la Vallière et 



i 



MEMOIRES DE DEUX Jf-LNES MARIEES, 3 

sans ma Renée ! mais c'était une maladie , une maladie mortelle. 
Cette vie monotone où chaque heure amène un devoir, une prière, 
un travail si exactement les mêmes , qu'en tous lieux on peut dire 
ce que fait une carmélite à telle ou telle heure du jour ou de la 
nuit ; cette horrible existence où il est indifférent que les choses qui 
nous entourent soient ou ne soient pas , était devenue pour nous la 
plus variée : l'essor de notre esprit ne connaissait point de bornes , 
la fantaisie nous avait donné la clef de ses royaumes, nous étions tour 
à tour l'une pour l'autre un charmant hippogriffe , la plus alerte ré- 
veillait la plus endormie , et nos âmes folâtraient à l'envi en s'empa- 
rent de ce monde qui nous était interdit. Il n'y avait pas jusqu'à la 
Vie des Saints qui ne nous aidât à comprendre les choses les plus 
cachées ! Le jour où ta douce compagnie m'était enlevée , je deve- 
nais ce qu'est une carmélite à nos yeux, une Danaïde moderne qui, 
au lieu de chercher à remplir un tonneau sans fond , tire tous les 
jours , de je ne sais quel puits , un seau vide , espérant l'amener 
plein .Ma tante ignorait notre vie intérieure. Elle n'expliquait point 
mon dégoût de l'existence , elle qui s'est fait un monde céleste dans 
les deux arpents de son couvent. Pour être embrassée à nos âges , 
la vie religieuse veut une excessive simplicité que nous n'avons pas, 
ma chère biche, ou l'ardeur du dévouement qui rend ma tante une 
sublime créature. Ma tante s'est sacrifiée à un frère adoré ; mais qui 
peut se sacrifier à des inconnus ou à des idées. 

Depuis bientôt quinze jours, j'ai tant de folles paroles rentrées , 
tant de méditations enterrées au cœur , tant d'observations à com- 
muniquer et de récits à faire qui ne peuvent être faits qu'à toi , que 
sans le pis-aller des confidences écrites substituées à nos chères 
causeries, j'étoufferais. Combien la vie du cœur nous est nécessaire ! 
Je commence mon journal ce matin en imaginant que le tien est 
commencé, que dans peu de jours je vivrai au fond de ta belle val- 
lée de Gemenos dont je ne sais que ce que tu m'en as dit, comme 
tû vas vivre dans Paris dont tu ne connais que ce que nous en rê- 
vions. 

Or donc, ma belle enfant , par une matinée qui demeurera mar- 
quée d'un sinet rose dans le livre de ma vie , il est arrivé de Paris 
une demoiselle de compagnie et Philippe, le dernier valet de cham- 
bre de ma grand'mère , envoyés pour m'emmener. Quand , après 
m'avoir fait venir dans sa chambre, ma tante m'a eu dit celte nou- 
velle, la joie m'a coupé la parole, je la regardais d'un air hébété. 



4 I. LIVRE, SCEIVKS DK L\ VIE PRIVEE. 

« IMon enfant, m'a-t-elle dit de sa voix gutturale, tu me quittes sans 
regret , je le vois ; mais cet adieu n'est pas le dernier, nous nous 
reverrons : Dieu t'a marquée au front du signe des élus , lu as l'or- 
gueil qui mène également au ciel et à l'enfer, mais tu as trop de 
noblesse pour descendre ! je te connais mieux que tu ne te connais 
toi-même : la passion ne sera pas chez toi ce qu'elle est chez les 
femmes ordinaires. » Elle m'a doucement attirée sur elle et baisée 
au front en m'y mettant ce feu qui la dévore, qui a noirci l'azur 
de ses yeux, attendri ses paupières , ridé ses tempes dorées et jauni 
son beau visage. Elle m'a donné la peau de poule. Avant de ré- 
pondre , je lui ai baisé les mains. — « Chère tante , ai-je dit , si 
vos adorables bontés ne m'ont pas fait trouver votre Paraclet salubre 
au corps et doux au cœur , je dois verser tant de larmes pour y 
revenir, que vous ne sauriez souhaiter mon retour. Je ne veux re- 
tourner ici que trahie par mon Louis XIV, et si j'en attrape un , il 
n'y a que la mort pour me l'arracher ! Je ne craindrai point les Mon- 
tespan. — Allez, folle, dit-elle en souriant, ne laissez point ces idées 
vaines ici , emportez-les ; et sachez que vous êtes plus ^lontespan 
que La Yallière. » Je l'ai embrassée. La pauvre femme n'a pu s'em- 
pêcher de me conduire à la voiture , où ses yeux se sont tour à tour 
fixés sur îes armoiries paternelles et sur moi. 

La nuit m'a surprise à Beaugency , plongée dans un engourdisse- 
ment moral qu'avait provoqué ce singulier adieu. Que dois-je donc 
trouver dans ce monde si fort désiré? D'abord, je n'ai trouvé personne 
pour me recevoir , les apprêts de mon cœur ont été perdus : ma 
mère était au bois de Boulogne , mon père était au conseil ; mon 
frère , le duc de Rhétoré , ne rentre jamais , m'a-t-on dit , que 
pour s'habiller , avant le dîner. Mademoiselle Griffith (elle a des 
^rilîes) et Philippe m'ont conduite à mon appartement. 

Cet appartement est celui de cette grand'mère tant aimée , la 
princesse de Vaurémont à qui je dois une fortune quelconque , de 
laquelle personne ne m'a rien dit. A ce passage , tu partageras la 
tristesse qui m'a saisie en entrant dans ce lieu consacré par mes 
souvenirs. L'appartement était comme elle l'avait laissé ! J'allais 
couclier dans le lit où elle est morte. Assise sur le bord de sa chaise 
longue , je pleurai sans voir que je n'étais pas seule , je pensai que 
je m'y étais souvent mise à ses genoux pour mieux l'écouîer. De là 
j'avais vu son visage perdu dans ses dentelles rousses , ei maigri par 
l'âge autant que par les douleurs de l'agonie. Cette chambre me 



I 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 5 

semblait encore chaude de la chaleur qu'elle y entretenait. Com- 
ment se fait-il que mademoiselle Armande-Louise-Marie de Chau- 
îieii soit obligée , comme une paysanne , de se coucher dans le lit de 
sa mère, presque le jour de sa mort? car il me semblait que la prin- 
cesse, morte en 1817, avait expiré la veille. Celte chambre m'offrait 
des choses qui ne devaient pas s'y fl'ouver, et qui prouvaient com- 
bien les gens occupés des affaires du royaume sont insouciants des 
leurs, et combien, une fois morte , on a peu pensé h cette noble 
femme, qui sera l'une des grandes figures féminines du dix-huitième 
siècle. Philippe a quasiment compris d'où venaient mes larmes. Il 
m'a dit que par son testament la princesse m'avait légué ses meubles. 
Mon père laissait d'ailleurs les grands appartements dans l'état où 
fes avait mis la Révolution. Je me suis levée alors , Philippe m'a 
ouvert la porte du petit salon qui donne sur l'appartement de récep- 
tion , et je l'ai retrouvé dans le délabrement que je connaissais : les 
dessus de portes qui contenaient des tableaux précieux montrent 
leurs trumeaux vides , les marbres sont cassés , les glaces ont été 
enlevées. Autrefois , j'avais peur de monter le grand escalier et de 
traverser la vaste solitude de ces hautes salles, j'allais chez la prin- 
cesse par un petit escalier qui descend sous la voûte du grand et qui 
mène à la porte dérobée de son cabinet de toilette. 

L'appartement , composé d'un salon , d'une chambre à coucher, 
et de ce joli cabinet en vermillon et or dont je t'ai parlé, occupe le 
pavillon du côté des Invalides. L'hôtel n'est séparé du boulevard 
que par un mur couvert de plantes grimpantes, et par une magni- 
fique allée d'arbres qui mêlent leurs touffes à celles des ormeaux de 
la contre-allée du boulevard. Sans le dôme or et bleu, sans les masses 
grises des Invalides , on se croirait dans une forêt. Le style de ces 
trois pièces et leur place annoncent l'ancien appartement de parade 
des duchesses de Chaulieu , celui des ducs doit se trouver dans le 
pavillon opposé ; tous deux sont décemment séparés par les deux 
corps de logis et par le pavillon de la façade où sont ces grandes salles 
obscures et sonores que Philippe me montrait encore dépouillées 
de leur splendeur, et telles que je les avais vues dans mon enfance. 
Philippe prit un air confidentiel en voyant l'élonnement peint sur 
ma figure. IMa chère, dans cette maison diplomatique, tous les gens 
sont discrets et mystérieux. Il me dit alor& qu'on attendait une loi 
par laquelle on rendrait aux émigrés la valeur de leurs biens. Mon 
père recule la restauration de son hôtel jusqu'au moment de celte 



5 I. LlVllE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

restitution. L'architecte du roi avait évalué la dépense à trois cent 
mille livres. Cette confidence eut pour effet do me rejeter sur le 
sofa de mon salon. Eh ! quoi , mon père, au lieu d'employer cette 
somme à me marier , me laissait mourir au couvent? Voilà la ré- 
flexion que j'ai trouvée sur le seuil de cette porte. Ah ! Renée, 
comme je me suis appuyé la têt€ sur ton épaule , et comme je me 
suis reportée aux jours où ma grand'mère animait ces deux cham- 
bres ! Elle qui n'existe que dans mon cœur, toi qui es à Maucombe, 
à deux cents lieues de moi , voilà les seuls êtres qui m'aiment ou 
m'ont aimée. Cette chère vieille au regard si jeune voulait s'éveiller 
à ma voix. Comme nous nous entendions ! Le souvenir a changé 
tout à coup les dispositions où j'étais d'abord. J'ai trouvé je ne sais 
quoi de saint à ce qui venait de me paraître une profanation. Il m'a 
semblé doux de respirer la vague odeur de poudre à la maréchale 
qui subsistait là , doux de dormir sous la protection de ces rideaux 
en damas jaune à dessins blancs où ses regards et son souffle ont 
dû laisser quelque chose de son âme. J'ai dit à Philippe de rendre 
leur lustre aux mêmes objets, de donner à mon appartement la vie 
propre à l'habitation. J'ai moi-même indiqué comment je voulais y 
être , en assignant à chaque meuble une place. J'ai passé la revue 
en prenant possession de tout, en disant comment se pouvaient ra- 
jeunir ces antiquités que j'aime. La chambre est d'un blanc un peu 
terni par le temps, comme aussi l'or des folâtres arabesques montre 
en quelques endroits des teintes rouges ; mais ces effets sont en har- 
monie avec les couleurs passées du tapis de la Savonnerie qui fut 
donné par Louis XV à ma grand'mère , ainsi que son portrait. La 
pendule est un présent du maréchal de Saxe. Les porcelaines de la 
cheminée viennent du maréchal de Richelieu. Le portrait de ma 
grand'mère, prise à vingt-cinq ans, est dans un cadre orvale, en face 
de celui du roi. Le prince n'y est point. J'aime cet oubli franc , sans 
hypocrisie , qui peint d'un trait ce délicieux caractère. Dans une 
grande maladie que fit ma tante , son confesseur insistait pour que 
le prince , qui attendait dans le salon , entrât. — Avec le médecia 
et ses ordonnances , a-t-elle dit. Le lit est à baldaquin , à dossiers 
rembourrés ; les rideaux sont retroussés par des plis d'une belle am- 
pleur ; les meubles sont en bois doré, couverts de ce damas jaune à 
fleurs blanches , également drapé aux fenêtres, et qui est doublé 
d'une étoffe de soie blanche qui ressemble à de la moire. Les dessus 
de porte sont peints je ne sais par qui » mais ils représentent un 



1 



MÉMOIRES DE DEUX JEIJXES MAHIEES. 7 

lever du soleil el un clair de lune. La cheminée est traitée fort 
curieusement. On voit que dans le siècle dernier on vivait beaucoup 
au coin du feu. Là se passaient de grands événements : le foyer de 
cuivre doré est une merveille de sculpture , le chambranle est d'un 
fini précieux , la pelle et les pincettes sont délicieusement travail- 
lées, le soufflet est un bijou. La tapisserie de l'écran vient des Go- 
belins , et sa monture est exquise ; les folles figures qui courent le 
long , sur les pieds , sur la barre d*appui , sur les branches , sont, 
ravissantes; tout en est ouvrag<3 comme un éventail. Qui lui avait 
donné ce joli meuble qu'elle aimait beaucoup ? Je voudrais le savoir. 
Combien de fois je l'ai vue , le pied sur la barre , enfoncée dans sa 
bergère , sa robe à demi relevée sur le genou par son attitude , 
prenant, remettant et reprenant sa tabatière sur la tablette entre sa 
boîte à pastilles et ses mitaines de soie ! Etait-elle coquette? Jusqu'au 
jour de sa mort elle a eu soin d'elle comme si elle se trouvait au 
lendemain de ce beau portrait , comme si elle attendait la fleur de 
la cour qui se pressait autour d'elle. Cette bergère m'a rappelé l'in- 
imitable mouvement qu'elle donnait à sesjupes en s'y plongeant. Ces 
femmes du temps passé emportent avec elles certains secrets qui 
peignent leur époque. La princesse avait des airs de tête , une ma- 
nière de jeter ses mots et ses regards, un langage particulier que je 
ne retrouvais point chez ma mère ; il s'y trouvait de la finesse et de 
la bonhomie, du dessein sans apprêt. Sa conversation était à la fois 
prolixe et laconique. Elle contait bien et peignait en trois mots. 
Elle avait surtout cette excessive hberté de jugement qui certes a 
influé sur la tournure de mon esprit. De sept à dix ans , j'ai vécu 
dans ses poches ; elle aimait autant à m'attirer chez elle que j'ai- 
mais à y aller. Cette prédilection a été cause de plus d'une querelle 
entre elle et ma mère. Or , rien n'attise un sentiment autant que le 
vent glacé de la persécution. Avec quelle grâce me disait-elle : 
* Vous voilà, petite masque 1 » quand la couleuvre de la curiosité 
m'avait prêté ses mouvements pour me glisser entre les portes jus- 
qu'à elle. Elle se sentait aimée , elle aimait mon naïf amour qui 
mettait un rayon de soleil dans son hiver. Je ne sais pas ce qui se 
passait chez elle le soir, mais efle avait beaucoup de monde ; lorsque 
je venais le matin, sur la pointe du pied, savoir s'il faisait jour chez 
elle , je voyais les meubles de son salon dérangés , les tables de jeu 
dressées, beaucoup de tabac par places. Ce saK)n est dans le même 
8tyle que la chambre, les meubles sont singulièrement contournés. 



g I. LIVRE, SCENES DE L\ VIE PRIVEE. 

Ic^bois sont à moulures creuses , à pieds de biche. Des guirlandes 
de fleurs richement sculptées et d'un beau caractère serpentent à 
travers les glaces et descendent le long en festons. Il y a sur les 
consoles de beaux cornets de la Cfiine. Le fond de l'ameublement 
est ponceau et blanc. Ma grand'mère était une brune fière et pi- 
quante, son tcinl se devine au choix de ses couleurs. J'ai retrouvé 
dans ce salon une table à écrire dont les figures avaient beaucoup 
occupé mes yeux autrefois ; elle est plaquée en argent ciselé ; elle 
lui a été donnée par un Lomellini de Gênes. Chaque côté de cette 
table représente les occupations de chaque saison ; les personnages 
sont en relief, il y en a des centaines dans chaque tableau. Je suis 
restée deux heures toute seule , reprenant mes souvenirs un à un , 
dans le sanctuaire où a expiré une des 'femmes de la cour de 
Louis XV les plus célèbres et par son esprit et par sa beauté. Tu 
sais comme ou m'a brusquement séparée d'elle , du jour au lende- 
main, en 1816. — Allez dire adieu à votre grand'mère, me dit ma 
mère. J'ai trouvé la princesse, non pas surprise de mon départ, mais 
insensible en apparence. Elle m'a reçue comme à l'ordinaire. — 
« Tu vas au couvent, mon bijou, me dit-elle, tu y verras ta tante, une 
excellente femme. J'aurai soin que tu ne sois point sacrifiée , tu 
seras indépendante et à môme de marier qui tu voudras. » Elle est 
morte six mois après ; elle avait remis son testament au plus assidu 
de ses vieux amis , au prince de Talleyrand , qui , en faisant une 
visite à mademoiselle de Chargebœuf , a trouvé le moyen de me 
faire savoir par elle que ma grand'mère me défendait de prononcer 
des vœux. J'espère bien que tôt ou tard je rencontrerai le prince ; et 
sans doute, il m'en dira davantage. Ainsi, ma belle biche, si je n'ai 
trouvé personne pour me recevoir, je me suis consolée avec l'ombre 
de la chère princesse, et je me suis mise en mesure de remplir une 
de nos conventions, qui est, souviens-t'en, de nous initier aux plus 
petits détails de notre case et de notre vie. Il est si doux de savoir 
où et comment vit l'être qui nous est cher ! Dépeins-moi bien les 
moindres choses qui t'entourent, tout enfin , même les effets dj 
couchant dans les grands arbres. 

10 octobre. 

J'étais arrivée à trois heures après midi. Vers cinq heures et 
demie, Rose est venue me dire que ma mère était rentrée , et je 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 9 

suis descendue pour lui rendre mes respects. Ma mère occupe au 
rez-de-chaussée un appartement disposé , comme le mien , dans le 
même pavillon. Je suis au-dessus d'elle , et nous avons le même 
escalier dérobé. Mon père est dans le pavillon opposé ; mais, comrnsi 
du côté de la cour il a de plus l'espace que prend dans le nôtre le 
grand escalier , son appartement est beaucoup plus vaste que les 
nôtres. Malgré les devoirs de la position que le retour des Bour- 
bons leur a rendue , mon père et ma mère continuent d'habiter le 
rez-de-chaussée et peuvent y recevoir , tant sont grandes les mai- 
sons de nos pères. J'ai trouvé ma mère dans son salon , où il n'y 
arien de changé. Elle était habillée. De marche en marche je m'étais 
demandé comment serait pour moi cette femme , qui a été si peu 
mère que je n'ai reçu d'elle en huit ans que les deux lettres que 
tu connais. En pensant qu'il était indigne de moi de jouer une 
tendresse impossible , je m'ét^ais composée en religieuse idiote , et 
suis entrée assez embarrassée intérieurement. Cet embarras s'est 
bientôt dissipé. Ma mère a été d'une grâce parfaite ; elle ne m'a 
pas témoigné de fausse tendresse , elle n'a pas été froide , elle ne 
m'a pas traitée en étrangère , elle ne m'a pas mise dans son sein 
comme une fille aimée ; elle m'a reçue comme si elle m'eût vue la 
veille , elle a été la plus douce, la plus sincère amie ; elle m'a parlé 
comme à une femme faite , et m'a d'abord embrassée au front. — 
« Ma chère petite , si vous devez mourir au couvent, m'a-l-elle 
dit , il vaut mieux vivre au milieu de nous. Vous trompez les des- 
seins de votre père et les miens , mais nous ne sommes plus au 
temps où les parents étaient aveuglément obéis. L'intention de mon- 
sieur de Chaulieu, qui s'est trouvée d'accord avec la mienne, est de 
ne rien négliger pour vous rendre la vie agréable et de vous laisser 
voir le monde. A votre âge , j'eusse pensé comme vous ; ainsi je ne 
vous en veux point : vous ne pouvez comprendre ce que nous vous 
demandions. Vous ne me trouverez point d'une sévérité ridicule. 
Si vous avez soupçonné mon cœur , vous reconnaîtrez bientôt que 
vous vous trompiez. Quoique je veuille vous laisser parfaitement 
Jibre , je crois que pour les premiers moments vous ferez sagement 
d'écouter les avis d'une mère qui se conduira comme une sœur avec 
vous. » La duchesse parlait d'une voix douce, et remettait en ordre 
ma pèlerine de pensionnaire. Elle m'a séduite. A trente-huit ans, 
elle est belle comme un ange ; elle a des yeux d'un noir bleu , des 
cils comme des soies, un f'onl sans plis , un teint blanc et rose à 



10 I. LIVRE, SCÈIVES DE L\ VIE PRIVÉE. 

faire croire qu'elle se farde, des épaules et une poitrine étonnantes, 
une taille cambrée et mince comme la tienne, une main d'une beauté 
rare, c'est une blancheur de lait; des ongles oii séjourne la lumière, 
tant ils sont polis ; le petit doigt légèrement écarté , le pouce d'un 
fini d'ivoire. Enfin elle a le pied de sa main, le pied espagnol de 
mademoiselle de Vandenesse. Si elle est ainsi à quarante , elle sera 
belle encore à soixante ans. 

J'ai répondu , ma biche , en fille soumise. J'ai été pour elle ce 
qu'elle a été pour moi, j'ai même été mieux : sa beauté m'a vaincue, 
je lui ai pardonné son abandon, j'ai compris qu'une femme comme 
elle avait été entraînée par son rôle de reine. Je le lui ai dit naïve- 
ment comme si j'eusse causé avec toi. Peut-être ne s'attendait-elle 
pas à trouver un langage d'amour dans la bouche de sa fille ? Les 
sincères hommages de mon admiration l'ont infiniment touchée : 
ses manières ont changé , sont devenues plus gracieuses encore ; 
elle a quitté le vous. — v ïu es une bonne fille , et j'espère que 
nous resterons amies. » Ce mot m'a paru d'une adorable naïveté. 
Je n'ai pas voulu lui faire voir comment je le prenais , car j'ai 
compris aussitôt que je dois lui laisser croire qu'elle est beaucoup 
plus fine et plus spirituelle que sa fille. J'ai donc fait la niaise, elle 
a été enchantée de moi. Je lui ai baisé les mains à plusieurs re- 
prises en lui disant que j'étais bien heureuse qu'elle agît ainsi avec 
moi , que je me sentais à l'aise, et je lui ai même confié ma terreur. 
Elle a souri , m'a prise par le cou pour m'attirer à elle et me baiser 
au front par un geste plein de tendresse. — « Chère enfant, a-t-clle 
dit , nous avons du monde à dîner aujourd'hui , vous penserez 
peut-être comme moi qu'il vaut mieux attendre que la couturière 
vous ait habillée pour faire votre entrée dans le inonde ; ainsi , 
après avoir vu votre père et votre frère , vous remonterez chez 
vous. » Ce à quoi j'ai de grand cœur acquiescé. La ravissante toi- 
lette de ma mère était la première révélation de ce monde entrevu 
dans nos rêves ; mais je ne me suis pas senti le moindre mouvement 
de jalousie. IMon père est entré. — <c Monsieur, voiià votre fille , » 
hii a dit la duchesse. 

Mon père a pris soudain pour moi les manières les plus tendres ; il 
a si [)arfaitement joué son rôle de père que je lui en ai cru le cœur. 
— « Vous voilà donc, fille rebelle ! » m'a-t-il dit en me prenant les 
deux mams dans les siennes et me les baisant avec plus de galan- 
terie que de paternité. Et il m'a auirée sur lui , m'a prise par la 



t 



MElIOmES D£ DEUX JEUNES MARIÉES. l\ 

taille , m*a serrée pour m*embrasser sur les joues et au front. — 
« Vous réparerez le chagrin que nous cause votre changement de 
vocation par les plaisirs que nous donneront vos succès dans le 
monde. — Savez-vous, madame, qu'elle sera fort johe et qu^ 
vous pourrez être fière d'elle un jour ? — Voici votre frère Rhé- 
loré. — Alphonse , dit-il à un beau jeune homme qui est entré 
voilà votre sœur la religieuse qui veut jeter le froc aux orties. » 

Mon frère est venu sans trop se presser, m'a pris la main et me 
l'a serrée. — « Embrassez-la donc, » lui a dit le duc. Et il ra's 
baisée sur chaque joue. — « Je suis enchanté de vous voir,- ma 
sœur, m'a-t-il dit, et je suis de votre parti contre mon père.» Je 
Tai remercié; mais il me semble qu'il aurait bien pu venir à Blois, 
quand il allait à Orléans voir notre frère le marquis à sa garnison. 
Je me suis retirée en craignant qu'il n'arrivât des étrangers. J'ai 
fait quelques rangements chez moi , j'ai mis sur le velours ponceau 
de la belle table tout ce qu'il me fallait pour t'écrire en songeant 
à ma nouvelle position. 

Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les 
chos'es se sont passées au retour d'une jeune fille de dix-huit ans , 
après une absence de neuf années , dans une des plus illustres fa- 
milles du royaume. Le voyage m'avait fatiguée, et aussi les émotions 
de ce retour en famille : je me suis donc couchée comme au cou- 
vent , à huit heures, après avoir soupe. L'on a conservé jusqu'à un 
petit couvert de porcelaine de Saxe que cette chère princesse gar- 
dait pour manger seule chez elle, quand elle en avait la fantaisie. 



II 

LA MÊME A LA MÊME. 

25 novembre. 

Le lendemain j'ai trouvé mon appartement mis en ordre et fait 
par le vieux Philippe, qui avait mis des fleurs dans les cornets. 
Enfin je me suis installée. Seulement personne n'avait songé qu'une 
pensionnaire des Carmélites a faim de bonne heure, et Rose a eu 
mille peines à me faire déjeuner. — « Mademoiselle s*est couchée 



12 ï. LIVRE , SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

à riieure où l'on a servi le dîner et se lève au moment où monsei- 
gneur vient de rentrer, » m'a-t-el!e dit. Je me suis mise à écrire. 
Vers une heure mon père a frappé à la porte de mon petit salon et 
m'a demandé si je pouvais le recevoir; je lui ai ouvert la porte, il 
est entré et m'a trouvée t'écrivant. — « JMa chère , vous avez à vous 
habiller, à vous arranger ici ; vous trouverez douze mille francs dans 
celte bourse. C'est une année du revenu que je vous accorde pour 
votre entretien. Vous vous entendrez avec votre mère pour prendre 
une gouvernante qui vous convienne, si miss Griffith no vous plaît 
pas; car madame de Chaulieu n'aura pas le temps de vous accom- 
pagner le matin. Vous aurez une voiture à vos ordres et un domes- 
tique. » — « Laissez-moi Philippe, » luidis-je. — « Soit, répondit-il. 
Mais n'ayez nul souci : votre fortune est assez considérable pour 
que vous ne soyez à charge ni à votre mère ni à moi. » — « Scrais-je 
indiscrète en vous demandant quelle est ma fortune? » — « Nulle- 
ment, mon enfant, a-t-il dit : votre grand'mère vous a laissé cinq 
cent mille francs qui étaient ses économies, car elle n'a point voulu 
frustrer sa famille d'un seul morceau de terre. Cette somme a été 
placée sur le grand-livre. L'accumulation des intérêts a produit 
aujourd'hui environ quarante mille francs de rente. Je voulais em- 
ployer cette somme à constituer la fortune de votre second frère ; 
aussi dérangez-vous beaucoup mes projets; mais dans quelque temps 
peut-être y concourrez-vous : j'attendrai tout de vous-même. Vous 
me paraissez plus raisonnable que je ne le croyais. Je n'ai pas besoin 
de vous dire comment se conduit une demoiselle de Chaulieu ; la 
fierté peinte dans vos traits est mon sûr garant. Dans notre maison, 
les précautions que prennent les petites gens pour leurs filles sont 
injurieuses. Une médisance sur votre compte peut coûter la vie à 
celui qui se la permettrait ou à l'un de vos frères si le ciel était 
injuste. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, 
chère petite. » Il m'a baisée au front et s'est en allé. Après une 
persévérance de neuf années, je ne m'explique pas l'abandon de ce 
plan. IMon père a été d'une clarté que j'aime. Il n'y a dans sa parole 
aucune ambiguïté. l\îa fcrtune doit être à son fils le marquis. Qui 
donc a eu des entrailles ? est-ce ma mère , est-ce mon père, serait- 
ce mon frère? 

Je suis restée assise sur le sofa de ma grand'mère , les yeux sur 
la bourse que mon père avait laissée sur la cheminée, à la fois satis- 
faite et mécontente de cette attention qui maintenait ma pensée sur 



MEMOIRES DE DEUX JEL'^ES MARIEES. 13 

Targenl. Il est vrai que je n'ai plus à y songer : mes doutes sont 
éclaircis, et il y a quelque chose de digne à m'éviier toute souffrance 
d'orgueil à ce sujet. Philippe a couru toute la journée chez les 
différents marchands et ouvriers qui vont être chargés d'opérer ma 
métamorphose. 

Une célèbre couturière, une certaine Victorine, est venue, ainsi 
qu'une lingère et un cordonnier. Je suis impatiente, comme un en- 
fant de savoir comment je serai lorsque j'aurai quitté le î-ac où 
nous enveloppait le costume conventuel; mais tous ces ouvriers 
veulent beaucoup de temps : le tailleur de corsets demande huit 
jours si je ne veux pas gâter ma laiîle. Ceci devient grave, j'ai donc 
une taille? Janssen, le cordonnier de l'Opéra, m'a positivement assuré 
que j'avais le pied de ma mère. J'ai passé loute la matinée à ces occu- 
pations sérieuses. Il est venu jusqu'à un gantier qui a pris mesure 
de ma main. La lingère a eu mes ordres. A l'heure de mon dîner, 
qui s'est trouvée celle du déjeuner, ma mère m'a dit que nous 
irions ensemble chez les modistes pour les chapeaux , afin de me 
former le goût et me mettre à même de commander les miens. Je 
suis étourdie de ce commencement d'indépendance comme un 
aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu'est une 
carmélite h une fille du monde : la différence est si grande que 
nous n'aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce déjeuner mon 
père fut distrait, et nous le laissâmes à ses idées; il est fort avant 
dans les secrets du roi. J'étais parfaitement oubliée, il se sou- 
viendra de moi quand je lui serai nécessaire, j'ai vu cela. Won 
père est un homme charmant, malgré ses cinquante ans : il a une 
taille jeune, il est bien fait, il est blond, il a une tournure et des 
grâces exquises ; il a la figure à la fois parlante et muette des di- 
plomates; son nez est mince et long, ses yeux sont bruns. Quel 
joli couple ! Combien de pensées singulières m'ont assaillie en 
voyant clairement que ces deux êtres, également nobles, riches, 
supérieurs, ne vivent point ensemble, n'ont rien de commun que 
le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde. L'élite de la 
cour et de la diplomatie était hier là. Dans quelques jours je vais à 
un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai présentée à 
ce monde que je voudrais tant connaître. Il va venir tous les ma- 
lins un maître de danse : je dois savoir danser dans un mois, 
sous peine de ne pas aller au bal. Ma mère, avant le dîner, est 
venue me voir relativement à ma gouvernante. J'ai gardé miss 



14 I. LIVRE, SCEXES DE L% VIE PUIVEE. 

Griffith, qui lui a été donnée par l'ambassadeur d'Angleterre. Celte 
miss est la fdle d*un ministre : elle est parfaitement élevée; sa mère 
était noble, elle a trente-six ans. elle m'apprendra l'anglais. Ma 
Griffith est as§cz belle pour avoir des prétentions ; elle est pauvre et 
Qère,. elle est Écossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans 
la chambre de Rose. Rose sera aux ordres de miss Griffilh. J'ai vu 
sur-le-champ que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis sir 
jours que nous sommes ensemble, elle a parfaitement compris que 
moi seule puis m'intéresser à elle; moi, malgré sa contenance de 
statue, j'ai compris parfaitement qu'elle sera très-complaisante pour 
moi. Elle me semble une bonne créature, mais discrète. Je n'ai rien 
pu savoir de ce qui s'est dit entre elle et ma mère. 

Autre nouvelle qui me paraît peu de chose! 

Ce matin mon père a refusé le ministère qui lui a été proposé. 
De là sa préoccupation de la veille. Il préfère une ambassade, a-t-il 
dit, aux ennuis des discussions publiques. L'Espagne lui sourit. J'ai su 
ces nouvelles au déjeuner, seul moment de la journée où mon père, 
ma mère, mon frère se voient dans une sorte d'intimité. Les domes- 
tiques ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, 
mon frère est absent aussi bien que mon père. Ma mère s'habille, 
elle n'est jamais visible de deux heures à quatre : à quatre heures, 
elle sort pour une promenade d'une heure; elle reçoit de six à sept 
quand elle ne dîne pas en ville ; puis la soirée est employée par les 
plaisirs, le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie 
est si remplie que je ne crois pas qu'elle ait un quart d'heure à 
elle. Elle doit passer un temps assez considérable à sa toilette du 
matin, car elle est divine au déjeuner, qui a lieu entre onze heures 
et midi. Je commence à m'explique»' les bruits qui se font chez elle : 
elle prend d'abord un bain presque froid, et une tasse de café à la 
:rème et froid, puis elle s'habille; elle n'est jamais éveillée avant neuf 
iieures, excepté les cas extraordinaires ; l'été il y a des promenades 
matinales à cheval. A deux heures, elle reçoit un jeune homme que 
je n'ai pu voir encore. Voilà notre vie de famille. Nous nous ren- 
conlrons à déjeuner et à dîner ; mais je suis souvent seule avec ma 
mère à ce repas. Je devine que plus souvent encore je dînerai seule 
chez moi avec miss Griffith, comme faisait ma grand'mère. Ma 
mère dîne souvent en ville. Je ne m'étonne plus du peu de souci de 
ma famille pour moi. Ma chère, à Paris, il y a de l'héroïsme à 
aimer les gens qiii sont auprès de nous, car nous ne sommes pas 



h 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES M/IRIÉES. 15 

souvent avec nous-mêmes. Gommé on oublie les absents dans cette 
ville ! Et cependant je n*ai pas encore mis le pied dehors , je ne 
connais rien ; j'attends que je sois déniaisée, que ma mise et mon 
air soient en harmonie avec ce monde dont le mouvement m'éton- 
ne, quoique je n'en entende le bruit que de loin. Je ne suis encore 
sortie que dans le jardin. Les Italiens commencent à chanter dans 
quelques jours. Ma mère y a une loge. Je suis comme folle du 
désir d'entendre la musique italienne et de voir un opéra français. 
Je commence à rompre les habitudes du couvent pour prendre 
celles de la vie du monde. Je t'écris le soir jusqu'au moment où 
je me couche, qui maintenant est reculé jusqu'à dix heures, l'heure 
à laquelle ma mère sort quand elle ne va pas à quelque théâtre. Il 
y a douze théâtres à Paris. Je suis d'une ignorance crasse, et je lis 
beaucoup, mais je lis indistinctement. Un livre me conduit à un 
autre. Je trouve les titres de plusieurs ouvrages sur la couverture 
de celui que j'ai ; mais personne ne peut me guider, en sorte que 
j'en rencontre de fort ennuyeux. Ce que j'ai lu de la Httérature mo- 
derne roule sur l'amour, le sujet qui nous occupait tant, puisque 
toute notre destinée est faite par l'homme et pour l'homme ; mais 
combien ces auteurs sont au-dessous de deux petites filles nom- 
mées la biche blanche et la mignonne, Renée et Louise î Ah ! 
chère ange, quels pauvres événements, quelle bizarrerie, et com- 
bien l'expression ôe ce sentiment est mesquine ! Deux livres cepen- 
dant m'ont étrangement plu, l'un est Corinne et l'autre Adolphe. A 
propos de' ceci, j'ai demandé à mon père si je pourrais voir ma- 
dame de Staël. Ma mère, mon père et Alphonse se sent mis à rire. 
Alphonse a dit : — « D'où vient-elle donc ? » Mon père a ré- 
pondu : — « Nous sommes bien niais, elle vient des Carmélites. » 
— « Ma fille, madame de Staël est morte, » m'a dit la duchesse 
avec douceur. 

— « Comment une femme peut-elle être trompée ? » ai-je dit à 
raissGriffiih en terminant Adolphe. — «Mais quand elle aime, «m'a 
dit miss Griffith. Dis donc. Renée, est-ce qu*un homme pourra nous 
tromper?... Miss Griffith a fini par entrevoir que je ne suis sotte 
qu'à demi, que j'ai une éducation inconnue, celle que nous nous 
sommes donnée l'une à l'autre en raisonnant à perte de vue. Elle a 
compris que mon ignorance porte seulement sur les choses extérieu- 
res. La pauvre créature m*a ouvert son cœur. Cette réponse laconi- 
que, mise en balance contre tous les malheurs imaginables, m'a 



16 I. I.IVUE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

causé un léger frisson. LaGriffith me répéta de ne me laisser éblouir 
par rien dans le monde et de me défier de tout, principalement de 
ce qui me plaira le plus. Elle ne sait et ne peut rien me dire de plus. 
Ce discours est trop monotone. Elle se rapproche en ceci de la na- 
ture de l'oiseau qui n*a qu'un cri. 



III 

DE LA MÊME A LA MÊME. 

Décembre. 



Ma chérie, me voici prête à entrer dans le monde; aussi ai-je 
tâché d'être bien folle avant de me composer pour lui. Ce matin, 
après beaucoup d'essais, je me suis vue bien et dûment corsetée, 
chaussée, serrée, coiffée, habillée, parée. J'ai fait comme les duel- 
listes avant le combat : je me suis exercée à huis-clos. J'ai voulu 
me voir sous les armes, je me suis de très-bonne grâce trouvé un 
petit air vainqueur et triomphant auquel il faudra se rendre. Je me 
suis examinée et jugée. J'ai passé la revue de mes forces en mettant 
en pratique cette belle maxime de l'antiquité': Connais-toi toi- 
même ! J'ai eu des plaisirs infinis en faisant ma connaissance. Griffith 
a été seule dans le secret de ma jouerie à la poupée. J'étais à la fois 
la poupée et l'enfant. Tu crois me connaître ? point! 

Voici, Renée, le portrait de ta sœur autrefois déguisée eu carmé- 
lite et ressuscilée en fille légère et mondaine. La Provence exceptée, 
je suis une des plus belles personnes de France. Ceci me paraît 
le vrai sommaire de cet agréable chapitre. J'ai des défauts ; mais, 
si j'éiais homme, je les aimerais. Ces défauts viennent des espé- 
rances que je donne. Quand on a, quinze jours durant, admiré 
l'exquise rondeur des bras de sa mère, et que cette mère est la du- 
chesse de Chaulieu, ma chère, on se trouve malheureuse en se 
voyant des bras maigres ; mais on s'est consolée en trouvant le poignet 
fin, une certaine suavité de linéaments dans ces creux qu'un jour 
une chair satinée viendra poteler, arrondir et modeler. Le dessin un 
peu sec du bras se retrouve dans les épaules. A la vérité, je n'ai 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. \7 

pas d'épaules , mais de dures omoplates qui forment deux plans 
heurtés. Ma taille est également sans souplesse , les flancs sont 
roides. Ouf! j'ai tout dit. Mais ces profils sont fins et fermes, la 
santé mord de sa flamme vive et pure ces lignes nerveuses, la vie et 
le sang bleu courent à flots sous une peau transparente. Mais la 
plus blonde fille d'Eve la blonde est une négresse à côté de moi ! 
Mais j'ai un pied de gazelle ! Mais toutes les entournures sont déli- 
cates, et je possède les traits corrects d'un dessin grec. Les tons 
de chair ne sont pas fondus , c'est vrai , mademoiselle ; mais ils sont 
vivaces : je suis un très -joli fruit vert , et j'en ai la grâce verte. 
Enfin je ressemble à la figure qui , dans le vieux missel de ma tante , 
s'élève d'un lis violâtre. Mes yeux bleus ne sont pas bêtes , il sont 
fiers, entourés de deux marges de nacre vive nuancée par de jolies 
fibrilles et sur lequelles mes cils longs et pressés ressemblent à 
des franges de soie. iMon front étincelle , mes cheveux ont les ra- 
cines délicieusement plantées , ils offrent de petites vagues d'or pâle, 
bruni dans les milieux et d'où s'échappent quelques cheveux mu- 
lins qui disent assez que je ne suis pas une blonde fade et à éva- 
nouissements, mais une blonde méridionale et pleine de sang , une 
blonde qui frappe au lieu de se laisser atteindre. Le coilîeur ne 
voulait-il pas me les lisser en deux bandeaux et me metlre sur le 
front une perle retenue par une chaîne d'or, en me disant que j'au- 
rais l'air moyen-âge. — « Apprenez que je n'ai pas assez d'âge pour 
en être au moyen et pour mettre un ornement qui rajeunisse! >> Mou 
nez est mince, les narines sont bien coupées et séparées par une char- 
mante cloison rose ; il est impérieux , moqueur, et son extrémité 
est trop nerveuse pour jamais ni grossir ni rougir. Ma chère biche, 
si ce n'est pas à faire prendre une fille sans dot , je ne m'y connais 
pas. Mes oreilles ont des enroulements coquets , tine perle à chaque 
bout y paraîtra jaune. Moii col est long , il a ce mouvement ser- 
pentin qui donne tant de majesté. Dans l'ombre , sa blancheur se 
dore. Ah ! j'ai peut-être la bouche un peu grande , mais elle est. 
si expressive , les lèvres sont d'une si belle couleur, les dents rient 
de si bonne grâce ! Et puis , ma chère, tout est en harmonie : on a 
une démarche , on a une voix ! L'on se souvient des mouvements de 
jupe de son aïeule , qui n'y louchait jamais ; enfin je suis belle et 
gracieuse. Suivant ma fantaisie , je puis rire comme nous avons ri 
souvent, et je serai respectée : il y aura je ne sais quoi d'imposant 
dans les fossettes que de ses. doigts légers la Plaisanterie fera dans 
COM. HUM. T. IL 2 



IS I 

mes joues blanches. Je puis baisser les yeux et me donner un cœur 
de glace sous mon front de neige. Je puis offrir le cou mélancolique 
du cygne en me posant en madone , et les vierges dessinées par 
les peintres seront à cent piques au-dessous de moi ; je serai plu» 
haut qu'elles dans le ciel. Un homme sera forcé , pour me parler, 
de musiquer sa voix. 

Je suis donc armée de toutes pièces , et puis parcourir le clavier 
de la coquetterie depuis les notes les plus graves jusqu'au jeu le plus 
flûte. C'est un immense avantage que de ne pas être uniforme. x^Ia 
mère n'est ni folâtre , ni virginale ; elle est exclusivement digne, im- 
posante ; elle ne peut sortir de là que pour devenir léonine ; ^and elle 
blesse , elle guérit difficilement ; moi, je saurai blesser et guérir. Je 
suis tout autre encore que ma mère. Aussi n'y a-t-il pas de rivalité 
possible entre nous, à moins que nous ne nous disputions sur le plus 
ou le moins de perfection de nos extrémités qui sont semblables. Je 
tiens de mon père , il est fin et délié. J'ai les manières de ma 
grand'mère et son charmant ton de voix , une voix de tête quand 
elle est forcée , une mélodieuse voix de poitrine dans le médium du 
tête-à-tête. Il me semble que c'est seulement aujourd'hui que j'ai 
quitté le couvent. Je n'existe pas encore pour le monde , je lui suis 
inconnue. Quel délicieux moment ! Je m'appartiens encore, comme 
une fleur qui n'a pas été vue et qui vient d'éclore. Eh l bien , mo» 
ange, quand je me suis promenée dans mon salon en me regardant» 
quand j'ai vu l'ingénue défroque de la pensionnaire , j'ai eu je ne 
sais quoi dans le cœur : regrets du passé , inquiétudes sur l'avenir, 
craintes du monde , adieux à nos pâles marguerites innocemment 
cueillies, effeuillées insouciamment ; il y avait de tout cela ; mais il 
y avait aussi de ces idées fantasques que je renvoie dans les pro- 
fondeurs de mon âme , où je n'ose descendre et d'oiî elles viennent. 

Ma Renée , j'ai un trousseau de mariée! Le tout est bien rangé, 
parfumé dans les tiroirs de cèdre et à devant de laque du délicieux 
cabinet de toilette. J'ai rubans , chaussures, gants, tout en profu- 
sion. Mon père m'a donné gracieusement les bijoux de la jeune 
fille : un nécessaire , une toilette , une cassolette , un éventail , une 
ombrelle , un Hvre de prières, une chaîne d'or, un cachemire ; ii' 
m'a promis de me faire apprendre à monter à cheval. Enfin, je sai» 
danser ! Demain , oui , demain soir, je suis présentée. Ma toilette 
est une robe de mousseline blanche. J'ai pour coiffure une guir- 
lande de roses blanches à la grecque. Je prendrai mon air de ma<< 



MÉMOIRES DE DEUX JEU^ES MVlllEES. IQ 

donc : je veux être bien niaise et avoir les femmes pour moi. Ma 
mère est à mille lieues de ce que je t'écris, elle me croit incapable 
de réflexion. Si elle lisait ma lettre, elle serait stupide d'étonne- 
ment. Mon frère m'honore d'un profond mépris, et me continue les 
bontés de son indifférence. C'est un beau jeune homme, mais quin- 
teux et mélancolique. J'ai son secret : ni le duc ni la duchesse ne 
Tont deviné. Quoique duc et jeune, il est jaloux de son père, il n'est 
rien dans l'État , il n'a point de charge à la cour, il n'a point à dire : 
Je vais à la Chambre. Il n'y a que moi dans la maison qui ai seize 
heures pour réfléchir : mon père est dans les affaires publiques et 
dans ses plaisirs, ma mère est occupée aussi; personne ne réagit 
sur soi dans la maison , on est toujours dehors, il n'y a pas assez de 
temps pour la vie. Je suis curieuse à l'excès de savoir quel attrait 
invincible a le monde pour vous garder tous les soirs de neuf 
heures à deux ou trois heures du matin , pour vous faire faire tant 
de frais et supporter tant de fatigues. En désirant y venir, je 
n'imaginais pas de pareilles distances , de semblables enivrements ; 
mais, à la vérité, j'oublie qu'il s'agit de Paris. Ainsi donc, on peut 
vivre les uns auprès des autres, en famille, et ne pas se connaître. 
Une quasi- religieuse arrive, en quinze jours elle aperçoit ce qu'un 
homme d'État ne voit pas dans sa maison. Peut-être le voit-il , et 
y a-t-il de la paternité dans son aveuglement volontaire. Je sonderas 
ce coin obscur. 



IV 

DE LA MÊME A LA MÊME. 



15 décembre. 

Hier, à deux heures, je suis allée me promener aux Champs- 
Elysées et au bois de Boulogne par une de ces journées d'automne 
comme nous en avons tant admiré sur les bords de la Loire. J'ai 
donc enfin vu Paris! L'aspect de la place Louis XV est vraiment 
beau, mais de ce beau que créent les hommes. J'étais. bien mise, 
mélancofique quoique bien disposée à rire, la figure calme sous un 
charmant chapeau , les bras croisés. Je n'ai pas recueilli le moindre 



20 1. LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVÉE. 

sourire, je n*ai pas fait rester un seul pauvre petit jeune homme 
hébété sur ses jambes, personne ne s'est retourné pour me voir, 
et cependant la voiture allait avec une lenteur en harmonie avec ma 
pose. Je me trompe, un duc charmant qui passait a* brusquement 
retourné son cheval. Cet homme qui , pour le public , a sauvé mes 
vanités, était mon père dont l'orgueil, me dit-il, venait d'être 
agréablement flatté. J'ai rencontré ma mère qui m'a , du bout du 
doigt, envoyé un petit salut qui ressemblait à un baiser. Ma Grif- 
fjth, qui ne se défiait de personne, regardait à tort et à travers. 
Selon mon idée, une jeune personne doit toujours savoir où elle 
pose son regard. J'étais furieuse. Un homme a très-sérieusement 
examiné ma voiture sans faire attention à moi. Ce flatteur était pro- 
bablement un carrossier. Je me suis trompée dans l'évaluation de 
mes forces : la beauté , ce rare privilège que Dieu seul donne , est 
donc plus commune à Paris que je ne le pensais. Des minaudières 
ont été gracieusement saluées. A des visages empourprés, les hom- 
mes se sont dit : « La voilà ! » Ma mère a été prodigieusement 
admirée. Cette énigme a un mot, et je le chercherai. Les hommes, 
ma chère, m'ont paru généralement très-laids. Ceux qui sont beaux 
nous ressemblent en mal. Je ne sais quel fatal génie a inventé leur 
costume : il est surprenant de gaucherie quand on le compare à 
celui des siècles précédents ; il est sans éclat , sans couleur ni poésie; 
il ne s'adresse ni aux sens , ni à l'esprit , ni à l'œil , et il doit être 
incommode ; il est sans ampleur, écourté. Le chapeau surtout m'a 
frappé : c'est un tronçon de colonne, il ne prend point la forme 
de la tête; mais il est, m'a-t-on dit, plus facile de faire une révo- 
lution que de rendre les chapeaux gracieux. La bravoure, en France, 
recule devant un feutre rond, et faute de courage pendant une 
journée on y reste ridiculement coiffé pendant toute la vie. Et l'on 
dit les Français légers! Les hommes sont d'ailleurs parfaitement 
horribles de quelque façon qu'ils se coiffent. Je n'ai vu que des 
visages fatigués et durs, où il n'y a ni calme ni tranquillité ; les lignes 
sont heurtées et les rides annoncent des ambitions trompées, des 
vanités malheureuses. Un beau front est rare. — « Ah ! voilà les 
Parisiens , » disais-je à miss Grifiilh. « Des hommes bien aimables 
et bien spirituels, » m'a-t-elle répondu. Je me suis tue. Une fille 
de trente-six ans a bien de l'indulgence au fond du cœur. 

Le soir, je suis allée au bal , et m'y suis tenue aux côtés de ma 
mère , qui m'a donné le bras avec un dévouement bien récom- 



MEAIOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 21 

pensé. Les honneurs étaient pour elle, j'ai été le prétexte des plus 
agréables flatteries. Elle a eu le talent de me faire danser avec des 
imbéciles qui m'ont tous parlé de la chaleur comme si j'eusse été 
gelée, et de la beauté du bal comme si j'étais aveugle. Aucun n'a 
manqué de s'extasier sur une chose étrange, inouïe, extraordinaire, 
singulière, bizarre, c'est de m'y voir pour la première fois. Ma toi- 
lette , qui me ravissait dans mon salon blanc et or où je paradais 
toute seule , était à peine remarquable au milieu des parures mer- 
veilleuses de la plupart des femmes. Chacune d'elles avait ses 
fidèles , elles s'observaient toutes du coin de l'œil , plusieurs bril- 
laient d'une beauté triomphante, comme était ma mère. Au bal, 
une jeune personne ne compte pas, elle y est une machine à danser. 
Les hommes , à de rares exceptions près , ne sont pas mieux là 
qu'aux Champs-Elysées. Ils sont usés , leurs traits sont sans carac- 
tère, ou plutôt ils ont tous le même caractère. Ces mines fières et 
vigoureuses que nos ancêtres ont dans leurs portraits, eux qui 
joignaient à la force physique la force morale, n'existent plus. Ce- 
pendant il s'est trouvé dans cette assemblée un homme d'un grand 
talent qui tranchait sur la masse par la beauté de sa figure, mais il 
ne m'a pas causé la sensation vive qu'il devait communiquer. Je ne 
connais pas ses œuvres, et il n'est pas gentilhomme. Quels que 
soient le génie et les qualités d'un bourgeois ou d'un homme anobli , 
je n'ai pas dans le sang une seule goutte pour eux. D'ailleurs, je' l'ai 
trouvé si fort occupé de lui , si peu des autres, qu'il m'a fait penser 
que nous devons être des choses et non des êtres pour ces grands 
chasseurs d'idées. Quand les hommes de talent aiment, ils ne 
doivent plus écrire, ou ils n'aiment pas. Il y a quelque chose dans 
leur cervelle qui passe avant leur maîtresse. Il m'a semblé voir tout 
cela dans la tournure de cet homme, qui est, dit-on, professeur, 
parleur, auteur, et que l'ambition rend serviteur de toute grandeur. 
J'ai pris mon parti sur-le champ : j'ai trouvé très indigne de moi 
d'en vouloir au monde de mon peu de succès, et je me suis mise à 
danser sans aucun souci. J'ai d'ailleurs trouvé du plaisir à la danse. 
J'ai entendu force commérages sans piquant sur des gens inconnus ; 
mais peut-être est-il nécessaire de savoir beaucoup de choses que 
j'ignore pour les comprendre, car j'ai vu la plupart des femmes et 
des hommes prenant un très-vif plaisir à dire ou entendre certaines 
phrases. Le monde offre énormément d'énigmes dont le mot paraît 
dilTicile à trouver. Il y a des intrigues multipliées. J'ai des yeux 



22 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

assez perçants et l'ouïe fine ; quant à l'entendement , vous le con" 
naissez , mademoiselle de Maucombe ! 

Je suis revenue lasse et heureuse de cette lassitude. J*ai très- 
naïvement exprimé l'état où je me trouvais à ma mère, en compagnie 
de qui j'étais, et qui m'a dit de ne confier ces sortes de choses qu'à 
elle. — « Ma chère petite, a-t-elle ajouté, le bon goût est autant 
dans la connaissance de choses qu'on doit taire que dans celle des 
choses qu'on peut dire. ». 

Celte recommandation m'a fait comprendre les sensations sur 
lesquelles nous devons garder le silence avec tout le monde, même 
peut-être avec notre mère. J'ai mesuré d'un coup d'œil le vaste 
champ des dissimulations femelles. Je puis t'assurer, ma chère biche, 
que nous ferions, avec l'effronterie de notre innocence, deux petites 
commères passablement éveillées. Combien d'instructions dans un 
doigt posé sur les lèvres , dans un mot , dans un regard ! Je suis 
devenue excessivement timide en un moment. Eh ! quoi? ne pouvoir 
exprirner le bonheur si naturel causé par le mouvement de la danse ! 
Mais, fis-je en moi-même, que sera-ce donc de nos sentiments? Je 
me suis couchée triste. Je sens encore vivement l'atteinte de ce 
premier choc de ma nature franche et gaie avec les dures lois du 
monde. Voilà déjà de ma laine blanche laissée aux buissons de la 
route. Adieu , mon ange ! 



V. 

RENÉE DE MAUCOMBE A LOUISE DE CHAULIEU. 

Octobre. 

Combien ta lettre m*a émue î émue surtout par la comparaison 
de nos destinées. Dans quel monde brillant tu vas vivre! dans 
quelle paisible retraite achèverai-je mon obscure carrière ! Quinze 
jours après mon arrivée au château de Maucombe, duquel je t'ai 
trop parlé pour l'en parler encore, et où j'ai retrouvé ma cham- 
bre à peu près dans l'état où je l'avais laissée, mais d'où j'ai pu 
comprendre le sublime paysage de la vallée de Gémenos, qu'en- 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 03 

fîmt je regardais sans y rien voir , mon père et ma mère , accom- 
pagnés de mes deux frères , m'ont menée dîner chez un de mes 
voisins, un vieux monsieur de l'Estorade, gentilhomme devenu très- 
riche comme on devient riche en province par les soins de l'avarice. 
Ce vieillard n'avait pu soustraire son fils unique à la rapacité de 
Buonaparte ; après l'avoir sauvé de la conscription, il avait été forcé 
de l'envoyer à l'armée , en 1813 , en qualité de garde d'honneur : 
depuis Leipsick , le vieux baron de l'Estorade n'en avait plus eu 
de nouvelles. Monsieur de Montriveau , que monsieur de l'Estorade 
alla voir en 1814, lui affirma l'avoir vu prendre par les Russes. 
Madame de l'Estorade mourut de chagrin en faisant faire d'inu- 
tiles recherches en Russie. Le baron , vieillard très-chrétien , pra- 
tiquait cette belle vertu théologale que nous cultivions à Blois : 
l'Espérance I Elle lui faisait voir son fils en rêve , et il accumulait 
ses revenus pour ce fils ; il prenait soin des parts de ce fils dans 
les successions qui lui venaient de la famille de feu madame de 
l'Estorade. Personne n'avait le courage de plaisanter ce vieillard. 
J'ai fini par deviner que le retour inespéré de ce fils était la cause 
du mien. Qui nous eût dit que pendant les courses vagabondes 
de notre pensée , mon futur cheminait lentement à pied à travers 
la Russie , la Pologne et l'Allemagne ? Sa mauvaise destinée n'a 
cessé qu'à Berlin , où le ministre français lui a facifité son retour 
en France. Monsieur de l'Estorade le père , petit gentilhomme de 
Provence , riche d'environ dix mille livres de rentes , n'a pas un 
nom assez européen pour qu'on s'intéressât au chevalier de l'Es- 
torade , dont le nom sentait singulièrement son aventurier. 

Douze mille fivres , produit annuel des biens de madame de 
l'Estorade , accumulées avec les économies paternelles , font au 
pauvre garde d'honneur une fortune considérable en Provence , 
quelque chose comme deux cent cinquante mille livres , outre ses 
biens au soleil. Le bonhomme l'Estorade avait acheté , la veille 
du jour où il devait revoir le chevalier , un beau domaine mal ad- 
ministré, où il se propose de planter dix mille mûriers qu'il élevait 
exprès dans sa pépinière, en prévoyant cette acquisition. Le baron, 
en retrouvant son fils, n'a plus eu qu'une pensée, celle de le marier, 
et de le marier à une jeune fille noble. Mon père et ma mère ont 
partagé pour mon compte la pensée de leur voisin dès que le vieil- 
lard leur eut annoncé son intention de prendre Renée de Mau- 
combe sans dot , et de lui reconnaître au contrat toute la somme 



24 I. LIVRE , SCÈNES DE L\ VIE PRIVÉE. 

qui doit revenir à ladite Renée dans leurs successions. Dès sa ma- 
jorité , mon frère cadet, Jean de Maucombe, a reconnu avoir reçu 
de ses parents un avancement d'hoirie équivalant au tiers de l'hé- 
ritage. Voilà comment les familles nobles de la Provence éludent 

1 l'infâme Code civil du sieur de Buonaparte , qui fera mettre au 
couvent autant de filles nobles qu'il en a fait marier. La noblesse 
française est , d'après le peu que j'ai entendu dire à ce sujet, très- 
diviséc sur ces graves matières. 

Ce dîner , ma chère mignonne , était une entrevue entre ta biche 
et l'exilé. Procédons par ordre. Les gens du comte de IMaucombe 

, se sont revêtus de leurs vieilles livrées galonnées , de leurs cha- 
peaux bordés : le cocher a pris ses grandes bottes à chaudron , 
nous avons tenu cinq dans le vieux carrosse, et nous sommes arri- 
vés en toute majesté vers deux heures , pour dîner à trois , à la 
bastide où demeure le baron de l'Estorade. Le beau-père n'a point 
de château , mais une simple maison de campagne , située au pied 
d'une de nos collines, au débouché de notre belle vallée dont l'or- 
gueil est certes le vieux castel de Maucombe. Cette bastide est une 
bastide : quatre murailles de cailloux revêtues d'un ciment jau- 
nâtre , couvertes de tuiles creuses d'un beau rouge. Les toits plient 
sous le poids de cette briqueterie. Les fenêtres percées au travers 
sans aucune symétrie ont des volets énormes peints en jaune. Le 
jardin qui entoure celle habitation est un jardin de Provence , 
entouré de petits murs bâtis en gros cailloux ronds mis par cou- 
ches , et où le génie du maçon éclate dans la manière dont il 
les dispose alternativement incHnés ou debout sur leur hauteur : 
la couche de boue qui les recouvre tombe par places. La tour- 
nure domaniale de cette bastide vient d'une grille , à l'entrée , sur 
le chemin. On a longtemps pleuré pour avoir cette grille ; elle 
est si maigre qu'elle m'a rappelé la sœur Angélique. La maison a 
un perron en pierre, la porte est décorée d'un auvent que ne 
voudrait pas un paysan de la Loire pour son élégante maison en 
pierre blanche à toiture bleue , où rit le soleil. Le jardin , les 
alentours sont horriblement poudreux , les arbres sont brûlés. On 
voit que , depuis longtemps , la vie du baron consiste à se lever, 
se coucher et se relever le lendemain sans nul souci que celui 
d'entasser sou sur sou. Il mange ce que mangent ses deux do- 
mestiques , qui sont un garçon provençal et la vieille femme de 
chambre de sa femme. Les pièces ont peu de mobilier. CependanJ 



MÉMOIUES DE DEÎJX JEL'NES MARIEES. 25 

la maison de TEstorade s'était mise en frais. Elle avait vidé ses ar- 
moires , convoqué le ban et Tarrière-ban de ses serfs pour ce 
dîner , qui nous a été servi dans une vieille argenterie noire et 
bosselée. L'exilé , ma chère mignonne , est comme la grille , bien 
maigre ! Il est pâle , il a souffert, il est taciturne. A trente-sept 
ans , il a l'air d'en avoir cinquante. L'ébène de ses ex-beaux che- ; 
veux de jeune homme est mélangé de blanc comme l'aile d'une 
alouette. Ses beaux yeux bleus sont caves ; il est un peu sourd , ce 
qui le fait ressembler au chevalier de la Triste Figure ; néanmoins 
j'ai consenti gracieusement à devenir madame de l'Estorade , à me 
laisser doter de deux cent cinquante mille livres , mais à la condi- 
tion expresse d'être maîtresse d'arranger la bastide et d'y faire un 
parc. J'ai formellement exigé de mon père de me concéder une 
petite partie d'eau qui peut venir de Maucombe ici. Dans un mois 
je serai madame de l'Estorade , car j'ai plu , ma chère. Après les 
neiges de la Sibérie , un homme est très disposé à trouver du mé- 
rite à ces yeux noirs qui , disais-tu , faisaient mûrir les fruits que 
je regardais. Louis de l'Estorade paraît excessivement heureux 
d'épouser la belle Benée de Maucombe , tel est le glorieux surnom 
de ton amie. Pendant que tu t'apprêtes à moissonner les joies 
de la plus vaste existence , celle d'une demoiselle de Chaulieu dans 
Paris où tu régneras , ta pauvre biche , Renée , cette fille du désert 
est tombée de l'Empyrée où nous nous élevions , dans les réalités 
vulgaires d'une destinée simple comme celle d'une pâquerette. Oui, 
je me suis juré à moi-même de consoler ce jeune homme sans 
jeunesse, quia passé du giron maternel à celui de la guerre, 
et des joies de sa bastide aux glaces et aux travaux de la Sibérie. 
L'uniformité de mes jours à venir sera variée par les humbles plai- 
sirs de la campagne. Je continuerai l'oasis de la vallée de Gémenos 
autour de ma maison , qui sera majestueusement ombragée de 
beaux arbres. J'aurai des gazons toujours verts en Provence , je 
ferai monter mon parc jusque sur la colline , je placerai sur le 
point le plus élevé quelque joli kiosque d'où mes yeux pourront 
voir peut-être la brillante Méditerranée. L'oranger, le citronnier, 
les plus riches productions de la botanique embelliront ma retraite, 
et j'y serai mère de famille. Une poésie naturelle , indestructible , 
nous environnera. En restant fidèle à mes devoirs, aucun malheur 
n'est à redouter. Mes sentiments chrétiens sont partagés par mon 
beau-père et par le chevalier de l'Estorade. Ah ! mignonne, j'aper- 



26 I. TIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

çois la vie comme un de ces grands chemins de France , unis ef 
doux , ombragés d'arbres éternels. Il n'y aura pas deux Buona- 
parte en ce siècle : je pourrai garder mes enfants si j'en ai , les 
^^lever , en faire des hommes , je jouirai de la vie par eux. Si tu ne 
manques pas à ta destinée , toi qui seras la femme de quelque puis- 
sant de la terre , les enfants de ta Renée auront une active protec- 
tion. Adieu donc, pour moi du moins, les romans et les situations 
bizarres dont nous nous faisions les héroïnes. Je sais déjà par avance 
l'histoire de ma vie : ma vie sera traversée par les grands événe- 
ments de la dentition de messieurs de l'Estorade , par leur nourri- 
ture , par les dégâts qu'ils feront dans mes massifs et dans ma 
personne : leur broder des bonnets , être aimée et admirée par un 
pauvre homme souffreteux , à l'entrée de la vallée de Gémenos , 
voilà mes plaisirs. Peut-être un jour la campagnarde ira-t-elle habi- 
ter Marseille pendant l'hiveV ; mais alors elle n'apparaîtrait encore 
que sur le théâtre étroit de la province dont les coulisses ne sont 
point périlleuses. Je n'aurai rien à redouter , pas même une de ces 
admirations qui peuvent nous rendre fières. Nous nous intéresserons 
beaucoup aux vers à soie pour lesquels nous aurons des feuilles de 
mûrier à vendre. Nous connaîtrons les étranges vicissitudes de la 
vie provençale et les tempêtes d'un ménage sans querelle possible : 
monsieur de l'Estorade annonce l'intention formelle de se laisser 
conduire par sa femme. Or , comme je ne ferai rien pour l'entre- 
tenir dans cette sagesse, il est probable qu'il y persistera. Tu seras, 
ma chère Louise , la partie romanesque de mon existence. Aussi 
raconte-moi bien tes aventures , peins-moi les bals , les fêtes , 
dis-moi bien comment tu t'habilles , quelles fleurs couronnent tes 
beaux cheveux blonds , et les paroles des hommes et leurs façons. 
Tu seras deux à écouter , à danser , à sentir le bout de tes doigts 
pressé. Je voudrais bien m'amuser à Paris , pendant que tu seras 
mère de famille à La Crampade , tel est le nom de notre bastide. 
Pauvre homme qui croit épouser une seule femme ! S'apercevra-t -il 
qu'elles sont deux ? Je commence à dire des folies. Comme je ne 
puis plus en faire que par procureur , je m'arrête. Donc , un baiser 
sur chacune de tes joues, mes lèvres sont encore celles de la jeune 
fille (il n'a osé prendre que ma main). Oh ! nous sommes d'un 
respectueux et d'une convenance assez inquiétants. Eh ! bien , je 
recommence. Adieu ! chère. 
P.'S. J'ouvre ta troisième lettre. Ma chère , je puis disposer 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MA.RIEES. 27 

d'environ mille livres : emploie-les moi donc eu jolies choses qui 
ne se trouveront point dans les environs, ni même à Marseille. 
En courant pour toi-même , pense à ta recluse de La Crampade. 
Songe que , ni d'un côté ni de l'autre , les grands-parents n'ont à 
Paris des gens de goût pour leurs acquisitions. Je répondrai plus 
tard à cette lettre. 



VI 

DON FELIPE HÉNAREZ A DON FERNAND. 

Paris, septembre. 

La date de celte lettre vous dira , mon frère, que le chef de votre 
maison ne court aucun danger. Si le massacre de nos ancêtres 
dans la cour des Lions nous a faits malgré nous Espagnols et 
chrétiens, il nous a légué la prudence des Arabes; et peut-être 
ai-je dû mon salut au sang d'Abencerrage qui coule encore dans 
mes veines. La peur rendait Ferdinand si bon comédien que 
Valdez croyait à ses protestations. Sans moi , ce pauvre amiral était 
perdu. Jamais les libéraux ne sauront ce qu'est un roi. Mais 
le caractère de ce Bourbon m'est connu depuis longtemps : plus 
Sa xMajesté nous assurait de sa protection , plus elle éveillait ma 
défiance. Un véritable Espagnol n'a nul besoin de répéter ses pro- 
messes. Qui parle trop veut tromper. Valdez a passé sur un bâti- 
ment anglais. Quant à moi , dès que les destinées de ma chère 
Espagne furent perdues en Andalousie , j'écrivis à l'intendant de 
mes biens en Sardaigne de pourvoir à ma sûreté. D'habiles pê- 
cheurs de corail m'attendaient avec une barque sur un point de la 
côte. Lorsque Ferdinand recommandait aux Français de s'assurer 
de ma personne , j'étais dans ma baronnie de Macumer, au milieu 
de bandits qui défient toutes les lois et toutes les vengeances. La 
dernière maison hispano-maure de Grenade a retrouvé les déserts 
d'Afrique , et jusqu'au cheval sarrasin , dans un domaine qui lui 
vient des Sarrasins. Les yeux de ces bandits ont brillé d'une joie et 
d'un orgueil sauvages en apprenant qu'ils protégeaient contre la 
vendetta du roi d'Espagne le duc de Soria leur maître , un Hénarez 



28 I. LIVRE, SCENES DE LA. VIE PRIVEE. 

enfin , le premier qui soit venu les visiter depuis le temps où l'île 
appartenait aux 31aures, eux qui la veille craignaient ma justice! 
Mngt-deux carabines se sont offertes à viser Ferdinand de Bour- 
bon , ce fils d'une race encore inconnue au jour où les Abencerrages 
arrivaient en vainqueurs aux bords de la Loire. Je croyais pouvoir 
vivre des revenus de ces immenses domaines, auxquels nous avons 
malheureusement si peu songé ; mais mon séjour m'a démontré 
mon erreur et la véracité des rapports de Queverdo. Le pauvre 
homme avait vingt-deux vies d'homme à mon service , et pas un 
réal ; des savanes de vingt mille arpents , et pas une maison; des 
forêts vierges ; et pas un meuble. Un million de piastres et la pré- 
sence du maître pendant un demi-siècle seraient nécessaires pour 
mettre en valeur ces terres magnifiques : j'y songerai. Les vaincus 
méditent pendant leur fuite et sur eux-mêmes et sur la partie 
perdue. En voyant ce beau cadavre rongé par les moines, mes yeux 
se sont baignés de larmes : j'y reconnaissais le triste avenir de 
l'Espagne. J'ai appris à [Vlarseille la fin de Riégo. J'ai pensé dou- 
loureusement que ma vie aussi va se terminer par un martyre , 
mais obscur et long. Sera-ce donc exister que de ne pouvoir ni se 
consacrer à un pays, ni vivre pour une femme î Aimer, conquérir, 
cette double face de la même idée était la loi gravée sur nos sabres, 
écrite en lettres d'or aux voûtes de nos palais , incessamment redite 
par les jets d'eau qui montaient en gerbes dans nos bassins de 
marbre. Mais cette loi fanatise inutilement mon cœur : le sabre 
est brisé , le palais est en cendres , la source vive est bue par des 
sables stériles. 

Voici donc mon testament. 

Don Fernand , vous allez comprendre pourquoi je bridais votre 
ardeur en vous ordonnant de rester fidèle au rey netto. Comme 
ton frère et ton ami , je te supplie d'obéir ; comme votre maître , 
je vous le commande. Vous irez au roi , vous lui demanderez mes 
grandesses et mes biens , ma charge et mes titres ; il hésitera peut- 
être , il fera quelques grimaces royales ; mais vous lui direz que 
vous êtes aimé de Marie Hérédia , et que Marie ne peut épouser 
que le duc de Soria. Vous le verrez alors tressaillant de joie : l'im- 
mense fortune des Hérédia l'empêchait de consommer ma ruine ; 
elle lui paraîtra complète ainsi , vous aurez aussitôt ma dépouille. 
Vous épouserez Marie : j'avais surpris le secret de votre mutuel 
amour combattu. Aussi ai-je préparé le vieux comte à cette substi- 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 99 

tution. Marie et moi nous obéissions aux convenances et aux vœux 
de nos pères. Vous êtes beau comme un enfant de l'amour, je suis 
laid comme un grand d'Espagne ; vous êtes aimé, je suis l'objet 
d'une répugnance inavouée ; vous aurez bientôt vaincu le peu de 
résistance que mon malheur inspirera peut-être à cette noble Espa- 
gnole. Duc de Soria, votre prédécesseur ne veut ni vous coûter un 
regret ni vous priver d'un maravédi. Comme les joyaux de Marie 
peuvent réparer le vide que les diamants de ma mère feront dans 
votre maison, vous m'enverrez ces diamants, qui suffiront pour as- 
surer l'indépendance de ma vie, par ma nourrice, la vieille Urraca, 
la seule personne que je veuille conserver des gens de ma maison : 
elle seule sait bien préparer mon chocolat. 

Durant notre courte révolution, mes constants travaux avaient 
réduit ma vie au nécessaire, et les appointements de ma place y 
pourvoyaient. Vous trouverez les revenus de ces deux dernières 
années entre les mains de votre intendant. Cette somme est à moi : 
le mariage d'un duc de Soria occasionne de grandes dépenses, 
nous la partagerons donc. Vous ne refuserez pas le présent de noces 
de votre frère le bandit. D'ailleurs, telle est ma volonté. La baron- 
nie de Macumer n'étant pas sous la main du roi d'Espagne, elle me 
reste et me laisse la faculté d'avoir une patrie et un nom, si, par 
hasard, je voulais devenir quelque chose. 

Dieu soit loué, voici les affaires finies, la maison de Soria est sauvée! 

Au moment où je ne suis plus que baron de Macumer, les canons 
français annoncent l'entrée du duc d'AngouIême. Vous compren- 
drez, monsieur, pourquoi j'interromps ici ma lettre.... 

Octobre. 

En arrivant ici, je n'avais pas dix quadruples. Un homme d'État 
n'est-il pas bien petit quand, au milieu des catastrophes qu'il n'a 
pas empêchées, il montre une prévoyance égoïste? Aux Maures 
vaincus, un cheval et le désert ; aux chrétiens trompés dans leurs 
espérances, le couvent et quelques pièces d'or. Cependant ma ré- 
signation n'est encore que de la lassitude. Je ne suis point assez 
près du monastère pour ne pas songer à vivre. Ozalga m'avait, à 
tout hasard, donné des lettres de recommandation parmi lesquelles 
il s'en trouvait une pour un libraire qui est à nos compatriotes ce 
que Calignaui est ici aux Anglais. Cet homme m'a procuré huit éco- 



30 I. LIVRE, SCÈ!\ES DE L\ VIE PRIVÉE. 

liers à trois francs par cachet. Je vais chez mes élèves de deux jours 
l'un, j'ai donc quatre séances par jour et gagne douze francs, 
somme bien supérieure à mes besoins. A l'arrivée d'Urraca, je ferai 
le bonheur de quelque Espagnol proscrit en lui cédant ma clientèle. 
Je suis logé rue Hillerin-Berlin chez une pauvre veuve qui prend 
des pensionnaires. Ma chambre est au midi et donne sur un petit 
jardin. Je n'entends aucun bruit, je vois de la verdure et ne dépense 
en tout qu'une piastre par jour ; je suis tout étonné des plaisirs 
calmes et purs que je goûte dans cette vie de Denys à Corinlhe., 
Depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures, je fume et prends^ 
mon chocolat, assis à ma fenêtre, en regardant deux plantes espa- 
gnoles, un genêt qui s'élève entre les masses d'un jasmin : de Tor 
sur un fond blanc, une image qui fera toujours tressaillir un rejeton 
des Maures. A dix heures, je me mets en route jusqu'à quatre 
heures pour donner mes leçons. A cette heure, je reviens dîner, je 
fume et Hs après jusqu'à mon coucher. Je puis mener longtemps 
cette vie, que mélangent le travail et la méditation, la sohtude et le 
monde. Sois donc heureux, Fernand, mon abdication est accompHe 
sans arrière-pensée ; elle n'est suivie d'aucun regret comme celle 
de Charles-Quint, d'aucune envie de renouer la partie comme celle 
de Napoléon. Cinq nuits et cinq jours ont passé sur mon testament, 
la pensée en a fait cinq siècles. Les grandesses, les titres, les biens 
sont pour moi comme s'ils n'eussent jamais été. Maintenant que la 
barrière du respect qui nous séparait est tombée, je puis, cher 
enfant, te laisser lire dans mon cœur. Ce cœur, que la gravité 
couvre d'uae impénétrable armure, est plein de tendresses et de dé- 
vouements sans emploi ; mais aucune femme ne l'a deviné, pas 
même celle qui, dès le berceau, me fut destinée. Là est le secret 
de mon ardente vie poUtique. A défaut de maîtresse, j'ai adoré 
l'Espagne. L'Espagne aussi m'a échappé! Maintenant que je ne suis 
plus rien, je puis contempler le moi détruit, me demander pour- 
quoi la vie y est venue et quand elle s'en ira? pourquoi la race che- 
valeresque par excellence a jeté dans son dernier rejeton ses 
premières vertus, son amour africain, sa chaude poésie? si la graine 
doit conserver sa rugueuse enveloppe sans pousser de lige, sans ef- 
feuiller ses parfums orientaux du haut d'un radieux calice ? Quel 
crime ai-je commis avant de naître pour n'avoir inspiré d'amour à 
personne? Dès ma naissance étais-je donc un vieux débris destiné 
à échouer sur une grève aride ? Je reirouve en mon âme les déserts 



UÉIUOIRES DE DELX JEUWFS MARIÉES. %\ 

paternels, éclairés par un soleil qui les brûle sans y rien laisser 
croître. Reste orgueilleux d'une race déchue, force inutile, amour 
perdu, vieux jeune homme, j'attendrai donc où je suis, mieux que 
partout ailleurs, la dernière faveur de la mort. Hélas ! sous ce ciel 
brumeux, aucune étincelle ne ranimera la flamme dans toutes ces 
cendres. Aussi pourrais-je dire pour dernier mot, comme Jésus- 
Christ : Mon Dieu, tu m'as abandonné ! Terrible parole que per- 
sonne n'a osé sonder. 

Juge, Fernand, combien je suis heureux de revivre en toi et en 
Warie ! je vous contemplerai désormais avec l'orgueil d'un créateur 
fier de son œuvre. Aimez-vous bien et toujours, ne me donnez pas 
de chagrins : un orage entre vous me ferait plus de mal qu'à vous- 
mêmes. 

Notre mère avait pressenti que les événements serviraient un 
jour ses espérances. Peut-être le désir d'une mère est-il un contrat 
passé entre elle et Dieu. N'était-elle pas d'ailleurs un de ces êtres 
mystérieux qui peuvent communiquer avec le ciel et qui en rap- 
portent une vision de l'avenir ! Combien de fois n'ai-je pas lu dans 
les rides de son front qu'elle souhaitait à Fernand les honneurs et 
les biens de Felipe ! Je le lui disais, elle me répondait par deux lar- 
mes et me montrait les plaies d'un cœur qui nous était dû tout en- 
tier à l'un comme à l'autre, mais qu'un invincible amour donnait à 
toi seul. Aussi son ombre joyeuse planera-t-elle au-dessus de vos 
têtes quand vous les inclinerez à l'autel. Viendrez-vous caresser 
enfin votre Felipe, dona Clara? vous le voyez : il cède à votre bien- 
aimé jusqu'à la jeune ûile que vous poussiez à regret sur ses 
genoux. 

Ce que je fais plaît aux femmes, aux morts, au roi, Dieu le vou- 
lait, n'y dérange donc rien, Fernand : obéis et tais-toi. 

P. S. Recommande à Urraca de ne pas me nommer autrement 
que monsieur Hénarez. Ne dis pas un mot de moi à Marie. Tu dois 
être le seul être vivant qui sache les secrets du dernier Maure chris- 
tianisé, dans les veines duquel mourra le sang de la grande famille 
née au désert, et qui va finir dans la solitude. Adku. 



3i I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

VII 
LOUISE DE CIIAULIEU A RENÉE DE MAUCOMBE. 

Janvier 1824. 

Comment, bientôt mariée! mais prend-on les gens ainsi? Au bout 
d'un mois, tu te promets à un homme , sans le connaître, sans en 
rien savoir. Cet homme peut être sourd, on l'estde tant de manières! 
il peut être maladif, ennuyeux, insupportable. Ne vois-tu pas, Re- 
liée, ce qu'on veut faire de toi? tu leur es nécessaire pour conti- 
nuer la glorieuse maison de TEstorade, et voilà tout. Tu vas devenir 
une provinciale. Sont-ce là nos promesses mutuelles? A votre place, 
j'aimerais mieux aller me promener aux îles d'Hyères en caïque. 
jusqu'à ce qu'un corsaire algérien m'enlevât et me vendît au grand 
seigneur ; je deviendrais sultane, puis quelque jour validé; je met- 
trais le sérail c'en dessus dessous, et tant que je serais jeune et quand 
je serais vieille. Tu sors d'un couvent pour entrer dans un autre ! 
Je te connais, tu es lâche, tu vas entrer en ménage avec une sou- 
mission d'agneau. Je te donnerai des conseils, lu viendras à Paris, 
nous y ferons enrager les hommes et nous deviendrons des reines. 
Ton mari, ma belle biche, peut, dans trois ans d'ici, se faire nom- 
mer député. Je sais maintenant ce qu'est un député, je te l'expli- 
querai; tu joueras très-bien de cette machine, tu pourras demeurer 
à Paris et y devenir, comme dit ma mère, une femme à la mode. 
Oh ! je ne te laisserai certes pas dans ta bastide. 

Lundi. 

Voua quinze jours, ma chère, que je vis de la vie du monde : 
un soir aux Italiens, l'autre au grand Opéra , de là toujours au bal. 
Ah ! le monde est une féerie. La musique des Italiens me ravit, et 
pendant que mon âme nage dans un plaisir divin, je suis lorgnée, 
admirée; mais, par un seul de mes regards, je fais baisser les yeux 
au plus hardi jeune homme. J'ai vu là des jeunes gens charmants; 
eh ! bien , pas un ne me plaît ; aucun ne m'a causé l'émotion que 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 33 

j'éprouve en entendant Garcia dans son magnifique duo avec Pel- 
legrini dunsOteilo. iMon Dieu ! combien ce Rossini doit être jaloux, 
pour avoir si bien exprimé la jalousie ? Quel cri que : Jl mio cor 
si divide. Je te parle grec , lu n'as pas entendu Garcia , mais tu 
sais combien je suis jalouse ! Quel triste dramaturge que Shakes- 
peare! Othello se prend de gloire, il remporte des victoires, il 
commande , il parade , il se promène en laissant Desdémone dans 
son coin , et Desdémone , qui le voit préférant à elle les stupidités 
de la vie publique , ne se fâche point? cette brebis mérite la mort. 
Que celui que je daignerai aimer s'avise de faire autre chose que 
de m'aimer ! Moi , je suis pour les longues épreuves de l'ancienne 
chevalerie. Je regarde comme très-impertinent et très-sot ce pal- 
toquet de jeune seigneur qui a trouvé mauvais que sa souveraine 
l'envoyât chercher son gant au milieu des lions : elle lui réservait 
sans doute quelque belle fleur d'amour, et il l'a perdue après l'avoir 
méritée, l'indolent! Mais je babille comme si je n'avais pas de 
grandes nouvelles à t'apprendre ! Mon père va sans doute représenter 
le roi notre maître à Madrid : je dis notre maître, car je ferai partie 
de l'ambassade. Ma mère désire rester ici , mon père m'emmènera 
pour avoir une femme près de lui. 

Ma chère , tu ne vois là rien que de simple , et néanmoins il y a 
là des choses monstrueuses: en quinze jours, j'ai découvert les 
secrets de la maison. Ma mère suivrait mon père à Madrid , s'il 
voulait prendre monsieur de Saint-Héreen en qualité de secrétaire 
d'ambassade; mais le roi désigne les secrétaires, le duc n'ose pas 
contrarier le roi qui est fort absolu , ni fâcher ma mère ; et ce 
grand politique croit avoir tranché les difficultés en laissant ici la 
duchesse. Monsieur de Saint-Héreen est le jeune homme qui cul- 
tive la société de ma mère , et qui étudie sans doute avec elle la 
diplomatie de trois heures à cinq heures. La diplomatie doit être 
une belle chose , car il est assidu comme un joueur à la Bourse. 
Monsieur le duc de Rhétoré , notre aîné , solennel , froid ei fan- 
tasque , serait écrasé par son père à Madrid , il reste à Paris. Miss 
Grifïith sait d'ailleurs qu'Alphonse aime une danseuse de l'Opéra, 
Comment peut-on aimer des jambes et des pirouettes ? Nous avons 
remarqué que mon frère assiste aux représentations quand y danse 
Teullia, il applaudit les pas de cette créature et sort après. Je crois 
(pie deux filles dans une maison y font plus de ravages que n*en 
ferait la peste. Quant à mon second frère, il est à son régiment, je no 

COM. HLM. T. II. 3 



34 ï. LIVUE, SCENES DE L\ VIE PRIVÉE. 

l'ai pas encore vu. Voilà coinmcnl je suis destinée à être l'xlntigone 
d'un ambassadeur de Sa 31ajesté. Peut-être me marierai-je en 
Espagne , et peut-être la pensée de mon père est- elle de m'y marier 
sans dot , absolument comme on te marie à ce reste de vieux garde 
d'honneur. Mon père m'a proposé de le suivre et m'a offert son 
maître d'espagnol. — Vous voulez, lui ai-je dit, me faire faire des 
mariages en Espagne ? Il m'a , pour toute réponse , honorée d'un 
fin regard. Il aime depuis quelques jours à m'agacer au déjeuner, 
il m'étudie et je dissimule ; aussi l'ai-je , comme père et comme 
ambassadeur, in petto ^ cruellement mystifié. Ne me prenait-il 
pas pour une sotte? Il me demandait ce que je pensais de tel 
jeune homme et de quelques demoiselles avec lesquels je me suis 
trouvée dans plusieurs maisons. Je lui ai répondu par la plus 
stupide discussion sur la couleur des cheveux , sur la différence 
des tailles, surlaphysiononiie des jeunes gens. Mon père parut désap- 
pointé de me trouver si niaise , il se blâma intérieurement de 
m'avoir interrogée. — Cependant , mon père , ajoutai-je , je ne dis 
pas ce que je pense réellement : ma mère m'a dernièrement fait 
peur d'être inconvenante en parlant de mes impressions. — En 
famille, vous pouvez vous expliquer sans crainte, répondit ma 
mère. — Eh bien ! repris-je , les jeunes gens m'ont jusqu'à présent 
paru être plus intéressés qu'intéressants , plus occupés d'eux que 
de nous; mais ils sont, à la vérité, très-peu dissimulés : ils 
quittent à l'instant la physionomie qu'ils ont prise pour nous 
parier, et s'imaginent sans doute que nous ne savons point nous 
servir de nos yeux. L'homme qui nous parle est l'amant , l'homme 
qui ne nous parle plus est le mari. Quant aux jeunes personnes , 
elles sont si fausses qu'il est impossible de deviner leur caractère 
autrement que par celui de leur danse , il n'y a que leur taille et 
leurs mouvements qui ne mentent point. J'ai surtout été effrayée 
de la brutahté du beau monde. Quand il s'agit de souper, il se 
passe , toutes proportions gardées , des choses qui me donnent une 
image des émeutes populaires. La politesse cache très-imparfaite- 
ment l'égoïsme général. Je me figurais le monde autrement. Les 
femmes y sont comptées pour peu de chose , et peut-être est-ce 
un reste des doctrines de Bonaparte. — Armande fait d'étonnants 
progrès, a dit ma mère. — Ma mère, croyez- vous que je vous 
demanderai toujours si madame de Staël est morte? Mon père sourit 
et se leva. 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 35 



Samedi. 



Ma chère , je n'ai pas tout dit. Voici ce que je le réserve. L'a- 
mour que nous imaginions doit être bien profondément caché , je 
n'en ai vu de trace nulle part. J'ai bien surpris quelques regards 
rapidement échangés dans les salons ; mais quelle pâleur ! Notre 
amour , ce monde de merveilles , de beaux songes , de réalités dé- 
licieuses, de plaisirs et de douleurs se répondant , ces sourires qui 
éclairent la nature , ces paroles qui ravissent , ce bonheur toujours 
donné , toujours reçu , ces tristesses causées par l'éloignement et 
ces joies que prodigue la présence de l'être aimé !... de tout cela , 
rien. Où toutes ces splendides fleurs de l'âme naissent-elles ? Qui 
ment ? nous ou le monde. J'ai déjà vu des jeunes gens, des hommes 
par centaines , et pas un ne m'a causé la moindre émotion ; ils 
m'auraient témoigné admiration et dévouement, ils se seraient bat- 
tus, j'aurais tout regardé d'un œil insensible. L'amour, ma chère, 
comporte un phénomène si rare , qu'on peut vivre toute sa vie 
sans rencontrer l'être à qui la nature a départi le pouvoir de nous 
rendre heureuses. Cette réflexion fait frémir, car si cet être se ren- 
contre tard , hein ? 

Depuis quelques jours je commence à m'épouvanter de notre 
destinée , à comprendre pourquoi tant de femmes ont des visages 
attristés sous la couche de vermillon qu'y mettent les fausses joies 
d'une fête. On se marie au hasard , et tu te maries ainsi. Des ou- 
ragans de pensées ont passé dans mon âme. Être aimée tous les 
jours de la même manière et néanmoins diversement , être aimée 
autant après dix ans de bonheur que le premier jour ! Un pareil 
amour veut des années : il faut s'être laissé désirer pendant bien 
du temps , avoir éveillé bien des curiosités et les satisfaire , avoir 
excité bien des sympathies et y répondre. Y a-t-il donc des lois 
pour les créations du cœur, comme pour les créations visibles de la 
nature ? L'allégresse se soutient-elle ? Dans quelle proportion l'a- 
mour doit-il mélanger ses larmes et ses plaisirs ? Les froides com- 
binaisons de la vie funèbre , égale , permanente du couvent m'ont 
alors semblé possibles; tandis que les richesses, les magnificences, 
les pleurs , les délices , les fêtes , les joies , les plaisirs de l'amour 
égal , partagé , permis, m'ont semblé l'impossible. Je ne vois point 



36 I. LIVRE , SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

de place dans cette ville aux douceurs de l'amour , à ses saintes 
promenades sous des charmilles , au clair de la pleine lune , quand 
elle fait briller les eaux et qu'on résiste à des prières. Riche, jeune 
et belle , je n'ai qu'à aimer , l'amour peut devenir ma vie , ma 
seule occupation ; or , depuis trois mois que je vais , que je viens 
avec une impatiente curiosité , je n'ai rien rencontré parmi ces 
regards brillants , avides , éveillés. Aucune voix ne m'a émue , 
aucun regard ne m'a illuminé ce monde. La musique seule a rem- 
pli mon âme , elle seule a été pour moi ce qu'est notre amitié. Je 
suis restée quelquefois pendant une heure , la nuit , à ma fenêtre , 
regardant le jardin, appelant des événements , les demandant à la 
source inconnue d'où ils sortent. Je suis quelquefois partie en voi- 
lure allant me promener , mettant pied à terre dans les Champs- 
Elysées en imaginant qu'un homme , que celui qui réveillera mon 
âme engourdie , arrivera , me suivra , me regardera ; mais , ces 
jours-là , j'ai vu des saltimbanques, des marchands de pain d'épice 
et des faiseurs de tours , des passants pressés d'aller à leurs alfaires, 
ou des amoureux qui fuyaient tous les regards , et j'étais tentée 
de les arrêter et de leur dire : Vous qui êtes heureux , dites-moi 
ce que c'est que l'amour ? Mais je rentrais ces folles pensées , je 
remontais en voiture , et je me promettais de demeurer vieille fille. 
L'amour est certainement une incarnation , et quelles conditior.s 
ne faut-il pas pour qu'elle ait lieu ! Nous ne sommes pas certaines 
d'être toujours bien d'accord avec nous-mêmes , que sera-ce à 
deux ? Dieu seul peut résoudre ce problème. Je commence à 
croire que je retournerai au couvent. Si je reste dans le monde^ 
j'y ferai des choses qui ressembleront à des sottises , car il m'est 
impossible d'accepter ce que je vois. Tout blesse mes délicatesses^ 
les mœurs de mon âme , ou mes secrètes pensées. Ah ! ma mère 
ist la femme la plus heureuse du monde , elle est adorée par son 
petit Saint-Hcreen. Mon ange, il me prend d'horribles fantaisies 
de savoir ce qui se passe entre ma mère et ce jeune homme. Griffith 
a , dit-elle , eu toutes ces idées; elle a eu envie de sauter au visage 
des femmes qu'elle voyait heureuses ; elle les a dénigrées, déchirées. 
Selon elle, la vertu consiste à enterrer toutes ces sauvageries-là dans 
le fond de son cœur. Qu'est-ce donc que le fond du cœur ? un entre- 
pôt de tout ce que nous avons de mauvais. Je suis très-humiliée de 
ne pas avoir rencontré d'adorateur. Je suis une fille à marier, mais 
j'ai des frères , une famille , des parents chatouilleux. Ah I si telle 



I 




IMP. %. RAÇO?l. 



c( Si vous avi« à me reprendre en quoi que ce soit, je .leviendrais voire obligée. 
Il a tressailli, le sanp a coloré son teint olivâtre. 



(BIÉMOIRES DK DEUX JEUNES MARIÉES.) 



1 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 37 

était la raison de la retenue des hommes , ils seraient bien lâches. 
Le rôle de Chimène , dans le Cid , et celui du Cid me ravissent 
Quelle admirable pièce de théâtre ! Allons , adieu. 



VIII 

LA MÊME A LA MÊME. 



Janvier. 

Nous avons pour maître un pauvre réfugié forcé de se cacher à 
cause de sa participation à la révolution que le duc d'Angoulême 
est allé vaincre; succès auquel' nous avons dû de belles fêtes. 
Quoique libéral et sans doute bourgeois , cet homme m'a intéres- 
sée : je me suis imaginée qu'il était condamné à mort. Je le fais 
causer pour savoir son secret , mais il est d'une taciturnité castil- 
lane , fier comme s'il était Gonzalve de Cordoue , et néanmoins 
d*une douceur et d'une patience angéliques ; sa fierté n'est pas 
montée comme celle de miss GrifTilh, elle est tout intérieure; il se 
fait rendre ce qui lui est dû en nous rendant ses devoirs , et nous 
écarte de lui par le respect qu'il nous témoigne. Mon père prétend 
qu'il y a beaucoup du grand seigneur chez le sieur Henarez , qu'il 
nomme entre nous Don Henarez par plaisanterie. Quand je me suis 
permis de l'appeler ainsi, il y a quelques joui-s , cet homme a relevé 
sur moi ses yeux , qu'il tient ordinairement baissés , et m'a lancé 
deux éclairs qui m'ont interdite ; ma chère , il a , certes , les plus 
beaux yeux du monde. Je lui ai demandé si je l'avais fâché en 
quelque chose, et il m'a dit alors dans sa subhme et grandiose langue 
espagnole : — Mademoiselle, je ne viens ici que pour vous apprendre 
l'espagnol. Je me suis sentie humiliée , j*ai rougi; j'allais lui répli- 
quer par quelque bonne impertinence, quand je me suis souvenue 
de ce que nous disait notre chère mère en Dieu , et alors je lui ai 
répondu : — Si vous aviez à me reprendre en quoi que ce soit, je 
deviendrais votre obligée. Il a tressailli , le sang a coloré son teint 
olivâtre , il m*a répondu d'une voix doucement émue ; — La reli- 
gion a dû vous enseigner mieux que je ne saurais le faire h respecter 
les grandes infortunes. Si j'étais Don en Espagne, et que j'eusse" 



38 I. LIVRE , SCÈÎVES DE L\ VIE PRIVEE. 

tout perdu au triomphe de Ferdinand VII , votre plaisanterie serait 
une cruauté ; mais si je ne suis qu'un pauvre maîti^e de langue , 
n'est-ce pas une atroce raillerie ? Ni l'une ni l'autre ne sont dignes 
d'une jeune fille noble. Je lui ai pris la main en lui disant : — 
J'invoquerai donc aussi la religion pour vous prier d'oublier mon 
tort. Il a baissé la tête , a ouvert mon Don Quichotte , et s'est 
assis. Ce petit incident m'a causé plus de trouble que tous les 
compliments , les regards et les phrases que j'ai recueillis pendant 
la soirée où j'ai été le plus courtisée. Durant la leçon, je regardais 
avec attention cet homme qui se laissait examiner sans le savoir : 
il ne lève jamais les yeux sur moi. J'ai découvert que notre maître, 
à qui nous donnions quarante ans , est jeune ; il ne doit pas avoir 
plus de vingt-six à vingt-huit ans. Ma gouvernante, à qui je l'avais 
abandonné , m'a fait remarquer la beauté de ses cheveux noirs et 
celle de ses dents , qui sont comme des perles. Quant à ses yeux , 
c'est à la fois du velours et du feu. Voilà tout , il est d'ailleurs petit 
et laid- On nous avait dépeint les Espagnols comme étant peu 
propres ; mais il est extrêmement soigné , ses mains sont plus 
blanches que son visage ; il a le dos un peu voûté ; sa tête est énorme 
et d'une forme bizarre ; sa laideur , assez spirituelle d'ailleurs , est 
aggravée par des marc^ues de petite vérole qui lui ont couturé le 
visage ; son front est très-proéminent , ses sourcils se rejoignent et 
sont trop épais, ils lui donnent un air dur qui repousse les âmes. Il 
a la figure rechignée et maladive qui distingue les enfants destinés 
à mourir, et qui n'ont dû la vie qu'à des soins infinis, comme sœur 
Marthe. Enfin , comme le disait mon père, il a le masque amoindri 
du cardinal de Ximénès. Mon père ne l'aime point , il se sent gêné 
avec lui. Les manières de notre maître ont une dignité naturelle 
qui semble inquiéter le cher duc ; il ne peut souffrir la supériorité 
sous aucune forme auprès de lui. Dès que mon père saura l'espa- 
gnol , nous partirons pour Madrid. Deux joiirs après la leçon que 
j'avais reçue , quand Hénarez est revenu , je lui ai dit , pour lui 
marquer une sorte de reconnaissance : — Je ne doute pas que vous 
n'ayez quitté l'Espagne à cause des événements politiques ; si mon 
père y est envoyé , comme on le dit, nous serons à même de vous 
y rendre quelques services et d'obtenir votre grâce au cas où vous 
seriez frappé par une condamnation. — Il n'est au pouvoir de per- 
sonne de m'obliger , m'a-t-il répondu. — Comment , monsieur , 
lui ai-je dit, est-ce parce que vous ne voulez accepter aucune 



MÉMOIRES DE DEUX JEC^CS MAIilÉËS. 39 

protection , ou par impossibilité ? — L'un et l'autre , a-t-il dit en 
s'inclinant et avec un accent qui m'a imposé silence. Le sang de 
mon père a grondé dans mes veines. Cette hauteur m'a révoltée , 
et je l'ai laissé là. Cependant , ma chère , il y a quelque chose de 
beau à ne rien vouloir d'autrui. Il n'accepterait pas même notre 
amitié , pensais-je en conjuguant un verbe. Là , je me suis arrêtée, 
et je lui ai dit la pensée qui m'occupait , mais en espagnol. Le Hé- 
narez m'a répondu fort courtoisement qu'il fallait dans les senti- 
ments une égalité qui ne s'y trouverait point , et qu'alors cette 
question était inutile. — Entendez-vous l'égalité relativement à la 
réciprocité des sentiments ou à la différence des rangs? ai-je de- 
mandé pour essayer de le faire sortir de sa gravité qui m'impatiente. 
Il a encore relevé ses redoutables yeux , et j'ai baissé les miens. 
Chère , cet homme est une énigme indéchiffrable. Il semblait me 
demander si mes paroles étaient une déclaration : il y avait dans son 
regard un bonheur, une fierté, une angoisse d'incertitude qiii m'ont 
étreint le cœur. J'ai compris que ces coquetteries , qui sont en 
France estimées à leur valeur, prenaient une dangereuse significa- 
tion avec un Espagnol , et je suis rentrée un peu sotte dans ma 
coquille. En finissant la leçon , il m'a saluée en me jetant un regard 
plein de prières humbles , et qui disait : Ne vous jouez pas d'un 
malheureux. Ce contraste subit avec ses façons graves et dignes m'a 
fait une vive impression. N'est-ce pas horrible à penser et à dire ? 
il me semble qu'il y a des trésors d'affection dans cet homme. 



IX 

MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEZ 

Décembre. 

Tout est dit et tout est fait , ma chère enfant , c'est madame de 
l'Estorade qui t'écrit ; mais il n'y a rien de changé entre nous , il 
n'y a qu'une fille de moins. Sois tranquille , j'ai médité mon con- 
sentement , et ne l'ai pas donné follement. IVIa vie est maintenant 
déterminée. La certitude d'aller dans un chemin tracé convient éga- 
lement à mon esprit et à mon caractère. Une grande force morale 



46 I. tIVKE , SCÈ[MES DE I^A VIE PRIVEE. 

a corrigé pour toujours ce que nous nommons les hasards de la vie. 
Nous avons des terres à faire valoir , une demeure à orner , à em- 
bellir ; j'ai un intérieur à conduire et à rendre aimable, un homme 
à réconcilier avec la vie. J'aurai sans doute une famille à soigner, 
des enfants à élever. Que veux-lu ! la vie ordinaire ne saurait être 
quoique chose de grand ni d'excessif. Certes , les immenses désirs 
qui étendent et l'âme et la pensée n'entrent pas dans ces combi- 
naisons , en apparence du moins. Qui m'empêche de laisser voguer 
sur la mer de l'infini les embarcations que nous y lancions ? Néan- 
moins, ne crois pas que les choses humbles auxquelles je me dévoue 
soient exemptes de passion. La tâche de faire croire au bonheur un 
pauvre homme qui a été le jouet des tempêtes est une belle œuvre , 
et peut suffire à modifier la monotonie de mon existence. Je n'ai 
point vu que je laissasse prise à la douleur, et j'ai vu du bien à faire. 
Entre nous , je n'aime pas Louis de l'Estorade de cet amour qui 
fait que le cœur bat quand on entend un pas, qui nous émeut pro- 
fondément aux moindres sons de la voix, ou quand un regard de feu 
nous enveloppe ; mais il ne me déplaît point non plus. Que ferai-je, 
me diras-tu , de cet instinct des choses sublimes , de ces pensées 
fortes qui nous lient et qui sont en nous ? oui , voilà ce qui m'a 
préoccupée ; eh ! bien , n'est-ce pas une grande chose que de les 
cacher , que de les employer , à l'insu de tous , au bonheur de la 
famille , d'en faire les moyens de la féhcilé des êtres qui nous sont 
confiés et auxquels nous nous devons? La saison où ces facultés 
brillent esi bien restreinte chez les femmes, elle sera bientôt passée; 
et si ma vie n'aura pas été grande, elle aura été calme, unie et sans 
vicissitudes. Nous naissons avantagées, nous pouvons choisir entre 
l'amour et la maternité. Eh ! bien, j'ai choisi : je ferai mes dieux 
de mes enfants et mon El-Dorado de ce coin de terre. Voilà tout 
ce que je puis te dire aujourd'hui. Je te remercie de toutes les 
choses que tu m'as envoyées. Donne ton coup d'œil à mes com- 
mandes , dont la liste est jointe à cette lettre. Je veux vivre dans 
une atuiosphère de luxe et d'élégance , et n'avoir de la province 
que ce qu'elle offre de délicieux. En restant dans la sohtude , une 
femme ne peut jamais être provinciale , elle reste elle-même. Je 
compte beaucoup sur ton dévouement pour me tenir au courant 
de toutes les modes. Dans son enthousiasme , mon beau-père ne me 
refuse rien et bouleverse sa maison. Nous faisons venir des ouvriers 
de Paris et nous modernisons tout. 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 41 



I 



MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L ESTORADE. 

Janvier. 

O Renée! tu m'as attristée pour plusieurs jours. Ainsi , ce corps 
délicieux , ce beau et fier visage, ces manières naturellement élé- 
gantes, cette âme pleine de dons précieux , ces yeux où Tâme se 
désaltère comme à une vive source d'amour, ce cœur rempli de 
délicatesses exquises, cet esprit étendu , toutes ces facultés si rares, 
ces efforts de la nature et de notre mutuelle éducation , ces trésors 
d'où devaient sortir pour la passion et pour le désir, des richesses 
uniques, des poèmes, des heures qui auraient valu des années, des 
plaisirs à rendre un homme esclave d'un seul mouvement gracieux , 
tout cela va se perdre dans les ennuis d'un mariage vulgaire et 
commun, s'effacer dans le vide d'une vie qui te deviendra fasti- 
dieuse! Je hais d'avance les enfants que tu auras; ils seront mal 
faits. Tout est prévu dans ta vie : tu n'as ni à espérer, ni à craindre, 
ni à souffrir. Et si tu rencontres, dans un jour de splendeur, un 
être qui te réveille du sommeil auquel tu vas te livrer?... Ah ! j'ai 
eu froid dans le dos à cette pensée. Enfin , tu as une amie. Tu vas 
sans doute être l'esprit de cette vallée, tu t'initieras à ses beautés, 
tu vivras avec cette nature , tu te pénétreras de la grandeur des 
choses, de la lenteur avec laquelle procède la végétation, de la rapi- 
dité avec laquelle s'élance la pensée ; et quand tu regarderas tes 
riantes fleurs, tu feras des retours sur toi-même. Puis, lorsque tu 
marcheras entre ton mari en avant et tes enfants en arrière glapis- 
saut, murmurant , jouant , l'autre muet et satisfait , je sais d'avance 
ce- que tu m'écriras. Ta vallée fumeuse et ses collines ou arides ou 
garnies de beaux arbres, ta prairie si curieuse en Provence , ses 
eaux claires partagées en filets, les différentes teintes de la lumière, 
tout cet infini , varié par Dieu et qui t'entoure, te rappellera le 
monotone infini de ton cœur. Mais enfin , je serai là, ma Renée, et 
lu trouveras une amie dont le cœur ne sera jamais atteint par la 
moindre petitesse sociale, un cœur tout à toi. 



4-2 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 



Lundi. 

Ma chère, mon Espagnol est d'une admirable mélancolie : il y a 
chez hii je ne sais quoi de calme , d'auslère, de digne, de profond 
qui m'intéresse au dernier point. Cette solennité constante et le 
silence qui couvre cet homme ont quelque chose de provoquant pour 
l'âme. Il est muet et superbe comme un roi déchu. Nous nous occu- 
pons de lui, Griffith et moi, comme d'une énigme. Quelle bizar- 
rerie ! un maître de langues obtient sur mon attention le triomphe 
qu'aucun homme n'a remporté, moi qui maintenant ai passé en revue 
tous les fils de famille, tous les attachés d'ambassade et les ambas- 
sadeurs , les généraux et les sous-lieutenants , les pairs de France, 
leurs fils et leurs neveux , la cour et la ville. La froideur de cet 
homme est irritante. Le plus profond orgueil remplit le désert qu'il 
essaie de mettre et qu'il met entre nous ; enfin , il s'enveloppe 
d'obscurité. C'est lui qui a de la coquetterie, et c'est moi qui ai de 
la hardiesse. Cette étrangelé m'amuse d'autant plus que tout cela 
est sans conséquence. Qu'est-ce qu'un homme, un Espagnol et un 
maître de langues? Je ne me sens pas le moindre respect pour 
quelque homme que ce soit, fût-ce un roi. Je trouve que nous 
valons mieux que tous les hommes, même les plus justement 
illustres. Oh ! comme j'aurais dominé Napoléon ! comme je lui 
aurais fait sentir, s'il m'eût aimée, qu'il était à ma discrétion ! 

Hier, j'ai lancé une épigramme qui a dû atteindre maître Héna- 
rez au vif; il n'a rien répondu , il avait fini sa leçon , il a pris son 
chapeau , el m'a saluée en me jetant un regard qui me fait croire 
qu'il ne reviendra plus. Cela me va très-fort : il y aurait quelque 
chose de sinistre à recommencer la Nouvelle-Héloïse de Jean- Jacques 
Rousseau , que je viens de lire, et qui m'a fait prendre l'amour en 
haine. L'amour discuteur et phraseur me paraît insupportable. 
Clarisse est aussi par trop contente quand elle a écrit sa longue 
petite lettre ; mais l'ouvrage de Richardson explique d'ailleurs, m'a 
dit mon père , admirablement les Anglaises. Celui de Rousseau me 
fait l'eflFet d'un sermon philosophique en lettres. 

L^amour est , je crois, un poème entièrement personnel. Il n'y a 
rien qui ne soit à la fois vrai et faux dans tout ce que les auteurs 
nous en écrivent. En vérité, ma chère belle, comme tu ne peux 



MÉMOIRES DE DEUX JEINES MARIÉES. 43 

plus me parler que d'amour conjugal , je crois, dans l'intérêt bien 
entendu de notre double existence, qu'il est nécessaire que je reste 
fille, et que j'aie quelque belle passion , pour que nous connaissions 
bien la vie. Raconte-moi très exactement tout ce qui t'arrivera , 
surtout dans les premiers jours, avec cet animal que je nomme un 
mari. Je te promets la même exactitude, si jamais je suis aimée. 
Adieu, pauvre chérie engloutie. 



XI 
MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU. 

A la Grampade. 

Ton Espagnol et toi , vous me faites frémir, ma chère mignonne. 
Je t'écris ce peu de lignes pour te prier de le congédier. Tout ce 
que tu m'en dis se rapporte au caractère le plus dangereux de 
ceux de ces gens-là qui , n'ayant rien à perdre, risquent tout Cet 
homme ne doit pas être ton amant et ne peut pas être ton mari. 
Je t'écrirai plus en détail sur les événenients secrets de mon mariage, 
mais quand je n'aurai plus au cœur l'inquiétude que ta dernière 
lettre m'y a mise. 



xn 

MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'eSTORADE. 

Février, . 

Ma belle biche, ce matin à neuf heures, mon père s'est fait annon- 
cer chez moi , j'étais levée et habillée ; je l'ai trouvé gravement 
assis au coin de mon feu dans mon salon , pensif au delà de son 
habitude ; il m'a montré la bergère en face de lui , je l'ai compris, et 
m'y suis plongée avec une gravité qui le singeait si bien, qu'il s'est 



44 I» LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

pris à sourire, mais d'un sourire empreint d'une grave tristesse : — 
Vous êtes au moins aussi spirituelle que votre grand'mère, m'a-t-il 
dit. — Allons, mon père, ne soyez pas courtisan ici , ai-je répondu, 
vous avez quelque chose à me demander I II s'est levé dans une 
grande agitation, et m'a parlé pendant une demi-heure. Cette 
conversation, ma chère, mérite d'être conservée. Dès qu'il a été 
parti , je me suis mise à ma table en tâchant de rendre ses paroles. 
Voici la première fois que j'ai vu mon père déployant toute sa 
pensée. Il a commencé par me flatter, il ne s'y est point mal pris ; 
je devais lui savoir bon gré de m'avoir devinée et appréciée. 

— Armande, m'a-t-il dit, vous m'avez étrangement trompé et 
agréablement surpris. A votre arrivée du couvent , je vous ai prise 
pour une jeune fille comme toutes les autres filles, sans grande 
portée, ignorante, de qui l'on pouvait avoir bon marché avec des 
colifichets, une parure , et qui réfléchissent peu. — Merci , mon 
père, pour la jeunesse. — Oh ! il n'y a plus de jeunesse , dit-il en 
laissant échapper un geste d'homme d'État. Vous avez un esprit 
d'une étendue incroyable, vous jugez toute chose pour ce qu'elle 
vaut , votre clairvoyance est extrême ; vous êtes très malicieuse : 
on croit que vous n'avez rien vu là où vous avez déjà les yeux sur 
la cause des eft'ets que les autres examinent. Vous êtes un ministre 
en jupon ; il n'y a que vous qui puissiez m'entendre ici ; il n'y a donc 
que vous-même à employer contre vous si l'on en veut obtenir quel- 
que sacrifice. Aussi vais-je m'expliquer franchement sur les desseins 
que j'avais formés et dans lesquels je persiste. Pour vous les faire 
adopter, je dois vous démontrer qu'ils tiennent à des sentiments 
élevés. Je suis donc obligé d'entrer avec vous dans des considéra- 
tions politiques du plus haut intérêt pour le royaume, et qui pour- 
raient ennuyer toute autre personne que vous. Après m'avoir 
entendu , vous réfléchirez longemps ; je vous donnerai six mois 
s'il le faut. Vous êtes votre maîtresse absolue ; et si vous vous refusez 
aux sacrifices que je vous demande, je subirai votre refus sans plus 
vous tourmenter. 

A cet exorde, ma biche, je suis devenue réellement sérieuse, 
et je lui ai dit : — Parlez, mon père. Or, voici ce que l'homme 
d'État a prononcé : — Mon enfant, la France est dans une situa- 
tion précaire qui n'est connue que du roi et de quelques esprits 
élevés; mais le roi est une tête sans bras; puis les grands esprits 
qui sont dans le secret du danger n'ont aucune autorité sur les 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES M4RIÉES 45 

hommes à employer pour arriver à un résultat heureux. Ces hom- 
mes, vomis par l'éleclion populaire, ne veulent pas êlre des instru- 
ments. Quelque remarquables qu'ils soient, ils continuent l'œuvre 
de la destruction sociale, au lieu de nous aider à raffermir l'édifice. 
En deux mots, il n'y a plus que deux partis : celui de Marins et 
celui de Sylla ; je suis pour Sylla contre Marins. Voilà notre affaire 
en gros. En détail, la Révolution continue, elle est implantée dans la 
loi, elle est écrite sur le sol, elle est toujours dans les esprits: elle 
est d'autant plus formidable qu'elle paraît vaincue à la plupart de ces 
conseillers du trône qui ne lui voient ni soldats ni trésors. Le roi 
est un grand esprit; il y voit clair ; mais de jour en jour gagné par 
les gens de son frère, qui veulent aller trop vite, il n'a pas deux ans 
^ vivre, et ce moribond arrange ses draps pour mourir tranquille. 
Sais-tu, mon enfant, quels sont les effets les plus destructifs de la 
Révolution? tu ne t'en douterais jamais. En coupant la tête à 
Louis XVI, la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. 
Il n'y a plus de famille aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. 
En voulant devenir une nation, les Français ont renoncé à être un 
empire. En proclamant l'égalité des droits à la succession pater- 
nelle, ils ont tué l'esprit de famille, ils ont créé le fisc! Mais 
ils ont préparé la faiblesse des supériorités et la force aveugle de k 
masse, l'extinction des arts, le règne de l'intérêt personnel et frayé 
les chemins à la Conquête. Nous sommes entre deux systèmes : ou 
constituer l'État par la Famille, ou le constituer par l'intérêt per- 
sonnel : la démocratie ou l'aristocratie , la discussion ou l'obéis- 
sance, le catholicisme ou l'indifférence religieuse, voilà la question 
en peu de mots. J'appartiens au petit nombre de ceux qui veulent 
résister à ce qu'on nomme le peuple, dans son intérêt bien compris. 
Il ne s'agit plus ni de droits féodaux, comme on le dit aux niais, ni 
de geniilhommerie, il s'agit de l'État, il s'agit de la vie de la 
France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans le pouvoir pater- 
nel est sans existence assurée. Là commence l'échelle des responsa- 
bilités, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le roi, c'est 
nous tous! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-même, pour 
sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque 
animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille, lia 
pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les 
membres sont intéressés à la défense du trésor commun : trésor 
d'argent, de gloire, de privilèges, de jouissances; il est faible quand 



4S I. IIVRE, SCÈMES DE LA VIE PRIVÉE. 

il se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu 
d'obéir à sept hommes ou à un seul, à un Russe ou à un Corse, 
pourvu que chaque individu garde son champ; et ce malheureux 
égoïste ne voit pas qu'un jour on le lui ôtera. Nous allons à un état 
de choses horrible, en cas d'insuccès. Il n'y aura plus que des lois 
pénales ou fiscales, la bourse ou la vie. Le pays le plus généreux de 
la terre ne sera plus conduit par les sentiments. On y aura développé, 
soigné des plaies incurables. D'abord une jalousie universelle : les 
classes supérieures seront confondues, on prendra l'égalité des désirs 
pour l'égahté des forces ; les vraies supériorités reconnues, consta- 
tées, seront envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait 
choisir un homme entre mille, on ne peut rien trouver entre trois 
millions d'ambitions pareilles, vêtues de la même livrée, celle de la 
médiocrité. Cette masse triomphante ne s'apercevra pas qu'elle 
aura contre elle une autre masse terrible, celle des paysans posses- 
seurs : vingt millions d'arpents de terre vivant, marchant, raison- 
nant, n'entendant à rien, voulant toujours plus, barricadant tout, 
disposant de la force brutale.... 

— Mais, dis-je en interrompant mou père, que puis-je faire 
pour l'État? Je ne me sens aucune disposition à être la Jeanne 
d'Arc des Familles et à périr à petit feu sur le bûcher d'un couvent. 
— Vous êtes une petite peste, me dit mon père. Si je vous parle 
raison, vous me répondez par des plaisanteries ; quand je plaisante, 
vous me parlez comme si vous étiez ambassadeur. — L'amour 
vit de contrastes, lui ai-je dit. Et il a ri aux larmes. — Vous 
penserez à ce que je viens de vous expliquer; vous remarquerez 
combien il y a de confiance et de grandeur à vous parler comme 
je viens de le faire, et peut-être les événements aideront-ils mes 
projets. Je sais que, quant à vous, ces projets sont blessants, 
iniques ; aussi demandé-je leur sanction moins à votre cœur 
et à votre imagination qu'à votre raison, je vous ai reconnu plus 
de raison et de sens que je n'en ai vu à qui que ce soit... — 
Vous vous flattez, lui ai-je dit en souriant, car je suis bien vo- 
tre fille ! — Enfin, reprit-il, je ne saurais être inconséquent. Qui 
veut la fin veut les moyens, et nous devons l'exemple à tous. Donc, 
vous ne devez pas avoir de fortune tant que celle de votre frère 
cadet ne sera pas assurée, et je veux employer tous vos capitaux à 
lui constituer un majorât. — Mais, repris-je, vous ne me défendez 
pas de vivre à ma guise et d'être heureuse en vous laissant 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 47 

ma fortune ? — Ah ! pourvu, répondit-il , que la vie comme 
vous l'entendrez ne nuise en rien à l'honneur, à la considéra- 
tion, et je»puis ajouter à la gloire de votre famille. — Allons, 
m'écriai-je, vous me destituez bien promptement de ma raison 
supérieure. — Nous ne trouverons pas en France, dit-il avec 
amertume, d'homme qui veuille pour femme une jeune fille de la 
[plus haute noblesse sans dot et qui lui en reconnaisse une. Si ce 
[mari se rencontrait, il appartiendrait à la classe des bourgeois par- 
renus : je suis, sous ce rapport, du onzième siècle. — Et moi 

issi, lui ai-je dit. Mais pourquoi me désespérer? n*y-a-t-il pas 
le vieux pairs de France ? -— Vous êtes bien avancée, Louise ! 
[s'est-il écrié. Puis il m'a quittée en souriant et me baisant la 
Fmain. 

J'avais reçu ta lettre le matin même, et elle m'avait fait songer 
^précisément à l'abîme où tu prétends que je pourrais tomber. Il 

'a semblé qu'une voix me criait en moi-même : tu y tomberas ! 
J'ai donc pris mes précautions. Hénarezose me regarder, ma chère, 
et ses yeux me troublent, ils me produisent une sensation que je 
ne puis comparer qu'à celle d'une terreur profonde. On ne doit pas 
plus regarder cet bomme qu'on ne regarde un crapaud, il est laid 
et fascinateur. Voici deux jours que je délibère avec moi-même si 
je dirai nettement à mon père que je ne veux plus apprendre l'es- 
pagnol , et faire congédier cet Hénarez ; mais après mes résolu- 
tions viriles, je me sens le besoin d'être remuée par l'horrible sen- 
sation que j'éprouve en voyant cet homme, et je dis : encore une 
fois, et après je parlerai. Ma chère, sa voix est d'une douceur pé- 
nétrante, il parle comme la Fodor chante. Ses manières sont sim- 
ples et sans la moindre affectation. Et quelles belles dents! Tout ^ 
l'heure, en me quittant, il a cru remarquer combien il m'inté- 
resse, et il a fait le geste, très-respectueux d'ailleurs, de me pren- 
dre la main pour me la baiser ; mais il l'a réprimé comme effrayé 
de sa hardiesse et de la distance qu'il allait franchir. Malgré le peu 
qu'il en a paru, je l'ai deviné ; j'ai souri, car rien n'est plus atten- 
drissant que de voir l'élan d'une nature inférieure qui se replie 
ainsi sur elle-même. Il y a tant d'audace dans l'amour d'un bour- 
geois pour une fille noble! Mon sourire l'a enhardi, le pauvre 
homme a cherché son chapeau sans le voir, il ne voulait pas le 
trouver, et je le lui ai gravement apporté. Des larmes contenues 
humectaient ses yeux. Il y avait un monde de choses et de pensées 



48 I. Mviir. , scExrs de la vie prï\ee. 

dans ce moment si court. Nous nous comprenions si bien, qu'en 
ce moment je lui tendis ma main à baiser. Peut-être était-ce lui 
dire que l'amour pouvait combler l'espace qui nous sépare. Eh ! 
bien, je ne sais ce qui m'a fait mouvoir : Griffitli a tourné le dos, 
je lui ai tendu fièrement ma patte blanche, et j'ai senti le feu de 
ses lèvres tempéré par deux grosses larmes. Ah! mon ange, je 
suis restée sans force dans mon fauteuil, pensive, j'étais heureuse, 
et il m'est impossible d'expliquer comment ni pourquoi. Ce que 
j'ai senti, c'est la poésie. Mon abaissement, dont j'ai honte à cette 
heure, me semblait une grandeur : il m'avait fascinée, voilà mon 
excuse. 

• 

Vendredi. 

Cet homme est vraiment très-beau. Ses paroles sont élégantes, 
son esprit est d'une supériorité remarquable. Ma chère, il est fort 
et logique comme Bossuet en m'expliquant le mécanisme non-seu- 
lement de la langue espagnole, mais encore de la pensée humaine 
et de toutes les langues. Le français semble être sa langue mater- 
nelle. Comme je lui en témoignais mon étonnemént, il me répondit 
qu'il était venu en France très-jeune avec le roi d'Espagne, à Va- 
lençay. Que s'est-il passé dans cette âme ? il n'est plus le même : il 
est venu vêtu simplement, mais absolument comme un grand sei- 
gneur sorti le matin à pied. Son esprit a brillé comme un phare 
durant cette leçon : il a déployé toute son éloquence. Comme un 
homme lassé qui retrouve ses forces, il m'a révélé toute une âme 
soigneusement cachée. Il m'a raconté l'histoire d'un pauvre diable 
de valet qui s'était fait tuer pour un seul regard d'une reine d'Es- 
pagne. — Il ne pouvait que mourir ! lui ai-je dit. Cette réponse 
lui a mis la joie au cœur, et son regard m'a véritablement épou- 
vantée. 

Le soir, je suis allée au bal chez la duchesse de Lenoncourt, le 
prince de Talleyrand s'y trouvait. Je lui ai fait demander, par 
monsieur de Vandenesse, un charmant jeune homme, s'il y avait 
parmi ses hôtes en 1809, à sa terre, un Hénarez. — Hénarez est 
le nom maure de la famille de Soria, qui sont, disent-ils, des 
Abencerrages convertis au christianisme. Le vieux duc et ses deux 
fils accompagnèrent le roi. L'aîné, le duc de Soria d'aujourd'hui, 
vient d'être dépouillé de tous ses biens ;, honneur et grandesses par 



r 



MEMOIRES DE DEUX iCL'NES MARIEES. 49 

le roi Ferdinand , qui venge une vieille inimitié. Le duc a fait une 
fnule immense en acceptant le minisicre ccnsiitutionnel avec Valdez. 
Heureusement, il s'est sauvé de Cadix avant l'entrée de monseigneur 
le duc d'AngouIême , qui , malgré sa bonne volonté , ne l'aurait pas 
préservé de la colère du roi. 

Cette réponse, que le vicomte de Vandenesse m'a rapportée tex- 
tuellement , m'a donné beaucoup à penser. Je ne puis dire en 
quelles anxiétés j'ai passé le temps jusqu'à ma première leçon, qui 
a eu lieu ce malin. Pendant le premier quart d'heure de la leçon , je 
me suis demandé, en l'examinant, s'il était duc ou bourgeois , sans 
pouvoir y rien comprendre. Il semblait deviner mes pensées à 
mesure qu'elles naissaient et se plaire à les contrarier. Enfin je n'y 
tins plus , je quittai brusquement mon livre en interrompant la 
traduction que j'en faisais à haute voix , je lui dis en espagnol : — 
Vous nous trompez, monsieur. Vous n'êtes pas un pauvre bourgeois 
libéral, vous êtes le duc de Soria? — Mademoiselle, répondit -il 
avec un mouvement de tristesse , malheureusement , je ne suis pas 
le duc de Soria. Je compris tout ce qu'il mit de désespoir dans le 
mot malheureusement. Ah ! ma chère, il sera, certes , impossible 
à aucun homme de mettre autant de passion et de choses dans un 
seul mot. Il avait baissé les yeux , et n'osait plus me regarder. — 
Monsieur de ïalleyrand , lui dis-je , chez qui vous avez passé les 
années d'exil , ne laisse d'autre alternative à un Hénarez que celle 
d'être ou duc de Soria disgracié ou domestique. Il leva les yeux 
sur moi , et me montra deux brasiers noirs et brillants , deux yeux 
à la fois flamboyants et humiliés. Cet homme m'a paru être alors à 
la torture. — Mon père , dit-il , était en effet serviteur du roi 
d'Espagne. Griffith ne connaissait pas cette manière d'étudier. Nous 
faisions des silences inquiétants à chaque demande et à chaque 
réponse. — Enfin , lui dis-je , êtes-vous noble ou bourgeois ? — 
Vous savez, mademoiselle, qu'en Espagne tout le monde, même 
les mendiants , sont nobles. Cette réserve m'impatienta. J'avais 
préparé depuis la dernière leçon un de ces amusements qui sourient 
à l'imagination. J'avais tracé dans uue lettre le portrait idéal de 
l'homme par qui je voudrais être aimée , en me proposant de le lui 
donner à traduire. Jusqu'à présent j'ai traduit de l'espagnol en 
français , et non du français en espagnol ; je lui en fis l'observa- 
tion , et priai Griffith de me chercher la dernière lettre que j'avais 
reçue d'une de mes amies. Je verrai , pensais-je , à l'effet que lui 
COM. HUM. T. IL k 



50 I. LIVRE , SCENES DE LA. VIE PRIVÉE 

fera mon programme, quel sang est dans ses veines. Je pris le papier 
des mains de Griffith en disant : — Voyons si j'ai bien copié? car 
tout était de mon écriture. Je la lui tendis , et l'examinai pendant 
qu'il lisait ceci. 

« L'homme qui me plaira , ma chère , devra être rude et or- 
» gueilleux avec les hommes , mais doux avec les femmes. Son 
» regard d'ajgle saura réprimer instantanément tout ce qui peut 
» ressembler au ridicule. Il aura un sourire de pitié pour ceux qui 
» voudraient tourner en plaisanterie les choses sacrées , celles sur- 
)> tout qui constituent la poésie du cœur, et sans lesquelles la vie ne 
» serait plus qu'une triste réalité. Je méprise profondément ceux 
» qui voudraient nous ôter la source des idées religieuses, si fertiles 
» en consolations. Aussi , ses croyances devront-elles avoir la sim- 
» plicité de celles d'un enfant unie à la conviction inébranlable d'un 
» homme d'esprit qui a approfondi ses raisons de croire. Son esprit, 
» neuf, original, sera sans affectation ni parade : il ne peut rien 
» dire qui soit de trop ou déplacé ; il lui serait aussi impossible 
» d'ennuyer les autres que de s'ennuyer lui-même , car il aura dans 
» son âme un fonds riche. Toutes ses pensées doivent être d'un 
» genre noble , élevé, chevaleresque, sans aucun égoïsme. En toutes 
» ses actions, on remarquera l'absence totale du calcul ou de 
» l'intérêt. Ses défauts proviendront de l'étendue même de ses 
» idées, qui seront au-dessus de son temps. En toute chose , je dois 
» le trouver en avant de son époque. Plein d'attentions délicates 
» dues aux êtres faibles , il sera bon pour toutes les femmes , mais 
» bien difilcilement épris d'aucune : il regardera cette question 
» comme beaucoup trop sérieuse pour en faire un jeu. Il se pour- 
» rail donc qu'il passât sa vie sans aimer véritablement, en mon- 
» trant en lui toutes les qualités qui peuvent inspirer une passion 
» profonde. Mais s'il trouve une fois son idéal de femme , celle 
» entrevue dans ces songes qu'on fait les yeux ouverts ; s'il rencontre 
»> un être qui le comprenne , qui remplisse son âme et jette sur 
» toute sa vie un rayon de bonheur, qui brille pour lui comme une 
» étoile à travers les nuages de ce monde si sombre , si froid , si 
» glacé ; qui donne un charme tout nouveau à son existence , et 
» fasse vibrer en lui des cordes muettes jusque-là, crois inutile 
M de dire qu'il saura reconnaître et apprécier son bonheur. Aussi la 
» rendra-t-il parfaitement heureuse. Jamais , ni par un mot, ni par 



RIÉHOIRUS DE DTLX JEUl^ES MARIÉKS. 5l 

» un regard, il ne froissera ce cœur aimant qui se sera remis en ses 
» mains avec l'aveugle amour d'un enfant qui dort dans les bras de 
» sa mère; car si elle se réveillait jamais de ce doux rêve, elle au- 
ù rait l'âme et le cœur à jamais déchirés: il lui serait impossible de 
» s'embarquer sur cet océan sans y mettre tout son avenir. 

» Cet homme aura nécessairement la physionomie, la tournure, 
X la démarche, enfin la manière de faire les plus grandes comme les 
« plus petites choses, des êtres supérieurs qui sont simples et sans 
<« apprêt. Il peut être laid; mais ses mains seront belles; il aura la 
» lèvre supérieure légèrement relevée par un sourire ironique et 
» dédaigneux pour les indifférents ; enfin il réservera pour ceux qu'il 
» aime le rayon céleste et brillant de son regard plein d'âme. » 

— Mademoiselle, me dit-il en espagnol et d'une voix profon- 
dément émue, veut-elle me permettre de garder ceci en mémoire 
d'elle? Voici la dernière leçon que j'aurai l'honneur de lui donner, 
et celle que je reçois dans cet écrit peut devenir une règle éternelle 
de conduite. J'ai quitté l'Espagne en fugitif et sans argent; mais, 
aujourd'hui, j'ai reçu de ma famille une somme qui suffit à mes 
besoins. J'aurai l'honneur de vous envoyer quelque pauvre Espa- 
gnol pour me remplacer. Il semblait ainsi me dire : — Assez 
joué comme cela. Il s'est levé par un mouvement d'une incroyable 
dignité, et m'a laissée confondue de cette inouïe délicatesse chez 
les hommes de sa classe. Il est descendu, et a fait demander à par- 
!»• k mon père. Au dîner, mon père me dit en souriant : — 
Louise, TOUS avez reçu des leçons d'espagnol d'un ei-mimstre du 
rw d'Espagne et d'un condamné à mort. — Le duc de Soriaç lui 
dis-je. — Leduc! me répondit mon père. Il ne l'est plus, il prend 
maintenant le titre de baron de Macumer, d'un fief qui lui reste en 
Sardiiigne. Il me paraît assez original. — Ne flétrissez pas ae ce mot 
qui, chez vous, comporte toujours un peu de moquerie et de dédain, 
un homme qui vous vaut, lui dis-je, et qui, je crois, a une belle 
âme. — Baronne de Macumer ? s'écria mon père en me regardant 
d'un air moqueur. J'ai baissé les yeux par un mouvement de fierté. 
— Mais, dit ma mère, Hénarez a dû se rencontrer sur le perron 
avec l'ambassadeur d'Espagne? — Oui, a répondu mon père: l'am- 
bassadeur m'a demandé si je conspirais contre le roi son maître; 
mais il a salué l'ex-grand d'Espagne avec beaucoup de déférence, 
en se mettant à ses ordres. 



52 I. MVUE , SCE\ES DE L\ VIE PRIVÉE. 

Ceci, ma chère madame de TEstorade, s*est passé depuis quinze 
jours, et voilà quinze jours que je n'ai vu cet homme qui m'aime, 
car cet homme m'aime. Que faii-il? Je voudrais être mouche, sou- 
ris, moineau. Je voudrais pouvoir le voir, seul, chez lui, sans qu'il 
m'aperçût. Nous avons un iiomme à qui je puis dire : Allez mourir 
pour moi !. .. Et il est de caractère à y aller, je le crois du moins. 
Enfin, il y a dans Paris un homme à qui je pense, et dont le regard 
m'inonde intérieuremejit de lumière. Oh! c'est un ennemi que je 
dois fouler aux pieds. Comment, il y aurait un homme sans lequel 
je ne pourrais vivre, qui me serait nécessaire! Tu te maries et 
j'aime ! Au bout de quatre mois, ces deux colombes qui s'élevaient 
si haut sont tombées dans les marais de la réalité. 

Dimanche. 

Hier, aux Italiens, je me suis sentie regardée, mes yeux ont été 
magiquement attirés par deux yeux de feu qui brillaient comme deux 
escarboucles dans un coin obscur de l'orchestre. Hénarez n'a pas 
détaché ses yeux de dessus moi. Le monstre a cherché la seule place 
d'où il pouvait me voir, et il y est. Je ne sais pas ce qu'il est en 
politique; mais il a le génie de l'amour. 

Voilà, belle Renée, à quel point nous en sommes, 

a dit le grand Corneille. 



XIII 

DE MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU. 

A la Crampade, février 

Ma chère Louise, avant de l'écrire, j'ai dû attendre ; mais main- 
tenant je sais bien des choses, ou, pour mieux dire, je les ai ap- 
prises, et je dois te les dire pour ton bonheur à venir. Il y a tant 
de différence entre une jeune fille et une femme mariée, que la 
jeune fille ne peut pas plus la concevoir que la femme mariée ne 




». haçon. 



[les yeux ont «Hé maguiuemont attirés par deux yeux de feu qui brillaient 
comme deux fscarbonclos dans un coin du parterre. 



(MEMOIRES DF DEUX JEUNES MARIEES.) 



MÉMOIRES DE DEL'X JElî^ES MARIÉES. 53 

peut redevenir jeune fille. J'ai mieux aimé être mariée à Louis :1e 
l'Estorade que de retourner au couvent. Voilà qui est clair. Après 
avoir deviné que si je n'épousais pas Louis je retournerais au cou- 
vent, j'ai dû , en termes de jeune fille , me résigner. Résignée, je 
me suis mise à examiner ma situation afin d'en tirer le meilleur 
parti possible. 

D'abord la gravité des engagements m*a investie de terreur. Le 
mariage se propose la vie, tandis que l'amour ne se propose que 
le plaisir ; mais aussi le mariage subsiste quand les plaisirs ont dis- 
paru, et donne naissance 5 des intérêts bien plus chers que ceux 
(!e l'homme et de la femme qui s'unissent. Aussi peut-être ne faut- 
il, pour faire un mariage heureux, que cette amitié qui, en vue de 
ses douceurs, cède sur beaucoup d'imperfections humaines. Rien 
ne s'opposait à ce que j'eusse de l'amitié pour Louis de l'Estorade. 
Bien décidée à ne pas chercher dans le mariage les jouissances de 
l'amour auxquelles nous pensions si souvent et avec une si dange- 
reuse exaltation, j'ai senti la plus douce tranquiUité en moi-même. 
Si je n'ai pas l'amour, pourquoi ne pas chercher le bonheur? me 
suis-je dit. D'ailleurs, je suis aimée, et je me laisserai aimer. Mon 
mariage ne sera pas une servitude, mais un commandement perpé- 
tuel. Quel inconvénient cet état de choses offrira-t-il à une femme 
qui veut rester maîtresse absolue d'elle-même ? 

Ce point si grave d'avoir le mariage sans le mari fut réglé dans 
une conversation entre Louis et moi, dans laquelle il m'a découvert 
et l'excellence de son caractère et la douceur de son âme. Ma mi- 
gnonne, je souhaitais beaucoup de rester dans cette belle saison 
d'espérance amoureuse qui, n'enfantant point de plaisir, laisse à 
l'âme sa virginité. Ne rien accorder au devoir, à la loi, ne dépendre 
que de soi-même, et garder son libre arbitre?... quelle douce et 
noble chose ! Ce contrat, opposé à celui des lois et au sacrement 
lui-même, ne pouvait se passer qu'entre Louis et moi. Cette diffi- 
culté, la première aperçue, est la seule qui ait fait traîner la con- 
clusion de mon mariage. Si, dès l'abord, j'étais résolue h tout pour 
ne pas retourner au couvent, il est dans noire nature de demander 
le plus après avoir obtenu le moins ; et nous sommes, chère auge, 
de celles qui veulent tout, .l'examhiais mon Louis du coin de l'œil, 
et je me disais : le malheur l'a-t-il rendu bon ou méchant? A force 
d'étudier, j'ai fini par découvrir que son amour allait jusqu'à la 
passion. Une fois arrivée k l'état d'idole, en le voyant pâlir et 



54 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

trembkr au moindre regard froid, j'ai compris que je pouvais tout 
oser. Je l'ai naturellement emmené loin des parents, dans des pro- 
menades où j'ai prudemment interrogé son cœur. Je l'ai fait par- 
ler, je lui ai demandé compte de ses idées, de ses plans, de notre 
avenir. 31es questions annonçaient tant de réflexions préconçues et 
attaquaient si précisément les endroits faibles de cette horrible vie 
k deux, que Louis m'a depuis avoué qu'il était épouvanté d'une si 
savante virginité. Moi, j'écoulais ses réponses ; il s'y entortillait 
comme ces gens à qui la peur ôie tous leurs moyens ; j'ai fini pat 
voir que le hasard me donnait un adversaire qui m'était d'autant 
plus inférieur qu'il devinait ce que tu nommes si orgueilleusement 
ma grande âme. Brisé par les malheurs et par la misère, il se 
regardait comme à peu près détruit, et se perdait en trois horribles 
craintes. D'abord, il a trente-sept ans, et j'en ai dix-sept; il ne 
mesurait donc pas sans effroi les vingt ans de différence qui sont 
entre nous. Puis , il est convenu que je suis très-belle ; et Louis, 
qui partage nos opinions à ce sujet, ne voyait pas sans une pro- 
fonde douleur combien les souffrances lui avaient enlevé de jeu- 
nesse. Enfin, il me sentait de beaucoup supérieure comme femme 
à lui comme homme. Mis en défiance de lui-même par ces trois 
infériorités visibles, il craignait de ne pas faire mon bonheur, et 
se voyait pris comme un pis-aller. Sans la perspective du couvent, 
je ne l'épouserais point, me dit-il un soir timidement. — Ceci 
est vrai, lui répondis-je gravement. Ma chère amie, il me causa 
la première grande émotion de celles qui nous viennent des^ hom- 
mes. Je fus atteinte au cœur par les deux grosses larmes qui rou- 
lèrent dans ses yeux. — Louis, repris-je d'une voix consolante, 
il ne tient qu'à vous de faire de ce mariage de convenance un ma- 
riage auquel je puisse donner un consentement entier. Ce que je 
vais vous demander exige de votre part une abnégation beaucoup 
plus belle que le prétendu servage de votre amour quand il est sin- 
cère. Pouvez-vous vous élever jusqu'à l'amitié comme je la com- 
prends ? On n'a qu'un ami dans la vie, et je veux être le vôtre. 
L*amitié est le lien de deux âmes pareilles, unies par leur force, 
et néanmoins indépendantes. Soyons amis et associés pour porter 
la vie ensemble. Laissez-moi mon entière indépendance. Je ne 
vous défends pas de m'inspirer pour vous l'amour que vous dites 
avoir pour moi ; mais je ne veux être votre femme que de mon 
gré. Donuez-moi le désir de vous abandonner mon libre arbitre, 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 55 

el je vous le sacrifie aussitôt. Ainsi, je ne vous défends pas de 
passionner celte amitié, de la troubler par la voix de l'amour : je 
tâcherai, moi, que notre affection soit parfaite. Surtout, évitez-moi 
les ennuis que la situation assez bizarre où nous serons alors me 
donnerait au dehors. Je ne veux paraître ni capricieuse, ni prude, 
parce que je ne le suis point, et vous crois assez honnête homme 
pour vous offrir de garder les apparences du mariage. !Ma chère, 
je n'ai jamais vu d'homme heureux comme Louis l'a été de ma 
proposition ; ses yeux brillaient , le feu du bonheur y avait séché 
les larmes. — Songez , lui dis-je en terminant , qu'il n'y a rien 
de bizarre dans ce que je vous demande. Cette condition tient à 
mon immense désir d'avoir votre estime. Si vous ne me deviez 
qu'au mariage , me sauriez-vous beaucoup de gré un jour d'avoir 
vu votre amour couronné par les formalités légales ou religieuses 
et non par moi ? Si pendant que vous ne me plaisez point , mais 
en vous obéissant passivement, comme ma très-honorée mère vient 
de me le recommander, j'avais un enfant, croyez-vous que j'aime- 
rais cet enfant autant que celui qui serait fils d'un même vouloir ? 
S'il n'est pas indispensable de se plaire l'un h l'autre autant que se 
plaisent des amants, convenez, monsieur, qu'il est nécessaire de 
ne pas se déplaire. Eh bien ! nous allons être placés dans une situa- 
lion dangereuse : nous devons vivre à la campagne, ne faut-il pas 
songer à toute l'instabrtiié des passions ? Des gens sages ne peuvent- 
ils pas se prémunir contre les malheurs du changement? Il fut 
étrangement surpris de me trouver et si raisonnable et si raison- 
neuse ; mais il me fît une promesse solennelle après laquelle je lui 
pris la main et la lui serrai affectueusement. 

Nous fûmes mariés à la fin de la semaine. Sûre de garder ma 
liberté , je mis alors beaucoup de gaieté dans les insipides détails 
de toutes les cérémonies : j'ai pu être moi-même, et peut-être ai-je 
passé pour une commère très-délurée, pour employer les mots de 
Blois. On a pris pour une maîtresse femme, une jeune fille charmée 
de la situation neuve et pleine de ressources où j'avais su me placer. 
Chère, j'avais aperçu, comine par une vision, toutes les difficul- 
tés de ma vie, et je voulais sincèrement faire le bonheur de cet 
homme. Or, dans la solitude où nous vivons, si une femme ne 
commande pas , le mariage devient insupportable en peu de temps. 
Une femme doit alors avoir les charmes d'une maîtresse cl les qua- 
lités d'une épouse. Mettre de rincerlitude dans les plaisirs, n'est-ce 



53 I. LIVRE , SCfctVES DE LA VIE PRIVÉE. 

pas prolonger l'illusion et perpétuer les jouissances d'amour-propre 
auxquelles tiennent tant et avec tant de raison toutes les créatures? 
L'amour conjugal , comme je le conçois , revêt alors une femme 
d'espérance, la rend souveraine, et lui donne une force inépuisable, 
une chaleur de vie qui fait tout fleurir autour d'elle. Plus elle est 
maîtresse d'elle-même , plus sûre elle est de rendre l'amour et le 
bonheur viables. \îais j'ai surtout exigé que le plus profond mys- 
tère voilât nos arrangements intérieurs. L'homme subjugué par sa 
femme est justement couvert de ridicule. L'influence d'une femme 
doit être entièrement secrète : chez nous , en tout , la grâce , c'est 
le mystère. Si j'entreprends de relever ce caractère abattu , de 
restituer leur lustre à des qualités que j'ai entrevues, je veux que 
tout semble spontané chez Louis. Telle est la tâche assez belle que 
je me suis donnée et qui suffit h la gloire d'une femme. Je suis 
presque fière d'avoir un secret pour intéresser ma vie, un plan au- 
quel je rapporterai mes efforts, et qui ne sera connu que de toi et 
de Dieu. 

Maintenant je suis presque heureuse, et peut-être ne le serais-je 
pas entièrement si je ne pouvais le dire à une âme aimée , car le 
moyen de le lui dire à lui? Mon bonheur le froisserait, il a fallu le 
lui cacher. Il a, ma chère , une délicatesse de femme , comme tous 
les hommes qui ont beaucoup souffert. Pendant trois mois nous 
sommes restés comme nous étions avant le mariage. J'étudiai , 
comme bien tu penses, une foule de petites questions personnelles, 
auxquelles l'amour tient beaucoup plus qu'on ne le croit. Malgré 
ma froideur , cette âme enhardie s'est dépliée : j'ai vu ce visage 
changer d'expression et se rajeunir. L'élégance que j'introduisais 
dans la maison a jeté des reflets sur sa personne. Insensiblement je 
me suis habituée à lui, j'en ai fait un autre moi-même. A force de 
le voir, j'ai découvert la correspondance de son âme et de sa phy- 
donomie. La bête que nous nommons un mari, selon ton expres- 
sion, a disparu. J'ai vu, par je ne sais quelle douce soirée, un amant 
dont les paroles m'allaient à l'âme, et sur le bras duquel je m'ap- 
puyais avec un plaisir indicible. Enfin, pour être vraie avec toi, 
comme je le serais avec Dieu, qu'on ne peut pas tromper, piquée 
peut-êtrie par l'admirable religion avec laquelle il tenait son ser- 
ment, la curiosité s'est levée dans' mon cœur. ïrès-honteuse de 
moi-même, je me résistais. Hélas! quand on ne résiste plus que 
par dignité, l'esprit a bientôt trouvé des transactions. La fête a donc 



1 



5IEM0ÏRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 57 

été secrète comme entre deux amants, et secrète elle doit rester 
entre nous. Lorsque tu te marieras, lu approuveras ma discrétion. 
Sache cependant que rien n'a manqué de ce que veut l'amour le 
plus délicat, ni de cet imprévu qui est , en quelque sorte, l'hon- 
licur de ce moment-là : les grâces mystérieuses que nos imagina- 
tions lui demandent, l'entraînement qui excuse, le consentement 
arraché, les voluptés idéales longtemps entrevues et qui nous sub- 
juguent l'âme avant que nous nous laissions aller à la réalité, toutes 
les séductions y étaient avec leurs formes enchanteresses. 

Je t'avoue que, malgré ces belles choses, j'ai de nouveau stipulé 
mon libre arbitre, et je ne veux pas t'en dire toutes les raisons. Tu se- 
ras certes la seule âme en qui je verserai cette demi-confidence. xMême 
en appartenant à son mari , adorée ou non, je crois que nous per- 
drions beaucoup à ne pas cacher nos sentiments et le jugement que 
nous portons sur le mariage. La seule joie que j'aie eue, et qui a 
été céleste , vient de la certitude d'avoir rendu la vie à ce pauvre 
être avant de la donner à des enfants. Louis a repris sa jeunesse, 
sa force, sa gaieté. Ce n'est plus le même homme. J'ai, comme une 
fée, effacé jusqu'au souvenir des malheurs. J*ai métamorphosé 
Louis, il est devenu charmant. Sûr de me plaire, il déploie son 
esprit et révèle des qualités nouvelles. Être le principe constant du 
bonheur d'un homme quand cet homme le sait et mêle de la re- 
connaissance à l'amour , ah ! chère , cette certitude développe 
dans l'àme une force qui dépasse celle de l'amour le plus entier. 
Cette force impétueuse et durable, une et variée, enfante enfin 
la famille, cette belle œuvre des femmes, et que je conçois 
maintenant dans toute sa beauté féconde. Le vieux père n'est plus 
avare, il donne aveuglément tout ce que je désire. Les domestiques 
sont joyeux ; il semble que la félicité de Louis ait rayonné dans cet 
intérieur, où je règne par l'amour. Le vieillard s'est mis en har- 
monie avec toutes les améliorations, il n'a pas voulu faire tache 
dans mon luxe ; il a pris, pour me plaire, le costume, et avec le 
costume les manières du temps présent. Nous avons des chevaux 
anglais, un coupé, une calèche et un tilbury. Nos domestiques ont 
one tenue simple , mais élégante. Aussi passons-nous pour des 
prodigues. J'emploie mon intelligence (je ne ris pas) à tenir ma 
maison avec économie, à y donner le plus de jouissances pour la 
moindre somme possible. J'ai déjà démontré à Louis la nécessité 
de faire des chemins, afin de conquérir la réputation d'un homme 



58 I. LIVIIE, SCÈNES DE LV VIE PRIVEE. 

occupé du bien de son pays. Je l'oblige à compléter son instruction. 
J'espère le voir bientôt membre du Conseil-Général de son dépar- 
tement par l'influence de ma famille et de celle de sa mère. Je lui 
ai déclaré tout net que j'étais ambitieuse, que je ne trouvais pas 
mauvais que son père continuât à soigner nos biens, à réaliser des 
économies, parce que je le voulais tout entier à la politique ; si nous 
avions des enfants, je les voulais voir tous heureux et bien placés 
dans l'État ; sous peine de perdre mon estime et mon affection , il 
devait devenir député du département aux prochaines élections ; ma 
famille aiderait sa candidature , et nous aurions alors le plaisir de 
passer tous les hivers à Paris. Ah ! mon ange, à l'ardeur avec la- 
quelle il m'a obéi, j'ai vu combien j'étais aimée. Enfm, hier, 
il m'a écrit cette lettre de Marseille, où il est allé pour quelques 
heures. 

« Quand tu m'as permis de t'aimer, ma douce Renée, j'ai cru au 
» bonheur; mais aujourd'hui je n'en vois plus la fin. Le passé n'est 
» plus qu'un vague souvenir, une ombre nécessaire à faire ressortir 
» l'éclat de ma félicité. Quand je suis près de toi, l'amour me trans- 
» porte au point que je suis hors d'état de l'exprimer l'étendue de 
» mon affection : je ne puis que t'admirer, t'adorer. La parole ne 
» me revient que loin de toi. Tu es parfaitement belle, et d'une 
» beauté si grave, si majestueuse, que le temps l'altérera difficilement; 
» et, quoique l'amour entre époux ne tienne pas tant à la beauté 
» qu'aux sentiments, qui sont exquis en toi , laisse-moi le dire que 
» cette certitude de te voir toujours belle me donne une joie qui 
> s'accroît à chaque regard que je jette sur toi. L'harmonie et la di- 
} gnité des lignes de ton visage, où ton âme sublime se révèle, a je 
» ne sais quoi de pur sous la mâle couleur du teint. L'éclat de tes 
» yeux noirs et la coupe hardie de ton front disent combien tes vertus 
» sont élevées , combien ton commerce est solide et ton cœur fait 
» aux orages de la vie s'il en survenait. La noblesse est ton carac- 
» tère distinctif ; je n'ai pas la prétention de le l'apprendre ; mais je 
n t'écris ce mot pour le faire bien connaître que je sais tout le prix 
» du trésor que je possède. Le peu que tu m'accorderas sera tou- 
» jours le bonheur pour moi, dans longtemps comme à présent; 
a car je sens tout ce qu'il y a eu de grandeur dans notre promesse 
» de garder l'un et l'autre toute notre hberté. Nous ne devrons ja- 
» mais aucun témoignage de tendresse qu'à notre vouloir. JNous se- 
» rons libres malgré des chaînes étroites. Je serai d'autant plus fier 



MLMOIRES DE DEL'X JEUNES M4RIÉES. 59 

» de te reconquérir ainsi que je sais maintenant le priî^que tu atta- 
» ches à cette conquête. Tu ne pourras jamais parler ou respirer, 

• agir, penser, sans que j'admire toujours davantage la grâce de 
« ton corps et celle de ton âme. Il y a en toi je ne sais quoi de divin, 
I de sensé, d*enchanteur, qui met d'accord la réflexion, l'honneur^ 
o le plaisir et l'espérance, qui donne enfin à l'amour une étendue 

• plus spacieuse que celle de la vie. Oh ! mon ange, puisse le génie 
» de l'amour me rester fidèle et l'avenir être plein de cette volupté à 
» l'aide de laquelle tu as embelli tout autour de moi ! Quand seras- 
» tu mère, pour que je te voie applaudir à l'énergie de ta vie, pour 
» que je l'entende, de cette voix si suave et avec ces idées si fines, 
» si neuves et si curieusement bien rendues, bénir l'amour qui a 
» rafraîchi mon âme, retrempé mes facultés, qui fait mon orgueil, 
» et où j'ai puisé, comme dans une magique fontaine, une vie nou-t 
» velle ? Oui, je serai tout ce que tu veux que je sois : je de- 
» viendrai l'un des hommes utiles de mon pays, et je ferai re- 
» jaillir sor toi cette gloire dont le principe sera ta satisfac- 
» tioD. » 

Ma chère, voilà comment je le forme. Ce style est de fraîche 
date, dans un an ce sera mieux. Louis en est aux premiers trans- 
ports, je l'attends à celte égale et continue sensation de bonheur que 
doit donner un heureux mariage quand, sûrs l'un de l'autre et se 
connaissant bien, une femme et un homme ont trouvé le secret de 
varier l'infini, de mettre l'enchantement dans le' fond même de la 
vie. Ce beau secret des véritables épouses, je l'entrevois et veux le 
posséder. Ta vois qu'il se croit aimé, le fat, comme s'il n'était pas 
mon mari. Je n*en suis cependant encore qu'à cet attachement 
matériel qui nous donne la force de supporter bien des choses. 
Cependant Louis est aimable, il est d'une grande égalité de carac- 
tère, il fait simplement les actions dont se vanteraient la plupart 
des hommes. Enfin, si je ne l'aime point, je me sens très-capable 
de le chérir. 

Voilà donc mes cheveux noirs, mes yeux noirs dont les cils se 
déplient, selon toi, comme des jalousies, mon air impérial et ma 
personne élevée à l'état de iwuvoir souverain. Nous verrons dans 
dix ans d'ici, ma chère, si nous ne sommes pas toutes deux bien 
rieuses, bien heureuses dans ce Paris, d'où je te ramènerai quel- 
quefois dans ma belle oasis de Provence. O Louise, ne compromets 
pas notre bel avenir à toates deux I Ne fais pas les folies dont tu 



60 I. LIVRE, SCÈNES^DE LA VIE PRIVÉE. 

me monaces; J'épouse un vieux jeune homme, épouse quelque jeune 
vieillard de la chambre des pairs. ïu es là dans le vrai. 



XIV 



LE DUC DE SORIA AU BARON DE MACUMER. 

Madrid. 

Mon cher frère, vous ne m'avez pas fait duc de Soria pour que 
je n'agisse pas en duc de Soria. Si je vous savais errant et sans les 
douceurs que la fortune donne partout, vous me rendriez mon 
bonheur insupportable. Ni Marie ni moi, nous ne nous marierons 
jusqu'à ce que nous ayons appris que vous avez accepté les sommes 
remises pour vous à TJrraca. Ces deux millions proviennent de vos 
propres économies et de celles de Marie. Nous avons prié tous deux, 
agenouillés devant le même autel, et avec quelle ferveur ! ah ! Dieu 
le sait ! pour ton bonheur. O mon frère ! nos souhaits doivent être 
exaucés. L'amour que tu cherches, et qui serait la consolation de 
ton exil, il descendra du ciel. Marie a lu ta lettre en pleurant, et tu 
as toute son admiration. Quant à moi, j'ai accepté pour notre mai- 
son et non pour moi. Le roi a rempli ton attente. Ah ! tu lui as si 
dédaigneusement jeté son plaisir, comme on jette leur proie aux 
tigres, que, pour te venger, je voudrais lui faire savoir combien lu 
l'as écrasé par ta grandeur. La seule chose que j'aie prise pour 
moi, cher frère aimé, c'est mon bonheur, c'est Marie. Aussi serai- 
je toujours devant toi ce qu'est une créature devant le Créateur. 
11 y aura dans ma vie et dans celle de Marie un jour aussi beau 
que celui de notre heureux mariage, ce sera celui où nous saurons 
que ton cœur est compris, qu'une femme t'aime comme tu dois et 
veux être aimé. N'oublie pas que, si tu vis par nous, nous vivons 
aussi par toi. Tu peux nous écrire en toute confiance sous le cou- 
vert du nonce, en envoyant tes lettres par Rome. L'ambassadeur 
de France à Rome se chargera sans doute de les remettre à la se- 
crétairerié d'état, à monsignore Bemboni, que notre légat a dû 
prévenir. Toute autre voie serait mauvaise. Adieu, cher dépouillé, 



f 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES M\RIÉES. 61 

cher exilé. Sois fier au moins du bonheur que tu nous as fait, si 
tu ne peux en être heureux. Dieu sans doute écoulera nos prières 
pleines de toi. 

Fernand. 



LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L*ESTORADE. 



Mars. 



Ah ! mon ange, le mariage rend philosophe?... Ta chère figure 
devait être jaune alors que tu m'écrivais ces terribles pensées sur 
la vie humaine et sur nos devoirs. Crois-tu donc que tu me con- 
vertiras au mariage par ce programme de travaux souterrains? 
Hélas ! voilà donc où t'ont fait parvenir nos trop savantes rêveries? 
Nous sommes sorties de Blois parées de toute notre innocence et 
armées des pointes aiguës de la réflexion : les dards de cette expé- 
rience purement morale des choses se sont tournés contre toi ! Si 
je ne te connaissais pas pour la plus pure et la plus angélique créa- 
ture du monde, je te dirais que tes calculs sentent la dépravation. 
Comment, ma chère, dans l'intérêt de la vie à la campagne, tu 
mets tes plaisirs en coupes réglées, tu traites l'amour comme tu 
traiteras tes bois ! Oh ! j'aime mieux périr dans la violence des 
tourbillons de mon cœur, que de vivre dans la sécheresse de la 
sage arithmétique. Tu étais comme moi la jeune fille la plus in- 
struite, parce que nous avions beaucoup réfléchi sur peu de choses ; 
mais, mon enfant, la philosophie sans l'amour, ou sous un faux 
amour, est la plus horrible des hypocrisies conjugales. Je ne sais 
pas si, de temps en temps, le plus grand imbécile de la terre 
n'apercevrait pas le hibou de la sagesse tapi dans ton tas de roses, 
découverte peu récréative qui peut faire enfuir la passion la mieux 
allumée. Tu le fais le destin, au lieu d'être son jouet. Nous tour- 
nons toutes les deux bien singulièrement : beaucoup de philosophie 
et peu d'amour, voilà ton régime; beaucoup d'amour et peu de 



62 !• I-lVftE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVÉE. 

philosophie, voilà le mien. La Julie de Jean-Jacques, que je croyais' 
un professeur, n'est qu'un étudiant auprès de toi. Vertu de femme l 
as-tu toisé la vie? Hélas! je me moque de toi, peut-être as-tu rai- 
son. Tu as immolé ta jeunesse en un jour, et tu t'es faite avare 
avant le temps. Ton Louis sera sans doute heureux. S'il t'aime, et 
je n'en doute pas, il ne s'apercevra jamais que tu te conduis dans 
l'intérêt de ta famille comme les courtisanes se conduisent dans 
l'intérêt de leur fortune ; et certes elles rendent les hommes heu- 
rerux, à en croire les folles dissipations dont elles sont l'objet. Un 
mari clairvoyant resterait sans doute passionné pour toi ; mais ne 
finirait-il point par se dispenser de reconnaissance pour une femme 
qui fait de la fausseté une sorte de corset moral aussi nécessaire à 
sa vie que l'autre l'est au corps ? Mais, chère, l'amour est à mes 
yeux le principe de toutes les vertus rapportées à une image de la 
divinité ! L'amour, comme tous les principes, ne se calcule pas, il éil 
est l'infini de notre âme. N'as-tu pas voulu te justifier à toi-même ' ' 
l'afl'reuse position d'une fille mariée à un homme qu'elle ne peut 
qu'estimer ? Le devoir, voilà ta règle et ta mesure ; mais agir par 
nécessité, n'est-ce pas la morale d'une société d'athées ? Agir par 
amour et par sentiment, n'est-ce pas la loi secrète des femmes ? Tu 
t'es faite homme, et ton Louis va se trouver la femme ! O chère, ta 
lettre m'a plongée en des méditations infinies. J'ai vu que le couvent 
ne remplace jamais une mère pour des filles. Je t'en supplie, mon 
noble ange aux yeux noirs, si pure et si fière, si grave et si élégante, 
pense à ces premiers cris que ta lettre m'arrache ! Je me suis con- 
solée en songeant qu'au moment où je me lamentais, l'amour ren- 
versait sans doute les échafaudages de la raison. Je ferai peut-être 
pis sans raisonner, sans calculer : la passion est un élément qui doit 
avoir une logique aussi cruelle que la tienne. 

Lundi. 

Hier au soir, en me couchant, je me suis mise à ma fenêtre pour 
contempler le ciel, qui était d'une sublime pureté. Les étoiles 
ressemblaient à des clous d'argent qui retenaient un voile bleu. 
Par le silence de la nuit, j'ai pu entendre une respiration, et, par 
le demi-jour que jetaient les étoiles, j'ai vu mon Espagnol, perché 
comme un écureuil dans les branches d'un des arbres de la contre- 
allée des boulevards, admirant sans doute mes fenêtres. Cette décou- 



I 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. ^3 

Tf rte a eu pour premier effet de me faire rentrer dans ma chambre, 
les pieds, les mains comme brisés ; mais, au fond de cette sensation 
de pear, je sentais une joie délicieuse. J'étais abattue et heureuse. 
Pas un de ces spirituels Français qui veulent m'épouser n'a eu l'es- 
prit de venir passer les nuits sur un orme, au risque d'être emmené 
par la garde. iMon Espagnol est là sans doute depuis quelque temps. 
Ah ! il ne me donne plus de leçons, il veut en recevoir, il en aura. 
S'il savait tout ce que je me suis dit sur sa laideur apparente ! Moi 
aussi. Renée, j'ai philosophé. J'ai pensé qu'il y avait quelque chose 
d'horrible à aimer un homme beau. N'est-ce pas avouer que les 
sens sont les trois quarts de l'amour, qui doit être divin? Remise 
de ma première peur, je tendais le cou derrière la vitre pour le 
revoir, et bien m'en a pris ! Au moyen d'une canne creuse, il m'a 
soufflé par la fenêtre une lettre arlistement roulée autour d'un gros 
grain de plomb. Mon Dieu! va-t-il croire que j'ai laissé ma fenêtre 
ouverte exprès ? me suis-je dit ; la fermer brusquement , ce serait 
me rendre sa compHce. J'ai mieux fait, je suis revenue à ma fenêtre 
comme si je n'avais pas entendu le bruit de son billet , comme si je 
n'avais rien vu, et j'ai dit à haute voix : — Venez donc voir les étoiles, 
Griffilh ? Griffith dormait comme une vieille fille. En m'enlendant, 
le Maure a dégringolé avec la vitesse d'une ombre. Il a dû mourir 
de peur aussi bien que moi , car je ne l'ai pas entendu s'en aller, il 
est resté sans doute au pied de l'orme. Après un bon quart d'heure, 
pendant lequel je me noyais dans le bleu du ciel et nageais dans 
l'océan de la curiosité , j'ai fermé ma fenêtre, et je me suis mise 
au lit pour dérouler le fin papier avec la solHcitude de ceux qui tra- 
vaillent à Naples les volumes antiques. Mes doigts touchaient du feu. 
Quel horrible pouvoir cet homme exerce sur moi ! me disje. Aussi- 
tôt j'ai présenté le papier à la lumière pour le brûler sans le lire... 
Une pensée a retenu ma main. Que m'écrit-il pour m'écrirc ea 
lecret? Eh bien, ma chère, j'ai brûlé la lettre en songeant que, 
si toutes les filles de la terre l'eussent dévorée , moi , Armande- 
Louise-Marie de Cbaulieu, je devais ne la point lire. 

Le IcBdemaiD, aux Iialiens, il était à son poste; mais, tout pre* 
mier ministre constitutionnel qu'il a été, je ne crois pas que mes 
altiiudes lui aient révélé la moindre agitation de mon âme : je suis 
demeurée absolument comme si je n'avais rien vu ni reçu la veille. 
J'étais contente de laoi, wêêU il était bien triste. Pauvre homme , il 
est si naturel en Espagne que l'amour entre par la fenêtre l II est 



34 I. LIVRE, SCÈNES DE L.\ VIE PKÏVEE. 

venu pendant l'entr'acte se promener dans les corridors. Le premier 
secrétaire de l'ambassade d'Espagne me l'a dit en m'apprenant de 
lui une action qui est sublime. Étant duc de Soria, il devait épouser 
une des plus ricbes héritières de l'Espagne, la jeune princesse Marie 
Hérédia , dont la fortune eût adouci pour lui les malheurs de l'exil ; 
mais il paraît que, trompant les vœux de leurs pères qui les avaient 
fiancés dès leur enfance , Marie aimait le cadet de Soria , et mon 
Felipe a renoncé à la princesse Marie en se laissant dépouiller par le 
roi d'Espagne. — Il a dû faire cette grande chose très simplement , 
ai-je dit au jeune homme. — Vous le connaissez donc ? m'a-t-il 
répondu naïvement. Ma mère a souri. — Que va-t-il devenir ? car 
il est condamné à mort , ai-jc dit. — S'il est mort en Espagne, 
il a le droit de vivre en Sardaigne. — Ah ! il y a aussi des tombes 
en Espagne ? dis-je pour avoir l'air de prendre cela en plaisanterie. 
— Il y a de tout en Espagne, même des Espagnols du vieux temps, 
m'a répondu ma mère. — Le roi-de Sardaigne a , non sans peine, 
accordé au baron de Macumer un passe -port, a repris le jeune 
diplomate ; mais enfin il est devenu sujet sarde, il possède des fiefs 
magnifiques en Sardaigne, avec droit de haute et basse justice. Il a 
un palais à Sassari. Si Ferdinand VII mourait , Macumer entrerait 
vraisemblablement dans la diplomatie, et la cour de Turin en ferait 
un ambassadeur. Quoique jeune, il. .. — Ah ! il est jeune ! — Oui , 
mademoiselle, quoique jeune il est un des hommes les plus distin- 
gués des l'Espagne ! Je lorgnais la salle en écoutant le secrétaire, et 
semblais lui prêter une médiocre attention ; mais, entre nous, j'étais 
au désespoir d'avoir brûlé la lettre. Gomment s'exprime un pareil 
homme quand il aime? et il m'airne^-^tre aimée, adorée en secret, 
avoir dans cette salle où s'assemblent foutes les supériorités de Paris 
un homme à soi , sans que personne le sache ! Oh ! Renée, j'ai com- 
pris alors la vie parisienne, et ses bals et ses fêtes. Tout a pris sa 
couleur véritable à mes yeux. On a besoin des autres quand on aime, 
ne fût-ce que pour les sacrifier à celui qu'on aime. J'ai senti dans 
mon être un autre être heureux. Toutes mes vanités, mon amour- 
propre, mon orgueil étaient caressés. Dieu sait quel regard j'ai jeté 
sur le monde ! — Ah ! petite commère ! m'a dit à l'oreille la duchesse 
en souriant. Oui , ma très-rusée mère a deviné quelque secrète joie 
dans mon attitude, et j'ai baissé pavillon devant cette savante femme. 
Ces trois mots m'ont plus appris la science du monde que je n'en 
avais surpris depuis un an , car nous sommes en mars. Hélas ! nous 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MABIÉE^S. 65 

n'avons plus d'Italiens dans un mois. Que devenir sans celle ado- 
rable musique, quand on a le cœur plein d'amour? 

Ma chère, au retour, avec une résolution digne d'une Cliauîieu, 
j'ai ouvert ma fenêtre pour admirer une averse. Oh ! si les hommes 
connaissaient la puissance de séduction qu'exercent sur nous les 
actions héroïques, ils seraient bien grands ; les plus lâches devien- 
draient des héros. Ce que j'avais appris de mon Espagnol me don- 
nait la fièvre. J'étais sûre qu'il était là , prêt à me jeter une nou- 
velle lettre. Aussi n'ai-je rien brûlé : j'ai lu. Voici donc la première 
lettre d'amour que j'ai reçue, madame la raisonneuse : chacune la 
nôtre. 

<' Louise, je ne vous aime pas à cause de votre sublime beauté; 
» je ne vous aime pas à cause de votre esprit si étendu , de la no- 
» blesse de vos sentiments, de la grâce inlinie que vous donnez à 
» toutes choses, ni à cause de votre fierté, de votre royal dédain 
» pour ce qui n'est pas de votre sphère , et qui chez vous n'exclut 
» point la bonté , car vous avez la charité des anges ; Louise , je 
» vous aime parce que vous avez fait fléchir toutes ces grandeurs 
» altières pour un pauvre exilé; parce que, par un geste, par un 

• regard , vous avez consolé un homme d'être si fort au-dessous de 
» vous , qu'il n'avait droit qu'à votre pitié , mais à une pitié géné- 
» reuse. Vous êtes la seule femme au monde qui aura tempéré pour 
» moi la rigueur de ses yeux ; et comme vous avez laissé tomber 
» sur moi ce bienfaisant regard, alors que j'étais un grain dans la 

• poussière, ce que je n'avais jamais obtenu quand j'avais tout 
« ce qu'un sujet peut avoir de puissance, je tiens à vous faire 

• savoir, Louise, que vous m'êtes devenue chère, que je vous aime 
■ pour vous-même et sans aucune arrière-pensée, en dépassant de 
» beaucoup les conditions mises par vous à un amour parfait. Ap- 

• prenez donc , idole placée par moi au plus haut des cieux , qu'il 
a est dans le monde un rejeton de la race sarrasine dont la vie 

• vous appartient, à qui vous pouvez tout demander comme à un 
» esclave, et qui s'honorera d'exécuter vos ordres. Je me suis 

• donné à vous sans retour, et pour le seul plaisir de me donner, 

• pour un seul de vos regards, pour cette main tendue un matin 

• à votre maître d'espagnol. Vous avez un serviteur, Louise, et pas 
» autre chose. Non , je n'ose penser que je puisse être jamais aimé ; 

• mais peut-être serai-je souffert, et seulement à cause de mou 

COM. HUM. T. IL i 



56 I- LIVUE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

» dévouement. Depuis cette matinée où vous m'avez souri en noble 
» fille qui devinait la misère de mon cœur solitaire et trahi , je vous 
ai intronisée : vous êtes la souveraine absolue de ma vie, la reine 
» de mes pensées, la divinité de mon cœur, la lumière qui brille 
i chez moi, la fleur de mes fleurs, le baume de l'air que je respire, 
« la richesse de mou sang , la lueur dans laquelle je sommeille. 
» Une seule pensée troublait ce bonheur : vous ignoriez avoir à vous 
a un dévouement sans bornes , un bras fidèle , un esclave aveugle, 
e un agent muet , un trésor, car je ne suis plus que le dépositaire 
a de tout ce que je possède ; enfin , vous ne vous saviez pas un 
» cœur à qui vous pouvez tout confier, le cœur d'une vieille aïeule 
» à qui vous pouvez tout demander, un père de qui vous pouvez 
» réclamer toute protection , un ami , un frère ; tous ces senti- 
» ments vous font défaut autour de vous, je le sais. J'ai surpris le 
» secret de votre isolement ! Ma hardiesse est venue de mon désir 
» de vous révéler l'étendue de vos possessions. Acceptez tout, 
» Louise, vous m'aurez donné la seule vie qu'il y ait pour moi 
» dans le monde, celle de me dévouer. En me passant le collier de 
» la servitude, vous ne vous exposez à rien : je ne demanderai 
» jamais autre chose que le plaisir de me savoir à vous. Ne me dites 
» même pas que vous ne m'aimerez jamais : cela doit être, je le 
» sais ; je dois aimer de loin , sans espok et pour moi-même. Je vou- 
» drais bien savoir si vous m'acceptez pour serviteur, et je me suis 
» creusé la tête afin de trouver une preuve qui vous atteste qu'il n'y 
» aura de votre part aucune atteinte à votre dignité en me l'appre- 
» nant, car voici bien des jours que je suis à vous, à votre insu. 
» Donc , vous me le diriez en ayant à la main un soir, aux Italiens, 
» un bouquet composé d'un camélia blanc et d'un caméHa rouge, 
» l'image de tout le sang d'un homme aux ordres d'une candeur 
a adorée. Tout sera dit alors : à toute heure, dans dix ans comme 
demain, quoi que vous vouliez qu'il soit possible à l'homme de 
8 faire, ce sera fait dès que vous le demanderez à votre heureux 
serviteur, 

» F£UPE HÉNARÈS.» 

p. -S. Ma chèro, avoue que les grands seigneurs savent aimer i 
Quel bond de lion africain ! quelle ardeur contenue ! quelle foi ! 
quelle sincérité ! quelle grandeur d'âme dans l'abaissement ! Je me 
suis sentie petite et aie suis demandé tout abasourdie : Que faire?... 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MIRÏÉES. 67 

Le propre d'un grand homme est de dérouter les calculs ordinaires, 
n est sublime et attendrissant , naïf et gigantesque. Par une seule 
lettre, il est au delà des cent lettres de Lovelace et de Saint-Preux. 
Oh ! voilà l'amour vrai , sans chicanes : il est ou n'est pas ; mais 
quand il est , il doit se produire dans son immensité. Me voilà 
destituée de toutes les coquetteries. Refuser ou accepter ! je suis 
entre ces deux termes sans un prétexte pour abriter mon irrésolu- 
tion. Toute discussion est supprimée. Ce n'est plus Paris , c'est 
l'Espagne ou l'Orient ; enfin , c'est l'Abencerrage qui parle , qui 
s'agenouille devant l'Eve catholique en lui apportant son cimeterre, 
son cheval et sa tête. Accepterai-je ce restant de Maure ? Relisex 
souvent cette lettre hispano-sarrasine , ma Renée , et vous y verrez 
que l'amour emporte toutes les stipulations judaïques de votre phi- 
losophie. Tiens, Renée , j'ai ta lettre sur le cœur , tu m'as embour- 
geoisé la vie. Ai-je besoin de finasser ? Ne suis-je pas éternellement 
maîtresse de ce lion qui change ses rugissements en soupirs hum- 
bles et religieux ? Oh ! combien n'a-t-il pas dû rugir dans sa tanière 
de la rue Hillerin-Bertin ! Je sais où il demeure , j'ai sa carte : 
F. , baron de Macumer. Il m'a rendu toute réponse impossible, il n'y 
a qu'à lui jeter à la figure deux camélias. Quelle science infernale 
possède l'amour pur , vrai, naïf! Voilà donc ce qu'il y a de plus 
grand pour le cœur d'une femme réduit à une action simple et 
facile, O l'Asie î j'ai lu les Mille et Une Nuits . en voilà l'esprit : 
deux fleurs , et tout est dit. Nous franchissons les quatorze volumes 
de Clarisse Harlowe avec un bouquet. Je me tords devant cette 
lettre comme une corde au feu. Prends ou ne prends pas tes deux 
camélias. Oui ou non , tue ou fais vivre ! Enfin, une voix me crie : 
Éprouve-le I Aussi l'éprouverai-je I 



XVI 

DE LA MÊME A LA MÊME. 

Mars. 

Je suis habillée en blanc : j'ai des camélias blancs dans les che- 
veux et un camélia blanc à la main , ma mère en a de rouges ; je 
lui en prendrai un si je veux. Il y a en moi je ne sais quelle envie 



68 ï. LIVRE, SCEIVES DE L,\ VIE PRIVÉE. 

de lui vendre son camélia rouge par un peu d'hésitation , et de ne 
me décider que sur le terrain. Je suis bien belle ! GrifTith m'a 
priée de me laisser contempler un moment. La solennité de cette 
soirée et le drame de ce consentement secret m'ont donné des cou- 
leurs : j'ai à chaque joue un camélia rouge épanoui sur un camélia 
blanc I 

Une heure. 

Tous m'ont admirée, un seul savait m'adorer. Il a baissé la tête 
en me voyant un camélia blanc à la main , et je l'ai vu devenir 
blanc comme la fleur quand j'en ai eu pris un rouge à ma mère. 
Venir avec les deux fleurs pouvait être un eiïot du hasard ; mais 
celte action était une réponse. J'ai donc étendu mon aveu ! On don- 
nait Roméo et Juliette^ et comme tu ne sais pas ce qu'est le duo des 
deux amants, tu ne peux comprendre le bonheur de deux néophytes 
d'amour écoutant cette divine expression de la tendresse. Je me suis 
couchée en entendant des pas sur le terrain sonore de la contre- 
allée. Oh! maintenant, mon ange, j'ai le feu dans le cœur, dans la 
tête. Que fait-il ? que pense-t-il ? A-t-il une pensée, une seule qui 
me soit étrangère ? Est -il l'esclave toujours prêt qu'il m'a dit être ? 
Comment m'en assurer? A-t-il dans l'âme le plus léger soupçon 
que mon acceptation emporte un blâme, un retour quelconque, un 
remerciement ? Je suis livrée à toutes les arguties minutieuses des 
femmes de Cyrus et de l'Astrée , aux subtilités des Cours d'amour. 
Sait-il qu'en amour les plus menues actions des femmes sont la 
terminaison d'un monde de réflexions , de combats intérieurs , de 
victoires perdues ! A quoi pense-t-il en ce moment ? Comment lui 
ordonner de m'écrire le soir le détail de sa journée ? Il est mon 
esclave , je dois l'occuper , et je vais l'écraser de travail. 

Dimanche matin. 

Je n'ai dormi que très peu , le matin. Il est midi. Je viens de 
faire écrire la lettre suivante par Griffith. 

A monsieur le baron de Macumer. 

Mademoiselle de Chaulieu me charge, monsieur le baron, devons 
redemander la copie d'une lettre que lui a écrite une de ses amies, 
qui est de sa main et que vous avez emportée. 

Agréez , etc. 

Griffitil 



i 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 69 

Ma chère » Griffith est sortie , elle est allée rue Hillerin-Berlin . 
elle a fait remettre ce poulet à mon esclave qui m'a rendu sous 
enveloppe mon programme mouillé de larmes. Il a obéi. Oh ! ma 
chère , il devait y tenir ! Un autre aurait refusé en écrivant une 
lettre pleine de flatteries; mais le Sarrasin a été ce qu'il avait promis 
d'être : il a obéi. Je suis touchée aux larmes. 



XVII 

DE LA MÊME A LA MÊME. 



2 avril. 

Hier , le temps était superbe , je me suis mise en fille aimée et 
qui veut plaire. A ma prière, mon père m'a donné le plus joli atte- 
lage qu'il soit possible de voir à Paris : deux chevaux gris pommelé 
et une calèche de la dernière élégance. J'essayais mon équipage. 
J'étais comme une fleur sous une ombrelle doublée de soie blanche. 
En montant l'avenue des Champs-Elysées, j'ai vu venir à moi mon 
Abencerrage sur un cheval de la plus admirable beauté : les 
liommes , qui maintenant sont presque tous de parfaits maqui- 
gnons, s'arrêtaient pour le voir, pour l'examiner. Il m'a saluée , et 
je lui ai fait un signe amical d'encouragement ; il a modéré le j^as 
de son cheval, et j'ai pu lui dire : — Vous ne trouverez pas mau- 
vais , monsieur le baron , que je vous aie redemandé ma lettre , 
«lie vous était inutile... Vous avez déjà dépassé ce programme, ai-je 
ajouté à voix basse. Vous avez un cheval qui vous fait bien remar- 
quer , lui ai-je dit. — Mon intendant de Sardaigne me l'a envoyé 
par orgueil, car ce cheval de race arabe est né dans mes macchis. 

Ce malin, ma chère, Hénarez était sur un cheval anglais alezan , 
encore très beau , mais qui n'excitait plus l'attention : le peu de 
critique moqueuse de mes paroles avait suffi. Il m'a saluée , et je 
lui ai répondu par une légère inclinaison de tête. Le duc d'Angou- 
lême a fait acheter le cheval de Macumer. Mon esclave a compris 
qu'il sortait de la simplicité voulue en attirant sur lui l'attention 
des badauds. Un homme doit être remarqné pour lui-même , et 
DOD pas pour son cheval ou pour des choses. Avoir un trop beau 



70 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

cheval me semble aussi ridicule que d'avoir un gros diamant à sa 
chemise. J'ai été ravie de le prendre en faute, et peut-être y avait- 
il dans son fait un peu d'amour-propre, permis à un pauvre pros- 
crit. Cet enfantillage me plaît. O ma vieille raisonneuse ! Jouis-tu 
de mes amours autant que je me suis attristée de ta sombre philo- 
sophie ? Chère Philippe 11 en jupon , te promènes-tu bien dans ma 
calèche ? Vois-tu ce regard de velours, humble et plein , fier de son 
servage , que me lance en passant cet homme vraiment grand qui 
porte ma livrée , et qui a toujours à sa boutonnière un camélia 
rouge , tandis que j'en ai toujours un blanc à la main ? Quelle 
clarté jette l'amour ! Combien je comprends Paris ! Maintenant 
tout m'y semble spirituel. Oui, l'amour y est plus joli, plus grand, 
plus charmant que partout ailleurs. Décidément j'ai reconnu que 
jamais je ne pourrais tourmenter , inquiéter un sot , ni avoir le 
moindre empire sur lui. Il n'y a que les hommes supérieurs qui 
nous comprennent bien et sur lesquels nous puissions agir. Oh t 
pauvre amie , pardon, j'oubliais notre l'Estorade ; mais ne m'as-tu 
pas dit que tu allais en faire un génie ? Oh ! je devine pourquoi : 
tu l'élevés à la brochette pour être comprise un jour. Adieu , je 
suis un peu folle et ne veux pas continuer. 



XVIII 

DE MADAME DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHADLIEU. 

Avril. 

Chère ange , ou ne dois-je pas plutôt dire cher démon , lu m* as 
affligée sans le vouloir, et, si nous n'étions pas la même âme , je 
dirais blessée ; mais ne se blesse-t-on pas aussi soi-même ? Gomme 
on voit bien que tu n'as pas encore arrêté ta pensée sur ce mot 
indissoluble , appliqué au contrat qui lie une femme à un homme ! 
Je ne veux pas contredire les philosophes ni les législateurs, ils sont 
bien de force à se contredire eux-mêmes ; mais, chère, en rendant 
le mariage irrévocable et lui imposant une formule égale pour tou» 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 7| 

et impitoyable , on a fait de chaque uoion «ne chose entièrement 
dissemblable, aussi dissemblable que le sont les individus entre eux; 
chacune d'elles a ses lois intérieures différentes ; celles d'un mariage 
■3 la campagne, où deux êties seront sans cesse en présence, ne sont 
]»;>s celles d'un ménage à la ville, où plus de distractions nuancent la 
•;ie ; et celles d'un ménage à Paris, où la vie passe comme un torrent 
ne seront pas celles d'un mariage en province , où la vie est moins 
agitée. Si les conditions varient selon les lieux , elles varient bien 
davantage selon les caractères. La femme d'un homme de génie n'a 
qu'à se laisser conduire , et la femme d'un sot doit, sous j)eine des 
plus grands malheurs , prendre les rênes de la machine si elle se 
sent plus intelligente que lui. Peut-être , après tout , la réflexion et 
la raison arrivent-elles à ce qu'on appelle dépravation. Pour nous 
la dépravation, n'est-ce pas le calcul dans les sentiments? Une pas- 
sion qui raisonne est dépravée; elle n'est belle qu'involontaire et 
dans ces sublimes jets qui excluent tout égoïsme. Ah ! tôt ou tard 
tu te diras , ma chère : Oui ! la fausseté est aussi nécessaire à la 
femme que son corset , si par fausseté on entend le silence de celle 
qui a le courage de se taire , si par fausseté l'on entend le calcul 
nécessaire de l'avenir. Toute femme mariée apprend à ses dépens 
les lois sociales qui sont incomfMitibles en beaucoup de points avec 
celles de la nature. On peut avoir en mariage une douzaine d'en- 
fants, en se mariant à l'âge où nous sommes; et, si nous les avions, 
nous commettrions douze crimes, nous ferions douze malheurs. Ne 
hvrerions-nous pas à la misère et au désespoir de charmants êtres 1 
tandis que deux enfants sont deux bonheurs, deux bienfaits , deux 
créations en harmonie avec les mœurs et les lois actuelles. La loi 
naiurelle et le code sont ennemis , et nous sommes le terrain sur 
lequel ils luttent. Appolleras-tu dépravation la sagesse de l'épouse 
qui veille à ce que la Camille ne se ruine pas par elle-même 7 Un 
seul calcul ou mille , tout est perdu dans le cœur. Ce calcul atroce, 
vous le ferez un jour, belle baronne de Macumer, quand vous 
serez la femme heureuse et ûère de l'homme qui vous adore ; ou 
plutôt cet honune supérieur vous l'épargnera , car il le fera lui- 
même. Tu vois , chère folle , que nous avons étudié le code dans 
ses rapports avec l'amour conjugal Tu sauras que nous ne devons 
compte qu'à noas-mémes ei à Dieu des moyens que nous em- 
ployons pour perpétuer le bonheur au sein de nos maisons; et 
mieux vaut le calcul (|ui y parvient que Tamour irréfléchi qui y 



72 I. LIVRE , SCilXES DE LA VIE PRIVEE. 

met le deuil , les querelles ou la désunion. J'ai cruellement étudié 
le rôle de l'épouse et de la mère de famille. Oui , chère ange , nous 
avons de sublimes mensonges à faire pour être la noble créature 
que nous sommes en accomplissant nos devoirs. Tu me taxes de 
fausseté parce que je veux mesurer au jour le jour à Louis la con- 
naissance de moi-môme ; mais n'est-ce pas une trop intime con- 
naissance qui cause les désunions? Je veux l'occuper beaucoup 
pour beaucoup le distraire de moi , au nom de son propre bonheur ; 
et tel n'est pas le calcul de la passion. Si la tendresse est inépui- 
sable , l'amour ne l'est point : aussi est-ce une véritable entreprise 
pour une honnête femme que de le sagement distribuer sur toute 
la vie. Au risque de te paraître exécrable , je te dirai que je 
persiste dans mes principes en me croyant très-grande est très- 
généréuse. La vertu, mignonne, est un principe dont les mani- 
festations diffèrent selon les milieux : la vertu de Provence , celle 
de Constantinople , celle de Londres et celle de Paris ont des effets 
parfaitement dissemblables sans cesser d'être la vertu. Chaque 
vie humaine offre dans son tissu les combinaisons les plus irré- 
gulières ; mais , vues d'une certaine hauteur , toutes paraissent 
semblables. Si je voulais voir Louis malheureux et faire fleurir 
une séparation de corps , je n'aurais qu'à me mettre à sa lesse. Je 
n'ai pas eu comme toi le bonheur de rencontrer un être supérieur, 
mais peut-être aurai-je le plaisir de le rendre supérieur, et je te 
donne rendez-vous dans cinq ans à Paris. Tu y seras prise toi-même, 
et tu me diras que je me suis trompée, que monsieur de l'Estorade 
était nativement remarquable. Quant à ces belles amours , à 
ces émotions que je n'éprouve que par toi ; quant à ces stations 
nocturnes sur le balcon , à la lueur des étoiles ; quant à ces ado- 
rations excessives , à ces divinisations de nous , j'ai su qu'il y 
fallait renoncer. Ton épanouissement dans la vie rayonne à ton gré; 
le mien est circonscrit , il a l'enceinte de la Crampade , et tu me 
reproches les précautions que demande un fragile, un secret , un 
pauvre bonheur pour devenir durable , riche et mystérieux ! Je 
croyais avoir trouvé les grâces d'une maîtresse dans mon état de 
femme , et tu m'as presque fait rougir de moi-même. Entre nous 
deux, qui a tort, qui a raison ? Peut-être avons-nous également tort 
et raison toutes deux , et peut-être la société nous vend-dle fort 
cher nos dentelles , nos titres et nos enfants ! Moi , j'ai mes camé- 
lias rouges , ils sont sur mes lèvres , en sourires qui fleurissent pour 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 73 

ces deux êtres , le père et le fils , à qui je suis dévouée , k la fois 
esclave et maîtresse. Mais , chère ! tes dernières lettres m*ont fait 
apercevoir tout ce que j'ai perdu ! Tu m'as appris l'étendue des 
sacrifices de la femme mariée. J'avais à peine jeté les yeux sur ces 
beaux steppes sauvages où tu bondis , et je ne te parlerai point de 
quelques larmes essuyées en te lisant ; mais le regret n'est pas le 
remords, quoiqu'il en soit un peu germain. Tu m'as dit: Le mariage 
rend philosophe ! hélas ! non ; je l'ai bien senti quand je pleurais 
en te sachant emportée au torrent de l'amour. Mais mon père m'a 
fait lire un des plus profonds écrivains de nos contrées , un des 
héritiers de Bossuet , un de ces cruels politiques dont les pages 
engendrent la conviction. Pendant que tu lisais Corinne , je lisais 
Bonald , et voilà tout le secret de ma philosophie : la Famille sainte 
et forte m'est apparue. De par Bonald , ton père avait raison dans 
son discours. Adieu , ma chère imagination , mon amie , toi qui es 
ma folie 1 



XIX 

LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'eSTORADE. 

Eh bien , tu es un amour de femme, ma Renée ; et je suis main- 
tenant d'accord que c'est être honnête que de tromper : es-tu con- 
tente? D'ailleurs l'homme qui nous aime nous appartient ; nous avons 
le droit d'en faire un sot ou un homme de génie ; mais , entre nous, 
nous en faisons le plus souvent des sots. Tu feras du tien un homme 
de génie, et tu garderas ton secret : deux magnifiques actions ! Ah î 
s'il n'y avait pas de paradis, tu serais biep attrapée, car lu te voues à 
un martyre volontaire. Tu veux le rendre ambitieux et le garder 
amoureux ! mais, enfant que lu es, c'est bien assez de le maintenir 
amoureux. Jusqu'à quel point le calcul est-il la vertu ou la vertu 
est-elle le calcul ? Hein ? Nous ne nous fâcherons point pour cette 
question , puisque Bonald est là. Nous sommes et voulons être 
vertueuses; mais en ce moment je crois que, malgré tes charmantes 
friponneries , tu vaux mieux que moi. Oui, je suis une fille horri- 
blement fausse : j'aime Felipe , et je le lui cache avec une infâme 
dissimulation. Je le voudrais voir sautant de son arbre sur la crête 



74 I. LIVRE , SCfelVES DE LA VIE PRIVEE. 

du mur, de la crête du mur sur mon balcon ; et, s'il faisait ce que 
je désire , je le foudroierais de mon mépris. Tu vois , je suis d'une 
bonne foi terrible. Qui m'arrête? quelle puissance mystérieuse 
m'empêche de dire à ce cher Felipe tout le bonheur qu'il me verse 
à (lois par son amour pur, entier, grand, secret, plein? Madame de 
Rlirbcl fait mon portrait, je compte le lui donner, ma chère. Ce qui 
me surprend chaque jour davantage, est Tactivilé que l'amour donne 
à la vie. Quel intérêt prennent les heures , les actions , les plus 
petites choses ! et quelle admirable confusion du passé, de l'avenir 
dans le présent ! On vit aux trois temps du verbe. Est-ce encore 
ainsi quand on a été heureuse? Oh ! réponds-moi, dis-moi ce qu'est 
le bonheur, s'il calme ou s'il irrite. Je suis d'une inquiétude mortelle, 
je ne sais plus comment me conduire : il y a dans mon cœur une 
force qui m'entraîne vers lui, malgré la raison et les convenances. 
Enfin , je comprends ta curiosité avec Louis , es-tu contente ? Le 
bonheur que Felipe a d'être à moi , son amour à distance et son 
obéissance m'impatientent autant que son profond respect m'irritait 
quand il n'était que .non maître d'espagnol. Je suis tentée de lui 
crier quand il passe : — Imbécile , si tu m'aimes en tableau , que 
serait-ce donc si tu me connaissais ! 

Oh ! Renée , tu brûles mes lettres, n'est-ce pas? moi, je brûlerai 
les tiennes. Si d'autres yeux que les nôtres lisaient ces pensées qui 
sont versées de cœur à cœur, je dirais à Felipe d'aller les crever et 
de tuer un peu les gens pour plus de sûreté. 

Lundi. 

Ah ! Renée , comment sonder le cœur d'un homme? Mon père 
doit me présenter ton monsieur Bonald, et, puisqu'il est si savant, 
je le lui demanderai. Dieu est bien heureux de pouvoir lire au fond 
des cœurs. Suis-je toujours un ange pour cet homme ? Voilà toute 
la question. 

Si jamais , dans un geste , dans un regard , dans l'accent d'une 
parole, j'apercevais une diminution de ce respect qu'il avait pour 
moi quand il était mon maître d'espagnol , je me sens la force de 
tout oublier ! Pourquoi ces grands mots , ces grandes résolutions î 
te diras-tu. Ah! voilà , ma chère. Mon charmant père , qui se con- 
duit avec moi comme un vieux cavalier servant avec une Italienne, 
faisait faire, je te l'ai dit , mon portrait par madame de Mirbel. J*ai 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 75 

trouvé moyen d'avoir une copie assez bien exécutée pour pouvoir ia 
donner au duc et envoyer l'original à Felipe. Cet envoi a eu lieu 
hier, accompagné de ces trois lignes : 

« Don Felipe, on répond à votre entier dévouement par une con- 
• fiance aveugle : le temps dira si ce n'est pas accorder trop de 
» grandeur à un homme, o 

La récompense est grande, elle a l'air d'une promesse, et, chose 
horrible, d'une invitation ; mais, ce qui va te sembler plus horrible 
encore, j'ai voulu que la récompense exprimât promesse et invita- 
tion sans aller jusqu'à l'offre. Si dans sa réponse il y a ma Louise, 
ou seulement Louise, il est perdu. 



Mardi. 



Non ! il n'est pas perdu. Ce ministre constitutionnel est un ado- 
rable amant. Voici sa lettre : 

« Tous les moments que je passais sans vous voir, je demeurais 
» occupé de vous, les yeux fermés à toute chose et attachés par la 
n méditation sur votre image, qui ne se dessinait jamais assez promp- 
» tement dans le palais obscur où se passent les songes et où vous 
» répandiez la lumière. Désormais ma vue se reposera sur ce mer- 
» veilleux ivoire, sur ce talisman, dois-je dire ; car pour moi vos 
» yeux bleus s'animent, et la peinture devient aussitôt une réalité. 
» Le retard de cette lettre vient de mon empressement à jouir de 
» cette contemplation pendant laquelle je vous disais tout ce que je 
» dois taire. Oui, depuis hier, enfermé seul avec vous, je me suis 
» livré, pour la première fois de ma vie, à un bonheur entier, com- 
» plet, infini. Si vous pouviez vous voir où je vous ai mise, entre 
» la Vierge et Dieu, vous comprendriez en quelles angoisses j'ai passé 
» la nuit ; mais, en vous les disant, je ne voudrais pas vous offenser, 
» car il y aurait tant de tourments pour moi dans un regard dénué 
» de cette angélique bonté qui me fait vivre, que je vous demande 
» pardon par avance. Si donc, reine de ma vie et de mon âme, vous 
» vouliez m'accorder un millième de l'amour que je vous porte ! 

» Le si de cette constante prière m'a ravagé l'ame. J étais entre 

• la croyance et l'erreur, entre la vie et la mort, entre les ténèbres 

• et la lumière. Un criminel n'est pas plus agité pendant la délibé- 
» raiion de son arrêt que je ne le suis en m'accusant à vous de cette 



76 1. LIVUE, SCÈ\ES DE LA VIE PIlIVÉr. 

» audace. Le sourire exprimé sur vos lèvres, et que je venais revoir 
» de moment en moment, calmait ces orages excités par la crainte 
» de vous déplaire. Depuis que j'existe, personne, pas môme ma 
» mère, ne m'a souri. La belle jeune fille qui m'était destinée a re- 
» buté mon cœur et s'est éprise de mon frère. Mes efforts, en po- 
1» litique, ont trouvé la défaite. Je n'ai jamais vu dans les yeux de . 
» mon roi qu'un désir de vengeance; et nous sommes si ennemis 
v> depuis notre jeunesse, qu'il a regardé comme une cruelle injure 
» îe vœu par lequel les cortès m'ont porté au pouvoir. Quelque forte 
» que vous fassiez une âme, le doute y entrerait à moins. D'ailleurs 
» je me rends justice : je connais la mauvaise grâce de mon exté- 
» rieur, et sais combien il est difficile d'apprécier mon cœur à tra- 
» vers une pareille enveloppe. Être aimé, ce n'était plus qu'un rêve 
» quand je vous ai vue. Aut;si, quand je m'attachai à vous, ai-je 
» compris que le dévouement pouvait seul faireexcuser ma tendresse. 
» En contemplant ce portrait, en écoutant ce sourire plein de pro- 
» messes divines, un espoir que je ne me permettais pas à moi-même 
» a rayonné dans mon âme. Celle clarté d'aurore est incessamment 
» combattue par les ténèbres du doute, par la crainte de vous of- 
» fenser en la laissant poindre. Non, vous ne pouvez pas m'aimcr 
» encore, je le sens; mais, à mesure que vous aurez éprouvé la 
» puissance, la durée, l'étendue de mon inépuisable affection, vous 
» lui donnerez une petite place dans votre cœur. Si mon ambition 
» est une injure, vous me le direz sans colère, je rentrerai dans mon 
» rôle; mais si vous vouliez essayer de m'aimer, ne le faites pas 
» savoir sans de minutieuses précautions à celui qui mettait tout le 
» bonheur de sa vie à vous servir uniquement. » 

31a chère, en lisant ces derniers mots, il m'a semblé le voir pâle 
comme il l'était le soir où je lui ai dit, en lui montrant le camélia, 
que j'acceptais les trésors de son dévouement. J'ai vu dans ces 
phrases soumises tout autre chose qu'une simple fleur de rhétorique 
à l'usage des amants, et j'ai senti comme un grand mouvement en 
moi-même.. .. le souffle du bonheur. 

lia fait un temps détestable, il ne m'a pas été possible d'aller au 
bois sans donner lieu à d'étranges soupçons ; car ma mère, qui sort 
souvent malgré la pluie, est restée chez elle, seule. 



I 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 77 

Mercredi soir. 

Je viens de le voir, à l'Opéra. îMa chère, ce ii'esl plus le même 
homme : il est venu dans notre loge présenté par l'ambassadeur de 
»Sardaigne. Après avoir vu dans mes yeux que son audace ne dé- 
plaisait 'point, il m'a paru comme embarrassé de son corps, et il a 
dit alors mademoiselle à la marquise d'Espard. Ses yeux lançaient 
des regards qui faisaient une lumière plus vive que celle des lustres. 
Enfin il est sorti comme un homme qui craignait de commettre 
une extravagance. — Le baron de Macumer est amoureux ! a dit ma- 
dame de Maufrigneuse à ma mère. — C'est d'autant plus extra- 
ordinaire que c'est un ministre tombé, a répondu ma mère. J'ai eu 
la force de regarder madame d'Espard, madame de Maufrigneuse et 
ma mère avec la curiosité d'une personne qui ne connaît pas une 
langue étrangère et qui voudrait deviner ce qu'on dit; mais j'étais 
intérieurement en proie à une joie voluptueuse dans laquelle il me 
semblait que mon âme se baignait. 11 n'y a qu'un mot pour l'expli- 
quer ce que j'éprouve, c'est le ravissement. Felipe aime tant, que 
je le trouve digne d'être aimé. Je suis exactement le principe de sa 
vie, et je tiens dans ma main le fil qui mène sa pensée. Enfin, si 
nous devons nous tout dire, il y a chez moi le plus violent désir de 
lui voir franchir tous les obstacles, arriver à moi pour me demander 
à moi-mûme, afin de savoir si ce furieux amour redeviendra humble 
et calme à un seul de mes regards. 

Ah! ma chère, je me suis arrêtée et suis toute trcmblanle. En 
l'écrivant, j'ai entendu dehors un léger bruit et je \wq suis levée. 
De ma fenêtre je l'ai vu allant sur la crête du mur, au risque de se 
tuer. Je suis allée à la fenêtre de ma chambre et je ne lui ai fait 
qu'un signe; il a sauté du mur, qui a dix pieds; puis il a couru sur 
la route, jusqu'à la dislance où je pouvais le voir, pour me montrer 
qu'il ne .s'était fait aucun mal. Celte atlenlion, au moment où il 
devait être étourdi par sa chute, m'a tant attendrie que je pleure 
sans savoir pourquoi. Pauvre laid! que venait-il chercher, que vou- 
lait-il me dire? 

Je n'ose écrire mes pensées cl vais me coucher dans nja joie, en 
songeant à tout ce que nous dirions si nous étions ensemble. Adieu, 
belle muclle. Je n'ai pas le temps de le gronder sur ton silence ; 
mais voici plus d'un mois que je n'ai de les nouvelles. Scrais-lu, 



7S I. LIVRE, SCÈNES DE L\ VJE PRIVÉE. 

par hasard, devenue heureuse? N'aurais-tu plus ce libre arbitre qui 
*'e rendait si fière et qui ce soir a failli m'abandonner ? 



XX 

RENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU. 

Mai. 

Si l'amour est la vie du monde, pourquoi d'austères philosophes 
le suppriment-ils dans le mariage ? Pourquoi la Société prend-elle 
pour loi suprême de sacrifier la Femme à la Famille en créant ainsi 
nécessairement une lutte sourde au sein du mariage ? lutte prévue 
par elle et si dangereuse qu'elle a inventé des pouvoirs pour en armer 
l'homme contre nous, en devinant que nous pouvions tout annuler 
soit par la puissance de la tendresse, soit par la persistance d'une 
haine cachée. Je vois en ce moment, dans le mariage, deux forces 
opposées que le législateur aurait dû réunir ; quand se réuniront- 
elles ? voilà ce que je me dis en te lisant. Oh ! chère, une seule de 
les lettres ruine cet édifice bâti par le grand écrivain de l'Aveyron, 
et où je m'étais logée avec une douce satisfaction. Les lois ont été 
faites par des vieillards, les femmes s'en aperçoivent ; ils ont bien 
sagement décrété que l'amour conjugal exempt de passion ne nous 
avilissait point, et qu'une femme devait se donner sans amour 
une fois que la loi permettait à un homme de la faire sienne. Pré- 
occupés de la famille, ils ont imité la nature, inquiète seulement de 
perpétuer l'espèce. J'étais un être auparavant, et je suis maintenant 
une chose ! Il est plus d'une larme que j'ai dévorée au loin, 
seule, et que j'aurais voulu donner en échange d'un sourire con- 
solateur. D'où vient l'inégalité de nos destinées? L'amour permis 
agrandit ton âme. Pour toi, la vertu se trouvera dans le plaisir. 
Tu ne souffriras que de ton propre vouloir. Ton devoir , si tu 
épouses ton Fehpe , deviendra le plus doux , le plus expansif des 
sentiments. Notre avenir est gros de la réponse, et je l'attends avec 
une inquiète curiosité. 

Tu aimes, tu es adorée. Oh ! chère, Hvre-loi tout entière à ce 



MÉMOIRES DE DEUX JEl'NES MARIÉES. 79 

beau poème qui nous a tant occupées. Cette beauté de la femme, si 
fine et si spiritualisée en toi, Dieu l'a faite ainsi pour qu'elle charme 
et plaise : il a ses dessins. Oui , mon ange , garde bien le secret 
de ta tendresse, et soumets Felipe aux épreuves subtiles que nous 
inventions pour savoir si l'amant que nous rêvions serait digne de 
nous. Sache surtout moins s'il t'aime que si tu l'aimes : rien n'est 
plus trompeur que le mirage produit en notre àme parla curiosité^ 
par le désir, par la croyance au bonheur. Toi qui, seule de nous 
deux, demeures intacte, chère , ne te risque pas sans arrhes au 
dangereux marché d'un irrévocable mariage, je t'en supplie! 
Quelquefois un geste , une parole , un regard , dans une conver- 
sation sans témoins, quand les âmes sont déshabillées de leur 
hypocrisie mondaine, éclairent des abîmes. Tu es assez noble, assez 
sûre de toi pour pouvoir aller hardiment en des sentiers où d'autres 
se perdraient. Tu ne saurais croire en quelles anxiétés je te suis. 
Malgré la distance, je te vois, j'éprouve tes émotions. Aussi , ne 
manque pas à m'écrire, n'omets rien ! Tes lettres me font une vie 
passionnée au milieu de mon ménage si simple, si tranquille, uni 
comme une grande route par un jour sans soleil. Ce qui se passe 
ici, mon ange, est une suite de chicanes avec moi-même sur les- 
quelles je veux garder le secret aujourd'hui, je t'en parlerai plus 
tard. Je me donne et me reprends avec une sombre obstination, en 
passant du découragement à l'espérance. Peut-être demandé-je à la 
vie plus de bonheur qu'elle ne nous en doit. Au jeune âge nous 
sommes assez portés à vouloir que l'idéal et le positif s'accordent ! 
3Ies réflexions, et maintenant je les fais toute seule, assise au pied 
d'un rocher de mon parc, m'ont conduite à penser que l'amour dans 
le mariage est un hasard sur lequel il est impossible d'asseoir la loi 
qui doit tout régir. iMon philosophe de l'Aveyron a raison de consi- 
dérer la famille comme la seule unité sociale possible et d'y sou- 
mettre la femme comme elle l'a été de tout temps. La solution de 
cette grande question, presque terrible pour nous, est dans le pre- 
mier enfant que nous avons. Aussi voudrais-je être mère, ne fût-ce 
que pour donner une pâture à la dévorante activité de mon âme. 

Louis est toujours d'une adorable bonté, son amour est actil 
et ma tendresse est abstraite; il est heureux, il cueille à lui seul 
les fleurs, sans s'inquiéter des efforts de la terre qui les produit. 
Heureux égoïsme! Quoi qu'il puisse m'en coûter, je me prête à 
ses illusions, comme une mère, d'après les idées que je me fais 



80 I. LIVRE, SCÈNES DE LA. VIE PRIVEE. 

(l'une mère , se brise pour procurer un plaisir à son enfant. Sa 
joie est si profonde qu'elle lui ferme les yeux et qu'elle jette ses 
reflets jusqjje sur moi. Je le trompe par le sourire ou par le regard 
pleins de satisfaction que me cause la certitude de lui donner le 
i)onheur. Aussi , le nom d'amitié dont je me sers pour lui dans 
notre intérieur est-il : « mon enfant ! » J'attends le fruit de tant de 
sacrifices qui seront un secret entre Dieu, loi et moi. La maternité 
est une entrejnise à laquelle j'ai ouvert un crédit énorme, elle me 
doit trop aujourd'hui, je crains de n'être pas assez payée : elle est 
chargée de déployer mon énergie et d'agrandir mon cœur, de me 
dédommager par des joies illimitées. Oh ! mon Dieu, que je ne sois 
pas trompée ! là est tout mon avenir, et, chose effrayante à penser, 
celui de ma vertu. 



XXI 

LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE L'ESTORADE. 

Juin. 

Clù'Ae biche mariée, ta lettre est venue à propos pour me jus- 
tifier à moi-même une hardiesse à laquelle je pensais nuit et jour. 
Il y a je ne sais quel appétit en moi pour les choses inconnues ou , 
si tu veux, défendues, qui m'inquiète et m'annonce au dedans de 
moi-même un combat entre les lois du monde et celles de la na- 
ture. Je ne sais pas si la nature est chez moi plus forte que la 
société, mais je me surprends à conclure des transactions entre ces 
puissances. Enfin , pour parler clairement , je voulais causer avec 
Felipe , seule avec lui , pendant une heure de nuit , sous les til- 
leuls, au bout de notre jardin. Assurément, ce vouloir est d'une 
fille qui mérite le nom de commère éveillée que me donne la 
duchesse en riant et que mon père me confirme. Néanmoins, je 
trouve cette faute prudente et sage. Tout en récompensant tant de 
nuits passées au pied de mon mur, je veux savoir ce que pensera 
mons Felipe de mon escapade, et !e juger dans un pareil moment ; 
en faire mon cher époux, s'il divinise ma faute ; ou ne le revoir 



MÉMOIRES DE DEUX JEUXES MARIEES. 81 

jamais, s'il n'est pas plus respectueux et plus tremblant que quand 
il me salue en passant à cheval aux Champs-Elysées. Quant au 
monde, je risque moins à voir ainsi mon amoureux qu'à lui sou- 
rire chez madame de Maufrigneuse ou chez la vieille marquise de 
Beauséant, où nous sommes maintenant enveloppés d'espions, car 
Dieu sait de quels regards on poursuit une fille soupçonnée de 
f^ire attention à un monstre comme Macumer. Oh! si tu savais 
ambien je me suis agitée en moi-même à rêver ce projet, combien 
je me suis occupée à voir par avance comment il pouvait se réaliser. 
Je t'ai regrettée, nous aurions bavardé pendant quelques bonnes 
petites heures, perdues dans les labyrinthes de l'incertitude et 
jouissant par avance de toutes les bonnes ou mauvaises choses d'un 
premier rendez-vous à la nuit, dans l'ombre et le silence, sous les 
beaux tilleuls de l'hôtel de Chaulieu , criblés par les mille lueurs 
de la lune. J'ai palpité toute seule en me disant : — Ah ! Renée, 
où es-lu ? Donc , la lettre a mis le feu aux poudres , et mes der- 
niers scrupules ont sauté. J'ai jeté par ma fenêtre à mon adorateur 
stupéfait le dessin exact de la clef de la petite porte au bout du 
jardin avec ce billet : 

« On veut vous empêcher de faire des folies. En vous cassant 

• le cou . vous raviriez l'honneur à la personne que vous dites 
B aimer. Êtes-vous digne d'une nouvelle preuve d'estime et méritcz- 

• vous que l'on vous parle à l'heure où la lune laisse dans l'ombre 
» les tilleuls au bout du jardin? <> 

Hier, à une heure, au moment où Griffilh allait se coucher, je 
lui ait dit : — Prenez votre châle et accompagnez-moi , ma chère, 
je veux aller au fond du jardin sans que personne le sache ! Elle ne 
m'a pas dit un mot et m'a suivie. Quelles sensations, ma Renée! 
car, après l'avoir attendu en proie à une charmante petite angoisse, 
je l'avais vu se glissant comme une ombre. Arrivée au jardin sans 
encombre, je dis à Grifliih : — Ne soyez pas étonnée, il y a là le 
barcn de Macumer, et c'est bien à cause de lui que je vous ai 
emmenée. Elle n'a rien dit. 

— Que voulez-vous de moi? in*a dit Felipe d'une voix dont 
rémotion annonçait que le bruit de nos robes dans le silence de la 
nuit et celui de nos pas sor le sable, quelque léger qu'il fût , l'avaient 
mis hors de lui. 

— Je veux vous dire ce que je ne saurais écrire, lui ai-je répondu. 
GrilTith est allée 5 six pas de nous. La nuit était une de ces nuits 

COM. ULU. T. II. 6 



g-2 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

tièdes, embaumées par les fleurs; j'ai ressenti dans ce moment un 
plaisir enivrant à me trouver pi'esque seule avec lui dans la douce 
obscurité des tilleuls, au delà desquels le jardin brillait d'autant 
plus que la façade de l'hôtel reflétait en blanc la lueur de la lune. 
Ce contraste offrait une vague image du mystère de notre amour 
qui doit finir par l'éclatante publicité du mariage. Après un moment 
donné de part et d'autre au plaisir de cette situation neuve pour 
nous deux, et où nous étions aussi étonnés l'un que l'autre , j'ai 
retrouvé la parole. 

— Quoique je ne craigne pas la calomnie , je ne veux plus que 
vous montiez sur cet arbre, lui dis-je en lui montrant l'orme, ni 
sur ce mur. Nous avons assez fait , vous l'écolier, et moi la pension» 
naire : élevons nos sentiments à la hauteur de nos destinées. S» 
vous étiez mort dans votre chute, je mourais déshonorée... Je l'ai 
regardé, il était blême. — Et si vous étiez surpris ainsi , ma mère 
ou moi nous serions soupçonnées... 

— Pardon, a-t-il dit d*une voix faible. 

— Passez sur le boulevard, j'entendi^i votre pas, et quand je 
voudrai vous voir, j'ouvrirai ma fenêtre; mais je ne vous ferai 
courir et je ne courrai ce danger que dans une circonstance grave. 
Pourquoi m'avoir forcée, par votre imprudence, à en commettre 
une auti:e et à vous donner une mauvaise opinion de moi? J'ai vu 
dans ses yeux des larmes qui m'ont paru la plus belle réponse du 
inonde. — Vous devez croire , lui dis-je en souriant , que ma 
démarche est excessivement hasardée... 

Après un ou deux tours faits en silence sous les arbres, il a trouvé 
la parole. — Vous devez me croire stupide ; et je suis tellement 
ivre de bonheur, que je suis sans force et sans esprit ; mais sachez 
du moins qu'à mes yeux vous sanctifiez vos actions par cela seule- 
ment que vous vous les permettez. Le respect que j'ai pour vous 
ne peut se comparer qu'à celui que j'ai pour Dieu. D'ailleurs, miss 
GriSith est là. 

— Elle est là pour les autres et non pas pour nous, Felipe, lui 
ai-je dit vivement. Cet homme , ma chère , m'a comprise. 

— Je sais bien, reprit-il en me jetant le plus humble regard, 
qu'elle n'y serait pas, tout se passerait entre nous comme si elle 
nous voyait : si nous ne sommes pas devant les hommes, nou8 
sommes toujours devant Dieu , et nous avons autant besoin de notre 
propre estime que de celle du monde. 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 83 

— Merci , Felipe , lui ai-je dit en lui tendant la main par un 
geste que tu dois voir. Une femme, et prenez-moi pour une femme, 
est bien disposée à aimer un homme qui la comprend. Oh ! seulement 
disposée, repris-je en levant un doigt sur mes lèvres. Je ne veux pas 
que vous ayez plus d'espoir que je n'en veux donner. Mon cœur 
n'appartiendra qu'à celui qui saura y lire et le bien connaître. Nos 
sentiments, sans être absolument semblables, doivent avoir la même 
étendue, être à la même élévation. Je ne cherche point à me grandir, 
car ce que je crois être des qualités comporte sans doute des défauts; 
mais si je ne les avais point , je serais bien désolée. 

— Après m'avoir accepté pour serviteur, vous m'avez permis de 
vous aimer, dit-ll en tremblant et me regardant à chaque mot ; j'ai 
plus que je n'ai primitivement désiré. 

— Mais , lui ai-je vivement répliqué , je trouve votre lot meilleur 
que le mien ; je ne me plaindrais pas d'en changer, et ce changement 
vous regarde. 

— A moi maintenant de vous dire merci , m'a-t-il répondu , je 
sais Jes devoirs d'un loyal amant. Je dois vous prouver que je suis 
digne de vous, et vous avez le droit de m'éprouver aussi longleiijjps 
qu'il vous plaira. Vous pouvez , mon Dieu ! me rejeter si je trahissais 
votre espoir. 

— Je sais que vous m'aimez, lui ai-je répondu. Jusqu'à présent 
(j'ai cruellement appuyé sur le mot) vous êtes le préféré , voilà 
pourquoi vous êtes ici. 

Nous avons alors recommencé quelques tours en causant , et je 
dois t' avouer que, mis à l'aise, mon Espagnol a déployé la véritable 
éloquence du cœur en m'exprimant , non pas sa passion , mais sa 
tendresse ; car il a su m'expliquer ses sentiments par une adorable 
comparaison avec l'amour divin. Sa voix pénétrante, qui prêtait une 
valeur particulière à ses idées déjà si délicates, ressemblait aux 
accents du rossignol. Il parlait bas , dans le médium plein de son 
délicieux organe , et ses phrases se suivaient avec la précipitation 
d'un bouillonnement : son cœur y débordait. — Cessez , lui dis-je, 
je resterais là plus longtemps que je ne le dois. Et , par un geste , 
je l'ai congédié. — Vous voilà engagée , mademoiselle , m'a dit 
Griffîth. — Peut-être en Angleterre , mais non en France , ai-je 
répondu négligemment. Je veux faire un mariage d'amour et ne pas 
être trompée : voilà tout. Tu le vois, ma chère , l'amour ne venait 
pas à moi , j'ai agi comme Mahomet avec sa montagne. 



g4 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

Vendredi. 

J'ai revu mon esclave : il est devenu craintif, il a pris un air 
mystérieux et dévot qui me plaît ; il me paraît pénétré de ma gloire 
et de ma puissance. Mais rien , ni dans ses regards , ni dans ses 
manières, ne peut permettre aux devineresses du monde de soup- 
çonner en lui cet amoui'infini que je vois. Cependant, ma chère, 
je ne suis pas emportée, dominée, domptée ; au contraire, je dompte, 
je domine et j'emporte.... Enfin je raisonne. Ah! je voudrais bien 
retrouver cette peur que me causait la fascination du maître , du 
bourgeois h qui je me refusais. Il y a deux amours : celui qui com- 
mande et celui qui obéit ; ils sont distincts et donnent naissance à 
deux passions , et l'une n'est pas l'autre ; pour avoir son compte de 
la vie, peut-être une femme doit-elle connaître l'une et l'autre. Ces 
deux passions peuvent- elles se confondre ? Un homme à qui nous 
inspirons de l'amour nous en inspirera-t-il ? Felipe sera=t-il un jour 
mon maître? tremblerai-je comme il tremble? Ces questions me font 
frémir. Il est bien aveugle ! A sa place, j'aurais trouvé mademoiselle 
de Chaulieu sous ces tilleuls bien coquettement froide, compassée , 
calculatrice. Non, ce n'est pas aimer, cela, c'est badifler avec le feu. 
Felipe me plaît toujours, mais je me trouve maintenant calme et à 
mon aise. Plus d'obstacles! quel terrible mot. En moi tout s'affaisse, 
se rasseoit, et j'ai peur de m'interroger. Il a eu tort de me cacher 
la violence de son amour, il m'a laissée maîtresse de moi. Enfin , 
je n'ai pas les bénéfices de cette espèce de faute. Oui, chère, quelque 
douceur que m'apporte le souvenir de cette demi-heure passée 
sous les arbres, je trouve le plaisir qu'elle m'a donné bien au- 
Jessous des émotions que j'avais en disant : Y viendrai-je ? n'y 
nendrai-je pas? lui écrirai-je? ne lui écrirai-je point? En serait-il 
îlonc ainsi pour tous nos plaisirs ? Serait-il meilleur de les différer 
que d'en jouir ? L'espérance vaudrait-elle mieux que la possession ? 
Les riches sont-ils les pauvres? Avons-nous toutes deux trop étendu 
les sentiments en développant outre mesure les forces de notre ima- 
gination? Il y a des instants où œtte idée me glace. Sais-tu pour- 
quoi ? Je songe à revenir sans Griffîth au bout du jardin. Jusqu'où 
irais-je ainsi? L'imagination n'a pas de bornes, et les plaisirs en ont. 
Dis- moi, cher docteur en corset, comment concilier ces deux termes 
de l'existence des femmes ? 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES AIAUIEES. 85 

XXII 

LOUISE A FELIPE. 



Je ne suis pas contente de vous. Si vous n'avez pas pleuré en li- 
sant Bérénice de Racine, si vous n'y avez pas trouvé la plus hor- 
rible des tragédies, vous ne me comprendrez point, nous ne nous 
entendrons jamais : brisons, ne nous voyons plus, oubliez-moi; 
car si vous ne me répondez pas d'une manière satisfaisante, je vous 
oublierai, vous deviendrez monsieur le baron de Macumer pour 
moi, ou plutôt vous ne deviendrez rien, vous serez pour moi 
comme si vous n'aviez jamais existé. Hier, chez madame d'Espard, 
vous avez eu je ne sais quel air content qui m'a souverainement 
déplu. Vous paraissiez sûr d'être aimé. Enfin, la hberté de votre 
esprit m'a épouvantée , et je n'ai point reconnu en vous , dans 
ce moment , le serviteur que vous disiez être dans votre première 
lettre. Loin d'être absorbé comme doit l'être un homme qui aime, 
vous trouviez des mots spirituels. Ainsi ne se comporte pas un 
vrai croyant : il est toujours abattu devant la divinité. Si je ne suis 
pas un être supérieur aux autres femmes, si vous ne voyez point 
en moi la source de votre vie, je suis moins qu'une femme, parce 
qu'alors je suis simplement une femme. Vous avez éveillé ma dé- 
fiance, Felipe : elle a grondé de manière à couvrir la voix de la 
tendresse, et quand j'envisage notre passé, je me trouve le droit 
d'être défiante. Sachez-le, monsieur le ministre constitutionnel de 
toutes les Espagnes, j'ai profondément réfléchi à la pauvre condi- 
tion de mon sexe. Mon innocence a tenu des flambeaux dans ses 
jiiains sans se brûler. Écoutez bien ce que ma jeune expérience 
m'a dit et ce que je vous répète. En toute autre chose, la dupli- 
cité, le manque de foi, les promesses inexéculées rencontrent des 
juges, et les juges infligent des châtiments; mais il n'en est pas 
ainsi pour l'amour, qui doit être à la fois la victime, l'accusateur, 
l'avocat, le tribunal et le bourreau ; car les plus atroces perfidies, 
les plus horribles crimes demeurent inconnus, se commettent 
d'âme à âme sans témoins, et il est dans l'intérêt bien entendu de 
l'assassiné de se taire. L'amour a donc son code à lui, sa ven- 



86 I. LIVRE, SCENES DE L.\ VIE PRIVEE. 

geance à lui : le monde n'a rien à y voir. Or, j'ai résolu, moi, de 
ne jamais pardonner un crime, et il n'y a rien de léger dans les 
choses du cœur. Hier, vous ressembliez à un homme certain d'être 
aimé. Vous auriez tort de ne pas avoir cette certitude, mais vous 
seriez criminel à mes yeux si elle vous ôtait la grâce ingénue que 
les anxiétés de Tespérance vous donnaient auparavant. Je ne veux 
vous voir ni timide ni fat, je ne veux pas que vous trembliez de 
perdre mon affection, parce que ce serait une insulte ; mais je ne 
veux pas non plus que la sécurité vous permette de porter légère- 
ment votre amour. Vous ne devez jamais être plus libre que je ne 
le suis moi-même. Si vous ne connaissez pas le supplice qu'une 
seule pensée de doute impose à l'âme, tremblez que je ne vous 
l'apprenne. Par un seul regard je vous ai livré mon âme, et vous 
y avez lu. Vous avez à vous les sentiments les plus purs qui jamais 
se soient élevés dans une âme déjeune fille. La réflexion, les médi- 
tations dont je vous ai parlé n'ont enrichi que la tête ; mais quand 
le cœur froissé demandera conseil à l'intelligence, croyez-moi, la 
jeune fille tiendra de l'ange qui sait et peut tout. Je vous le jure, 
Felipe, si vous m'aimez comme je le crois, et si vous devez me 
laisser soupçonner le moindre affaiblissement dans les sentiments 
de crainte, d'obéissance, de respectueuse attente, de désir soumis 
que vous annonciez ; si j'aperçois un jour la moindre diminution 
dans ce premier et bel amour qui de votre âme est venu dans la 
mienne, je ne vous dirai rien, je ne vous ennuierai point par une 
lettre plus ou moins digne, plus ou moins fière ou courroucée, ou 
seulement grondeuse comme celle-ci ; je ne dirais rien, Felipe : 
vous me verriez triste à la manière des gens qui sentent venir la 
mort ; mais je ne mourrais pas sans vous avoir imprimé la plus hor- 
rible flétrissure, sans avoir déshonoré de la manière la plus honteuse 
celle que vous aimiez, et vous avoir planté dans le cœur d'éternels 
regrets, car vous me verriez perdue ici-bas aux yeux des hommes 
et à jamais maudite en l'autre vie. 

Ainsi, ne me rendez pas jalouse d'une autre Louise heureuse. 
d'une Louise saintement aimée, d'une Louise dont l'âme s'épa- 
nouissait dans un amour sans ombre, et qui possédait, selon la su- 
blime expression de Dante, 

Senza brama ^ sicura ricchezza I 

* Posséder, sans crainte, des richesses qui ne peuvent être perdues! 



MÊMOIUES DE DEUX JEUÎ^ES MARIÉES. 87 

• Sachez que j'ai fouillé son Enfer pour en rapporter la plus dou- 
loureuse des tortures , un terrible châtiment moral auquel j'asso- 
cierai l'éternelle vengeance de Dieu. 

Vous avez donc glissé dans mon cœur, hier , par votre conduite » 
la lame froide et cruelle du soupçon. Comprenez-vous ? j'ai douté 
de vous , et j'en ai tant souffert que je ne veux plus douter. Si 
vous trouvez mon servage trop dur , quittez-le, je ne vous en vou- 
drai point. Ne sais-je donc pas que vous êtes un homme d'esprit ? 
réservez toutes les fleurs de votre âme pour moi , ayez les yeux 
ternes devant le monde , ne vous mettez jamais dans le cas de re- 
cevoir une flatterie , un éloge , un compliment de qui que ce soit. 
Venez me voir chargé de haine, excitant mille calomnies ou accablé 
de mépris , venez me dire que les femmes ne vous comprennent 
point, marchent auprès de vous sans vous voir, et qu'aucune d'elles 
ne saurait vous aimer ; vous apprendrez alors ce qu'il y a pour 
▼DUS dans le cœur et dans l'amour de Louise. Nos trésors doivent 
être si bien enterrés , que le monde entier les foule aux pieds sans 
les soupçonner. Si vous étiez beau , je n'eusse sans doute jamais 
fait la moindre attention à vous et n'aurais pas découvert en vous 
' le monde de raisons qui fait éclore l'amour ; et , quoique nous 

• ne les connaissions pas plus que nous ne savons comment le soleil 
:lait éclore les fleurs ou mûrir les fruits , néanmoins , parmi ces 

raisons, il en est une que je sais et qui me charme. Votre sublime 
visage n'a son caractère , son langage , sa physionomie que pour 
moi. Moi seule , j'ai le pouvoir de vous transformer , de vous 
rendre le plus adorable de tous les hommes ; je ne veux donc point 
que votre esprit échappe à ma possession : il ne doit pas plus se 
révéler aux autres que vos yeux , votre charmante bouche et vos 
tnits ne leur parlent. A moi seule d'allumer les clartés de voire 
intelligence comme j'enflamme vos regards. Restez ce sombre et 
froid , ce maussade et dédaigneux grand d'Espagne que vous étiez 
auparavant. Vous étiez une sauvage domination détruite dans les 
ruines de laquelle personne ne s'aventurait , vous étiez contemplé 
de loin , et voilà que vous frayez des chemins complaisants pour 
que tout le monde y entre , et vous allez devenir un aimable Pari- 
sien. Ne vous souvenez-vous plus de mon programme ? Votre joie 
disait un peu trop que vous aimiez. Il a fallu mon regard pour 
i?ous empêcher de faire savoir au salon le plus perspicace , le plus 
railleur , le plus spirituel de Paris , qu'Armande-Louise-xMarie de 



88 I. LIVRE, SCENES DE lA VIE PRIVEE. 

Cliaulieu vous donnait de l'esprit. Je vous crois trop grand pour 
faire entrer la moindre ruse de la politique dans votre amour ; mais 
si vous n'aviez pas avec moi la simplicité d'un enfant, je vous plain- 
drais ; et , malgré cette première faute , vous êtes encore l'objeî 
d'une admiration profonde pour 

Louise de Chaulieu. 



XXIII 

FELIPE A LOUISE. 



Quand Dieu voit nos fautes, il voit aussi nos repentirs : vous avez 
raison, ma chère maîtresse. J'ai senti que je vous avais déplu sans 
pouvoir pénétrer la cause de votre souci ; mais vous me l'avez ex- 
pliquée , et vous m'avez donné de nouvelles raisons de vous adorer. 
Votre jalousie à la manière de celle du Dieu d'Israël m'a rempli de 
bonheur. Rien n*est plus saint ni plus sacré que la jalousie. mon 
bel ange gardien , la jalousie est la sentinelle qui ne dort jamais ; 
elle est à l'amour ce que le mal est à l'homme , un véridique aver- 
tissement. Soyez jalouse de votre serviteur , Louise : plus vous le 
frapperez, plus il léchera, soumis, humble et malheureux, le bâton 
qui lui dit en frappant combien vous tenez à lui. Mais, hélas ! chère, 
si vous ne les avez pas aperçus , est-ce donc Dieu qui me tiendra 
compte de tant d'efforts pour vaincre ma timidité , pour surmonter 
les sentiments que vous avez crus faibles chez moi ? Oui , j'ai bien 
pris sur moi pour me montrer à vous comme j'étais avant d'aimer. 
On goûtait quelque plaisir dans ma conversation à Madrid, et j'ai 
voulu vous faire connaître à vous-même ce que je valais. Est-ce une 
vanité ? vous l'avez bien punie. Votre dernier regard m'a laissé dans 
un tremblement que je n'ai jamais éprouvé , même quand j'ai vu 
les forces de la France devant Cadix , et ma vie mise en question 
dans une hypocrite phrase de mon maître. Je cherchais la cause 
de votre déplaisir sans pouvoir la trouver, et je me désespérais de ce 
désaccord de notre âme, car je dois agir par votre volonté , penser 
par votre pensée, voir^ar vos yeux, jouir de votre plaisir et ressen- 



I 



MÊ.nOir.ES DE DEUX JEUNES MARIÉES. ^^ 

tir votre peine , comme je sens le froid et le chaud. Pour moi , le 
crime et l'angoisse étaient ce défaut de simultanéité dans la vie de 
noue cœur que vous avez faite si belle. Lui déplaire î... ai-je répété 
mille fois depuis comme un fou. Ma noble et belle Louise, si quelque 
chose pouvait accroître mon dévouement absolu pour vous et ma 
croyance inébranlable en votre sainte conscience , ce serait votre 
doctrine qui m'est entrée au cœur comme une lumière nouvelle. 
Vous m'avez dit à moi-même mes propres sentiments , vous m'avez 
expliqué des choses qui se trouvaient confuses dans mon esprit. 
Oh î si vous pensez punir ainsi, quelles sont donc les récompenses? 
Mais m'avoir accepté pour serviteur suffisait à' tout ce que je veux. 
Je tiens de vous une vie inespérée ; je suis voué, mon souflle n'est 
pas inutile , ma force a son emploi , ne fût-ce qu'à souffrir pour 
vous. Je vous l'ai dit , je vous le répèle , vous me trouverez tou- 
jours semblable à ce que j'étais quand je me suis offert comme un 
humble et modeste serviteur ! Oui , fussiez-vous déshonorée» et 
perdue comme vous dites que vous pourriez l'être , ma tendresse 
s'augmenterait de vos malheurs volontaires ! j'essuierais les plaies , 
je les cicatriserais , je convaincrais Dieu par mes prières que vous 

n'êtes pas coupable et que vos fautes sont le crime d'aulrui Ne 

vous ai-je pas dit que je vous porte en mon cœur les sentiments 
si divers qui doivent être chez un père, une mère, une sœur et un 
frère ? que je suis avant toute chose une famille pour vous , tout et 
rien, selon vos vouloirs ? Mais n'est-ce pas vous qui avez empri- 
sonné tant de cœurs dans le cœur d'un amant ? Pardonnez-moi 
donc d'être de temps en temps plus amant que père et frère en 
apprenant qu'il y a toujours un frère, un père derrière l'amant. 
Si vous pouviez lire dans mon cœur , quand je vous vois belle et 
rayonnante, calme et admirée au fond de votre voiture aux Champs- 
Elysées ou dans votre loge au théâtre ?... Ah ! si vous saviez com- 
bien mon orgueil est peu personnel en entendant un éloge arraché 
par votre beauté, par votre maintien , et combien j'aime les incon- 
nus qui vous admirent? Quand par hasard vous avez fleuri mon 
âme par un salut , je suis h la fois humble et fier , je m'en vais 
comme si Dieu m'avait béni , je reviens joyeux , et ma joie laisse 
en moi-même une longue trace lumineuse : elle brille dans les 
nuages de la fumée de ma cigarette , et j'en sais mieux que le sang 
qui bouillonne dans mes veines est tout à vont:. Ne savez-vous 
donc pas combien vous êtes aimée? Après vous avoir vue, Je reviens 



90 I. LIVRE, SCÈIVES DE L\ VIE PRIVÉE. 

dans le cabinet où brille la magnificence sarrazine , mais où voire 
[wrlrait éclipse tout, lorsque je fais jouer le ressort qui doit le rendre 
invisible à tous les regards ; et je me lance alors dans l'infini de 
celte contemplation : je fais là des poèmes de bonheur. Du haut 
des cieux je découvre le cours de toute une vie que j'ose espérer ! 
Avez- vous quelquefois entendu dans le silence des nuits, ou, malgré 
le bruit du monde , une voix résonner dans votre chère petite 
oreille adorée ? Ignorez-vous les mille prières qui vous sont adres- 
sées ? A force de vous contempler silencieusement , j'ai fini par 
découvrir la raison de tous vos traits , leur correspondance avec 
les perfections de votre âme ; je vous fais alors en espagnol , sur 
cet accord de vos deux belles natures , des sonnets que vous ne 
connaissez pas, car ma poésie est trop au-dessous du sujet, et je 
n'ose vous les envoyer. Mon cœur est si parfaitement absorbé dans 
le vôtre , que je ne suis pas un moment sans penser à vous ; et 
si «vous cessiez d'animer ainsi ma vie, il y aurait souffrance en moi. 
Comprenez-vous maintenant , Louise , quel tourment pour moi 
d'être , bien involontairement , la cause d'un déplaisir pour vous 
et de n'en pas deviner la raison ? Cette belle double vie était ar- 
rêtée , et mon cœur sentait un froid glacial. Enfin, dans l'impossi- 
bilité de m'expliquer ce désaccord , je pensais n'être plus aimé ; 
je revenais bien tristement , mais heureux encore , à ma condition 
de serviteur, quand votre lettre est arrivée et m'a rempli de joie. 
Oh ! grondez-moi toujours ainsi. 

Un enfant , qui s'était laissé tomber, dit à sa mère : — Pardon ! 
en se relevant et lui déguisant son mal. Oui , pardon de lui avoir 
causé une douleur. Eh ! bien , cet enfant , c'est moi : je n'ai pas 
changé , je vous livre la clef de mon caractère avec une soumission 
d'esclave ; mais , chère Louise, je ne ferai plus de faux pas. Tâchez 
que la chaîne qui m'attache à vous, et que vous tenez, soit toujours 
assez tendue pour qu'un seul mouvement dise vos moindres souhaits 
à celui qui sera toujours 

Votre esclave , 
Felipe. 



MÉMOIRES DE DELX JEUNES MARIÉES. 9^ 

XXIV 

LOUISE DE CHAULIEU A RENÉE DE l'ESTORADE. 

Octobre 1824. 

Ma chère amie , toi qui l'es mariée en deux mois à un pauvre 
souffreteux de qui tu t'es faite Ja mère , tu ne connais rien aux 
effroyables péripéties de ce drame joué an fond des cœurs et 
appelé l'amour, où tout devient en un moment tragique, où la mort 
est dans un regard, dans une réponse faite à la légère. J'ai réservé 
pour dernière épreuve à Felipe une terrible mais décisive épreuve. 
J'ai voulu savoir si j'étais aimée quand même! le grand et sublime 
mot des royalistes, et pourquoi pas des catholiques? Il s'est pro- 
mené pendant toute une nuit avec moi sous les tilleuls au fond 
de notre jardin , et il n'a pas eu dans l'âme l'ombre même d'un 
doute. Le lendemain , j'étais plus aimée , et pour lui tout aussi 
chaste , tout aussi grande , tout aussi pure que la veille ; il n'en 
avait pas tiré le moindre avantage. Oh ! il est bien Espagnol , bien 
Abencerrage. Il a gravi mon mur pour venir baiser la main que je 
lui tendais dans l'ombre, du haut de mon balcon ; il a failli se bri- 
ser; mais combien de jeunes gens en feraient autant? Tout cela 
n'est rien, les chrétiens subissent d'effroyables martyres pour aller 
au ciel. Avant-hier, au soir, j'ai pris le futur ambassadeur du roi à 
la cour d'Espagne, mon très honoré père, et je lui ai dit en sou- 
riant : — Monsieur, pour un petit nombre d'amis, vous mariez 
au neveu d'un ambassadeur votre chère Armande à qui cet ambas' 
sadeur, désireux d'une telle alliance et qui l'a mendiée assez long- 
temps, assure au contrat de mariage son immense fortune et ses 
titres après sa mort en donnant, dès à présent, aux deux époux 
cent mille livres de rente et reconnaissant à la future une dot de 
huit cent mille francs. Votre fille pleure, mais elle plie sous l'as- 
cendant irrésistible de votre majestueuse autorité paternelle. Quel- 
ques médisants disent que votre fille cache sous ses pleurs une âme 
intéressée et ambitieuse. Nous allons ce ^oir à l'Opéra dans la loge 
des genlilshommes, et monsieur le baron de Macumer y viendra. 



92 I. LIVRE, SCÈNES DK LA VIE PRIVÉE. 

— Il ne va donc pas? me répondit mon père en souriant et me traitant 
en ambassadrice. — Vous prenez Clarisse Harlowe pour Figaro ! lui 
ai-je dit en lui jetant un regard plein de dédain et de raillerie. Quand 
vous m'aurez vu la main droite dégantée, vous démentirez ce bruit 
impertinent , et vous vous en montrerez offensé. — Je puis être 
tranquille sur ton avenir : tu n'as pas plus la tète d'une fille que 
Jeanne d'Arc n'avait le cœur d'une femme. Tu seras heureuse, tu 
n'aimeras personne et le laisseras aimer ! Pour cette fois, j'éclatai de 
rire. — Qu'as-tu, ma petite coquette? me dit-il. — Je tremble pour 
les intérêts de mon pays... Et, voyant qu'il ne me comprenait pas, 
j'ajoutai : à Madrid ! — Vous ne sauriez croire à quel point , au 
bout d'une année, cette religieuse se moque de son père , dit-rl à 
la duchesse. — Armande se moque de tout, répliqua ma mère en 
me regardant. — Que voulez-vous dire? lui demandai-je. — Mais 
vous ne craignez même pas l'humidité de la nuit qui peut vous 
donner des rhumatismes, dit-elle en me lançant un nouveau re- 
gard. — Les matinées, répondis-je, sont si chaudes! La duchesse 
a baissé les yeux. — II est bien temps de la marier, dit mon père, 
et ce sera, je l'espère, avant mcFii départ. — Oui , si vous le voulez , 
lui ai-je répondu simplement. 

Deux heures après, ma mère et moi , la duchesse de Maufrigneuse 
et madame d'Espard , nous étions comme quatre roses sur le devant 
de la loge. Je m'étais mise de côté, ne présentant qu'une épaule au 
public et pouvant tout voir sans être vue dans cette loge spacieuse 
qui occupe un des deux pans coupés au fond de la salle, entre les 
colonnes. Macumer est venu, s'est planté sur ses jambes et a mis 
ses jumelles devant ses yeux pour pouvoir me regarder à son aise. 
Au premier entr'acte, est entré celui que j'appelle le roi des Ri- 
bauds, un jeune homme d'une beauté féminine. Le comte Henri 
de Marsay s'est produit dans la loge avec une épigramme dans les 
yeux, un sourire sur les lèvres, un air joyeux sur toute la figure, 
ïl a fait les premiers compliments à ma mère, à madame d'Espard, 
à la duchesse de Maufrigneuse, aux comtes d'Esgrignon et de Saint- 
Héreen ; puis il me dit : — Je ne sais pas si je serai le premier à 
vous complimenter d'un événement qui va vous rendre un objet 
d'envie. — Ah ! un mariage, ai-je dit. Est-ce une jeune personne 
si récemment sortie du couvent qui vous apprendra que les ma- 
riages dont on parle ne se font jamais? Monsieur de Marsay s'est 
penché à l'oreille de Macumer, et j'ai parfaitement compris, par le 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MAHIÉES. 93 

seul mouvement des lèvres, qu'il lui disait : — Baron, vous aimez 
peut-être cette petite coquette , qui s'est servie de vous ; mais, 
comme il s'agit de mariage et non d'une passion, il faut toujours 
savoir ce qui se passe. Macumer a jeté sur l'officieux médisant un 
de ces regards qui, selon moi, sont un poëme, et lui a répliqué 
quelque chose comme : — Je n'aime point de petite coquette ! 
d'un air qui m'a si bien ravie que je me suis dégantée en voyant 
mon père. Felipe n'avait pas eu la moindre crainte ni le moindre 
soupçon. Il a bien réalisé tout ce que j'attendais de son caractère : 
il n'a foi qu'en moi, le monde et ses mensonges ne l'atteignent 
pas. L'Abencerrage n'a pas sourcillé, la coloration de son sang 
bleu n'a pas teint sa face olivâtre. Les deux jeunes comtes sont 
sortis. J'ai dit alors en riant à Macumer : — Monsieur de Marsay 
vous a fait uneépigramme sur moi. — Bien plus qu'une épigramme, 
a-t-il répondu, un épithalame. — Vous me parlez grec, lui ai-je 
dit en souriant et le récompensant par un certain regard qui lui 
fait toujours perdre contenance. — Je l'espère bien ! s'est écrié 
mon père en s'adressant à madame de Maufrigneuse. Il court des 
commérages infâmes, aussitôt qu'une jeune personne va dans le 
monde, on a la rage de la marier, et l'on invente des absurdités ! 
Je ne marierai jamais Armande contre son gré. Je vais faire un 
tour au foyer, car on croirait que je laisse courir ce bruit-là pour 
donner l'idée de ce mariage à l'ambassadeur ; et la fdie de César 
doit être encore moins soupçonnée que sa femme, qui ne doit pas 
l'être du tout. 

La duchesse de Maufrigneuse et madame d'Espard regardèrent 
d'abord ma mère, puis le baron, d'un air pétillant, narquois, rusé, 
plein d'interrogations contenues. Ces fines couleuvres ont fini par 
entrevoir quelque chose. De toutes les choses secrètes, l'amour est 
la plus publique, et les femmes l'exhalent , je crois. Aussi, pour le 
bien cacher, une femme doit-elle être un monstre! Nos yeux sont 
encore plus bavards que ne l'est notre langue. Après avoir joui du 
délicieux plaisir de trouver Felipe aussi grand que je le souhaitais, 
i'ai naturellement voulu davantage. J'ai fait alors un signal convenu 
pour lui dire de venir à ma fenêtre par le dangereux chemin que 
lu connais. Quelques heures après, je l'ai trouvé droit comme une 
statue, collé le long de la muraille, la main appuyée à l'angle du 
balcon de ma fenêtre , étudiant les reflets de la lumière de mou 
appartement. — Mon cher Felipe, lui ai-je dit, vous avez été bien 



94 I- tlVRE, SCÈIVES DR t\ VIE PRIVÉE. 

ce soir : vous vous êtes conduit comme je me serais conduite moi- 
même si l'on m'eût appris que vous faisiez un mariage. — J'ai 
pensé que vous m'eussiez instruit avant tout le monde, a-t-il ré- 
pondu. — El quel est votre droit à ce privilège? — Celui d'uni 
serviteur dévoué. — L'êtcs-vous vraiment ? — Oui , dit-il ; et je: 
ne changerai jamais. — Eh bien, si ce mariage était nécessaire, 

je me résignais La douce lueur de la lune a été comme éclairé<^ 

par les deux regards qu'il a lancés sur moi d'abord, puis sur l'es— ' 
pèce d'abîme que nous faisait le mur. Il a paru se demander sii 
nous pouvions mourir ensemble écrasés ; mais , après avoir brillé^ 
comme un éclair sur sa face et jailU de ses yeux, ce sentiment a été^ 
comprimé par une force supérieure à celle de la passion. — L'A—; 
rabe n'a qu'une parole, a-t-il dit d'une voix étranglée. Je suisi 
votre serviteur, et vous appartiens : je vivrai toute ma vie pour vous..^ 
La main qui tenait le balcon m'a paru mollir, j'y ai posé la miennei 
en lui disant : Felipe, mon ami, je suis par ma seule volonté votrei 
femme dès cet instant. Allez me demander dans la matinée à moni" 
père. Il veut garder ma fortune; mais vous vous engagerez à me la^ 
reconnaître au contrat sans l'avoir reçue, et vous serez sans aucuni 
doute agréé. Je ne suis plus Armande de Chaulieu; descendez» 
promptement, Louise de Macumer ne veut pas commettre la moindre! 
imprudence. Il a pâli, ses jambes ont fléchi, il s'est élancé d'envi- 
ron dix pieds de haut à terre sans se faire le moindre mal ; mais,, 
après m'avoir causé la plus horrible émotion, il m'a saluée de lai 
main et a disparu. Je suis donc aimée, me suis-je dit, comme une? 
femme ne le fut jamais! Et je me suis endormie avec une satisfac-- 
lion enfantine ; mon sort était à jamais fixé. Vers deux heures moni 
père m'a fait appeler dans son cabinet où j'ai trouvé la duchessef 
et Macumer. Les paroles s'y sont gracieusement échangées.. 
J'ai tout simplement répondu que, si monsieur Hénarez s'était en- 
tendu avec mon père, je n'avais aucune raison de m'opposer 
leurs désirs. Là-dessus , ma mère a retenu le baron à dîiier ; apn 
quoi nous avons été tous quatre nous promener au bois de Bou- 
logne. J'ai regardé très-railleusement monsieur de Marsay quandJ 
il a passé à cheval, car il a remarqué Macumer et mon père sur lef 
devant de la calèche. 

Mon adorable Felipe a fait ainsi refaire ses cartes : 
Hênarez, 
Des ducs de Soria, baron de Macumer. 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 95 

Tous les malins il m'apporte lui-même un bouquet d'une déli- 
cieuse magnificence , au milieu duquel je trouve toujours une lettre 
qui contient un sonnet espagnole ma louange, fait par lui pendant 
la nuit. 

Pour ne pas grossir ce paquet, je t'envoie comme échantillon le 
premier et le dernier de ses sonnets, que je t'ai traduits mot à mot en 
te les mettant vers par vers. 

PREMIER SONNET. 

Plus d'une fois, couvert d'unemince veste de soie, — Vépée haute sans 
que won cœur battît une pulsation déplus, — j'ai attendu l'assaut du 
taureau furieux, — et sa corne plus aiguë que le croissant de Phœbé. 

J'ai gravi, fredonnant une seguidille andalouse, — le talus d'une 
redoute sous une pluie de fer ; — j'ai jeté ma vie sur le tapis vert du 
hasard — sans plus m'en soucier que d'un quadruple d'or. 

J'aurais pris avec la main les boulets dans la gueule des canons; — 
maisjecrois'queje deviens plus timide qu'un lièvre aux aguets; — qu'un 
enfant qui voit un spectre aux plis de sa fenêtre. 

Car, lorsque tu me regardes ave^ ta douce prunelle, — une sueur gla- 
cée couvre mon front, mes genoux se dérobent sous moi, — je tremblej 
je recule, je n'ai plus de courage. 

DEUXIÈME SONNET. 

Cette nuit, je voulais dormir pour rêver de toi ; — mais le sommeil 
jaloux fuyait mes paupières; —je m'approchai du balcon, et je regardai 
le ciel : — lorsque je pense à toi mes yeux se tournent toujours en 
haut. 

Phénfjmène étrange, que l'amour peut seul expliquer , — le firma- 
ment avait perdu sa couleur de saphir ; — les étoiles, diamants éteints 
dans leur monture d'or, — ne lançaient que des œillades mortes, des 
rayons refroidis, 

La lune, nettoyée de son fard d'argent et de lis, — roulait tristement 
fur le morne horizon, car tu as dérobé au ciel toutes ses splendeurs. 

La blancheur de la lune luit sur ton front charmant, — tout l'azur 
du ciel s'est concentré dans tes prunelles, et tes cils sont formés par les 
rayons des étoiles. 

I Peut-on prouver plus gracieusement à une jeune fille qu'on ne 
, l'occupe que d'elle? Que dis-tu de cet amour qui s'exprime en 
. prodiguant les fleurs de rintelligence elles fleurs de la terre ? Depuis 



■ 

95 I. uvnu , SCENES de lv vie privée. 

une dizaine de jours, je connais ce qu'est cette galanterie espagnole 
si fameuse autrefois. 

Ah çà, chère, que se passe-t-il à la Crampade, où je me pro- 
mène si souvent en examinant les progrès de notre agriculture? 
N'as-tu rien à me dire de nos mûriers, de nos plantations de l'hiver 
dernier? Tout y réussit-il à tes souhaits? Les fleurs sont-elles épa- 
nouies dans ton cœur d'épouse en même temps que celles de nos 
massifs? je n'ose dire de nos plates-bandes. Louis continue-t-il son 
système de madrigaux ? Vous entendez-vous bien ? Le doux mur- 
mure de ton filet de tendresse conjugale vaut-il mieux que la tur- 
bulence des torrents de mon amour? Mon gentil docteur en jupon 
s'est-il fâché? Je ne saurais le croire, et j'enverrais Felipe en 
courrier se mettre à tes genoux et me rapporter ta tête ou mon 
pardon s'il en était ainsi. Je fais une belle vie ici, cher amour, etje 
voudrais savoir comment va celle de Provence. Nous venons d'aug- - 
menter notre famille d'un Espagnol coloré comme un cigare de la 
Havane , et j'attends encore tes compliments. 

Vraiment, ma belle Renée, je suis inquiète, j'ai peur que tu ne 
dévores quelques souffrances pour ne pas en attrister mes joies , 
méchante ! Écris-moi promptement quelques pages où lu me pei- 
gnes ta vie dans ses infiniment petits , et dis-moi bien si tu résistes 
toujours, si ton libre arbitre est sur ses deux pieds ou à genoux , 
ou bien assis, ce qui serait grave. Crois-tu que les événements de 
ton mariage ne me préoccupent pas ? Tout ce que tu m'as écrit me 
rend parfois rêveuse. Souvent, lorsqu'à l'Opéra je paraissais re- 
garder des danseuses en pirouette, je me disais : II est neuf heures 
et demie, elle se couche peut-être, que fait-elle? Est-elle heureuse? 
Est-elle seule avec son libre arbitre? ou son libre arbitre est-il où 
vont les libres arbitres dont on ne se soucie plus?... Mille ten- 
dresses. 



XXV 

RENÉE DE L'i-STORADE A LOUISE DE CÏIAULIEU. 

Octobre. 

Impertinente! pourquoi t'aurais-je écrit? que t'eussé-je dit? 
Durant celte vie animée par les fêtes , par les angoisses de l'amour, 



i 



par ses colères et par ses fleurs que tu me dépeins, et à laquelle 
j'assiste comme à une pièce de théâtre bien jouée, je mène une 
vie monotone et réglée à la manière d'une vie de couvent. Nous 
sommes toujours couchés à neuf heures et levés au jour. Nos repas 
sont toujours servis avec une exactitude désespérante. Pas le plus 
léger accident. Je me suis accoutumée à cette division du temps et 
sans trop de peine. Peut-être est-ce naturel, que serait la vie sans 
cet assujettissement à des règles fixes qui, selon les astronomes et 
au dire de Louis, régit les mondes? L'ordre ne lasse pas. D'ailleurs, 
je me suis imposé des obligations de toilette qui me prennent le 
temps entre mon lever et le déjeuner : je liens à y paraître char- 
mante par obéissance à mes devoirs de femme, j'en éprouve du con- 
tentement, et j'en cause un bien vif au bon vieillard et à Louis. Nous 
nous promenons après le déjeuner. Quand les journaux arrivent, je 
disparais pour m'acquitter de mes affaires de ménage ou pour lire , 
car je lis beaucoup, ou pour t'écrire. Je reviens une heure avant le 
dîner, et après on joue, on a des visites, ou l'on en fait. Je passe 
ainsi mes journées entre un vieillard heureux, sans désirs, et un 
homme pour qui je suis le bonheur. Louis est si content, que sa joie 
a fini par réchauffer mon âme. Le bonheur, pour nous, ne doit sans 
doute pas être le plaisir. Quelquefois, le soir, quand je ne suis pas 
mile à la partie, et que je suis enfoncée dans une bergère, ma pen- 
sée est assez puissante pour me faire entrer en toi; j'épouse alors 
ta belle vie si féconde , si nuancée , si violemment agitée, et je me 
demande à quoi te mèneront ces turbulentes préfaces; ne tueront- 
elles pas le livre? Tu peux avoir les illusions de l'amour, toi, chère 
mignonne ; mais moi, je n'ai plus que les réalités du ménage. Oui , 
tes amours me semblent un songe ! Aussi ai-je de la peine à com- 
prendre pourquoi tu les rends si romanesques. Tu veux un homme 
qui ait plus d'âme que de sens, plus de grandeur et de vertu que 
d'amour ; tu veux que le rêve des jeunes filles à l'entrée de la vie 
prenne un corps ; tu demandes des sacrifices pour les récompenser ; 
tu soumets ton Felipe à des épreuves, pour savoir si le désir , si l'es- 
pérance, si la curiosité seront durables. Mais, enfant, derrière tes 
décorations fantastiques s'élève un autel où se prépare un lien éter- 
nel. Le lendemain du mariage, le terrible fait qui change la fille en 
femme et l'amant en mari, peut renverser les élégants échafaudages 
de les subtiles précautions. Sache donc enfin que deux amoureux, 
tout aussi bien que deux personnes mariées comme nous l'avons été 

COM. HUM. T IL 7 



98 I LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVEE. 

Louis et moi, vont chercher sous les joies d'une noce, selon le mot 
(le Rabelais, un gv?ind peut -être! 

Je ne le blâme pas, quoique ce soit un peu léger, de causer avec 
Uon Felipe au fond du jardin, de l'interroger, de passer une nuit à 
ton balcon, lui sur le mur; mais tu joues avec la vie, enfant , et j'ai 
peur que la vie ne joue avec toi. Je n'osp pas te conseiller ce que 
l'expérience me suggère pour ton bonheur; mais laisse-moi te répé- 
ter encore, du fond de ma vallée, que le viatique du mariage est 
dans ces mots : résignation et dévouement! Car , je le vois, malgré 
tes épreuves, malgré tes coquetteries et tes observations, tu te ma- 
rieras absolument comme moi. En étendant le désir, on creuse un 
peu plus profond le précipice, voilà tout. 

Oh! comme je voudrais voir le baron de Macumeret lui parler 
pendant quelques heures, tant je te souhaite de bonheur ! 



XXVI 

LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE, 

Mars 1825. 

Comine Felipe réalise avec une générosité de Sarrazin les plans de 
mon père et de ma mère, en me reconnaissant ma fortune sans la 
recevoir, la duchesse est devenue encore meilleure femme avec moi 
qu'auparavant. Elle m'appelle petite rusée , petite commère ^ 
elle me trouve le bec affilé. — Mais, chère maman, lui ai-je dit 
la veille de la signature du contrat, vous attribuez à la politique, à 
la ruse, à l'habileté, les effets de l'amour le plus vrai, le plus naïf, 
le plus désintéressé, le plus entier qui fut jamais ! Sachez donc que 
je ne suis pas la commère pour laquelle vous me faites l'honneur de 
me pr^endre. — Allons donc , Armande , me dit-elle en me prenant 
par le cou, m*attirant à elle et me baisant au front, tti n'as pas voulu 
retourner au couvent, tu n'as pas voulu rester fille, et en grande, 
en belle Chaulieu que tu es , tu as senti la nécessité de relever la 
maison de ion père. (Si tu savais, Renée, ce qu'il y a de flatterie 



i 






MEMOIRES DE DEUX JEUIVES MARIEES. 99 

dans ce mot pour le duc, qui nous écoutait!) Je t'ai vue pendant 
tout un hiver fourrant ton petit museau dans tous les quadrilles , 
jugeant très-bien les hommes et devinant le monde actuel en France. 
Aussi as-tu avisé le seul Espagnol capable de te faire la belle vie 
d'une femme maîtresse chez elle. Ma chère petite, tu l'as traité 
comme Tullia traite ton frère. — Quelle école que le couvent de 
ma sœur! s'est écrié mon père. Je jetai sur mon père un regard 
qui lui coupa net la parole ; puis je me suis retournée vers la 
duchesse, et lui ai dit : — Madame, j'aime mon prétendu, Felipe de 
Soria, de toutes les puissances de mon âme. Quoique cet amour ait 
^té très-involontaire et très-combattu quand il s'est levé dans mon 
4XEur, je vous jure que je ne m'y suis abandonnée qu'au moment 
où j'ai reconnu dans le baron de Macumer une âme digne de la 
mienne, un cœur en qui les délicatesses, les générosités, le dévoue- 
ment , le caractère et les sentiments étaient conformes aux miens. 
— Mais, ma chère , a-t-elle repris en m'interrompant , il est laid 
•comme.... — Comme tout ce que vous voudrez, dis-je vivement, 
mais j'aime cette laideur. — Tiens, Armande, me dit mon père, si 
tu l'aimes et si tu as eu la force de maîtriser ton amour, tu ne dois 
pas risquer ton bonheur. Or, le bonheur dépend beaucoup des pre- 
miers jours du mariage.... — Et pourquoi ne pas lui dire des pre- 
mières nuits? s'écria ma mère. Laissez-nous, monsieur, ajouta 
la duchesse en regardant mon père. 

— Tu te maries dans trois jours , ma chère petite, me dit ma 
mère à l'oreille, je dois donc te faire maintenant , sans pleurniche- 
Ties bourgeoises, les recommandations sérieuses que toutes les 
mères font à leurs fdles. Tu épouses un homme que tu aimes. Ainsi , 
je n'ai pas à te plaindre, ni h. me plaindre moi-mêma Je ne t'ai vue 
que depuis un an : si ce fut assez pour t'aimer, ce n*est pas non 
plus assez pour que je fonde en larmes en regrettant ta compagnie. 
Ton esprit a surpassé ta beauté ; tu m'as flattée dans mon amour- 
propre de mèrej et tu t'es conduite en bonne et aimable fille. Aussi 
me irouveras-lu toujours excellente mère. Tu souris?.... Hélas I 
souvent , là où la mère et la fille ont bien vécu , les deux femmes se 
brouillent. Je te veux heureuse. Écoute-moi donc. L'amour que tu 
ressens est un amour de petite fille, l'amour naturel à toutes les 
femmes qui sont nées pour .s'attacher à un homme; mais, hélas! ma 
petite, il n'y a qu'un homme dans le monde pour nous, il n'y en a 
pas deux ! et celui que nous sommes appelées à chérir n'est pas 



iOi) I. LIVRE, SCEIVES DE L/\ VIE PRIVEE. 

toujours celui que nous avons choisi pour mari , tout en croyant 
i'aiiner. Quelque singulières que puissent te paraître mes paroles, 
médite-les. Si nous n'aimons pas celui que nous avons choisi, la 
faute en est et à nous et à lui , quelquefois à des circonstances qui ne 
dépendent ni de nous ni de lui ; et néanmoins rien ne s'oppose à ce 
que ce soit l'homme que notre famille nous donne, l'homme à qui 
s'adresse notre cœur, qui soit l'homme aimé. La barrière qui plus 
tard se trouve entre nous et lui , s'élève souvent par un défaut de per- 
sévérance qui vient et de nous et de notre mari. Faire de son mari 
son amant est une œuvre aussi délicate que celle de faire de son 
amant son mari , et tu viens de t'en acquitter à merveille. Eh ! bien, 
je te le répète : je te veux heureuse. Songe donc dès à présent que 
dans les trois premiers mois de ton mariage tu pourrais devenir 
malheureuse si, de ton côté, tu ne le soumettais pas au mariage 
avec l'obéissance, la tendresse et l'esprit que tu as déployés dans 
tes amours. Car, ma petite commère, tu t'es laissée aller à tous les 
innocents bonheurs d'un amour clandestin. Si l'amour heureux 
commençait pour toi par des désenchantements, par des déplaisirs, 
par des douleurs môme, eh ! bien , viens me voir. N'espère pas trop 
d'abord du mariage, il te donnera peut-être plus de peines que de 
joies. Ton bonheur exige autant de culture qu'en a exigé l'amour. 
Enfin , si par hasard tu perdais l'amant , tu retrouverais le père de 
tes enfants. Là , ma chère enfant , est toute la vie sociale. Sacrifie 
tout à l'homme dont le nom est le tien , dont l'honnpur, dont la 
considération ne peuvent recevoir la moindre atteinte qui ne fasse 
chez toi la plus affreuse brèche. Sacrifier tout à son mari n'est pas 
seulement un devoir absolu pour des femmes de notre rang, mais 
encore le plus habile calcul. Le plus bel attribut des grands prin- 
cipes de morale, c'est d'être vrais et profitables de quelque côté 
qu'on les étudie. En voilà bien assez pour toi. Maintenant, je te crois 
enchne à la jalousie ; et moi , ma chère, je suis jalouse aussi !... mais 
je ne te voudrais pas sottement jalouse. Écoute : la jalousie qui se 
montre ressemble à une politique qui mettrait cartes sur table. Se 
dire jalouse, le laisser voir, n'est-ce pas montrer son jeu ? Nous ne 
savons rien alors du jeu de l'autre. En toute chose, nous devons 
savoir souffrir en silence. J'aurai d'ailleurs avec Macumer u« 
entretien sérieux à propos de toi la veille de votre mariage. 

J'ai pris le beau bras de ma mère et lui aï' baisé la main en y 
mettant une larme que son accent avait attirée dans mes yeux. 



MÉMOIHES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 101 

J'ai deviné dans cette haute morale, digne d'elle et de moi, la 
plus profonde sagesse, une tendresse sans bigoterie sociale, et sur- 
tout une véritable estime de mon caractère. Dans ces simples pa- 
roles, elle a mis le résumé des enseignements que sa vie et son expé- 
rience lui ont peut-être chèrement vendus. Elle fut touchée, et mt 
dit en me regardant : — Chère fillette ! tu vas faire un terrible pas 
sage. Et la plupart des femmes ignorantes ou désabusées sont capa- 
bles d'imiter le comte de Westmoreland. 

Nous nous mîmes à rire. Pour t'expliquer cette plaisanterie, je 
dois te dire qu'à table, la veille, une princesse russe nous avait 
raconté qu'en sa qualité de ministre anglais, le comte de Westnio- 
reland était si instruit , qu'ayant énormément souffert du mal de 
mer pendant le passage de la Manche , et voulant aller en Italie , il 
tourna bride et revint quand on lui parla du passage des Alpes : — 
J'ai assez de passages comme cela ! dit-il. Tu comprends , Renée , 
que ta sombre philosophie et la morale de ma mère étaient de na- 
ture à réveiller les craintes qui nous agitaient à Blois. Plus le ma- 
riage approchait, plus j'amassais en moi de force, de volonté, de 
sentiments pour résister au terrible passage de l'état de jeune fille 
à l'état de femme. Toutes nos conversations me revenaient à l'esprit, 
je relisais tes lettres, et j'y découvrais je ne sais quelle mélancolie 
cachée. Ces appréhensions ont eu le mérite de me rendre la fiancée 
vulgaire des gravures et du public. Aussi le monde m*a-t-il trouvée 
charmante et très-convenable le jour de la signature du contrat. Ce 
matin, à la mairie où nous sommes allés sans cérémonie, il n'y a 
eu que les témoins. Je te finis ce bout de lettre pendant que l'on 
apprête ma toilette pour le dîner. Nous serons mariés à l'église de 
Sainte-Valère, ce soir à minuit, après une brillante soirée. J'avoue 
que mes craintes me donnent un air de victime et une fausse pu- 
deur qui me vaudront des admirations auxquelles je ne comprends 
rien. Je suis ravie de voir mon pauvre Felipe tout aussi jeune fille 
que moi, le monde le blesse, il est comme une chauve-souris dans 
une boutique de cristaux. — Heureusement que cette journée a un 
lendemain ! m'a-t-il dit à l'oreille sans y entendre malice. Il n'aurait 
voulu voir personne, tant il est honteux et timide. En venant signer 
notre contrat, l'ambassadeur de Sardaigne m'a prise à part pour 
m'offrir un collier de perles attachées par six magnifiques diamants. 
C'est le présent de ma belle-sœur la duchesse de Soria. Ce collier 
est accompagné d'un bracelet de saphirs sous lequel est écrit ; Je 



102 1. LIVRE , SCEIVES DE L\ VIE PRIVEE. 

faime sans te connaître ! Deux lettres charmantes enveloppaient 
ces présents, que je n'ai pas voulu accepter sans savoir si Felipe me 
le permettait. — Car, lui ai-je dit, je ne voudrais vous rien voir qui 
ne vînt de moi. Il m'a baisé la main tout attendri, et m'a répondu: 
— Portez-les à cause de la devise, et de ces tendresses qui sont 
sincères... 

Samedi soir. 

Voici donc, ma pauvre Renée, les dernières lignes de la jeune 
fille. Après la messe de minuit, nous partirons pour une terre que 
Felipe a, par une délicate attention, achetée en Nivernais, sur la 
route de Provence. Je me nomme déjà Louise de Macumer , mais 
je quitte Paris dans quelques heures en Louise de Chaulieu. De 
quelque façon que je me nomme, il n'y aura jamais pour toi que 

Louise. 



XXVII 

LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE. 

Octobre 1825. 

Je ne t'ai plus rien écrit, chère, depuis le mariage de la mairie, et 
voici bientôt huit mois. Quant à toi, pas un mot! cela est horrible, 
madame. 

Eh ! bien, nous sommes donc partis en poste pour le château de 
Chantepleurs, la terre achetée par Macumer en Nivernais, sur les 
bords de la Loire , à soixante lieues de Paris. Nos gens , moins ma 
femme de chambre , y étaient déjà , nous attendaient , et nous y 
sommes arrivés avec une excessive rapidité , le lendemain soir. J'ai 
dormi depuis Paris jusqu'au delà de Montargis. La seule licence 
qu'ait prise mon seigneur et maître a été de me soutenir par la taiiîe 
et de tenir ma tête sur son épaule , où il avait disposé plusieui-s 
mouchoirs. Cette attention quasi-maternelle qui lui faisait vaincre 
le sommeil m*a causé je ne sais quelle émotion profonde. Endor- 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 103 

mie sous le feu de ses yeux noirs , je me suis réveillée sous leur 
flamme : mêaie ardeur, même amour; mais des milliers de pen- 
sées avaient passé par là ! Il avait baisé deux fois mon front. 

Nous avons déjeuné dans notre voilure , à Briare. Le lendemain 
soir , à sept heures et demie , après avoir causé comme je causais 
avec toi à Blois, admirant cette Loire que nous y admirions , nous 
entrions dans la belle et longue avenue de tilleuls , d'acacias , de 
sycomores et de mélèzes qui mène à Chantepleurs. A huit heures 
nous dînions , à dix heures nous étions dans une charmante cham- 
bre gothique embellie de toutes les inventions du luxe moderne. Mon 
Felipe , que tout le monde trouve laid , m'a semblé bien beau , 
beau de bonté , de grâce , de tendresse , d'exquise déhcatesse. 
Des désirs de l'amour , je ne voyais pas la moindre trace. Pendant 
la route , il s'était conduit comme un ami que j'aurais connu de- 
puis quinze ans. Il ni'a peint , comme il sait peindre (il est tou- 
jours l'homme de sa première lettre) , les effroyables orages qu'il 
a contenus et qui venaient mourir à la surface de son visage. — 
Jusqu'à présent , il n'y a rien de bien effrayant dans le mariage , 
dis-je en allant à la fenêtre et voyant par une lune superbe un dé- 
hcieux parc d'où s'exhalaient de pénétrantes odeurs. Il est venu 
près de moi , m'a reprise par la taille , et m'a dit : — Et pourquoi 
s'en effrayer ? Ai-je démenti par un geste , par un regard , mes 
promesses ? Les démentirai-je un jour ? Jamais voix , jamais re- 
gard n'auront pareille puissance : la voix me remuait les moindres 
fibres du corps et réveillait tous les sentiments ; le regard avait une 
force solaire. — Oh ! lui ai-je dit, combien de perfidie mauresque n'y 
a-t-il pas dans votre perpétuel esclavage ! Ma chère, il m'a comprise. 

Ainsi , belle biche , si je suis restée quelques mois sans t'écrire , 
lu devines maintenant pourquoi. Je suis forcée de me rappeler l'é- 
trange passé de la jeune fille pour t'expliquer la femme. Renée, je 
te comprends aujourd'hui. Ce n'est ni à une amie intime , ni à sa 
mère , ni peut-être à soi-même , qu'une jeune mariée heureuse 
peut parler de son heureux mariage. Nous devons laisser ce souve- 
nir dans notre âme comme un sentiment de plus qui nous appar- 
tient en propre et pour lequel il n'y a pas de nom. Comment ! on a 
nommé un devoir les gracieuses folies du cœur et l'irrésistible en- 
traînement du désir. Et pourquoi? Quelle horrible puissance a 
donc imaginé de nous obliger à fouler les délicatesses du goût , les 
mille pudeurs de la femme, en convertissant ces voluptés en de- 



104 I. IIVRE, SCÈNES DE LA. VIE PRIVÉE. 

voirs ? Comment peut-on devoir ces fleurs de l'âme , ces roses de 
ia vie , ces poèmes de la sensibilité exallée, à un être qu'on n'aime- 
rait pas ? Des droits dans de telles sensations ! mais elles naissent et 
s'épanouissent au soleil de l'amour, ou leurs germes se détruisent 
sous les froideurs de la répugnance et de l'aversion. A l'amour 
d'entretenir de tels prestiges ! O ma sublime Renée , je te trouve 
bien grande maintenant ! Je plie le genou devant toi , je m'étonne 
de ta profondeur et de ta perspicacité. Oui , la femme qui ne fait 
pas , comme moi , quelque secret mariage d'amour caché sous les 
noces légales et publiques , doit se jeter dans la maternité comme 
une âme à qui la terre manque se jette dans le ciel ! De tout ce que 
tu m'as écrit , il ressort un principe cruel : il n'y a que les hom- 
mes supérieurs qui sachent aimer. Je sais aujourd'hui pourquoi. 
L'homme obéit à deux principes. Il se rencontre en lui le besoin et 
le sentiment. Les êtres inférieurs ou faibles prennent le besoin pour 
le sentiment ; tandis que les êtres supérieurs couvrent le besoin 
sous les admirables effets du sentiment : le sentiment leur commu- 
nique par sa violence une excessive réserve , et leur inspire l'ado- 
ration de la femme. Evidemment la sensibilité se trouve en raison 
de la puissance des organisations intérieures , et l'homme de génie 
est alors le seul qui se rapproclie de nos délicatesses : il entend , 
devine , comprend la femme ; il l'élève sur les ailes de son désir 
contenu par les timidités du sentiment. Aussi , lorsque l'intelli- 
gence, le cœur et les sens également ivres nous entraînent , n'est- 
ce pas sur la terre que l'on tombe ; on s'élève alors dans les sphères 
célestes, et malheureusement on n'y reste pas assez longtemps. Telle 
est , ma chère âme , la philosophie des trois premiers mois de mon 
mariage. Felipe est un ange. Je puis penser tout haut avec lui. Sans 
figure de rhétorique, il est un autre moi. Sa grandeur est inexplica- 
ble : il s'attache plus étroitement par la possession, et découvre dans 
le bonheur de nouvelles raisons d'aimer. Je suis pour lui la plus belle 
partie de lui-même. Je le vois : des années de mariage , loin d'al- 
térer l'objet de ses délices , augmenteront sa confiance , dévelop- 
peront de nouvelles sensibilités , et fortifieront notre union. Quel 
heureux délire ! Mon âme est ainsi faite que les plaisirs laissent en 
moi de fortes lueurs , ils me réchauffent, ils s'empreignent dans 
mon être intérieur : l'intervalle qui les sépare est comme la petite 
nuit des grands jours. Le soleil qui a doré les cimes à son coucher 
les retrouve presque chaudes à son lever. Par quel heureux hasard 



MEWOÏRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 105 

en a-t-il été pour moi sur-le-champ ainsi ? Ma mère avait éveillé 
chez moi mille craintes ; ses prévisions, qui m'ont semblé pleines 
de jalousie , quoique sans la moindre petitesse bourgeoise , ont été 
trompées par l'événement, car tes craintes et les siennes, les miennes, 
tout s'est dissipé ! Nous sommes restés à Chantepleurs sept mois et 
demi , comme deux amants dont l'un a enlevé l'autre , et qui ont 
fui des parents courroucés. Les roses du plaisir ont couronné notre 
amour, elles fleurissent notre vie à deux. Par un retour subit sur 
moi-même , un matin où j'étais plus pleinement heureuse , j'ai 
songé à ma Renée et à son mariage de convenance , et j'ai deviné 
ta vie , je l'ai pénétrée ! mon ange , pourquoi parlons-nous une 
langue différente ? Ton mariage purement social , et mon mariage 
qui n'est qu'un amour heureux , sont deux mondes qui ne peuvent 
pas plus se comprendre que le fini ne peut comprendre l'infini. Tu 
restes sur la terre, je suis dans le ciel ! Tu es dans la sphère hu- 
maine , et je suis dans la sphère divine. Je règne par l'amour , tu 
règnes par le calcul et par le devoir. Je suis si haut que s'il y avait 
une chute je serais brisée en mille miettes. Enfin , je dois me taire, 
car j'ai honte de te peindre l'éclat , la richesse, les pimpantes joies 
d'un pareil printemps d'amour. 

Nous sommes à Paris depuis dix jours , dans un charmant hôtel , 
rue du Bac, arrangé par l'architecte que Felipe avait chargé d'ar- 
ranger Chantepleurs. Je viens d'entendre , l'âme épanouie par les 
plaisirs permis d'un heureux mariage , la céleste musique de Ros- 
sini que j'avais entendue l'âme inquiète , tourmentée à mon insu 
par les curiosités de l'amour. On m'a trouvée généralement em- 
bellie , et je suis comme un enfant en m'entendant appeler ma- 
dame. 

Vendredi raatin. 

Renée , ma belle sainte , mon bonheur me ramène sans cesse à 
toi. Je me sens meilleure pour toi que je ne l'ai jamais été : je te 
suis si dévouée ! J'ai si profondément étudié ta vie conjugale par le 
commencement de la mienne , et je te vois si grande , si noble , si 
magnifiquement vertueuse , que je me constitue ici ton inférieure , 
la sincère admiratrice , en même temps que ton amie. En voyant 
ce qu'est mon mariage , il m'est à peu près prouvé que je serais 
morte s'il en eût été autrement. Et tu vis? par quel sentiment , 
dis-le-moi? Aussi ne te ferai-je plus la moindre plaisanterie. Hélas î 



106 I. LIVRE, SCÈÎVES DE LA VIE PRIVÉE. 

la plaisanterie, mon ange, est fille de l'ignorance , on se moque de 
ce qu'on ne connaît point. Là où les recrues se mettent à rire, les 
soldats éprouvés sont graves, m'a dit le marquis de Chaulieu, pauvre 
capitaine de cavalerie qui n'est encore allé que de Paris à Fontaine- 
bleau, et de Fontainebleau à, Paris. Aussi, ma chère aimée, deviné- 
je que tu ne m'as pas tout dit. Oui , tu m'as voilé quelques plaies. 
Tu souffres, je le sens. Je me suis fait à propos de toi des romans 
d'idées en voulant h distance , et par le peu que tu m'as dit de toi , 
trouver les raisons de ta conduite. Elle s'est seulement essayée au 
mariage, pensai-je un soir, et ce qui se trouve bonheur pour moi 
n'a été que souffrance pour elle. Elle en est pour ses sacrifices, et 
veut limiter leur nombre. Elle a déguisé ses chagrins sous les pom- 
peux axiomes de la morale sociale. Ah ! Renée, il y a cela d'admi- 
rable, que le plaisir n'a pas besoin de religion, d'appareil, ni de 
grands mots, il est tout par lui-même ; tandis que pour justifier les 
atroces combinaisons de notre esclavage et de notre vassalité, les 
hommes ont accumulé les théories et les maximes. Si tes immola- 
tions sont belles, sont sublimes ; mon bonheur, abrité sous le poêle 
blanc et or de l'église et paraphé par le plus maussade des maires, 
serait donc une monstruosité ? Pour l'honneur des lois , pour toi , 
mais surtout pour rendre mes plaisirs entiers, je te voudrais heu- 
reuse, ma Renée. Oh ! dis-moi que tu te sens venir au cœur un 
peu d'amour pour ce Louis qui t'adore? Dis-moi que la torche 
symbolique et solennelle de l'hyménée n'a pas servi qu'à t'éclairer 
des ténèbres ? car l'amour, mon ange , est bien exactement pour la 
nature morale ce qu'est le soleil pour ta terre. Je reviens toujours à 
te parler de ce jour qui m'éclaire et qui, je le crains, me consu- 
mera. Chère Renée, toi qui disais dans tes extases d'amitié, sous le 
berceau de vigne, au fond du couvent : Je t'aime tant, Louise, 
que si Dieu se manifestait, je lui demanderais toutes les peines, et 
pour toi toutes les joies de la vie. Oui , j'ai la passion de la souffrance? 
Eh ! bien, ma chérie, aujourd'hui je te rends la pareille, et demande 
à grands cris à Dieu de nous partager mes plaisirs. 

Écoute : j'ai deviné que tu l'es faite ambitieuse sous le nom de 
Louis de l'Estorade , eh ! bien , aux prochaines élections , fais-le 
nommer député , car il aura près de quarante ans , et comme la 
chambre ne s'assemblera que six mois après les élections, il se trou- 
vera précisément de l'âge requis pour être un homme politique. ïu 
Tiendras à Paris, je ne te dis que cela. Mon père et les amis que 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES BIARIEES. 107 

je vais me faire vous apprécieront , et si ton vieux beau-père veut 
constituer un majorât , nous t'obtiendrons le titre de comte pour 
Louis. Ce sera déjà cela ! Enfin nous serons ensemble. 



XXVIII 

BENÉE DE L'ESTORADE A LOUISE DEMACUMER, 

Décembre 1823. 

Ma bienheureuse Louise, tu m'as éblouie. J'ai pendant quelques 
instants tenu ta lettre où quelques-unes de mes larmes brillaient au 
soleil couchant, les bras lassés, seule sous le petit rocher aride au 
bas duquel j'ai mis un banc. Dans un énorme lointain , comme une 
lame d'acier, reluit la Méditerranée. Quelques arbres odoriférants 
ombragent ce banc où j'ai fait transplanter un énorme jasmin , des 
chèvrefeuilles et des genêts d'Espagne. Quelque jour le rocher 
sera couvert en entier par des plantes grimpantes. Il y a déjà de la 
vigne vierge de plantée. Mais l'hiver arrive, et toute cette verdure 
est devenue comme une vieille tapisserie. Quand je suis là , personne 
ne m'y vient troubler, on sait que j'y veux rester seule. Ce banc 
s'appelle le banc de Louise. N'est-ce pas te dire que je n'y suis point 
seule, quoique seule. 

Si je te raconte ces détails , si menus pour toi , si je te peins ce 
verdoyant espoir qui, par avance, habille ce rocher nu, sourcilleux, 
sur le haut duquel le hasard de la végétation a placé l'un des plus 
beaux pins en parasol , c'est que j'ai trouvé !à des images auxquelles 
je me suis attachée. 

En jouissant de ton heureux mariage ( et pourquoi ne t'avoue- 
rais-je pas tout? ), en l'enviant de toutes mes forces, j'ai senti le 
premier mouvement de mon enfant qui des profondeurs de ma vie 
a réagi sur les profondeurs de mon âme. Cette sourde sensation , à 
la fois un avis, un plaisir, une douleur, une promesse, une réalité; 
ce bonheur qui n'est qu'à moi dans le monde et qui reste un secret 
entre moi et Dieu ; ce mystère m'a dit que le rocher serait un jour 
couvert de fleurs, que les joyeux rires d'une famille y retentiraient, 



108 I. LIVRE, SCÉKES DE LA. VIE PRIVÉE. 

que mes entrailles étaient enfin bénies et donneraient la vie «i flots. 
Je me suis sentie née pour être mère! Aussi la première certitude 
que j'ai eue de porter en moi une autre vie m'a-t-elle donné de 
bienfaisantes consolations. Une joie immense a couronné tous ces 
longs jours de dévouement qui ont fait déjà la joie de Louis. 

Dévouement! me suis-je dit à moi-même, n'es-tu pas plus que 
l'amour ? n'es-tu pas la volupté la plus profonde , parce que tu es 
une abstraite volupté, la volupté génératrice ? N'es-tu pas, ô Dé- 
vouement! la faculté supérieure à l'effet? N'es-lu pas la mysté- 
rieuse , infatigable divinité cachée sous les sphères innombrables 
dans un centre inconnu par où passent tour à tour tous les mondes? 
Le Dévouement, seul dans son secret, plein de plaisirs savourés en 
silence sur lesquels personne ne jette un œil i^rofane et que per- 
sonne ne soupçonne, le Dévouement , dieu jaloux et accablant, dieu 
vainqueur et fort, inépuisable parce qu'il tient à la nature même 
des choses et qu'il est ainsi toujours égal à lui-môme, malgré l'épan- 
chement de ses forces, le Dévouement, voilà donc la signature de 
ma vie. 

L'amour, Louise, est un effort de Felipe sur toi; mais le 
rayonnement de ma vie sur la famille produira une incessante 
réaction de ce petit monde sur moi ! Ta belle moisson dorée est 
passagère; mais la mienne, pour être retardée, n'en sera-t-elle 
pas plus durable ? elle se renouvellera de moments en moments. 
L'amour est le plus joli larcin que la Société ait su faire à la 
rs'ature ; mais la maternité, n'est-ce pas la Nature dans sa joie ? 
Un sourire a séché mes larmes. L'amour rend mon Louis heureux; 
mais le mariage m'a rendue mère et je veux être heureuse aussi I 
Je suis alors revenue à pas lents à ma bastide blanche aux volets 
verts, pour t'écrire ceci. 

Donc , chère , le fait le plus naturel et le plus surprenant chez 
nous s'est étabh chez moi depuis cinq mois ; mais je puis te dire 
tout bas qu'il ne trouble en rien ni mon cœur ni mon intelligence. 
Je les vois tous heureux : le futur grand-père empiète sur les droits 
de son petit-fils, il est devenu comme un enfant ; le père prend des 
airs graves et inquiets ; tous sont aux petits soins pour moi , tous 
parlent du bonheur d'être mère. Hélas! moi seule je ne sens rien, 
et n'ose dire l'état d'insensibihté parfaite où je suis. Je mens un 
Deu pour ne pas attrister leur joie. Comme il m'est permis d'être 
franche avec loi , je t'avoue que, dans la crise où je me trouve, la 



I 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 109 

maternité ne commence qu'en imagination. Louis a été aussi surpris 
que moi-même d'apprendre ma grossesse. N'est-ce pas te dire que 
cet enfant est venu de lui-même , sans avoir été appelé autrement 
que par les souhaits impatiemment exprimas de son père? Le 
îiasard, ma chère, est le Dieu de la maternité. Quoique, selon notre 
iflédecin , ces hasards soient en harmonie avec le vœu de la nature, 
ni ne m'a pas nié que les enfants qui se nomment si gracieusement 
os enfants de l'amour devaient être beaux et spirituels ; que leur vie 
était souvent comme protégée par le bonheur qui avait rayonné , 
brillante étoile ! à leur conception. Peut-être donc , ma Louise , 
auras-tu dans ta maternité des joies que je dois ignorer dans la 
mienne. Peut-être aime-t-on mieux l'enfant d'un homme adoré 
comme tu adores ^Felipe que celui d'un mari qu'on épouse par 
raison , à qui l'on se donne par devoir, et pour être femme enfin ! 
Ces pensées gardées au fond de mon cœur ajoutent à ma gravité 
de mère en espérance. Mais, comme il n'y a pas de famille sans 
enfant , mon désir voudrait pouvoir hùter le moment où pour moi 
commenceront les plaisirs de la famille , qui doivent être ma seule 
existence. En ce moment , ma vie est une vie d'attente et de mys- 
tères, où la souffrajice la plus nauséabonde accoutume sans doute 
la femme à d'autres souffrances. Je m'observe. Malgré les efforts 
de Louis , dont l'amour me comble de soins , de douceurs , de 
tendresses , j'ai de vagues inquiétudes auxquelles se mêlent les 
dégoûts , les troubles , les singuliers appétits de la grossesse. Si je 
dois te dire les choses comme elles sont, au risque de te causer 
quelque déplaisance pour le métier, je t'avoue que je ne conçois pas 
la fantaisie que j'ai prise pour certaines oranges, goût bizarre et que 
je trouve naturel. Mon mari va me chercher à Marseille les plus belles 
«ranges du moude ; il en a demandé de Malte , de Portugal , de 
Corse ; mais ces oranges, je les laisse. Je cours à Marseille , quel- 
quefois à pied, y dévorer de méchantes oranges à un liard , quasi- 
pourries , dans une petite rue qui descend au port , à deux pas de 
i'Hôtel-de- Ville ; et leurs moisissures bleuâtres ou verdâtres brillent 
à mes yeux comme des diamants : j'y vois des fleurs , je n'ai nul 
souvenir de leur odeur cadavéreuse et leur trouve une saveur irri- 
tante, une chaleur vineuse, un goût délicieux. Eh ! bien, mon ange, 
voilà les premières sensations amoureuses de ma vie. Ces affreuses 
oranges sont mes amours. Tu ne désires pas Felipe autant que je 
souhaite un de ces fruits en décomposition. Enfin je sors quelque- 



110 ï- LIVRE, SCÈNES DE L,\ VIE PRIVÉE. 

fois furtivement , je galope à Marseille d'un pied agile , et il me 
prend des tressaillements voluptueux quand j'approche de la rue : 
j'ai peur que la marchande n'ait plus d'oranges pourries , je me 
jette dessus^ je les mange , je les dévore en plein air. Il me semble 
que ces fruits viennent du paradis et contiennent la plus suave 
nourriture. J'ai vu Louis se détournant pour ne pas sentir leur 
puanteur. Je me suis souvenue de cette atroce phrase d'Ober- 
; mann , sombre élégie que je me repens d'avoir lue : Les, racines 
.s'abreuvent dans une eau fétide! Depuis que je mange de ces 
fruits, je n'ai plus de maux de cœur et ma santé s'est rétablie. Ces 
dépravations ont un sens, puisqu'elles sont un effet naturel et que la 
moitié des femmes éprouvent ces envies , monstrueuses quelque- 
fois. Quand ma grossesse sera très-visible , je ne sortirai plus de la 
Crampade : je n'aimerais pas à être vue ainsi. 

Je suis excessivement curieuse de savoir à quel moment de la vie 
commence la maternité. Ce ne saurait être au milieu des effroyables 
douleurs que je redoute. 

Adieu , mon heureuse ! adieu , toi en qui je renais et par qui je 
me figure ces belles amours , ces jalousies à propos d'un regard, ces 
mots à l'oreille et ces plaisirs qui nous enveloppent comme une autre 
atmosphère, un autre sang, une autre lumière, une autre vie ! ah ! 
mignonne , moi aussi je comprends l'amour. Ne te lasse pas de me 
tout dire. Tenons bien nos conventions. Moi, je ne t'épargnerai rien. 
Aussi te dirai-je, pour finir gravement cette lettre, qu'en te relisant 
une invincible et profonde terreur m'a saisie. Il m'a semblé que ce 
splendide amour défiait Dieu. Le souverain maître de ce monde , 
le Malheur, ne se courroucera-t-il pas de ne point avoir sa part de 
votre festin ! Quelle fortune superbe n'a-t-il pas renversée ! Ah ! 
Louise, n'oublie pas, au miheu de ton bonheur, de prier Dieu. Fais 
du bien , sois charitable et bonne ; enfin conjure les adversités par t; 
modestie. Moi , je suis devenue encore plus pieuse que je ne l'étai. 
au couvent , depuis mon mariage. Tu ne me dis rien de la religion à 
\ Paris. En adorant Fehpe, il me semble que tu t'adresses, à rencontre 
j du proverbe , plus au saint qu'à Dieu. Mais ma terreur est excès 
j d'amitié. Vous allez ensemble à l'église , et vous faites du bien en 
secret, n'est-ce pas? Tu me trouveras peut-être bien provinciale 
dans cette fin de lettre ; mais pense que mes craintes cachent une 
excessive amitié, l'amitié comme renlendait La Fontaine , celle qui 
s'inquiète et s'alarme d'un rêve , d'une idée à l'état de n-uage. Tu 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. JH 

mériles d'être heureuse, puisque tu penses à moi dans ton bonheur, 
comme je pense à toi dans ma vie monotone , un peu grise , mais 
pleine ; sobre, mais productive : sois donc bénie ! 



I 



XXIX 

DE MONSIEUR DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER. 

Décembre 1825. 

Madame , 

Ma femme n'a pas voulu que vous apprissiez par le vulgaire billet 
de faire part un événement qui nous comble de joie. Elle vient 
d'accoucher d*un gros garçon , et nous retarderons son baptême 
jusqu'au moment où vous retournerez à votre terre de Chantepleurs. 
Nous espérons, Renée et moi, que vous pousserez jusqu'à la 
Crampade et que vous serez la marraine de notre premier-né. Dans 
cette espérance , je viens de le faire inscrire sur les registres de 
l'État-Civil sous les noms d'Armand- Louis de l'Estorade. Notre chère 
Renée a beaucoup souffert, mais avec une patience angélique. 
Vous la connaissez, elle a été soutenue dans cette première épreuve 
du métier de mère par la certitude du bonheur qu'elle nous don- 
nait à tous. Sans me livrer aux exagérations un peu ridicules des 
pères qui sont pères pour la première fois , je puis vous assurer 
que le petit Armand est très-beau ; mais vous le croirez sans peine 
quand je vous dirai qu'il a les traits et les yeux de Renqe. C'est avoir 
eu déjà de l'esprit. Maintenant que le médecin et l'accoucheur 
nous ont affirmé que Renée n'a pas le moindre danger à courir, car 
elle nourrit , l'enfant a très -bien pris le sein , le lait est abondant , 
la nature est si riche en elle ! nous pouvons mon père et moi nous 
abandonner à notre joie. Madame , cette joie est si grande , si 
forte , si pleine , elle anime tellement toute la maison , elle a tant 
changé l'existence de ma chère femme , que je désire pour votre 
bonheur qu'il en soit ainsi promptement pour vous. Renée a fait 
préparer un appartement que je voudrais rendre digne de nos 



112 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

hôtes, mais où vous serez reçus du moins avec une cordialité fra- 
ternelle , sinon avec faste. 

Renée m'a dit, madame, vos intentions pour nous , et je saisis 
d'autant plus cette occasion de vous en remercier que rien n'est 
plus de saison. La naissance de mon fils a déterminé mon père à 
faire des sacrifices auxquels les vieillards se résolvent difficilement : 
il vient d'acquérir deux domaines. La Crampade est maintenant une 
terre qui rapporte trente mille francs. Mon père va solliciter du roi 
la permission de l'ériger en majorât ; mais obtenez pour lui le titre 
dont vous avez parlé dans votre dernière lettre , et vous aurez déjà 
travaillé pour votre filleul. 

Quant à moi, je suivrai vos conseils uniquement pour vous réunir 
à Renée durant les sessions. J'étudie avec ardeur et tâche de devenir 
ce qu'on appelle un homme spécial. Mais rien ne me donnera plus 
de courage que de vous savoir la protectrice de mon petit Armand. 
Promettez-nous donc de venir jouer ici , vous si belle et ,si gra- 
cieuse , si grande et si spirituelle , le rôle d'une fée pour mon fils 
aîné. Vous aurez ainsi, madame, augmenté d'une éternelle recon- 
naissance les sentiments d'affection respectueuse avec lesquels j'ai 
l'honneur d'être 

Votre très-humble et très-obéissant serviteur. 

Louis de l'Esïorade. 



XXX 

LOUISE DE MACUMER A RENÉE DE L'ESTORADE. 

Janvier 1836. 

Macumer m'a réveillée tout à l'heure avec la lettre de ton mari , 
mon ange. Je commence par dire oui. Nous irons vers la fin d'avril 
à Chantepleurs. Ce sera pour moi plaisir sur plaisir que de voyager, 
de te voir et d'être la marraine de ton premier enfant ; mais je 
veux Macumer pour parrain. Une alliance catholique avec un autre 
compère me serait odieuse. Ah ! si tu pouvais voir l'expression de 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 113 

son visage au moment où je lui ai dit cela , tu saurais combien cet 
ange m'aime. 

— Je veux d'autant plus que nous allions ensemble à la Cram- 
pade, Felipe, lui ai-je dit, que là nous aurons peut-être un enfant. 

Moi aussi je veux être mère quoique cependant je serais bien 

partagée entre un enfant et toi. D'abord, si je te voyais me pré- 
férer une créature , fût-ce mon fils , je ne sais pas ce qui en ad- 
viendrait. 31édée pourrait bien avoir eu raison : il y a du bon chez 
les anciens ! 

Il s'est mis à rire. Ainsi, chère biche, tu as le fruit sans avoir eu 
les fleurs, et moi j'ai les fleurs sans le fruit. Le contraste de notre 
destinée continue. Nous sommes assez philosophes pour en cher- 
cher , un jour , le sens et la morale. Bah ! je n'a4 que dix mois de 
mariage, convenons-en, il n'y a pas de temps perdu. 

INous menons la vie dissipée , et néanmoins pleine , des gens 
heureux. Les jours nous semblent toujours trop courts. Le monde, 
qui m'a revue déguisée en femme, a trouvé la baronne de Macumer 
beaucoup plus jolie que Louise de Chaulieu : l'amour heureux a 
son fard. Quand, par un beau soleil et par une belle gelée de jan- 
vier , alors que les arbres des Champs-Elysées sont fleuris de grap- 
pes blanches étiolées, nous passons, P'elipe et moi, dans notre 
coupé, devant tout Paris, réunis là où nous étions séparés l'année 
* dernière , il me vient des pensées par milliers , et j'ai peur d'être 
on peu trop insolente , comme tu le pressentais dans ta dernière 
lettre. 

Si j'ignore les joies de la maternité, tu me les diras, et je serai 
mère par toi ; mais il n'y a , selon moi , rien de comparable aux 
voluptés de l'amour. Tu vas me trouver bien bizarre ; mais voici 
dix fois en dix mois que je me surprends à désirer de mourir à 
trente ans , dans toute la splendeur de la vie , dans les roses de 
l'amour , au sein des voluptés , de m'en aller rassasiée , sans mé - 
compte, ayant vécu dans ce soleil , en plein dans l'éther , et même 
un peu tuée par Tamour, n'ayant rien perdu de ma couronne, pas 
même une feuille , et gardant toutes mes illusions. Songe donc ce 
que c'est que d'avoir un cœur jeune dans un vieux corps, de trou- 
ver les figures muettes, froides, là où tout le monde, même les ia- 

difl'érents, nous souriait, d'être enfin une femme respectable 

Mais c'est un enfer anticipé. 
Nous avons eu , Felipe et moi, notre première querelle à ce su- 

COM. HUM. T. XI. 8 



114 I. LIVUE, SCÈIVES DE LA. VIE PRIVÉE. 

jet. Je voulais qu'il eût ia force de me tuer à trente ans, pendant 
mon sommeil, sans que je m'en doutasse, pour me faire entrer 
d'un rêve dans un autre. Le monstre n'a pas voulu. Je l'ai menacé 
de le laisser seul dans la vie , et il a pâli , le pauvre enfant ! Ce 
grand ministre est devenu , ma chère, un vrai bambin. C'est in- 
croyable tout ce qu'il cachait de jeunesse et de simplicité. 31aintc- 
nant que je pense tout haut avec lui comme avec toi , que je l'ai 
mis à ce régime de confiance , nous nous émerveillons l'un de 
l'autre. 

Ma chère , les deux amants , Felipe et Louise , veulent envoyer 
un présent à l'accouchée. Nous voudrions faire faire quelque chose 
qui te plût. Ainsi dis-moi franchement ce que tu désires, car nous 
ne donnons pas dans les surprises , à la façon des bourgeois. Nous 
voulons donc nous rappeler sans cesse à toi par un aimable souve- 
nir , par une chose qui le serve tous les jours, et ne périsse point 
par l'usage. Notre repas le plus gai , le plus intime , le plus animé , 
car nous y sommes seuls , est pour nous le déjeuner ; j'ai donc 
pensé à t'envoyer un service spécial , appelé déjeuner , dont les 
ornements seraient des enfants. Si tu m'approuves , réponds-moi 
promptement. Pour te l'apporter , il faut le commander , et les ar- 
tistes de Paris sont comme des rois fainéants. Ce sera mon offrande 
à Lucine. 

Adieu, chère nourrice, je te souhaite tous les plaisirs des mèrey , 
et j'attends avec impatience la première lettre où tu me diras bien 
tout, n'est-ce pas? Cet accoucheur me fait frissonner. Ce mot de b 
lettre de ton mari m'a sauté non pas aux yeux, mais au cœur. Pau- 
vre Renée , un enfant coûte cher, n'est-ce pas? Je lui dirai com^ 
bien il doit l'aimer, ce filleul. iMille tendresses, mon ange. 



XXXI 

RENÉE DE L*ESTORADE A LOUISE DE MACUMER* 

Voici bientôt cinq mois que je suis accouchée , et je n'ai pa» 
trouvé, ma chère âme, un seul petit moment pour l'écrire. Quand 
tu seras mère , tu m'excuseras plus pleinement que tu ne l'as fait , 



MÉMOIRES DE DEDX JEUNES MARIÉES. 115 

car tu m'as un peu punie en rendant les lettres rares. Écris-moi , 
ma chère mignonne ! Dis-moi tous les plaisirs , peins-moi Ion bon- 
heur à grandes teintes , verses-y l'outremer sans craindre de m'af- 
Biger, car je suis heureuse et plus heureuse que tu ne l'imagineras 
jamais. 

Je suis allée à la paroisse entendre une messe de relevailles , en 
grande pompe, comme cela se fait dans, nos vieilles familles de 
Provence. Les deux grands- pères , le père de Louis , le mien me 
donnaient le bras. Ah ! jamais je ne me suis agenouillée devant Dieu 
dans un pareil accès de reconnaissance. J'ai tant de choses à le dire, 
tant de sentiments à te peindre, que je ne sais par où commencer; 
mais, du sein de cette confusion, s'élève un souvenir radieux, celui 
de ma prière à l'église ! 

Quand , à cette pince où jeune fille , j'ai douté de la vie et de 
mon avenir, je me suis retrouvée métamorphosée en mère joyeuse, 
j'ai cru voir la Vierge de l'autel inclinant la tête et me montrani 
l'Enfant divin qui a semblé me sourire î Avec quelle sainte effusion 
d'amour céleste j'ai présenté notre petit Armand à la bénédiction 
du curé qui l'a ondoyé en attendant le baptême. Mais tu nous ver- 
ras ensemble, Armand et moi. 

Mon enfant , voilà que je t'appelle mon enfant î mais c'est en 
effet le plus doux mot qu'il y ait dans le cœur , dans l'inteHigence 
et sur les lèvres quand on est mère. Or donc, ma chère enfant, je 
me suis traînée, pendant les deux derniers mois, assez languissam- 
ment dans nos jardins, fatiguée, accablée par la gêne de ce fardeau 
que je ne savais pas être si cher et si doux malgré les ennuis de ces 
deux mois. J'avais de telles appréhensions, des prévisions si mor- 
tellement sinistres , que la curiosité n'était pas la plus forte : je me 
raisonnais, je me disais que rien de ce que veut la nature n'est à 
redouter , je me promettais à moi-même d'être mère. Hélas ! je ne 
me sentais rien au cœur, tout en pensant à cet enfant qui me don- 
nait d'assez jolis coups de pied; et, ma chère, on peut aimer à les 
recevoir quand on a déjà eu des enfants ; mais , pour la première 
fois, ces débals d'une vie inconnue apportent plus d'élonnemeut 
que de plaisir. Je te parle de moi, qui ne suis ni fausse ni théâtrale, 
et dont le fruit venait plus de Dieu, car Dieu donne les enfants, que 
d'un homme aimé. Laissons ces tristesses passées et qui ne revien- 
dront plus, je le crois. 

Quand la crise est venue , j*ai rassemblé en moi les éléments 



116 I. LIVRE, SCEi\GS DE lA VIE PRIVEE. . 

d'une telle rcsistance, je me suis attendue à de telles douleurs, que 
j'ai supporté merveilleusement, dit-on , cette horrible torture. H y 
a eu, ma mignonne, une heure environ pendant laquelle je me suis 
abandonnée à un anéantissement dont les effets ont été ceux d'un 
rêve. Je me suis sentie être deux : une enveloppe tenaillée , dé- 
chirée, torturée, et une âme placide. Dans cet état bizarre, la 
souffrance a fleuri comme une couronne au-dessus de ma tête. Il 
m'a semblé qu'une immense rose sortie de mon crâne grandissait 
et m'enveloppait. La couleur rose de cette fleur sanglante était 
dans l'air. Je voyais tout rouge. Ainsi parvenue au point où la sé- 
paration semble vouloir se faire entre le corps et l'âme, une douleur, 
qui m'a fait croire à une mort immédiate, a éclaté. J'ai poussé des 
cris horribles, et j'ai trouvé des forces nouvelles contre de nouvelles 
douleurs. Cet affreux concert de clameurs a été soudain couvert en 
moi par le chant délicieux des vagissements argentins de ce petit 
être. Non, rien ne peut te peindre ce moment : il me semblait que 
le monde entier criait avec moi, que tout était douleur ou clameur, 
et tout a été comme éteint par ce faible cri de l'enfant. On m'a re- 
couchée dans mon grand lit où je suis entrée comme dans un pa- 
radis , quoique je fusse d'une excessive faiblesse. Trois ou quatre 
figures joyeuses, les yeux en larmes, m'ont alors montré l'enfant. 
JMa chère, j'ai crié d'effroi. — Quel petit singe! ai-je dit. Êtes-vous 
sûrs que ce soit un enfant? ai-je demandé. Je me suis remise sur 
le flanc, assez désolée de ne pas me sentir plus mère que cela. — Ne 
vous tourmentez pas, ma chère, m'a dit ma mère qui s'est consti- 
tuée ma garde, vous avez fait le plus bel enfant du monde. Évitez 
de vous troubler l'imagination, il vous faut mettre tout votre esprit 
à devenir bêle , à vous faire exactement la vache qui broute pour 
avoir du lait. Je me suis donc endormie avec la ferme intention de 
me laisser aller à la nature. Ah! mon ange, le réveil de toutes ces 
douleurs, de ces sensations confuses, de ces premières journées où 
tout est obscur , pénible et indécis , a été divin. Ces ténèbres ont 
été animées par une sensation dont les délices ont surpassé celles 
du premier cri de mon enfant. Mon cœur, mon âme, mon être, un 
moi inconnu a été réveillé dans sa coque souffrante et grise jusque- 
là, comme une fleur s'élance de sa graine au brillant appel du so- 
leil. Le petit monstre a pris mon sein et a teté : voilà le fiât lux t 
J'ai soudain été mère. Voilà le bonheur, la joie, une joie ineffable , 
quoiqu'elle n'aille pas sans quelques douleurs. Oh ! ma belle ja- 



-1 



I 



I 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES BIARIEES. HT 

louse , combien tu apprécieras un plaisir qui n'est qu'entre nous , 
l'enfant et Dieu. Ce petit être ne connaît absolument que notre sein. 
Il n'y a pour lui que ce point brillant dans le monde , il l'aime de 
toutes ses forces , il ne pense qu'à celte fontaine de vie , il y vient 
et s'en va pour dormir, il se réveille pour y retourner. Ses lèvres 
ont un amour inexprimable , et , quand elles s'y collent , elles y font 
a la fois une douleur et un plaisir, un plaisir qui va jusqu'à la 
douleur, ou une douleur qui finit par un plaisir ; je ne saurais 
l'expliquer une sensation qui du sein rayonne en moi jusqu'aux 
sources de la vie, car il semble que ce soit un centre d'où partent 
mille rayons qui réjouissent le cœur et l'àme. Enfanter , ce n'est 
rien ; mais nourrir, c'est enfanter à toute heure. Oh î Louise , il 
n'y a pas de caresses d'amant qui puissent valoir celles de ces petites 
mains roses qui se promènent si doucement , et cherchent à s'accro- 
cher à la vie. Quels regards un enfant jette aliernalivement de notre 
sein à nos yeux ! Quels rêves on fait en le voyant suspendu par les 
lèvres à son trésor? Il ne tient pas moins à toutes les forces de 
l'esprit qu'à toutes celles du corps , il emploie et le sang et l'intel- 
ligence , il satisfait au delà des désirs. Cette adorable sensation de 
son premier cri , qui fut pour moi ce que le premier rayon du soleil 
a été pour la terre , je l'ai retrouvée en sentant mon lait lui emplir la 
bouche ; je l'ai retrouvée en recevant son premier regard , je viens 
de la retrouver en savourant dans son premier sourire sa première 
pensée. Il a ri , ma chère. Ce rire , ce regard , cette morsure , ce 
cri , ces quatre jouissances sont infinies : elles vont jusqu'au fond 
du cœur, elles y remuent des cordes qu'elles seules peuvent remuer ! 
Les mondes doivent se rattacher à Dieu comme un enfant se rattache 
à toutes les fibres de sa mère : Dieu , c'est un grand cœur de 
mtre. Il n'y a rien de visible, ni de perceptible dans la conception , 
ni même dans la grossesse ; mais être nourrice , ma Louise , c'est 
un bonheur de tous les moments. On voit ce que devient le lait , 
il se fait chair, il fleurit au bout de ces doigts mignons qui res- 
semblent à des fleurs et qui en ont la délicatesse; il grandit en 
ongles fins et transparents, il s'effile en cheveux , il s'agite avec les 
pieds. Oh ! des pieds d'enfant, mais c'est tout un langage. L'enfant 
commence à s'exprimer par là. Nourrir, Louise ! c'est une transfor- 
mation qu'on suit d'heure en heure et d'un œil hébété. Les cris, 
vous ne les entendez point par les oreilles, mais par le cœur ; les 
sourires des yeux et des lèvres, ou les agitations des pieds, vous les 



1J8 I. LIVRE, SCEIVES DE LX VIE PRIVEE 

comprenez comme si Dieu vous écrivait des caractères eu lettres de 
feu dans l'espace ! Il n'y a plus rien dans le monde qui vous inté- 
resse : le père?... on le tuerait s'il s'avisait d'éveiller l'enfant. Ou 
est à soi seule le monde pour cet enfant , comme l'enfant est le 
monde pour nous ! On est si sûre que notre vie est partagée, on est 
si amplement récompensée des peines qu'on se donne et des souf- 
frances qu'on endure , car il y a des souffrances , Dieu te garde 
d*avoir une crevasse au sein ! Cette plaie qui se rouvre sous des 
lèvres de rose , qui se guérit si difTicilement et qui cause des tor- 
tures à rendre folle , si l'on n'avait pas la joie de voir la bouche 
de l'enfant barbouillée de lait, est une des plus affreuses punitions 
de la beauté. l>Ia Louise, songez-y, elle ne se fait que sur une peau 
délicate et fine. 

Mon jeune singe est , en cinq mois, devenu la plus jolie créature 
que jamais une mère ait baignée de ses larmes joyeuses, lavée, bros- 
sée, peignée, pomponnée ; car Dieu sait avec quelle infatigable ardeur 
on pomponne, on habille, on brosse, on lave, on change, on baise 
ces petites fleurs ! Donc , mou singe n'est plus un singe, mais un 
baby, comme dit ma bonne Anglaise, un baby blanc et rose ; et 
comme il se sent aimé, il ne crie pas trop ; mais, à la vérité, je ne le 
quitte guère , et m'efforce de le pénétrer de mon âme. 

Chère, j'ai maintenant dans le cœur pour Louis un sentiment qui 
n'est pas l'amour, mais qui doit, chez une femme aimante, compléter 
l'amour. Je ne sais si cette tendresse, si cette reconnaissance dégagée 
de tout intérêt ne va pas au delà de l'amour. Par tout ce que tu m'en 
as dit, chère mignonne, l'amour a quelque chose d'affreusement ter- 
restre, tandis qu'il y a je ne sais quoi de religieux et de divin dans 
l'affection que porte une mère heureuse à celui de qui procèdent ces 
longues, ces éternelles joies. La joie d'une mère est une lumière qui 
jaillit jusque sur l'avenir et le lui éclaire, mais qui se reflète sur le 
passé pour lui donner le charme des souvenirs. 

Le vieux i'Estorade et son fils ont redoublé d'ailleurs de bonté 
pour moi , je suis comme une nouvelle personne pour eux : leurs 
paroles , leurs regards me vont à l'âme, car ils me fêtent à nouveau 
chaque fois qu'ils me voient et me parlent. Le vieux grand-père 
devient enfant , je crois ; il me regarde avec admiration. La pre- 
mière fois que je suis descendue à déjeuner, et qu'il m'a vue man- 
geant et donnant à teter à son petit-fils , il a pleuré. Cette larme 
dans ces deux yeux secs où il ne brille guère que des pensées d'ar- 



ir. 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 119 

gent , m'a fait un bien inexprimable ? il m'a semblé que le bon- 
homme comprenait mes joies. Quant à Louis, il aurait dit aux arbres 
et aux cailloux du grand chemin qu'il avait un fils. Il passe des 
heures entières à regarder ton filleul endormi. — Il ne sait pas, dit- 
il, quand il s'y habituera. Ces excessives démonstrations de joie m'ont 
révélé l'étendue de leurs appréhensions et de leurs craintes. Louis a 
fini par m'avouer qu'il doutait de lui-même, et se croyait condamné 
à ne jamais avoir d'enfants. Mon pauvre Louis a changé soudaine- 
ment en mieux, il étudie encore plus que par le passé. Cet. enfant 
a doublé l'ambition du père. Quant à moi , ma chère âme , je suis 
de moment en moment plus heureuse. Chaque heure apporte un 
nouveau lien entre une mère et son enfant. Ce que je sens en moi 
me prouve que ce sentiment est impérissable , naturel , de tous les 
instants ; tandis que je soupçonne l'amour, par exemple , d'avoir ses 
intermittences. On n'aime pas de la même manière à tous moments, 
il ne se brode pas sur cette étoffe de la vie des fleurs toujours- bril- 

ntes. enfin l'amour peut et doit cesser; mais la maternité n'a pas 
de déclin h craindre, elle s'accroît avec les besoins de l'enfant, elle 
se développe avec lui. N'est-ce pas à la fois une passion , un besoin , 
un sentiment, un devoir, une nécessité, le bonheur? Oui, mignonne, 
voilà la vie particulière de la femme. Notre soif de dévouement y 
«st satisfaite , et nous ne trouvons point là les troubles de la jalou- 
sie. Aussi peut-être est-ce pour nous le seul point où la Nature et 
la Société soient d'accord. En ceci, la Société i^e trouve avoir enrichi 
la Nature , elle a augmenté le sentiment maternel par l'esprit de 
famille, par la continuité du nom , du sang , de la fortune. De quel 
amour une femme ne doit-elle pas entourer le cher être qui le pre- 
mier lui a fait connaître de pareilles joies , qui lui a fait déployer 
les forces de son âme et lui a appris le grand art de la maternité? Le 

roit d'aînesse , qui pour l'antiquité se marie à celle du monde et 
se mêle à l'origine des Sociétés , ne me semble pas devoir être mis 
en question. Ah! combien de choses un enfant apprend h sa mère. 
Il y a tant de promesses faites entre nous et la vertu dans cette 
protection incessante due à un être faible , que la femme n'est dam 
sa véritable sphère que quand elle est mère ; elle déploie alors seule- 
ment ses forces , elle pratique les devoirs de sa vie , elle en a tous 
les bonheurs et tous les plaisirs. Une femme qui n'est pas mère est 
un être incomplet et manqué. Dépêche-toi d'être mère, mon angel 
4n muliiplieras ton bonheur actuel par toutes mes voluptés. 



1 

120 1. LIVRE, SCÈXES DE LA VIE PRIVÉE. 

Je t*aj quittée en entendant crier monsieur ion filleul, et ce cri je 
i' entends du fond du jardin. Je ne veux pas laisser partir cette lettre 
sans te dire un mot d'adieu ; je viens de la relire, et suis effrayée 
des vulgarités de sentiment qu'elle contient, Ce que je sens, hélas! 
il me semble que toutes les mères l'ont éprouvé comme moi, doivent 
l'exprimer de la même manière , et que tu te moqueras de moi , 
comme on se moque de la naïveté de tous les pères qui vous parlent, 
de l'esprit et de la beauté de leurs enfants, en leur trouvant toujours 
quelque chose de particulier. Enfin , chère mignonne, le grand mot 
de celte lettre le voici , je le le répète : je suis aussi heureuse main- 
tenant que j'étais malheureuse auparavant. Cette bastide , qui 
d'ailleurs va devenir une terre , un majorât , est pour moi la terre 
promise. J'ai fini par traverser mon désert. Mille tendresses, chère 
mignonne. Écris- moi , je puis aujourd'hui lire sans pleurer la pein- 
ture de ton bonheur et celle de ton amour. Adieu. 



XXXII 

MADAME DE MAGUMER A MADAME DE L'ESTORADE. 

Mars 1826. 

Cotnment , ma chère, voilà plus de trois mois que je ne t'ai écrit 
et que je n'ai reçu de lettres de toi.... Je suis la plus coupable des 
deux , je ne t'ai pas répondu ; mais lu n'es pas susceptible , que je 
sache. Ton silence a été pris par Macumer et par moi comme une 
adhésion pour le Déjeuner orné d'enfants, et ces charmants bijoux 
vont partir ce matin pour Marseille ; les artistes ont mis six mois à 
les exécuter. Aussi me suis-je réveillée en sursaut quand Felipe m'a 
proposé de venir voir ce service avant que l'orfèvre ne l'emballât. 
J'ai soudain pensé que nous ne nous étions rien dit depuis la lettre 
où je me suis sentie mère avec toi. 

Mon ange , le terrible Paris , voilà mou excuse à moi , j'attends 



r 



1 



MEMOIUES DE DEUX JEUNES MARIEES. 121 

la tienne. Oh ! le monde, quel gouffre. Ne t*ai-je pas dit déjà que 
l'on ne pouvait être que Parisienne à Paris ? Le monde y brise tous 
les sentiments, il vous prend toutes vos heures, il vous dévorerait le 
cœur si l'on n'y faisait attention. Quel étonnant chef-d'œuvre que 
cette création de Célimènedans le iMisanthrope de Molière! C'est la 
femme du monde du temps de Louis XIV comme celle de notre 
temps , enfin la femme du monde de toutes les époques. Où en se- 
rais-je sans mon égide , sans mon amour pour Felipe? Aussi lui ai- 
je dit ce matin , en faisant ces réflexions , qu'il était mon sauveur. 
Si mes soirées sont remplies par les«fêtes, parles bals, parles con- 
certs et les spectacles, je retrouve au retour les joies de l'amour et 
ses folies qui m'épanouissent le cœur, qui en effacent les morsures 
du monde. Je n'ai dîné chez moi que les jours où nous avons eu les 
gens qu'on appelle des amis, et je n'y suis restée que pour mes jours. 
J'ai mon jour, le mercredi, où je reçois. Je suis entrée en lutte 
avec mesdames d'Espard et de Maufrigneuse, avec la vieille duchesse 
de Lenoncourt. Ma maison passe pour être amusante. Je me suis 
laissé mettre à la mode en voyant mon Fehpe heureux de mes suc- 
cès. Je lui donne les matinées; car depuis quatre heures jusqu'à 
deux heures du matin, j'appartiens à Paris. Macumer est un ad- 
mirable maître de maison : il est si spirituel et si grave, si vraiment 
grand et d'une grâce si parfaite, qu'il se ferait aimer d'une femme 
qui l'aurait épousé d'abord par convenance. Mon père et ma mère 
sont partis pour Madrid : Louis XVIII mort , la duchesse a faci- 
lement obtenu de notre bon Charles X la nomination de son char- 
mant Saint-Héreen , qu'elle emmène en qualité de second secré- 
taire d'amb!issade. Mon frère, le duc de Rhétoré, daigne me regarder 
comme une supériorité. Quant au marquis de Chaulieu, ce militaire 
de fantaisie me doit une éternelle reconnaissance : ma fortune a été 
employée, avant le départ de mon père , à lui constituer en terres un 
majorât de quarante mille francs de Fente, et son mariage avec ma- 
demoiselle de Mortsauf, une héritière de Touraine, est tout à fait 
arrangé. Le roi, pour ne pas laisser s'éteindre le nom et les litres 
delà maison de Lenoncourt, va autoriser par une ordonnance mon 
frère à succéder aux noms , titres et armes des Lenoncourt-Givry. 
Mademoiselle de Mortsauf, petite-fille et unique héritière du duc de 
Lenoncourt-Givry, réunira, dit-on, plus de cent mille livres de 

I rente. Mon père a seulement demandé que les armes des Chaulieu 



( 

I 



I 

122 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

duc de Lenoncourt. Le jeune de ÎMortsauf, à qui toute cette fortune 
devait revenir, est au dernier degré de la maladie de poitrine; on 
attend sa mort de moment en moment. L'hiver prochain , après le 
deuil, le mariage aura lieu. J'aurai, dit-on, pour belle-sœur, une 
charmante personne dans Madeleine de Mortsauf. Ainsi, comme tu 
le vois, mon père avait raison dans son argumentation. Ce résultat 
m'a valu l'admiration de beaucoup de personnes, et mon mariage 
s'explique. Par affection pour ma grand'mère, le prince de Talley- 
rand prône Macumer, en sorte que notre succès est complet. Après 
avoir commencé par me blâmer, le monde m'approuve beaucoup. 
Je règne enfin dans ce Paris où j'étais si peu de chose il y a bientôt 
deux ans. Macumer voit son bonheur envié par tout le monde , car 
je suis la femme la plus spirituelle de Paris. Tu sais qu'il y 
a vingt plus spirituelles femmes de Paris à Paris. Les hommes 
me roucoulent des phrases d'amour ou se contentent de l'exprimer 
en regards envieux. Vraiment il y a dans ce concert de désirs et 
d'admiration une si constante satisfaction de la vanité , que mainte- 
nant je comprends les dépenses excessives que font les femmes pour 
jouir de ces frêles et passagers avantages. Ce triomphe enivre l'or- 
gueil, la vanité, l'amour-propre, enfin tous les sentiments du moi. 
Cette perpétuelle divinisation grise si violemment, que je ne m'é- 
tonne plus de voir les femmes devenir égoïstes , oublieuses et légères 
au milieu de cette fête. Le monde porte à la tête. On prodigue les 
fleurs de son esprit et de son âme, son temps le plus précieux, ses 
efforts les plus généreux, à des gens qui vous paient en jalousie et 
en sourires, qui vous vendent la fausse monnaie de leurs phrases, 
de leurs compliments et de leurs adulations contre les' lingots d'or 
de votre courage , de vos sacrifices , de vos inventions pour être 
belle, bien mise, spirituelle, affable et agréable à tous. On sait com- 
bien ce commerce est coûteux, on sait qu'on y est volé; mais on 
s'y adonne tout de même. Ah ! ma belle biche, combien on a soif 
d'un cœur ami, combien l'amour et le dévouement de Felipe sont 
précieux ! combien je t'aime ! Avec quel bonheur on fait ses ap- 
prêts de voyage pour aller se reposer â Chantepleurs des comédies 
de la rue du Bac et de tous les salons de Paris ! Enfin, moi qui viens 
de rehre ta dernière lettre, je t'aurai peint cet infernal paradis de 
Paris en te disant qu'il est impossible à une femme du monde 
d'être mère. 

A bientôt , chérie , nous nous arrêterons une semaine au plus à 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 123 

lanlepleurs, et nous serons chez toi vers le 10 mai. Nous allons 
me nous revoir après plus de deux ans. Et quels changements^ 
>us voilà toutes deux femmes : moi la plus heureuse des maîtres- 
, toi la plus heureuse des mères. Si je ne t'ai pas écrit, mon cher 
"amour, je ne t'ai pas oubliée. Et mon filleul, ce singe, est-il tou- 
jours joli? me fait-il honneur? il aura plus de neuf mois. Je voudrais 
bien assister à ses premiers pas dans le monde ; mais Macumer me 
dit que les enfants précoces marchent à peine à dix mois. Nous 
laillerons donc des bavettes, en style du Blésois. Je verrai si, comme 
on le dit , un enfant gâte la taille. 

P. S. Si tu me réponds, mère sublime, adresse ta lettre à Ghan- 
tepleurs, je pars. * 



|K XXXIII 

IHlIADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMEB. 

W Eh ! mon enfant , si jamais tu deviens mère, tu sauras si l'on peut 
\ écrire pendant les deux premiers mois de la nourriture. Mary^ ma 
bonne anglaise , et moi , nous sommes sur les dents. Il est vrai que 
je ne t'ai pas dit que je tiens à tout faire moi-même. Avant l'événe- 
ment, j'avais de mes doigts cousu la layette et brodé, garni moi-même 
les bonnets. Jesuis esclave, ma mignonne, esclave le jour et la nuit. 
Et d'abord Armand-Louis tette quand il veut, et il veut tou- 
jours ; puis il faut si souvent le changer, le nettoyer, l'habiller ; la 
mère aime tant à le regarder endormi , à lui chanter des chansons, 
à le promener quand il fait beau en le tenant sur ses bras, qu'il ne 
lui reste pas de temps pour se soigner elle-même. Enfin, tu avais 
le monde, j'avais mon enfant, notre enfant! Quelle vie riche et 
pleine ! Oh! ma chère, je t'attends, tu verras! Mais j'ai peur que le 
travail des dents ne commence, et que tu ne le trouves bien criard, 
bien pleureur. Il n'a pas encore beaucoup crié, car je suis toujours 
là. Les enfants ne crient que parce qu'ils ont des besoins qu'on ne 
sait pas deviner, et jesuis à la piste des siens. Oh ! mon ange, com- 
bien mon cœur s'est agrandi pendant que tu rapetissais le tien en 
le mettant au service du monde ! Je t'attends avec une impatience 



l24 I. MVHE, SCÈMES DE LA VIE PRIVÉE. 

de solitaire. Je veux savoir la pensée sur l'Estorade, comme lu veux 
sans doule la mienne sur Macumer. Écris-moi de ta dernière cou- 
chée. Mes hommes veulent aller au-devant de nos illustres hôtes. 
Viens , reine de Paris , viens dans notre pauvre bastide où tu seras 
aimée ! 



XXXIV 

DE MADAME DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE l'ESTORADE. 

Avril 1826. 

L'adresse de ma lettre t'annoncera , ma chère , le succès de mes 
sollicitations. Voilà ton beau-père comte de l'Estorade. Je n'ai pas 
voulu quitter Paris sans l'avoir obtenu ce que tu désirais , et je 
l'écris devant le garde des sceaux, qui m'est venu dire que l'ordon- 
nance est signée. 

A bientôt. 



XXXV 

MADAME DE MACUMER A MADAME LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE. 

Marseille, juillet. 

Mon brusque départ va t'étonner, j'en suis honteuse ; mais, comme 
avant tout je suis vraie et que je t'aime toujours autant, je vais te 
dire naïvement tout en quatre mots: je suis horriblement jalouse. 
Felipe te regardait trop. Vous aviez ensemble au pied de ton rocher 
de petites conversations qui me mettaient au supplice, me rendaient 
mauvaise et changeaient mon caractère. Ta beauté vraiment espa- 
gnole devait lui rappeler son pays et cette Marie Hérédia, de laquelle 
je suis jalouse, car j'ai lajalousic du passé. Ta magnifique chevelure 
noire, tes beaux yeux bruns , ce front où les joies de la maternité 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MVÏIIEES. J25 

îtlent en relief tes éloquentes douleurs passées qui sont comme 

ombres d'une radieuse lumière; cette fraîcheur de peau méri- 

ionale plus blanche que ma blancheur de blonde ; cette puissance 

formes, ce sein qui brille dans les dentelles comme un fruit dé- 

îieux auquel se suspend mon beau filleul, tout cela me blessait les 

îux et le cœur. J'avais beau tantôt mettre des bleuets dans mes 

grappes de cheveux, tantôt relever la fadeur de mes tresses blondes 

par des rubans cerise, tout cela pâlissait devant une Renée que je 

ne m'attendais pas à trouver dans celte oasis de la Crampade. 

Felipe enviait trop aussi cet enfant, que je me prenais à haïr. Oui, 
cette insolente vie qui remplit ta maison, qui l'anime, qui y crie, 
qui y rit, je la voulais à moi. J'ai lu des regrets dans les yeux de 
iMacumer, j'en ai pleuré pendant deux nuits à son insu. J'étais au 
supplice chez toi. Tu es trop belle femme et trop heureuse mère 
pour que je puisse rester auprès de toi. Ah! hypocrite, tu te plai- 
gnais! D'abord ton l'Estorade est très-bien, il cause agréablement ; 
ses cheveux noirs mélangés de blancs sont jolis; il a de beaux yeux, 
et ses façons de méridional ont ce je ne sais quoi qui plaît. D'après 
ce que j'ai vu, il sera tôt ou tard nommé député des Bouches-du- 
Rhône; il fera son chemin à la Chambre, car je suis toujours à vo- 
tre service en tout ce qui concerne vos ambitions. Les misères de 
l'exil lui ont donné cet air calme et posé qui me semble être la moi- 
tié de la pohtique. Selon moi, ma chère, toute la politique, c'est de 
paraître grave. Aussi disais-^je à Macumer qu'il doit être un bien 
grand homme d'État. 

Enfin, après avoir acquis la certitude de ton bonheur, je m'en 
vais à tire d'aile, contente, dans mon cher Chantepleurs, où Felipe 
s'arrangera pour être père, je ne veux t'y recevoir qu'ayant à mon 
sein un bel enfant semblable au tien. Je mérite tous les noms que 
tu voudras me donner : je suis absurde , infâme , sans esprit. 
Hélas ! on est tout cela quand on est jalouse. Je ne t'en veux pas, 
mais je souffrais, et tu me pardonneras de m'être soustraite à de 
telles soufi'rances. Encore deux jours, j'aurais commis quelque sot- 
tise. Oui, j'eusse été de mauvais goût. Malgré ces rages qui me 
mordaient le cœur , je suis heureuse d'être venue, heureuse de 
l'avoir vue mère si belle et si féconde, encore mon amie au milieu 
de tes joies maternelles, comme je reste toujours la tienne au milieu 
de mes amours. Tiens , à Marseille, à quelques pas de vous, je 
suis déjà fière de loi, fière de cette grande mère de famille que lu 



126 I. I-IVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVEE. 

seras. Avec qnel sens tu devinais ta vocation! car tu me semblés née 
pour être plus mère qu'amante, comme moi je suis plus née pour 
l'amour que pour la maternité. Certaines femmes ne peuvent être ni 
mères ni amantes, elles sont ou trop laides ou trop sottes. Une 
bonne nièrent une épouse-maîtresse doivent avoir à tout moment 
de l'esprit, du jugement, et savoir à tout propos déployer les qua- 
lités les plus exquises de la femme. Oh ! je t'ai bien observée, n'est- 
ce pas te dire, ma minette, que je t'ai admirée? Oui, tes enfants 
seront heureux et bien élevés, ils seront baignés dans les effusions 
de ta tendresse, caressés par les lueurs de ton âme. 

Dis la vérité sur mon départ à ton Louis, mais colore-la d'hon- 
nêtes prétextes aux yeux de ton beau-père qui semble être votre 
intendant, et surtout aux yeux de ta famille, une vraie famille Har- | 
lovve, plus l'esprit provençal. Felipe ne sait pas encore pourquoi je 
suis partie, il ne le saura jamais. S'il le demande, je verrai à lui 
trouver un prétexte quelconque. Je lui dirai probablement que tu 
as été jalouse de moi. Fais-moi crédit de ce petit mensonge officieux. 
Adieu, je t'écris à la hâte afin que tu aies cette lettre à l'heure de 
ton déjeuner, et le postillon, qui s'est chargé de te la faire tenir, 
est là qui boit en l'attendant. Baise bien mon cher petit filleul pour 
moi. Viens à Chantepleurs au mois d'octobre, j'y serai seule pen- 
dant tout le temps que Macumer ira passer en Sardaigne, où il 
veut faire de grands chùngements dans ses domaines. Du moins tel 
est le projet du moment, et c'est sa fatuité à lui d'avoir un projet, 
il se croit indépendant ; aussi est-il toujours inquiet en me le com- 
muniquant. Adieu ! 



XXXVI 

DE LA VICOMTESSE DE L*ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER. 

Ma chère, notre étonnement à tous a été inexprimable quand, au 
déjeuner, on nousaditque vous étiez partis, et surtout quand le pos- 
tillon qui vous avait emmenés à Marseille m'a remis ta folle lettre. 
Mais, méchante, il ne s'agissait que de ton bonheur dans ces conver- 
sations au pied du rocher sur le banc de Louise, et tu as eu bien tort 



i 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. l27 

#cn prendre ombrage. Ingrata! je te condamne à revenir ici à mon 
premier appel. Dans cette odieuse lettre griffonnée sur du papier 
d'auberge, tu ne m'as pas dit où tu t'arrêteras; je suis donc obligée 
de l'adresser ma réponse à Ghantepleurs. 

Écoute-moi, chère sœur d'élection, et sache, avant tout, que je 
te veux heureuse. Ton mari, ma Louise, a je ne sais quelle profon- 
deur d'âme et de pensée qui impose autant que sa gravité naturelle 
et que sa contenance noble imposent ; puis il y a dans sa laideur si 
spirituelle , dans ce regard de velours, une puissance vraiment 
ffiàjeslueuse ; il m'a donc fallu quelque temps avant d'établir cette 
iamiliarité sans laquelle il est difficile de s'observer à fond. Enfin, 
œt homme a été premier ministre , et il t'adore comme il adore 
Dieu : donc il devait dissimuler profondément ; et, pour aller pê- 
cher des secrets au fond de ce diplomate , sous les roches de son 
cœur, j'avais à déployer autant d'habileté que de ruse; mais j'ai 
fini, sans que notre homme s'en soit douté, par découvrir bien des 
choses desquelles ma mignonne ne se doute pas. De nous deux, je 
^is un peu la Raison comme tu es l'Imagination ; je suis le grave 

ïvoir comme tu es le fol Amour« Ce contraste d'esprit qui n'exis- 
Jait que pour nous deux , le sort s'est plu à le continuer dans nos 
destinées. Je suis une humble vi-comtesse campagnarde excessive- 
ment ambitieuse, qui doit conduire sa famille dans une voie de pros- 
périté; tandis que le monde sait iMacumer ex-duc de Soria, et que, 
duchesse de droit, tu règnes sur ce Paris où il est si difficile à qui 
que ce soit, même aux Rois, de régner. Tu as une belle fortune 
que Macumer va doubler, s'il réalise ses projets d'exploitation pour 
ses immenses domaines de Sardaigne, dont les ressources sont bien 
connues à Marseille. Avoué que si l'une de nous deux devait être 
jalouse, ce serait moi ? Mais rendons grâces à Dieu de ce que nous 
ayons chacune le cœur assez haut placé pour que notre amitié soit 
au-dessos des petitesses vulgaires» Je te connais : tu as honte de 
m'avoir quittée. Malgré ta fuite, je ne te ferai pas grâce d'une 
seule des paroles que j'allais te dire aujourd'hui sous le rocher. 
Lis-moi donc avec attention , je t'en supplie , car il s'agit encore 
pins de toi que de Macumer, quoiqu'il soit pour beaucoup dans ma 
morale. 

D'abord, ma mignonne, tu ne l'aimes pas. Avant deux ans, tu te 
fotigueras de cette adoration. Tu ne verras jamais en Felipe un 
ifi»ri, mais un amant de qui tu te joueras sans nul souci , comme 



li)S I- ÏIVUE, SCENES DE L\ VIE PRIVEE. 

font d'un amant toutes les femmes. Non, il ne t'impose pas, tu n'as 
pas pour lui ce profond respect , cette tendresse pleine de crainte 
qu'une véritable amante a pour celui en qui elle voit un Dieu. 
Oh ! j'ai bien étudié l'amour, mon ange, et j'ai jeté plus d'une fois 
ia sonde dans les gouffres de mon cœur. Après t'avoir bien exami- 
née, je puis te le dire : Tu n'aimes pas. Oui, chère reine de Paris, 
de même que les reines , tu désireras être traitée en grisetle , tu 
souhaiteras être dominée, entraînée par un homme fort qui, au 
lieu de t'adorer, saura te meurtrir le bras en te le saisissant au mi- 
lieu d'une scène de jalousie. Macumer t'aime trop pour pouvoir 
jamais soit te réprimander, soit te résister. Un seul de tes regards, 
une seule de tes paroles d'enjôleuse fait fondre le plus fort de ses 
vouloirs. Tôt ou lard , tu le mépriseras de ce qu'il t'aime trop. 
Hélas ! il te gâte , comme je te gâtais quand nous étions au cou - 
vent, car tu es une des plus séduisantes femmes et un des esprits 
les plus enchanteurs qu'on puisse imaginer. Tu es vraie surtout, 
et souvent le monde exige, pour notre propre bonheur , des men- 
songes auxquels tu ne descendras jamais. Ainsi , le monde de- 
mande qu'une femme ne laisse point voir l'empire qu'elle exerce 
sur son mari. Socialement parlant , un mari ne doit pas plus pa- 
raître l'amant de sa femme quand il l'aime en amant, qu'une 
épouse ne doit jouer le rôle d'une maîtresse. Or , vous manquez 
tous deux à celte loi. Mon enfant , d'abord ce que le monde par- 
donne le moins en le jugeant d'après ce que tu m'en as dit, c'est 
le bonheur, on doit le lui cacher; mais ceci n'est rien. Il existe 
entre amants une égalité qui ne peut jamais, selon moi, apparaître 
entre une femme et son mari, sous peine d'un renversement so- 
cial et sans des malheurs irréparables. Un homme nul est quelque 
chose d'effroyable ; mais il y a quelque chose de pire , c'est un 
homme annulé. Dans un temps donné tu auras réduit iMacumer 
à n'être que l'ombre d'un homme : il n'aura plus sa volonté, il ne 
sera plus lui-même, mais une chose façonnée à ton usage ; tu te le 
seras si bien assimilé, qu'au lieu d'être deux , il n'y aura plus 
qu'une personne dans votre ménage, et cet être-là sera nécessaire- 
ment incomplet ; tu en souffriras , et le mal sera sans remède 
quand tu daigneras ouvrir les yeux. Nous aurons beau faire, notre 
sexe ne sera jamais doué des qualités qui distinguent l'homme ; 
et ces qualités sont plus que nécessaires , elles sont indispensables à 
îa Famille. En ce moment , malgré son aveuglement , IMacumer 



MÉMOinES DE DEUX JEUNES MARIÉES, l29 

entrevoit cet avenir, il se sent diminué par son amour. Son voyage 
en Sardaigne me prouve qu'il va tenter de se retrouver lui-même 
par celle séparation momentanée. Tu n'hésites pas à exercer le 
pouvoir que te remet l'amour. Ton autorité s'aperçoit dans un geste, 
dans le regard, dans l'accent. Oh ! chère, tu es, comme te le di- 
sait ta mère, une folie courtisane. Certes, il t'est prouvé, je crois, 
que je suis de beaucoup supérieure à Louis; mais m'as-lu vue ja- 
mais le contredisant ? Ne suis-je pas en public une femme qui le 
respecte comme le pouvoir de la famille ? Hypocrisie ! diras-tu. 
D'abord, les conseils que je crois utile de lui donner, mes avis, 
mes idées, je ne les lui soumets jamais que dans l'ombre et le si- 
tence de la chambre à coucher; mais je puis te jurer, mon ange, 
qu'alors môme je n'aiïecle envers lui aucune supériorité. Si je 
HC restais pas secrètement comme ostensiblement sa femme, il ne 
croirait pas en lui. Ma chère, la perfection de la bienfaisance con- 
siste à s'effacer si bien que l'obligé ne se croie pas inférieur à celui 
l'oblige ; et ce dévouement caché comporte des douceurs infi- 
Hes. Aussi ma gloire a-t-elle été de te tromper toi-même, et tu 
l'as fait des compliments de Louis. La prospérité, le bonheur, 
'espoir, lui ont d'ailleurs fait regagner depuis deux ans tout ce que 
malheur, les misères, l'abandon, le doute lui avaient fait per- 
Ire. En ce moment donc, d'après mes observations, je trouve que 
aimes Felipe pour toi, et non pour lui-même. Il y a du vrai 
ms ce que t'a dit ton père : ton égoïsme de grande dame est scu- 
îment déguisé sous les fleurs du printemps de ton amour. Ah! 
ion enfant, il faut te bien aimer pour te dire de si cruelles véri- 
ns. Laisse-moi te raconter, sous la condition de ne jamais souffler 
de ceci le moindre mot au baron, la fm d'un de nos entretiens. 
Nous avions chanté tes louanges sur tous les tons, car il a bien vu 
que je t'aimais comme une sœur que l'on aime; et après l'avoir 
amené, sans qu'il y prît garde, à des confidences : — Louise, lu:' 
ai-je dit, n'a pas encore lutté avec la vie, elle est traitée en enfant 
gàié par le sort, et peut-être serait-elle malheureuse si vous ne sa- 
viez pas être un père pour elle comme vous êtes un amant. — Et le 
puis'je! a-t-il dit. Il s'est arrêté tout court, comme un homme qui 
voit le précipice où il va rouler. Cette exclamation m'a suffi. Si tu 
n'étais pas partie, il m'en aurait dit davantage quelques jours 
après. 

Mon ange, quand cet homme sera sans forces, quand il aura 
COM. HUM. T. II. y 



130 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

trouvé la satiété dans le plaisir, quand il se sentira, je ne dis pasri 
avili, mais sans sa dignité devant toi, les reproches que lui fera sa 
conscience lui donneront une sorte de remords, blessant pour toi 
par cela même que tu te sentiras coupable. Enfin tu finiras par 
mépriser celui que tu ne te seras pas habituée à respecter. Songes-y. 
Le mépris chez la femme est la première forme que prend sa haine. 
Comme tu es noble de cœur, tu te souviendras toujours des sacri- 
fices que FeHpe t'aura faits ; inais il n'aura plus à t'en faire après 
s'être en quelque sorte servi lui-même dans ce premier festin, et 
malheur à l'homme comme à la femme qui ne laissent rien à sou- 
haiter ! Tout est dit. A notre honte ou à notre gloire, je ne saurais 
décider ce point délicat, nous ne sommes exigeantes que pour 
l'homme qui nous aime ! 

O Louise, change, il en est temps encore. Tu peux, en te con- 
duisant avec Macumer comme je me conduis avec l'Estorade, faire 
surgir le lion caché dans cet homme vraiment supérieur. On dirait 
que tu veux te venger de sa supériorité. Ne seras-tu donc pas fière 
d'exercer ton pouvoir autrement qu'à ton profit, de faire un homme 
de génie d'un homme grand, comme je fais un homme supérieur 
d'un homme ordinaire? 

Tu serais restée à la campagne, je t'aurais toujours écrit cette 
lettre ; j'eusse craint ta pétulance et ton esprit dans une conversation, 
tandis queje sais que tu réfléchiras à ton avenir en me lisant. Chère 
âme, tu as tout pour être heureuse, ne gâte pas ton bonheur, et re- 
tourne dès le mois de novembre à Paris. Les soins et l'entraînement 
du monde dont je me plaignais sont des diversions nécessaires à votre 
existence, peut-être un peu trop intime. Une femme mariée doit 
avoir sa coquetterie. La mère de famille qui ne lais'se pas désirer 
sa présence en se rendant rare au sein du ménage risque d'y faire 
connaître la satiété. Si j'ai plusieurs enfants, ce que je souhaite 
pour mon bonheur, je te jure que dès qu'ils arriveront à un certain 
âge je me réserverai des heures pendant lesquelles je serai seule; 
car il faut se faire demander par tout le monde, même par ses en- 
fants. Adieu, chère jalouse? Sais-tu qu'une femme vulgaire serait 
flattée de l'avoir causé ce mouvement de jalousie? Hélas! je ne puis 
que m'en affliger, car il nV a en moi qu'une mère et. une sincère 
amie. Mille tendresses. Enfin fais tout ce que tu voudras pour ex- 
cuser ton départ : si tu n'es pas sûre de Felipe, je suis sûre de 
Louis. 




MEMOIRES DE DEUX JEUNES MVRIÉES. l3l 



XXXVII 

^r iri LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE 
^B D£ L'ESTORAOE. 

■F Mac 



Gênes. 



Ma chère belle, j'ai eu la fantaisie de voir un peu l'Italie, et suis 
ravie d'y avoir entraîné Macumer, dont les projets, relativement à 
la Sardaigne, sont ajournés. 

Ce pays m'enchante et me ravit. Ici les églises , et surtout les 
chapelles , ont un air amoureux et coquet qui doit donner à une 
protestante envie de se faire catholique. On a fêté Macumer, et l'on 
s'est applaudi d'avoir acquis un sujet pareil. Si je la désirais , Fe- 
lipe aurait l'ambassade de Sardaigne à Paris ; car la cour est char- 
mante pour moi. Si tu m'écris , adresse tes lettres à Florence. Je 
n'ai pas trop le temps de l'écrire en détail , je te raconterai mon 
voyage à ton premier séjour à Paris. Nous ne resterons ici qu'une 
semaine. De là nous irons à Florence par Livourne, nous séjour- 
nerons un mois en Toscane et un mois à Naples afin d'être à Rome 
en novembre. Nous reviendrons par Venise , où nous demeurerons 
la première quinzaine de décembre ; puis nous arriverons par Milan 
et par Turin à Paris pour le mois de janvier. Nous voyageons en 
amants : la nouveauté des lieux renouvelle nos chères noces. Ma- 
cumer ne connaissait point l'Italie , et nous avons débuté par oe 
magnifique chemin de la Corniche qui semble construit par les 
fées. Adieu, chérie. Ne m'en veux pas si je ne t'écris point ; il m'est 
impossible de trouver un moment à moi en voyage ; je n'ai que le 
temps devoir, de sentir et de savourer mes impressions. Mais, 
pour t'en parler , j'attendrai qu'elles aient pris les teintes du sou- 



)32 I' LIVRE, SCENES DE L\ VIE PRIVÉE, 

♦ 

XXXVIIÎ 

DE LA VICOMTESSE DE L*ESTORADE A LA BARONNE 
DE MACUMER. 

Sejrtembro. 

Ma chère , il y a pour loi à Chanlepleurs une assez longue ré- 
ponse à la lettre que tu m'as écrite de xMarseille. Ce voyage fait en 
amants est si loin de diminuer les craintes que je t'y exprimais, 
que je te prie d'écrire en Nivernais pour qu'on t'envoie ma lettre. 

Le ministère a résolu , dit-on , de dissoudre la chambre. Si c'est 
un malheur pour la couronne, qui devait employer la dernière ses- 
sion de cette législature dévouée à faire rendre des lois nécessaires 
à la consolidation du pouvoir , c'en est un pour nous aussi : Louis 
n'aura quarante ans qu'à la fin de 1827. Heureusement mon père, 
qui'consent à se faire nommer député , donnera sa démission en 
temps utile. 

Ton filleul a fait ses premiers pas sans sa marraine ; il est d'ail- 
leurs admirable et commence à me faire de ces petits gestes gracieux 
qui me disent que ce n'est plus seulement un organe qui tette, une 
vie brutale, mais une âme : ses sourires sont pleins de pensées. Je 
suis si favorisée dans mon métier de nourrice que je sèvrerai notre 
Armand en décembre. Un an de lait suffit. Les enfants qui tettent 
trop deviennent des sots. Je suis pour les dictons populaires. Tu 
dois avoir un succès fou en Italie , ma belle blonde. Mille ten- 
dresses. 



XXXIX 

DE LA BARONNE DE MACCMER A LA VICOMTESSE 
DE L'ESTORADE. 

Rome , décembre. 

J'ai ton infâme lettre , que , sur ma demande , mon régisseur 
m'a envoyée de Chanlepleurs ici. Oh! Renée... Mais je t'épargne 




MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MAHIÉES, 133 

tout ce que mon indignation pourrait me suggérer. Je vais seule- 
ment te raconter les effets produits par ta lettre. Au retour de la 
fête charmante que nous a donnée l'ambassadeur et où j'ai brillé 
de tout mon éclat , d'où Macumer est revenu dans un enivre- 
ment de moi que je ne saurais peindre , je lui ai lu ton horrible ré- 
ponse, et je la lui ai lue en pleurant , au risque de lui paraîtra 
laide. Moucher Abencerrage est tombé à mes pieds en te traitam 
de radoteuse : il m'a emmenée au balcon du palais où nous sommes, 
et d'où nous voyons une partie de Rome : là , son langage a été 
digue de la scène qui s'offrait à nos yeux; car il faisait un superbe 
clair de lune. Comme nous savons déjà l'italien , son amour, ex- 
primé dans celte langue si molle et si favorable à la passion, m'a 
paru sublime. Il m'a dit que, quand même tu serais prophète , il 
préférait un nuit heureuse ou l'une de nos délicieuses matinées à 
toute une vie. A ce compte, il avait déjà vécu mille ans. Il voulait 
que je restasse sa maîtresse , et ne souhaitait pas d'autre titre que 
celui de mon amant. Il est si fier et si heureux de se voir chaque 
jour le préféré que , si Dieu lui apparaissait et lui donnait à opter 
entre vivre encore trente ans selon ta doctrine et avoir cinq en- 
fants , ou n'avoir plus que cinq ans de vie en continuant nos chères 
amours fleuries, son choix serait fait : il aimerait mieux être -aimé 
comme je l'aime et mourir. Ces protestations dites à mon oreille, 
a tête sur son épaule, son bras autour de ma taille, ont été trou- 
blées en ce moment par les cris de quelque chauve-souris qu'un 
chat-huant avait surprise. Ce cri de mort m'a fait une si cruelle 
* impression que Felipe m'a emportée à demi-évanouie sur mon lit. 
Mais rassure-toi ! quoique cet horoscope ait retenti dans mon âme, 
ce matin je vais bien. En me levant je me suis mise à genoux de- 
vant Felipe , et, les yeux sous les siens , ses mains prises dans les 
miennes , je lui ai dit : — Mon ange , je suis un enfant , et Renée 
p ourrait avoir raison : c'est peut-être seulement l'amour que j'aime 

[|Ku toi ; mais du moins sache qu'il n'y a pas d'autre sentiment dans 
mon cœur, et que je t'aime alors à ma manière. Enfin si dans mes 
façons , dans les moindres choses de ma vie et de mon ame , il y 

l^bvait quoi que ce soit de contraire à ce que tu voulais ou espérais 

"de moi, dis-le! fais-le-moi connaître! j'aurai du plaisir à t'écouter 

et à ne me conduire que par la lueur de tes yeux. Renée m'effraie, 

jHBllc m'aime tant ! 

^^^ Macumer n'a pas eu de voix pour me répondre, il fondait en lar- 



134 I. LIVRE, SCÈKES DE LA VIE PRIVÉE. 

mes. Maintenant, je te remercie, ma Renée ; je ne savais pas com- 
bien je suis aimée de mon beau , de mon royal Macumer. Rome est 
la ville où l'on aime. Quand on a une passion , c'est là qu'il faut al- 
ler en jouir : on a les arts et Dieu pour complices. Nous trouve- 
rons, à Venise, le duc et la duchesse de Soria. Situ m'écris, écris- 
moi maintenant à Paris, car nous quittons Rome dans trois jours. La 
fête de l'ambassadeur était un adieu. 

P. S. Chère imbécile, ta lettre montre bien que tu ne connais 
l'amour qu'en idée. Sache donc que l'amour est un principe dont 
tous les effets sont si dissemblables qu'aucune théorie ne saurait les 
embrasser ni les régenter. Ceci est pour mon petit docteur en 
corset. 



\ 



XL 

DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER. 

Janvier 1827. 

Mon père est nommé , mon beau-père est mort, et je suis encore 
sur le point d'accoucher ; tels sont les événements marquants de la 
fin de cette année. Je le les dis sur-le-champ, pour que l'impres- 
sion que te fera mon cachet noir se dissipe aussitôt. 

Ma mignonne, ta lettre de Rome m'a fait frémir. Vous êtes deux 
enfants. Felipe est, ou un diplomate qui a dissimulé, ou un homme 
qui t'aime comme il aim.erait une courtisane à laquelle il abandon- 
nerait sa fortune, tout en sachant qu'elle le trahit. En voilà bien as- 
sez. Vous me prenez pour une radoteuse, je me tairai. iMais laisse-moi 
te dire qu'en étudiant nos deux destinées j'en tire un cruel prin- 
cipe : Voulez- vous être aimée? n'aimez pas. 

Louis, ma chère, a obtenu la croix de la Légion-d' Honneur quand 
il a été nommé membre du conseil général. Or, comme voici bien- 
tôt trois ans qu'il est du conseil , et que mon père , que tu verras 
sans doute à Paris pendant la session, a demandé pour son gendre le 
grade d'officier, fais-moi le plaisir d'entreprendre le mamamouchi 
quelconque que cette nomination regarde, et de veiller à cette pe- 
tite chose. Surtout, ne te mêle pas des affaires de mon très-honoré 



d 



MÉMOIRES DE DEL'X JEU^iES MARIÉES. 135 

père, le comte de Maucombe, qui veut obteuir le titre de marquis; 
réserve tes faveurs pour moi. Quand Louis sera député , c'est-à-dire 
l'hiver prochain, nous vieiidron^ à Paris , et nous y remuerons alors 
ciel et terre pour le placer à quelque direction générale, afin que nous 
puissions économiser tous nos revenus en vivant des appointements 
d'une place. Mon père siège entre le centre et la droite, il ne de- 
mande qu'un titre ; notre famille était déjà célèbre sous le roi René, 
le roi Charles X ne refusera pas un Maucombe; mais j'ai peur qu'il 
ne prenne à mon père fantaisie de postuler quelque faveur pour 
mon frère cadet ; et en lui tenant la dragée du marquisat un peu 
haut, il ne pourra penser qu'à lui-même. 



15 j. 



Ah ? Louise, je sors de Tenfer ! Si j*ai le courage de te parler de 
i souffrances, c'est que tu me semblés une autre moi-même. En- 
ne sais-je pas si je laisserai jamais ma pensée revenir sur ces 
fatales journées ! Le seul mot de convulsion me cause un fris- 
n dans l'âme même. Ce n'est pas cinq jours qui viennent de se 
passer, mais cinq siècles de douleurs. Tant qu'une mère n'a pas 

tuffert ce martyre, elle ignorera ce que veut dire le mot souffrance. 
I t'ai trouvé* heureuse de ne pas avoir d'enfants, ainsi juge de ma 
ïraison ! 
La veille du jour terrible, le temps, qui avait été lourd et presque 
laud, me parut avoir incommodé mon petit Armand. Lui, si doux 
si caressant, il était grimaud ; il criait à propos de tout, il voulait 
jouer et brisait ses joujoux. Peut-être toutes les maladies s'annon- 
cent-elles chez les enfants par des changements d'humeur. Attentive 
à cette singulière méchanceté, j'observais chez Armand des rougeurs 
[^K|l des pâleurs que j'attribuais à la pousse de quatre grosses dents 
^^H|ni percent à la fois. Aussi l'ai-je couché près de moi, m'éveillant 
I^Be moment eu moment. Pendant la nuit, il eut un peu de fièvre 
qui ne m'inquiétait point; je l'attribuais toujours aux dents. Vers le 
matin il dit : Maman ! en demandant à boire par un geste, mais avec 
un éclat dans la voix, avec un mouvement convulsif dans le geste 
qui me glacèrent le sang. Je sautai hors du lit pour aller lui préparer 
de l'eau sucrée. Juge de mon effroi quand en lui présentant la tasse 
je ne lui vis faire aucun mouvement ; il répétait seulement : Ma- 
man, de cette voix qui n'était plus sa voix, qui n'était même plus 





136 I. UVnE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

une voix. Je lui pris la main, mais elle n'obéissait plus , elle se roî- 
dissait. Je lui mis alors la tasse aux lèvres ; le pauvre petit but d'une 
manière effrayante, par trois ou quatre gorgées convulsives, et l'eaiî 
fit un bruit singulier dans son gosier. Enfin il s'accrocha désespé- 
rément à moi, et j'aperçus ses yeux, tirés par une force intérieure, 
devenir blancs, ses membres perdre leur souplesse. Je jetai des cris 
affreux. Louis vint. — Un médecin! un médecin ! il meurt! lui 
criai-je. Louis disparut, et mon pauvre Armand dit encore : — 
Maman ! maman ! en se cramponnant à moi. Ce fut le dernier mo- 
ment où il sut qu'il avait une mère. Les jolis vaisseaux de son front 
se sont injectés, et la convulsion a commencé. Une heure avant 
l'arrivée des médecins, je tenais cet enfant si vivace , si blanc et 
rose, cette fleur qui faisait mon orgueil et ma joie, roide comme un 
morceau de bois, et quels yeux ! je frémis en me les rappelant. Noir, 
crispé, rabougri, muet, mon gentil Armand était une momie. Un 
médecin, deux médecins amenés de Marseille par Louis, restaient 
là plantés sur leurs jambes comme des oiseaux de mauvais augure, 
ils me faisaient frissonner. L'un parlait de fièvre cérébrale, l'autre 
voyait des convulsions comme en ont les enfants. Le médecin de 
notre canton me paraissait être le plus sage parce qu'il ne prescri- 
vait rien. — Ce sont les dents, disait le second. C'est une fièvre, 
disait le premier. Enfin, on convint de mettre des sangsues au cou, 
et de la glace sur la tête. Je me sentais mourir. Être là , voir un ca- 
davre bleu ou noir, pas un cri, pas un mouvement, au lieu d'une 
créature si bruyante et si vive ! Il y eut un moment où ma tête s'est 
égarée, et où j'ai eu comme un rire nerveux en voyant ce joli cou, 
que j'avais tant baisé, mordu par des sangsues, et cette charmante 
tête sous une calotte de glace. Ma chère , il a fallu lui couper celte 
jolie chevelure que nous admirions tant, et que tu avais caressée, 
pour pouvoir mettre la glace. De dix en dix minutes, comme dans 
mes douleurs d'accouchement, la convulsion revenait, et le pauvre 
petit se tordait, tantôt pâle, tantôt violet. En se rencontrant , ses 
membres si flexibles rendaient un son comme si c'eût été du bois. 
Cette créature insensible m'avait souri , m'avait parlé, m'appelait 
naguère encore maman ! A ces idées, des masses de douleurs me tra- 
versaient l'âme, en l'agitant comme des ouragans agitent la mer, et 
je sentais tous les liens par lesquels un enfant tient à notre cœur 
ébranlés. Ma mère, qui peut-être m'aurait aidée, conseillée ou con- 
solée, est à Paris. Les mères en savent plus sur les convulsions que 



il 

I 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 137 

les médecins, je crois. Après quatre jours et quatre nuils passés 
dans des alternatives et des craintes qui m'ont presque tuée, les 
médecins furent tous d'avis d'appliquer une aiïreuse pommade 
pour faire des plaies ! Oh ! des plaies à mon Armand qui jouait cinq 
jours auparavant, qui souriait, qui s'essayait à dire marroinel Je 
m'y suis refusée en voulant me confier à la nature. Louis me gron- 
dait, il croyait aux médecins. Un homme est toujours homme. 
Mais il y a dans ces terribles maladies des instants où elles prennent 
la forme de la mort; et pendant un de ces instants, ce remède, que 
j'abominais, me parut être le salut d'Armand. Ma Louise, la peau 
était si sèche, si rude, si aride, que l'onguent ne prit pas. Je me mis 
alors à fondre en larmes pendant si longtemps au dessus du lit, que 
le chevet en fut mouillé. Les médecins dînaient, eux î Me voyant 
seule, j'ai débarrassé mon enfant de tous les topiques de la méde- 
cine, je l'ai pris, quasi folle, entre mes bras, je l'ai serré contre ma 
poitrine, j'ai appuyé mon front à son front en priant Dieu de lui 
donner ma vie, tout en essayant de la lui communiquer. Je l'ai tenu 
pendant quelques instants ainsi, voulant mourir avec lui pour n'en 
être séparée ni dans la vie ni dans la mort. Ma chère, j'ai senti les 
membres fléchir; la convulsion a cédé, mon enfant a remué, les 
sinistres et horribles couleurs ont disparu! J'ai crié comme quand 
il était tombé malade, les médecins ont monté, je leur ai fait voir 
rmand. 

— Il est sauvé ! s'est écrié le plus âgé des médecins. 

Oh ! quelle parole ! quelle musique ! les cieux s'ouvraient. En ef- 
fet, deux heures après, Armand renaissait; mais j'étais anéantie, il 
a fallu, pour m'empêcher de faire quelque maladie, le baume de la 
joie. mon Dieu ! par quelles douleurs attachez-vous l'enfant à sa 
mère? quels clous vous nous enfoncez au cœur pour qu'il y tienne! 
IN'étais-je donc pas assez mère encore, moi que les bégaiements et 
les premiers pas de cet enfant ont fait pleurer de joie î moi qui l'é- 
tudié pendant des heures entières pour bien accomplir mes devoirs 
et m'instruire au doux métier de mère ! Était-il besoin de causer ces 
terreurs, d'offrir ces épouvantables images à celle qui fait de son 
enfant une idole? Au moment où je t'écris, notre Armand joue, il 
crie, il rit. Je cherche alors les causes de cette horrible maladie des 
enfants, en songeant que je suis grosse. Est-ce la pousse des dents? 
est-ce un travail particulier qui se fait dans le cerveau? Les enfants 
qui subissent des convulsions ont-ils une imperfection dans ie sys- 



138 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

lème nerveux? Toutes ces idées m'inquiètent autant pour le pré- 
sent que pour l'avenir. Notre médecin de campagne tient pour une 
excitation nerveuse causée par les dents. Je donnerais toutes les 
miennes pour que celles de notre petit Armand fussent faites. Quand 
je vois une de ces perles blanches poindre au milieu de sa gencive 
enflammée, il me prend maintenant des sueurs froides. L'héroïsme 
xivec lequel ce cher ange souffre m'indique qu'il aura tout mon ca- 
ractère; il me' jette des regards à fendre le cœur. La médecine ne 
sait pas grand'chose sur les causes de cette espèce de tétanos qui 
finit aussi rapidement qu'il commence, qu'on ne peut ni prévenir 
ni guérir. Je te le répète, une seule chose est certaine : voir sou 
enfant en convulsion, voilà l'enfer pour une mère. Avec quelle rage 
je l'embrasse ! Oh ! comme je le tiens longtemps sur mon bras en 
le promenant! Avoir eu cette douleur quand je dois accoucher de 
nouveau dans six semaines, c'était une horrible aggravation du mar- 
tyre, j'avais peur pour l'autre! Adieu, ma chère et bien-aimée 
Louise, ne désire pas d'enfants, voilà mon dernier mot. 



XLI I 

DE LA BARONNE DE MAGUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE. 

Paris. 

Pauvre ange, Macumer et moi nous t'avons pardonné tes mau- 
vaisetés en apprenant combien tu as été tourmentée. J'ai fris- 
sonné, j'ai souffert en lisant les détails de celte double torture, et 
me voilà moins chagrine de ne pas être mère. Je m'empresse de 
l'annoncer la nomination de Louis, qui peut porter la rosette d'offi- 
cier. Tu désirais une petite fille; probablement tu en auras une, 
heureuse Renée ! Le mariage de mon frère et de mademoiselle de 
Mortsauf a été célébré à notre retour. Notre charmant roi, qui 
vraiment est d'une bonté admirable, a donné à mon frère la sur- 
vivance de la charge de premier gentilhomme de la chambre dont 
est revêtu son beau-père. 

— La charge doit aller avec les titres, a-t-il dit au duc de Le- 
Roncourt-Givry. 



Il 



MEMOIIiES DE DELX JïlLîNES MARIÉES. 139 

Mon père avait cent fois raison. Sans ma fortune, rien de tout 
cela n'aurait eu lieu. iMon père et ma mère sont venus de Madrid 
pour ce mariage, et y retournent après la fête que je donne de- 
main aux nouveaux mariés. Le carnaval sera très brillant. Le duc 
«t la duchesse de Soria sont à Paris ; leur présence mMnquiète un 
peu. 3Iarie Hérédia est certes une des plus belles femmes de l'Eu- 
rope, je n'aime pas la manière dont Felipe la regarde. Aussi re- 
doublé- je d'amour et de tendresse. « Elle ne t'aurait jamais aimée 
ainsi! » est une parole que je me garde bien de dire, mais qui est 
écrite dans tous mes regards, dans tous mes mouvements. Dieu 
sait si je suis élégante et coquette. Hier, madame de Maufrigneuse 
me disait : — Chère enfant, il faut vous rendre les armes. Enfin, 
j'amuse tant Felipe, qu'il doit trouver sa belle-sœur bête comme 
une vache espagnole. J'ai d'autant moins de regret de ne pas faire 
un petit Abencerrage, que la duchesse accouchera sans douie à 
Paris, elle va devenir laide ; si elle a un garçon, il se nommera 
Felipe en l'honneur du banni. Un malicieux hasard fera que je 
serai encore marraine. Adieu, chère. J'irai de bonne heure cette 
année à Chantepleurs, car notre voyage a coûté des sommes exor- 
bitantes; je partirai vers la fin de mars, afin d'aller vivre avec éco- 
nomie en Nivernais. Paris m'ennuie d'ailleurs. Felipe soupire au- 
tant que moi après la belle solitude de notre parc, nos fraîches 
prairies et notre Loire pailletée par ses sables, à laquelle aucune 
rivière ne ressemble. Chantepleurs me paraîtra délicieux après les 
pompes et les vanités de l'Italie ; car, après tout, la magnificence 
est ennuyeuse, et le regard d'un amant est plus beau qu'un capo 
d'opéra^ qu'un bel quadrol Nous t'y attendrons, je ne serai 
plus jalouse de toi. Tu pourras sonder à ton aise le cœur de mon 
Macumer, y pêcher des interjections, en ramener des scrupules, 
je te le livre avec une superbe confiance. Depuis la scène de Rome, 
Felipe m'aime davantage; il m'a dit hier (il regarde par-dessus 
mon épaule) que sa belle-sœur, la Marie de sa jeunesse, sa vieille 
fiancée, la princesse Hérédia, son premier rêve, était stupide. Oh! 
chère, je suis pire qu'une fille d'Opéra, cette injure m'a causé du 
plaisir. J'ai fait remarquer à Felipe qu'elle ne parlait pas correcte- 
ment le français; elle prononce esemple, sain pour cinq, cheu 
pour^e; enfin, elle est belle, mais elle n'a pas de grâce, elle n'a 
pas la moindre vivacité dans l'esprit. Quand on lui adresse un 
compliment, elle vous legarde comme une femme qui ne serait 



140 I. LIVUE, SCÈ\ES DE LA VIE PRIVÉ H. 

pas habituée à en recevoir. Du caractère dont il est, il aurait quitté 
Marie après deux mois de mariage. F^e dnc de Soria, Don Fernand, 
est très bien assorti avec elle; il a de la générosité, mais c'est un 
enfant gâté, cela se voit. Je pourrais être méchante et te faire rire; 
mais je m'en tiens au vrai. iMille tendresses, mon ange.' 



I 



XLII 

RENÉE A LOUISE. 

Ma petite fdle a deux mois; ma mère a été la marraine, et un 
vieux grand-oncle de Louis, le parrain de cette petite, qui se 
nomme Jeanne- Athénaïs, 

Dès que je le pourrai, je partirai pour vous aller voir à Chante- 
pleurs, puisqu'une nourrice ne vous effraie pas. Ton filleul dit ton 
nom; il le prononce Matoumer! car il ne peut pas dire les c au- 
trement; tu en raffoleras; il a toutes ses dents; il mange mainte- 
nant de la viande comme un grand garçon, il court et trotte comme 
un rat ; mais je l'enveloppe toujours de regards inquiets, et je suis au 
désespoir de ne pouvoir le garder près de moi pendant mes cou- 
ches, qui exigent plus de quarante jours de chambre, à cause de 
quelques précautions ordonnées par les médecins. Hélas ! mon en- 
fant, on ne prend pas l'habitude d'accoucher î Les mêmes douleurs 
et les mêmes appréhensions reviennent. Cependant (ne montre pas 
ma lettre à Felipe) je suis pour quelque chose dans la façon de 
cette petite fille, qui fera peut-être tort à ton Armand. 

Mon père a trouvé Felipe maigri, et ma chère mignonne un peu 
maigrie aussi. Cependant le duc et la duchesse de Soria sont partis; 
il n'y a plus le moindre sujet de jalousie! Me cacherais-tu quelque 
chagrin? Ta lettre n'était ni aussi longue ni aussi affectueusement 
pensée que les autres. Est-ce seulement un caprice de ma chère 
capricieuse? 

En voici trop, ma garde me gronde de l'avoir écrit, et made- 
moiselle Athénaïs de l'Estorade veut dîner. Adieu donc, écris-moi 
de bonnes longues lettres. 



i 



MEMOIRES DE DEUX JEUiNES MVRIÉES. 141 

XLIII 
MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'eSTORADE. 



Pour la première fois de ma vie , ma chère Renée , j'ai pleuré 
seule sous un saule , sur un banc de bois , au bord de mon long 
étang de Chantepleurs, une délicieuse vue que tu vas venir embellir, 
car il n'y manque que de joyeux enfanls. Ta fécondité m'a fait faire 
un retour sur moi-même , qui n'ai point d'enfants après bientôt 
trois ans de mariage. Oh ! pensais-je, quand je devrais souffrir cent 
fois plus que Renée n'a souffert en accouchant de mon filleul, quand 
je devrais voir mon enfant en convulsions, faites, mon Dieu , que 
j*aie une angélique créature comme cette petite Athénaïs que je 
vois d'ici aussi belle que le jour , car tu ne m'en as rien dit ! J'ai 
reconnu là ma Renée. Il semble que tu devines mes souffrances. 
Chaque fois que mes espérances sont déçues , je suis pendant plu- 
sieurs jours la proie d'un chagrin noir. Je faisais alors de sombres 
élégies. Quand broderai-je de petits bonnets? quand choisirai-je la 
toile d'une layette ? quand coudrai-je de jolies dentelles pour enve- 
lopper une petite tête ! Ne dois-je donc jamais entendre une de ces 
charmantes créatures m'appeler maman, me tirer par ma robe, nie 
tyranniser? Ne verrai-je donc pas sur le sable les traces d'une petite 
voiture ? Ne ramasserai-je pas des joujoux cassés dans ma cour ? 
N'irai-je pas, comme tant de mères que j'ai vues, chez les bimbe- 
lotiers acheter des sabres, des poupées, de petits ménages? Ne ver- 
rai-je point se développer cette vie et cet ange qui sera un autre 
Felipe plus aimé ? Je voudrais un fils pour savoir comment on peut 
aimer son amant plus qu'il ne l'est dans un autre lui-même. iMon 
parc, le château me semblent déserts et froids. Une femme sans 
enfants est une monstruosité ; nous ne sommes faites que pour être 
mères. Oh ! docteur en corset que tu es , tu as bien vu la vie. La 
stérilité d'ailleurs est horrible 'en toute chose. Ma vie ressemble un 
peu trop aux bergeries de Gcssner et de Florian , desquelles Rivaroi 
disait qu'on y désirait des loups. Je veux être dévouée aussi, moi ! 
Je sens en moi des forces que Felipe néglige ; et , si je ne suis pas 
mère , il faudra que je me passe la fantaisie de quelque malheur. 



142 I. LIVRE , SCÈÎVES DE LA VIE PRIVEE. 

Voilà ce qne je viens de dire à mon restant de Maure , à qui ces 
mots ont fait venir des larmes aux yeux. Il en a été quitte pour être 
appelé une sublime bête. On ne peut pas le plaisanter sur son amour. 
Par moments il me prend envie de faire des neuvaines, d'aller de- 
mander la fécondité à certaines madones ou à certaines eaux. L'hi- 
ver prochain je consulterai des médecins. Je suis trop furieuse con- 
tre moi-même pour t'en dire davantage. Adieu. 



XLIV 
DE LA MÊME A LA MÊME. 

Paris, 1829. 



M 



Comment, ma chère, un an sans lettre?... Je suis un peu piquée. 
Crois-tu que ton Louis, qui m'est venu voir presque tous les deux 
jours, te remplace ? Il ne me suffit pas de savoir que tu n'es pa& 
malade et que vos affaires vont bien , je veux tes sentiments et tes^ 
idées comme je te livre les miennes , au risque d'être grondée , oa 
blâmée , ou méconnue , car je t'aawe. Ton silence et ta retraite à la 
campagne, quand tu pourrais jouir ici des triomphes parlementaires 
du comte de l'Estorade , dont la parlotterie et le dévouement lui 
ont acquis une influence , et qui sera sans doute placé très-haut 
après la session, me donnent de graves inquiétudes. Passes-tu donc 
ta vie à lui écrire des instructions? Numa n'était pas si loin de son 
Égérie. Pourquoi n'as-tu pas saisi l'occasion de voir Paris? Je joui- 
rais de toi depuis quatre mois. Louis m'a dit hier que tu viendrais 
le chercher et faire tes troisièmes couches à Paris , affreuse mèi'e 
Gigogne que tu es ! Après bien des questions , et des hélas, et des 
plaintes , Louis , quoique diplomate , a fini par me dire que son 
grand-oncle, le parrain d'Athénaïs, était fort mal. Or, je te suppose, 
en bonne mère de famille , capable de tirer parti de la gloire et des 
discours du député pour obtenir un legs avantageux du dernier pa- 
rent maternel de ton mari. Sois tranquille, ma Renée , les Lenon- 
court, les Chaulieu , le salon de madame de Macumer travaillent 
pour Louis. Martignac le mettra sans doute à la cour des comptes. 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 143 

Mais , si tu ne me dis pas pourquoi tu restes en province , je me 
fâche. Est-ce pour ne pas avoir l'air d'être toute la politique de la 
maison de l'Estorade? est-ce pour la succession de l'oncle? as-tu 
craint d'être moins mère à Paris? Oh ! comme je voudrais savoir si 
c'est pour ne pas t'y faire voir, pour la première fois, dans ton état 
.^î grossesse, coquette ! Adieu. 



XLV 

REKÉE A LOUISE. 



têtes brunes que je gouverne et qui me gouvernent? Tu as d'ailleurs 
trouvé quelques-unes des raisons que j'avais pour garder la maison. 
Outre l'état de notre précieux oncle , je n'ai pas voulu traîner à 
Paris un garçon d'environ quatre ans et une (petite fille de trois ans 
bientôt quand je «uis encore grosse. Je n'ai pas voulu embarrasser ta 
vie et ta maison d'un pareil Hiénage, je n'ai pas touIu paraître à mon 
désavantage dans le brillant monde où tu règnes, et j'ai les apparte- 
ments garnis, la vie des hôtels en horreur. Le grand-oncle de Louis, 
en apprenant la nomination de son petit-neveu , m'a fait présent de 
la moitié de ses économies, deux cent mille francs , pour acheter à 
Paris une maison , et Louis est chargé d'en trouver une dans ton 
quartier. Ma mère me donne une trentaine de mille francs pour les 
meubles. Quand je viendrai m'établir pour la session à Paris , j'y 
viendrai chez moi. Enfin, je lâcherai d'être digne de ma chère sœur 
d'élection, soit dit sans jeu de mots. 

Je te remercie d'avoir mis Louis aussi bien en cour qu'il Test ; 
mais malgré l'estime que font de lui messieurs de Bourmont et de 
PolignaC; qui veulent l'avoir dans leur ministère, je ne le souhaite 
point si fort en vue : on est alors trop compromis. Je préfère la cour 
des comptes à cause de son inamovibilité. Nos affaires seront ici 
dans de très-bonnes mains ; et, uoe fois que noire régisseur sera 
bien au fait, je viendrai seconder Louis, sois tranquille. 

Quant à écrire maintenant de longues lettres, le puis-je? Celle-ci, 
dans laquelle je voudrais pouvoir te peindre le train ordinaire de 



144 ï» LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

mes journées, restera sur ma table pendant huit jours. Peut-êlrft 
Armand en fera-t-il des cocotes pour ses régiments alignés sur mes 
tapis ou des vaisseaux pour les flottes qui voguent sur son bain. Un 
seul de mes jours te suffira d'ailleurs , ils se ressemblent tous et se 
réduisent à deux événements : les enfants souffrent ou les enfants 
ne souffrent pas. A la lettre, pour moi, dans cette bastide solitaire,* 
les minutes sont des heures ou les heures sont des minutes , selon 
l'état des enfants. Si j'ai quelques heures délicieuses, je les ren- 
contre pendant leur sommeil , quand je ne suis pas à bercer l'une 
et à conter des histoires à l'autre pour les endormir. Quand je les 
tiens endormis près de moi, je me dis : Je n'ai plus rien à craindre. 
Kn effet, mon ange, durant le jour, toutes les mères inventent des 
dangers. Dès que les enfants ne sont plus sous leurs yeux , ce sont 
des rasoirs volés avec lesquels Armand a voulu jouer , le feu qui 
prend à sa jaquette , un orvet qui peut le mordre , une chute en 
courant qui peut faire un dépôt à la tête , ou les bassins où il peut 
se noyer. Comme tu le vois , la maternité comporte une suite de 
poésies douces ou terribles. Pas une heure qui n'ait ses joies et ses 
craintes. Mais le soir , dans ma chambre , arrive l'heure de ces 
rêves éveillés pendant laquelle j'arrange leurs destinées. Leur vie 
est alors éclairée par le sourire des anges que je vois à leur chevet. 
Quelquefois Armand m'appelle dans son sommeil , je viens à son 
insu baiser son front et les pieds de sa sœur en les contemplant 
tous deux dans leur beauté. Voilà mes fêles! Hier notre ange gar- 
dien, je crois, m'a fait courir au milieu de la nuit, inquiète, au ber- 
ceau d'Alhénaïs, qui avait la tête trop bas , et j'ai trouvé notre Ar- 
mand tout découvert, les pieds violets de froid. 

— Oh ! petite mère ! m'a-t-il dit en s'éveillant et en m'embras- 
sant. 

Voilà , ma chère , une scène de nuit. Combien il est utile à une 
mère d'avoir ses enfants à côté d'elle ! Est-ce une bonne , tant 
bonne soit-elle, qui peut les prendre , les rassurer et les rendormir 
quand quelque horrible cauchemar les a réveillés ? car ils ont leurs 
rêves ; et leur expliquer un de ces terribles rêves est une lûclie 
d'autant plus difficile qu'un enfant écoute alors sa mère d'un œil 
à la fois endormi, effaré, intelligent et niais. C'est un point d'orgue 
entre deux sommeils. Aussi mon sommeil est-il devenu si léger que 
je vois mes deux petits et les entends à travers la gaze de mes pau- 
pières. Je m'éveille à un soupir, h un mouvement. Le monstre 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 145 

des convulsions est pour moi toujours accroupi au pied de leurs 
ats. 

Au jour, le ramage de mes deux enfants commence avec les pre- 
miers cris des oiseaux. A travers les voiles du dernier sommeil , 
leurs baragouinages ressemblent aux gazouillements du matin, 
aux disputes des hirondelles , petits cris joyeux ou plaintifs, que 
j'entends moins par les oreilles que par le cœur. Pendant que 
Naîs essaie d'arriver à moi en opérant le passage de son berceau à 
mon lit en se traînant sur ses mains et faisant des pas mal assurés , 
Armand grimpe avec l'adresse d'un singe et m'embrasse. Ces deux 
petits font alors de mon lit le théâtre de leurs jeux , où la mère est 
à leur discrétion. La petite me tire les cheveux, veut toujours te ter, 
et Armand défend ma poitrine comme si c'était son bien. Je ne 
résiste pas à certaines poses , à des rires qui partent comme des 
fusées et qui finissent par chasser le sommeil. On joue alors à l'o- 
gresse , et mère ogresse mange alors de caresses cette jeune chair 
si blanche et si douce ; elle baise à outrance ces yeux si coquets 
dans leur malice, ces épaules de rose, et l'on excite de petites ja- 
lousies qui sont charmantes. Il y a des jours où j'essaie de mettre 
mes bas à huit heures , et où je n'en ai pas encore mis un à neuf 
heures. 

Enfin, ma chère, on se lève. Les toilettes commencent. Je passe 
mon peignoir : on retrousse ses manches, on prend devant soi le 
tablier ciré ; je baigne et nettoie alors mes deux petites fleurs , as- 
sistée de Mary. Moi seule je suis juge du degré de chaleur ou de 
tiédeur de l'eau, car la température des eaux est pour la moitié 
dans les cris, dans les pleurs des enfants. Alors s'élèvent les flottes 
de papier, les petits canards de verre. Il faut amuser les enfants 
pour pouvoir bien les nettoyer. Si tu savais tout ce qu'il faut in- 
venter de plaisirs à ces rois absolus pour pouvoir passer de douces 
éponges dans les moindres coins , tu serais effrayée de l'adresse et 
de l'esprit qu'exige le métier de mère accompli glorieusement. On 
supplie , on gronde , on promet, on devient d'une charlatanerie 
d'autant plus supérieure qu'elle doit être admirablement cachée. On 
ne saurait que devenir si à la finesse de l'enfant. Dieu n'avait opposé 
la finesse de la mère. Un enfant est un grand poUtiquc dont on se 
rend maître comme du grand politique... par ses passions. Heureu- 
sement ces anges rient de tout : une brosse qui tombe, une brique 
de savon qui glisse, voilà des éclats de joie î Enfin, si les triomphe» 
COM. HUM. T. U. iO 



'j46 ï» lïVRE, SCÈNT-S DE L.\ VIE MlIVÉE. 

sont chèrement achetés, il y a du moins des triomphes. Mais Dieu 
seul, carie père lui-même ne sait rien de cela. Dieu , loi ouïes 
anges , vous seuls donc pourriez comprendre les regards que j'é- 
change avec Mary quand, après avoir fini d'habiller nos deux petites 
créatures , nous les voyons propres au milieu des savons , des épon- 
ges , des peignes, des cuvettes, des papiers brouillards, des flanelles, 
des mille détails d'une véritable nursery. Je suis devenue Anglaise 
en ce point, je conviens que les femmes de ce pays ont le génie de 
ia nourriture. Quoiqu'elles ne considèrent l'enfant qu'au point 
de vue du bien-être matériel et physique, elles ont raison dans 
leurs perfectionnements. Aussi mes enfants auront-ils toujours les 
pieds dans la flanelle et les jambes nues. Ils ne seront ni serrés ni 
comprimés ; mais aussi jamais ne seront-ils seuls. L'asservissement 
de l'enfant français dans ses bandelettes est la liberté de la nourrice, 
voilà le grand mot. Une vraie mère n'est pas libre : voilà pourquoi 
je ne t'écris pas, ayant sur les bras l'administration du domaine et 
deux enfants à élever. La science de la mère comporte des mérites 
silencieux , ignorés de tous sans parade , une vertu en détail , un 
dévouement de toutes les heures. Il faut surveiller les soupes qui 
se font devant le feu. Me crois-tu femme à me dérober à un soin? 
Dans le moindre soin , il y a de l'affection à récolter. Oh ! c'est si 
joli le sourire d'un enfant qui trouve son petit repas excellent. 
Armand a des hochements de tête qui valent toute une vie d'a- 
mour. Comment laisser à une autre femme le droit , le soin , le 
plaisir de souffler sur une cuillerée de soupe que Naïs trouvera trop 
chaude, elle que j'ai sevrée il y a sept mois, et qui se souvient tou- 
jours du sein ? Quand une bonne a brûlé la langue et les lèvres d'un 
enfant avec quelque chose de chaud, elle dit à la mère qui accourt 
que c'est la faim qui le fait crier. Mais comment une mère dort-elle 
en paix avec l'idée que des haleines impures peuvent passer sur les 
cuillerées avalées par son enfant, elle à qui la nature n'a pas permis 
d'avoir un intermédiaire entre son sein et les lèvres de son nourrisson ! 
Découper la côtelette de Naïs qui fait ses dernières dents et mé- 
langer cette viande cuite à point avec des pommes de terre est une 
œuvre de patience , et vraiment il n'y a qu'une mère qui puisse 
savoir dans certains cas faire manger en entier le repas à un enfant 
qui s'impatiente. Ni domestiques nombreux ni bonne anglaise ne 
peuvent donc dispenser une mère de donner en personne sur le 
champ de bataille ou la douceur doit lutter contre les petits cha» 



à 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MAIlIÉES. 1^7 

grins de l'enfance , contre ses douleurs. Tiens , Louise , il faut soi- 
gner ces chers innocents avec son âme; il faut ne croire qu'à ses 
yeux , qu'au témoignage de la main pour la toilette , pour la nour- 
riture et pour le coucher. En principe, le cri d'un enfant est une 
raison absolue qui donne tort à sa mère ou à sa bonne quand le 
cri n'a pas pour cause une souffrance voulue par la nature. Depuis 
que j'en ai deux et bientôt trois à soigner, je n'ai rien dans l'âme 
que mes enfants ; et toi-même, que j'aime tant , tu n'es qu'à l'étal 
de souvenir. Je ne suis pas toujours habillée à deux heures. Aussi 
ne croyais-je pas aux mères qui ont des appartements rangés et 
des cols, des robes, des affaires «n ordre. Hier, aux premiers jours 
d'avril , il faisait beau , j'ai voulu les promener avant mes couches 
dont l'heure tinte; eh ! bien , pour une mère , c'est tout un poème 
qu'une sortie , et l'on se le promet la veille pour le lendemain. 
Armand devait mettre pour la première fois une jaquette de velours 
noir, une nouvelle collerette qu€ j'avais brodée , une toque écos- 
saise aux couleurs des Sfuarts et à plumes de coq; Nais allait être 
en blanc et rose avec les délicieux bonnets des baby, car elle est 
encore un baby ; elle va perdre ce joli nom quand viendra le petit 
qui me donne des coups de pieds et que j'appelle mon mendiant , 
car il sera le cadet. J'ai vu déjà mon enfant en rêve et sais q«e 
j'aurai un garçon. Bonnets , collerettes , jaquette , les petits bas , 
les souliers mignons , les bandelettes roses pour les jambes , la robe 
en mousseline brodée à dessins en soie , tout était sm- mon lit. 
Quand ces deux oiseaux si gais , et qui s'entendent si bien , ont eu 
leurs chevelures brunes bouclée chez l'un , doucement amenée sur 
le front et bordant le bonnet blanc et rose chez l'autre ; quand 'les 
souliers ont été agrafés ; quand ces petits mollets nus , ces pieds si 
bien chaussés ont trotté dans la nursery ; quand ces deux faces 
deanes , comme dit Mary, en français limpide ; quand ces yeux 
pétillants ont dit : Allons ! je palpitais. Oh î voir des enfants parés 
par nos mains, voir cette peau si fraîche où brillent les veines bleues 
quand on les a baignés , étuvés , épongés soi-même , rehaussée par 
les vives couleurs du velours ou de la soie ; mais c'est mieux qu'un 
poème ! Avec quelle passion , satisfaite à peine, on les rappelle pour 
rebaiser ces cous qu'une simple collerette rend plus jolis que celui 
de la plus belle femme ? Ces tableaux , devant lesquels les plus stu- 
pides lithographies coloriées arrêtent toutes les mères, moi je les fais 
tous les jours I 



t48 ï. LIVRE, SCE!\ES DE LA VIE PRIVEE. 

Une fois sortis , jouissant de mes travaux , admir«int ce petit 
Arniand qui avait l'air du fils d'un prince et qui faisait marcher le 
baby le long de ce petit chemin que tu connais, une voiture est 
venue , j'ai voulu les ranger, les deux enfants ont roulé dans une 
flaque de boue, et voilà mes chefs-d'œuvre perdus ! il a fallu les ren- 
trer et les habiller autrement. .l'ai pris ma petite dans mes bras, sans 
voir que je perdais ma robe ; Mary s'est emparée d'Armand et nous 
voilà rentrés. Quand un baby crie et qu'un enfant se mouille , tout 
est dit : une mère ne pense plus à elle , elle est absorbée. 

Le dîner arrive, je n'ai la plupart du temps rien fait ; et comment 
puis-je suffire à les servir tous deux, à mettre les serviettes, à relever 
les manches et à les faire manger ? c'est un problème que je résous 
deux fois par jour. Au milieu de ces soins perpétuels, de ces fêtes 
ou de ces désastres , il n'y a d'oubliée que moi dans la maison. Il 
m'arrive souvent de rester en papillotes quand les enfants ont été 
méchants. Ma toilette dépend de leur humeur. Pour avoir un moment 
à moi, pour l'écrire ces six pages, il faut qu'ils découpent les images 
de mes romances, qu'ils fassent des châteaux avec des Hvres, avec 
des échecs ou des jetons de nacre, que Nais dévide mes soies ou me» 
laines à sa manière, qui, je t'assure, est si compliquée qu'elle y met 
cloute sa petite intelligence et ne souffle mot. 

Après tout , je n'ai pas à me plaindre : mes deux enfants sont 
robustes , libres , et ils s'amusent à moins de frais qu'on ne pense. 
Ils sont heureux de tout , il leur faut plutôt une liberté surveillée 
que des joujoux. Quelques cailloux roses, jaunes, violets ou noirs; de 
petits coquillages, les merveilles du sable font leur bonheur. Possé- 
der beaucoup de petites choses , voilà leur richesse. J'examine 
Armand, il parle aux fleurs, aux mouches, aux poules, il les imite; 
il s'entend avec les insectes qui le remplissent d'admiration. Tout ce 
qui est petit les intéresse. Armand commence à demander le pow- 
quoi de toute chose, il est venu voir ce que je disais à sa marraine; 
il te prend d'ailleurs pour une fée , et vois comme les enfants ont 
toujours raison ! 

Hélas ! mon ange , je ne voulais pas t'attrislçr en te racontant 
ces félicités. Voici pour te peindre ton filleul. L'autre jour , un 
pauvre nous suit , car les pauvres savent qu'aucune mère accom- 
pagnée de son enfant ne leur refuse jamais une aumône. Armand 
ne sait pas encore qu'on peut manquer de pain , il ignore ce 
qu'est l'argent ; mais comme il venait de désirer une trompette que 



MÉMOIRES DE DÏÏUX JEUNES MAHIÉES. 149 

je lui avais achetée , il la lend d'un air royal au vieillard en lui di- 
sant : — Tiens , prends ! 

— Me permettez-vous de la garder? me dille pauvre. 

Quoi sur la terre mettre en balance avec les joies d'un pareil 
moment? 

— C'est que, madame , moi aussi j'ai eu des enfants, me dit le 
vieillard en prenant ce que je lui donnais sans y faire attention. 

Quand je songe qu'il faudra mettre dans un collège un enfant 
comme Armand, que je n'ai plus que trois ans et demi à le garder , 
il méprend des frissons. L'Instruction Publique fauchera les fleurs 
de cette enfance bénie à toute heure , dénaturalisera ces grâces 
et ces adorables franchises ! On coupera cette chevelure frisée que 
j*ai tant soignée , nettoyée et baisée. Que fera-t-on de cette àme 
d'Armand ? 

Et toi, que deviens-tu? tu ne m'as rien dit de ta vie. Aimes-tu 
toujours Felipe? car je ne suis pas inquiète du Sarrasin. Adieu, 
Naïs vient de tomber, et si je voulais continuer, cette lettre ferait 

» volume. 
XLVI 
MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTOUADE. 

1829. 



i 



Les journaux t'auront appris , ma bonne et tendre Renée, l'hor- 
le malheur qui a fondu sur moi ; je n'ai pu t'écrire un seul 
mot, je suis restée à son chevet pendant une vingtaine de jours et 
de nuits , j'ai reçu son dernier soupir, je lui ai fermé les yeux, je 
l'ai gardé pieusement avec les prêtres et j'ai dit les prières des 
morts. Je me suis infligé le châtiment de ces épouvantables dou- 
leurs , et cependant, en voyant sur ses lèvres sereines le sourire 
qu'il m'adressait avant de mourir , je n'ai pu croire que mon 
amour l'ait tué ! Enfin , il n'est plus , et moi je suis! A toi qui 
nous as bien connus, que puis-je dire de plus? tout est dans ces 
deux phrases. Oh l si quelqu'un pouvait me dire qu'on peut le rap- 
l^eier à la vie, je donnerais ma pari du ciel pour entendre cette pro- 
messe, car ce serait le revoir !,.. El le ressaisir ne fût-ce que pen- 



150 ï. lïVnE , SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

dant deux secondes , ce serait respirer le poignard hors du cœur l 
Ne viendras-tu pas bientôt me dire cela? ne m*aimes-tu pas assez 
pour me tromper?.... Mais non! tu m'as dit à l'avance que je lui 
faisais de profondes blessures... Est-ce vrai? Non , je n'ai pas mé- 
rité son amour, tu as raison, je l'ai volé. Le bonheur, je l'ai étouffé 
dans mes étreintes insensées ! Oh ! en t'écrivant, je ne suis plus folle, 
mais je sens que je suis seule ! Seigneur, qu'est-ce qu'il y aura de 
plus dans votre enfer que ce mot-là ? 

Quand on me l'a enlevé , je me suis couchée dans le même lit, 
espérant mourir, car il n'y avait qu'une porte entre nous, je me 
croyais encore assez de force pour la pousser ! Mais , hélas ! j'étais 
trop jeune, et après une convalescence de quarante jours , pendant 
lesquels on m'a nourrie avec un art affreux par les inventions 
d'une triste science , je me vois à la campagne , assise à ma fenêtre 
au milieu des belles fleurs qu'il faisait soigner pour moi, jouissant 
de cette vue magnifique sur laquelle ses regards ont tant de fois 
erré , qu'il s'applaudissait tant d'avoir découverte , puisqu'elle me 
plaisait. Ah ! chère, la douleur de changer de place est inouïe 
quand le cœur est mort. La terre humide de mon jardin me fait 
frissonner, la terre est comme une grande tombe et je crois mar- 
cher sur lui! A ma première sortie j'ai eu peur et suis restée 
immobile. C'est bien lugubre de voir ses fleurs sans lui! 

Ma mère et mon père sont en Espagne, tu connais mes frères, 
et toi tu es obligée d'être à la campagne ; mais sois tranquille : 
deux anges avaient volé vers moi. Le duc et la duchesse de Soria,^ 
ces deux charmants êtres, sont accourus vers leur frère. Les der- 
nières nuits ont vu nos trois douleurs calmes et silencieuses autour 
de ce lit où mourait l'un de ces hommes vraiment nobles et vrai- 
ment grands, qui sont si rares, et qui nous sont alors supérieurs en 
toute chose. La patience de mon Felipe a été divine. La vue de son 
frère et de Marie a pour un moment rafraîchi son âme et apaisé ses 
douleurs. 

— Chère, m'a-t-il dit avec la simplicité qu'il mettait en toute 
chose, j'allais mourir en oubhant de donner à Fernand la baronnie 
de Macumer, il faut refaire mon testament. Mon frère me pardon- 
nera, lui qui sait ce qu'est d'aimer ! 

Je dois la vie aux soins de mon beau-frère et de sa femme , ils 
veulent m'emmener en Espagne ! 

AJhl Renée, ce désastre, je ne puis en dire qu'à toi la portée. 



1 



JIEMOÏRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 151 

Le sentiment de mes fautes m\iccabie, et c'est une amère conso- 
lation que de te les confier, pauvre Cassandre inécoutée. Je l'ai 
tué par mes exigences, par mes jalousies hors de propos, par mes 
continuelles tracasseries. Mon amour était d'autant plus terrible 
que nous avions une exquise et même sensibilité, nous parlions le 
même langage, il comprenait admirablement tout, et souvent ma 
plaisanterie allait, sans que je m'en doutasse , au fond de son 
cœur. Tu ne saurais imaginer jusqu'où ce cher esclave poussait 
l'obéissance : je lui disais parfois de s'en aller et de me laisser seule, 
il sortait sans discuter une fantaisie de laquelle peut-être il souffrait. 
Jusqu'à son dernier soupir il m'a bénie, en me répétant qu'une 
seule matinée, seul à seule avec moi, valait plus pour lui qu'une 
longue vie avec une autre femme ainaée, fût-ce Marie Hérédia. Je 
pleure en l'écrivant ces paroles. * 

Maintenant, je me lève à midi, je me couche à sept heures dtr 
soir, je mets un temps ridicule à mes repas, je marche lentement, 
je reste une heure devant une plante, je regarde les feuillages, je 
m'occupe avec mesure et gravité de riens, j'adore l'ombre, le silence 
et la nuit ; »nfin je combats les heures et je les ajoute avec un som- 
bre plaisir au passé. La paix de mon parc est la seule compagnie que 
je veuille; j'y trouve en toute chose les sublimes images de mon 
bonheur éteintes, invisibles pour tous, éloquentes et vives pour moi. 

Ma belle-sœur s'est jetée dans mes bras quand un matin je leur 
ai dit : — Vous m'êtes insupportables ! Les Espagnols ont quelque 
chose de plus que nous de grand dans l'âme ! 
. Ah ! Renée, si je ne suis pas morte, c'est que Dieu proportionne 
sans doute le sentiment du malheur à la force des affligés. Il n'y a 
que nous autres femmes qui sachions l'étendue de nos pertes quand 
nous perdons un amour sans aucune hypocrisie, un amour de choix, 
une passion durable dont les plaisirs satisfaisaient à la fois l'àme et 
la nature. Quand rencontrons-nous un homme si plein de qualités 
qu^nous puissions l'aimer sans avilissement? Le rencontrer est lé 
plus grand bonheur qui nous puisse advenir, et nous ne saurions le 
rencontrer deux fois. Hommes vraiment forts et grands, chez qui la 
vertu se cache sous la poésie, dont l'âme possède un charme élevé, 
faits pour être adorés, gardez-vous d'aimer, vous causeriez le mal- 
heur de la femme et le vôtre ! Voilà ce que je crie dans les allées de 
mes bois! Et pas d'enfant de lui! Cet intarissable amour qui me 
souriait toujours, qui n'avait que des fleurs et des joies à me ver- 



I5'i I. I IVIIE , SCENES DE LA VIE PUIVÊE. 

ser, cet amour fut stérile. Je suis une créature maudite ! L'amour 
pur et violent comme il est quand il est absolu serait-il donc aussi 
infécond que Taversion, de même que l'extrême chaleur des sables 
du désert et l'extrême froid du pôle empêchent toute existence? 
Faut-il se marier avec un Louis de l'Estorade pour avoir une fii- 
mille? Dieu serait-il jaloux de l'amour? Je déraisonne. 

Je crois que tu es la seule personne que je puisse souffrir près de 
moi; viens donc, toi seule dois être avec une Louise en deuil. 
Quelle horrible journée que celle où j'ai mis le bonnet des veuves! 
Quand je me suis vue en noir, je suis tombée sur un siège et j'ai 
pleuré jusqu'à la nuit, et je pleure encore en te parlant de ce terri- 
ble moment. Adieu, t'écrire me fatigue; j'ai trop de mes idées, je 
ne veux plus les exprimer. Amène tes enfants, tu peux nourrir le 
dernier ici, je ne serai plus jalouse; il n'y est plus, et mon filleul 
me fera bien plaisir à voir ; car Felipe souhaitait un enfant qui res- 
semblât à ce petit Armand. Enfin, viens prendre ta part de mes 
douleurs I... 



XLVII 
nENÉE A LOUISE. 



1829. 



Ma chérie, quand tu tiendras cette lettre entre les mains, je ae 
serai pas loin, car je pars quelques instants après te l'avoir envoyée. 
Nous serons seules. Louis est obligé de rester en Provence à cause» 
des élections qui vont s'y faire; il veut être réélu, et il y a déjà des 
intrigues de nouées contre lui par les libéraux. 

Je ne viens pas te consoler, je t'apporte seulement mon cœur 
pour tenir compagnie au lien et pour t'aider à vivre. Je viens t'i)r- 
donner de pleurer : il faut acheter ainsi le bonheur de le rejoindre 
un jour, car il n'est qu'en voyage vers Dieu ; tu ne feras plus un 
seul pas qui ne te conduise vers lui. Chaque devoir accompli rompra 
quelque anneau de la chaîne qui vous sépare. Allons, ma Louise, tu 
te relèveras dans mes bras et tu iras à lui pure, noble, pardonnée 
de tes fautes involontaires, et accompagnée des œuvres que tu feras 
ici-bas en son nom. 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 153 

. Je te trace ces lignes à la hâte au milieu de mes préparatifs , de 
mes enfants , et d'Armand qui me crie : — Marraine ! marraine ! 
allons la voir I à me rendre jalouse : c'est presque ton fils I 



t» 



DEUXIEME PARTIE. 
XLVUI 



IDE LA BARONNE DE MAGUMER A LA COMTESSE DE L ESTORADE. 
[ 15 octobre 1831. 

r Eh ! bien, oui, Renée, on a raison, on t'a dit vrai. J'ai vendu mon 
lôtel, j'ai vendu Chantepleurs et les fermes de Seine-et-Marne ; mais 
que je sois folle et ruinée , ceci est de trop. Comptons ! La cloche 
fondue, il m'est resté de la fortune de mon pauvre Macumer environ 
douze cent mille francs. Je vais te rendre un compte fidèle en sœur 
bien apprise. J'ai mis un million dans le trois pour cent quand il était 
^ à cinquante francs, et me suis fait ainsi soixante mille francs de rentes 
p au lieu de trente que j'avais en terres. Aller six mois de l'année en 
province , y passer des baux , y écouter les doléances des fermiers, 
qui paient quand ils veulent, s'y ennuyer comme un chasseur par 
un temps de pluie, avoir des denrées à vendre et les céder à perte ; 
habiter à Paris un hôtel qui représentait dix mille livres de rentes, 
placer des fonds chez des notaires, attendre les intérêts, être obligée 
de poursuivre les gens pour avoir ses remboursements, étudier la légis- 
lation hypothécaire ; enfin avoir des affaires en Nivernais, en Seine- 
et-Marne, à Paris, quel fardeau , quels ennuis, quels mécomptes et 
quelles pertes pour une veuve de vingt- sept ans ! iMaintenant ma for- 
ne est hypothéquée sur le budget. Au lieu de payer des conliibu- 
îons à l'État, je reçois de lui, moi-même, sans frais , trente mille 
francs tous les six mois au Trésor, d'un joli petit employé qui me 
donne trente billets de mille francs et qui sourit en me voyant. Si la 
'rance fait banqueroute? me diras-tu. D'abord , 

Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin. 



tf 



f 



ais la France me retrancherait alors tout au plus la moitié de 



154 I. LIVRE , SCÈNES DE LA VIE 1»U1VÊE. 

mon revenu ; je serais encore aussi riche que je l'étais avant moiî 
placement ; puis , d'ici la catastrophe, j'aurai touché le double de 
mon revenu antérieur. La catastrophe n'arrive que de siècle en siècle, 
on a donc le temps de se faire un capital en économisant. Enfin le 
comte de l'Estorade n'est-il pas pair de la France semi-républi- 
. caine de Juillet ? n'est-il pas un des soutiens de la couronne offerte 
par le peuple au roi des Français? puis-je avoir des inquiétudes en 
ayant pour ami un président de chambre à la cour des comptes, un 
grand financier ? Ose dire que je suis folle ! Je calcule presque aussi 
bien que ton roi-citoyen. Sais-tu ce qui peut donner cette sagesse 
algébrique à une femme ? L'amour ! Hélas ! le moment est venu de 
l'expliquer les mystères de ma conduite, dont les raisons fuyaient ta 
perspicacité , ta tendresse curieuse et ta finesse. Je me marie dans 
un village auprès de Paris , secrètement. J'aime , je suis aimée. 
J'aime autant qu'une femme qui sait bien ce qu'est l'amour peut 
aimer. Je suis aimée autant qu'un homme doit aimer la femme par 
laquelle il est adoré. Pardonne-moi, Renée, de m'être cachée de toi, 
de tout le monde. Si ta Louise trompe tous les regards, déjoue toutes 
les curiosités , avoue que ma passion pour mon pauvre Macumer 
exigeait celte tromperie. L'Estorade et toi, vous m'eussiez assassinée 
de doutes , étourdie de remontrances. Les circonstances auraient 
pu d'ailleurs vous venir en aide. Toi seule sais à quel point je suis 
jalouse, et tu m'aurais inutilement tourmentée. Ce que tu vas nom- 
mer ma folie, ma Renée , je l'ai voulu faire à moi seule , à ma tête, 
à mon cœur, en jeune fille qui trompe la surveillance de ses parents. 
Mon amant a pour toute fortune trente mille francs de dettes que 
j'ai payées. Quel sujet d'observations ! Vous auriez voulu me prou- 
ver que Gaston est un intrigant , et ton mari eût espionné ce cher 
enfant. J'ai mieux aimé l'étudier moi-piême. Voici vingt-deux mois 
qu'il me fait la cour ; j'ai vingt-sept ans , il en a vingt-trois. D'une 
femme à un homme, cette différence d'âge est énorme. Autre 
source de malheurs ! Enfin , il est poète , et vivait de son travail ; 
c'est te dire assez qu'il vivait de fort peu de chose. Ce cher lézard 
de poète était plus souvent au soleil à bâtir des châteaux en Espagne 
qu'à l'ombre de son taudis à travailler des poèmes. Or, les écri- 
vains, les artistes, tous ceux qui n'existent que par la pensée, sont 
assez généralement taxés d'inconstance par les gens positifs. Ils 
épousent et conçoivent tant de caprices , qu'il est naturel de croire 
que la tête réagisse sur le cœur. Malgré les dettes payées , malgré la 




t MÉMOIRES DE DEUX JEUXES MARIÉES. 155 

fférence d'âge , malgré la poésie , après neuf mois d'une noble 
défense et sans lui avoir permis de baiser ma main , après les plus 
chastes et les plus délicieuses amours , dans quelques jours , je ne 
me livre pas , comme il y a huit ans , inexpériente , ignorante et 
curieuse ; je me donne, et suis attendue avec une si grande soumis- 
sion , que je pourrais ajourner mon mariage à un an ; mais il n'y a 
pas la moindre servilité dans ceci : il y a servage et non soumission. 
Jamais il ne s'est rencontré de plus noble cœur, ni plus d'esprit 
dans la tendresse , ni plus d'âme dans l'amour que chez mon pré- 
tendu. Hélas ! mon ange , il a de qui tenir ! Tu vas savoir son his- 
toire en deux mots. 

Mon ami n'a pas d'autres noms que ceux de Marie Gaston. Il est 
fils, non pas naturel, mais adultérin de cette belle lady Brandon, de 
laquelle tu dois avoir entendu parler, et que par vengeance lady 
I>udley a fait mourir de chagrin , une horrible histoire que ce cher 
enfant ignore. Marie Gaston a été mis par son frère Louis-Gaston au 
collège de Tours, d'où il est sorti en 1827. Le frère s'est embarqué 
quelques jours après l'y avoir placé, allant chercher fortune, lui dit 
une vieille femme qui a été sa Providence , à lui. Ce frère, devenu 
marin , lui a écrit de loin en loin des lettres vraiment paternelles, 
et qui sont émanées d'une belle âme ; mais il se débat toujours au 
loin. Dans sa dernière lettre , il annonçait à Marie Gaston sa nomi- 
nation au grade de capitaine de vaisseau dans je ne sais quelle répu- 
blique américaine , en lui disant d'espérer. Hélas ! depuis trois ans 
mon pauvre lézard n'a plus reçu de lettres, et il aime tant ce frère 
qu'il voulait s'embarquer à sa recherche. Notre grand écrivain Daniel 
d'Arthez a empêché cette folie et s'est intéressé noblement à Marie 
Gaston , auquel il a souvent donné , comme me l'a dit le poète 
dans son langage énergique , la pâtée et la niche. En effet, juge 
de la détresse de cet enfant : il a cru que le génie était le plus rapide 
des moyens de fortune , n'est-ce pas à en rire pendant vingt-quatre 
heures? Depuis 1828 jusqu'en 1833 il a donc tâché de se faire un 
,om dans les lettres, et naturellemnt il a mené la plus effroyable 
e d'angoisses, d'espérances, de travail et de privations qui se puisse 
imaginer. Entraîné par une excessive ambition et malgré les bons 
conseils de d'Arihez , il n'a fait que grossir la boule de neige de ses 
dettes. Son nom commençait cependant à percer quand je Tai ren- 
contré chez la marquise d'Espard. Là, sans qu'il s'en doutât, je me 
suis sentie éprise de lui sympalhiquement à la première vue. Corn- 



I 



156 I. LIVRE , SCÈIVES DE LA VIE PRIVÉE. 

ment n'a-t-il pas encore élé aime ? comment me l'a-l-on laissé ? Oh ! il 
a du génie et de l'esprit, du cœur et de la fierté ; les femmes s'effraient 
toujours de ces grandeurs complètes. N'a-t-il pas fallu cent victoires 
pour que Joséphine aperçût Napoléon dans le petit Bonaparte , son 
mari ? L'innocente créature croit savoir conibien je l'aime ! Pauvre 
Gaston ! il ne s'en doute pas ; mais à toi je vais le dire , il faut que 
tu le saches , car il y a , Renée, un peu de testament dans cette 
lettre. Médite bien mes paroles. 

En ce moment j'ai la certitude d*être aimée autant qu'une femme 
peut être aimée sur cette terre, et j'ai foi dans cette adorable vie 
conjugale où j'apporte un amour que je ne connaissais pas.... Oui, 
j'éprouve enfin le plaisir de la passion ressentie. Ce que toutes les 
femmes demandent aujourd'hui à l'amour, le mariage me le donne. 
Je sens en moi pour Gaston l'adoration que j'inspirais à mon pauvre 
Felipe! je ne suis pas maîtresse de moi , je tremble devant cet 
enfant comme l'Abencerrage tremblait devant moi. Enfin , j'aime 
plus que je ne suis aimée ; j'ai peur de toute chose , j'ai les frayeurs 
les plus ridicules, j'ai peur d'être quittée, je tremble d'être vieille 
et laide quand Gaston sera toujours jeune et beau, je tremble de ne 
pas lui plaire assez ! Cependant je crois posséder les facultés , le 
dévouement, l'esprit nécessaires pour, non pas entretenir, mais faire 
croître cet amour loin du monde et dans la soHtude. Si j'échouais , 
si le magnifique poème de cet amour secret devait avoir une fin, que 
dis-je une fin ! si Gaston m'aimait un jour moins que la veille, si je 
m'en aperçois. Renée, sache-le, ce n'est pas à lui , mais à moi que 
je m'en prendrai. Ce ne sera pas sa faute, ce sera la mienne. Je me 
connais, je suis plus amante que mère. Aussi te le dis-je d'avance, 
je mourrais quand même j'aurais des enfants. Avant de me lier avec 
moi-même, ma Renée, je te supplie donc, si ce malheur m'attei- 
gnait, de servir de mère à mes enfants, je te les aurai légués. Ton 
fanatisme pour le devoir, tes précieuses qualités , ton amour pour 
les enfants , ta tendresse pour moi , tout ce que je sais de toi me 
rendra la mort moins amère, je n'ose dire douce. Ce parti pris avec 
moi-même ajoute je ne sais quoi de terrible à* la solennité de ce 
mariage; aussi n'y veux-je point de témoins qui méconnaissent; 
aussi mon mariage scra-t-il célébré secrètement. Je pourrai trem- 
bler à mon aise, je ne verrai pas dans tes chers yeux une inquiétude, 
et moi seule saurai qu'en signant un nouvel acte de mariage je j)ui8 
avoir signé mon arrêt de mort. 






' Al 



lUÊMOIUES DE DELX JEUNES MARIÉES. 157 

Je ne reviendrai plus sur ce pacte fait entre moi-même et le moi 
que je vais devenir ; je te l'ai confié pour que tu connusses l'éten- 
due de les devoirs. Je me marie séparée de biens, et tout en sa- 
chant que je suis assez riche pour que nous puissions vivre h notre 
aise, Gaston ignore quelle est ma fortune. En vingt-quatre heures 
je distribuerai ma fortune à mon gré. Comme je neveux rien d'hu- 
miliant, j'ai fait mettre douze mille francs de rente à son nom; il les 
trouvera dans son secrétaire la veille de notre mariage ; et s'il ne les 
acceptait pas, je suspendrais tout. Il a fallu la menace de ne pas 

épouser pour obtenir le droit de payer ses dettes. Je suis lasse de 
^*avoir écrit ces aveux; après-demain je t'en dirai davantage, car je 

lis obligée d'aller demain à la campagne pour toute la journée. 

20 octobre. 

Voici quelles mesures j*ai prises pour cacher mon bonheur, car 

souhaite éviter toute espèce d'occasion à ma jalousie. Je ressera- 
Ic à cette belle princesse italienne qui courait comme une lionne 
onger son amour dans quelque ville de Suisse, après avoir fondu 

r sa proie comme une lionne. Aussi ne te parlé-je de mes dispo- 
iiions que pour te demander une autre grâce, celle de ne jamais 
enir nous voir sans que je t'en aie priée moi-môme,^ et de respecter 

solitude dans laquelle je veux vivre. 

J'ai fait acheter, il y a deux ans, au-dessus des étangs de Ville- 
'Avray, sur la route de Versailles, une vingtaine d'arpents de prai- 
ies, une lisière de bois et un beau jardin fruitier. Au fond des 
rés, on a creusé le terrain de manière h obtenir un étang d'envi- 
on trois arpents de superficie, au milieu duquel on a laissé une île 

acieuj^ement découpée. Les deux jolies collines chargées de bois 
qui encaissent cette petite vallée filtrent des sources ravissantes qui 
courent dans mon parc, où elles sont savamment distribuées par 

«on architecte. Ces eaux tombent dans les étangs de la couronne, 
dont la vue s'aperçoit par échappées. Ce petit parc, admirablement 
bien dessiné par cet architecte, est, suivant la nature du terrain, 
entouré de haies , de murs, de sauts-de-loup, en sorte qu'aucun 
point de vue n'est perdu. A mi-côte, flanqué par les bois de la 
Konce, dans une délicieuse exposition et devant une prairie incli- 

ée vers l'étang, on m'a construit un chalet dont l'extérieur est en 
tout point semblable à celui que les voyageurs admirent sur la route 



158 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

de Sion à Brigg, et qui m'a tant séduite à mon retour d'Italie. A 
l'intérieur, son élégance défie celle des chalets les plus illustres. A 
cent pas de cette habitation rustique, une charmante maison qui fait 
fabrique communique au chalet par un souterrain et contient la cui- 
sine, les communs, les écuries et les remises. De toutes ces construc- 
tions en briques, l'œil ne voit qu'une façade d'une simplicité gra- 
cieuse et entourée de massifs. Le logement des jardiniers forme une 
autre fabrique et masque l'entrée des vergers et des potagers. 

La porte de cette propriété, cachée dans le mur qui sert d'en- 
ceinte du côté des bois, est presque introuvable. Les plantations, 
déjà grandes, dissimuleront complètement les maisons en deux ou 
trois ans. Le promeneur ne devinera nos habitations qu'en voyant 
la fumée des cheminées du haut des collines, ou dans l'hiver quand 
les feuilles seront tombées. 

Mon chalet est construit au milieu d'un paysage copié sur ce 
qu'on appelle le jardin du roi à Versailles, mais il a vue sur mon 
étang et sur mon île. De toutes parts les collines montrent leurs 
masses de feuillage, leurs beaux arbres si bien soignés par ta nou- 
velle liste civile. Mes jardiniers ont l'ordre de ne cultiver autour de 
moi que des fleurs odorantes et par milliers , en sorte que ce coin 
de terre est une émeraude parfumée. Le Chalet, garni d'une vigne 
vierge qui CQurt sur le toit , est exactement empaillé de plarites 
grimpantes, de houblon, de clématite, de jasmin, d'azaléa, de cobaea. 
Qui distinguera nos fenêtres pourra se vanter d'avoir une bonne 
vue! 

Ce chalet, ma chère, est une belle et bonne maison, avec son 
calorifère et tous les emménagements qu'a su pratiquer l'architec- 
ture moderne, qui fait des palais dans cent pieds carrés. Elle con- 
tient un appartement pour Gaston et un appartement pour moi. Le 
rez-de-cliaussée est pris par une antichambre, un parloir et une 
salle à manger. Au-dessus de nous se trouvent trois chambres des- 
tinées à la nourricerie. J'ai cinq beaux dhevaux, un petit coupé 
léger et un mylord à deux chevaux ; car nous sommes à quarante 
minutes de Paris; quand il nous plaira d'aller entendre un opéra, 
de voir une pièce nouvelle, qous pourrons partir après le dîner et 
revenir le soir dans notre nid. La route est belle et passe sous les 
ombrages de notre haie de clôture. Mes gens, mon cuisinier, mon 
cocher, le palefrenier, les jardiniers, ma femme de chambre sont de 
fort honnêtes personnes que j'ai cherchées pendant ces six derniers 



I 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 159 

mois, el qui seront commandées par mon vieux Philippe. Quoique 
certaine de leur attachement et de leur discrétion, je les ai prises 
par leur intérêt; elles ont des gages peu considérables, mais qui 
s'accroissent chaque année de ce que nous leur donnerons au jour 
de l'An. Tous savent que la plus légère faute, un soupçon sm* leur 
discrétion peut leur faire perdre d'immenses avantages. Jamais les 
amoureux ne tracassent leurs serviteurs, ils sont indulgents par ca- 
ractère; ainsi je puis compter sur nos gens. 

Tout ce qu'il y avait de précieux, de joli, d*élégant dans ma mai- 
son de la rue du Bac, se trouve au Chalet. Le Rembrandt est, ni 
plus ni moins qu'une croûte, dans l'escalier ; l'Hobbéma se trouve 
dans son cabinet en face de Rubens; le Titien, que ma belle-sœur 
Marie m'a envoyé de Madrid, orne le boudoir; les beaux meubles 
trouvés par Felipe sont bien placés dans le parloir, que l'architecte a 
délicieusement décoré. Tout au Chalet est d'une admirable simpli- 
cité, de cette simplicité qui coûte cent mille francs. Construit sur 
des caves en pierres meulières assises sur du béton, notre rez-de- 
<;haussée, à peine visible sous les fleurs et les arbustes, jouit d'une 
adorable fraîcheur sans la moindre humidité. Enfin une flotte de 
<:ygnes blancs vogue sur l'étang. 

Renée ! il règne dans ce vallon un silence à réjouir les morts. 
On y est éveillé par le chant des oiseaux ou par le frémissement de 
la brhe dans les peupliers. Il descend de la colline une petite source 
trouvée par l'architecte en creusant les fondations du mur du côté 
des bois, qui court sur du sable argenté vers l'étang entre deux rives 
de cresson : je ne sais pas si quelque somme peut la payer. Gaston 
ne prendra-t-il pas ce bonheur trop complet en haine? Tout est si 
beau que je frémis; les vers se logent dans les bons fruits, les insec- 
tes attaquent les fleurs magnifiques. N'est-ce pas toujours l'orgueil 
de la forêt que ronge cette horrible larve brune dont la voracité 
ressemble h celle de la mort ? Je sais déjà qu'une puissance invisible 
et jalouse attaque les félicités complètes. Depuis longtemps tu me 
Tas écrit, d'ailleurs, et tu t'es trouvée prophète. 

Quand, avant-hier, je suis allée voir si mes dernières fantaisies 
avaient été comprises, j'ai senti des larmes me venir aux yeux, et 
j'ai mis sur le mémoire de l'architecte, à sa très grande surprise : 
Bon à payer. — Votre homme d'afl'aires ne paiera pas, madame, 
m'a-t-il dit, il s'agit de trois cent mille francs. J'ai ajouté ; Sans 
discussion! en vraie Chaulieu du dix-septième siècle. — Mais, 



160 I. LIVRE, SCENES DE LA. VIE PRIVEE. 

monsieur, lui dis-je, je mets une condition à ma reconnaissance : 
ne parlez de ces bâtiments et du parc à qui que ce soit. Que per- 
sonne ne puisse connaître le nom du propriétaire, promettez-moi 
sur l'honneur d'observer cette clause de mon paiement. 

Comprends-tu maintenant la raison de mes courses subites, de 
ces allées et venues secrètes? Vois-tu où se trouvent ces belles 
choses qu'on croyait vendues? Saisis-tu la haute raison du chan- 
r;ement de ma fortune? Ma chère, aimer est une grande affaire, 
et qui veut bien aimer ne doit pas en avoir d'autre. L'argent ne 
sera plus un souci pour moi ; j'ai rendu la vie facile, et j'ai fait uno 
bonne fois la maîtresse de maison pour ne plus avoir à la faire, 
excepté pendant dix minutes tous les matins avec mon vieux ma- 
jordome Philippe. J'ai bien observé la vie et ses tournants dange- 
reux; un jour, la mort m'a donné de cruels enseignements, et 
j'en veux profiter. Ma seule occupation sera de lui plaire et de 
l'aimer, de jeter la variété dans ce qui paraît si monotone aux êtres 
vulgaires. 

Gaston ne sait rien encore. A ma demande, il s'est, comme moi, 
domicilié sur Ville-d' Avray ; nous partons demain pour le Chalet. 
Notre vie sera là peu coûteuse ; mais si je te disais pour quelle 
somme je compte ma toilette, tu dirais, et avec raison : Elle est 
folle ! Je veux me parer pour lui, tous les jours, comme les femmes 
ont l'habitude de se parer pour le monde. Ma toilette à la campa- 
gne, toute l'année, coûtera vingt-quatre mille francs, et celle du 
jour n'est pas la plus chère. Lui peut se mettre en blouse, s'il le 
veut! Ne va pas croire que je veuille faire de cette vie un duel et 
m'épuiser en combinaisons pour entretenir l'amour : je ne veux 
pas avoir un reproche à me faire, voilà tout. J'ai treize ans à être 
jolie femme, je veux être aimée le dernier jour de la treizième 
année encore mieux que je ne le serai le lendemain de mes noces 
mystérieuses. Celte fois, je serai toujours humble, toujours re- 
connaissante, sans parole caustique ; et je me fais servante, puis- 
que le commandement m'a perdu une première fois. O Renée, si, 
comme moi, Gaston a compris l'infini de l'amour, je suis certaine 
de vivre toujours heureuse. La nature est bien belle autour du Cha- 
let, les bois sont ravissants. A chaque pas les plus frais paysages, 
des points de vue forestiers font plaisir à l'âme en réveillant de 
charmantes idées. Ces bois sont pleins d'amour. Pourvu que j'aie 
fait autre chose que de me préparer un magnifique bûcher! Après 



MEiMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉEï^. 161 

demain , je serai madame Gaston. Mon Dieu, je me demande s'il 
est bien chrétien d'aimer autant un homme. — Enfin , c'est légal, 
m'a dit notre homme d'affaires, qui est un de mes témoins, et qui, 
voyant enfin l'objet de la liquidation de ma fortune, s'est écrié : — 
J'y perds une cliente. Toi, ma belle biche , je n'ose plus dire aimée, 
tu peux dire : — J'y perds une sœur. 

Mon ange , adresse désormais à madame Gaston , poste res- 
tante, à Versailles. On ira prendre nos lettres là tous les jours. 
Je ne veux pas que nous soyons connus dans le pays. Nous enver- 
rons chercher toutes nos provisions à Paris. Ainsi, j'espère pouvoir 
vivre mystérieusement. Depuis un an que cette retraite est pré- 
parée, on n'y a vu personne, et l'acquisition a été faite pendant les 
mouvements qui ont suivi la révolution de juillet. Le seul être qui 
se soit montré dans le pays est mon architecte : on ne connaît que 
lui qui ne reviendra plus. Adieu. En l'écrivant ce mot, j'ai dans le 
cœur autant de peine que de plaisir; n'est-ce pas te regretter aussi 
puissamment que j'aime Gaston ? 



XLIX 

MARIE GASTON A DANIEL d'ARTHEZ. 

Octobre 1834. 



^P Mon cher Daniel, j'ai besoin de deux témoins pour mon mariage ; 
^■e vous prie de venir chez moi demain soir en vous faisant accom- 
^^agner de notre ami , le bon et grand Joseph Bridau. L'intention 
de celle qui sera ma femme est de vivre loin du monde et parfaite- 
ment ignorée : elle a pressenti le plus cher de mes vœux. Vous n'a« 
vez rien su de mes amours, vous qui m'avez adouci les misères 
d'une vie pauvre ; mais, vous le devinez, ce secret absolu fut une 
nécessité. Voilà pourquoi , depuis un an , nous nous sommes si peu 
vus. Le lendemain de mon mariage nous serons séparés pour long- 
temps. Daniel, vous avez l'àraefaiteà me comprendre : l'amitié sub- 
sislera sans l'ami. Peut-être aurai-je parfois besoin de vous ; mais 
je ne vous verrai point chez moi du moins. Elle est encore allée 

COM. HLM. T. IL H 



162 I. LIVRE, SCÈNES DE l\ VIE PlUVÉE. 

au-devant de nos souhaits en ceci. Elle m'a fait le sacrifice de Ta- 
milié qu'elle a pour une amie d'enfance qui pour elle est une véri- 
table sœur; j'ai dû lui immoler mon ami. Ce que je vous dis ici 
vous fera sans doute deviner non pas une passion , mais un amour 
entier, complet, divin, fondé sur une intime connaissance entre les 
deux êtres qui se lient ainsi. Mou bonheur est pur, infini; mais, 
comme il est une loi secrète qui nous défend d'avoir une félicité 
sans mélange , au fond de mon âme et ensevelie dans le dernier repli 
je cache une pensée par laquelle je suis atteint tout seul, et qu'elle 
ignore. Vous avez trop souvent aidé ma constante misère pour igno- 
rer l'horrible situation dans laquelle j'étais. Où puisai-je le cou- 
lage de vivre lorsque l'espérance s'éteignait si souvent ? dans votre 
passé, mon ami, chez vous où je trouvais tant de consolations et 
de secours délicats. Enfin , mon cher , mes écrasantes dettes , elle 
les a payées. Elle est riche, et je n'ai rien. Gombit^n de fois n'ai-je 
pas dit dans mes accès de paresse : Ah ! si quelque femme riche 
voulait de moi. Eh ! bien, en présence du fait, les plaisanteries de 
la jeunesse insouciante, le parti pris des malheureux sans scrupule, 
tout s'est évanoui. Je suis humilié, malgré la tendresse la plus in- 
génieuse. Je suis humilié, malgré la certitude acquise de la noblesse 
de son âme. Je suis humilié, tout en sachant que mon humiliation 
est une preuve de mon amour. Enfin , elle a vu que je n'ai pas re- 
culé devant cet abaissement. Il est un point où , loin d'être le pro- 
tecteur, je suis le protégé. Cette douleur, je vous la confie. Hors 
ce point, mon cher Daniel, les moindres choses accomplissent mes 
rêves. J'ai trouvé le beau sans tache, le bien sans défaut. Enfin, 
comme on dit , la mariée est trop belle : elle a de l'esprit dans la 
tendresse, elle a ce charme et cette grâce qui mettent de la variété 
.dans l'amour, elle est instruite et comprend tout; elle est jolie , 
blonde, mince et légèrement grasse , à faire croire que Raphaële! 
Rubens se sont entendus pour composer one femme I Je ne sais pas 
s'il m'eût jamais été possible d'aimer une femme brune autant 
'qu'une blonde : il m'a toujours semblé que la femme brune était 
un garçon manqué. Elle est veuve , elle n'a point eu d'enfants, elle a 
vingt-sept ans. Quoique vive, alerte, infatigable , elle sait néanmoins 
se plaire aux méditations de la mélancolie. Ces dons merveilleux 
n'excluent pas chez elle la dignité ni la noblesse : elle est impo- 
sante. Quoiqu'elle appartienne à l'une des vieilles familles les plus 
entichées de noblesse, elle m'aime assez pour passer par-dessus 



MÉMOIRES DE DEUX JEdNES MARIÉES. 163 

les malheurs de ma naissance. Nos amours secrets ont duré long- 
temps ; nous nous sommes éprouvés l'un l'autre ; nous sommes 
également jaloux : nos pensées sont bien les deux éclats de la même 
foudre. Nous aimons tous deux pour la première fois, et ce déli- 
cieux printemps a renfermé dans ses joies toutes les scènes que 
l'imagination a décorées de ses plus riantes, de ses plus douces, de 
ses plus profondes conceptions. Le sentiment nous a prodigué ses 
fleurs. Chacune de ces journées a été pleine, et quand nous nous 
quittions, nous nous écrivions des poèmes. Je n'ai jamais eu la 
pensée de ternir cette brillante saison par un désir, quoique mon 
âme en fût sans cesse troublée. Elle était veuve et libre, elle a mer- 
veilleusement compris toutes les flatteries de cette constante re- 
tenue ; elle en a souvent été touchée aux larmes. ïu entreverras 
donc, mon cher Daniel, une créature vraiment supérieure . Il n'y 
a pas même eu de premier baiser de l'amour : nous nous sommes 
craints l'un l'autre. 

— Nous avons, m'a-t-elle dit, chacun une misère à nous re- 
procher. 

— Je ne vois pas la vôtre. * 

— Mon mariage, a-t-elle répondu. 

Vous qui êtes un grand homme, et qui aimez une des femmes 
les plus extraordinaires de cette aristocratie où j'ai trouvé mon Ar- 
mande, ce seul mot vous suffira pour deviner cette âme et quel sera 
le bonheur de 

Votre ami, 
Marie Gaston. 



» 

MADAME DE l'eSTORADE A MADAME DE MACU&fER. 



Comment , Louise , après tous les malheurs intimes que t'a don- 
nés une passion partagée, au sein même du mariage, tu veux vivre 
avec un mari dans la solitude ? Après en avoir tué un en vivant dans 
le monde, tu veux te mettre à l'écart pour en dévorer un autre? 
Quels chagrins tu te prépares ! Mais , à la manière dont tu t'y es 



164 I. LIVRE, SCÉ\ES DE LA VIE PRIVÉE. 

prise, je vois que tout est irrévocable. Pour qu'un liomme t'ait 
fait revenir de ton aversion pour un second mariage , il doit possé- 
der un esprit angélique, un cœur divin; il faut donc te laissera tes 
illusions ; mais as-tu donc oublié ce que tu disais de la jeunesse des 
hommes, qui tous ont passé par d'ignobles endroits, et dont la 
candeur s'est perdue aux carrefours les plus horribles du chemin? 
Qui a changé , toi ou eux ? Tu es bien henreuse de croire au bon- 
heur : je n'ai pas la force de te bLîmer, quoique l'instinct de la ten- 
dresse me pousse à te détourner de ce mariage. Oui , cent fois oui , 
la Nature et la Société s'entendent pour détruire l'existence des féli- 
cités entières, par ce qu'elles sont à rencontre de la nature et de 
la société , parce que le ciel est peut-être jaloux de ses droits. En- 
fin, mon amitié pressent quelque malheur qu'aucune prévision ne 
pourrait m'expliquer : je ne sais ni d'où il viendra, ni qui l'engen- 
drera ; mais , ma chère, un bonheur immense et sans bornes t'ac- 
cablera sans doute. On porte encore moins facilement la joie ex- 
cessive que la peine la plus lourde. Je ne dis rien contre lui : tu 
l'aimes, et je ne l'ai sans doute jamais vu; mais tu m'écriras, j'es- 
père, un jour où tu seras oisive , un portrait quelconque de ce bel 
et curieux animal. 

Tu me vois prenant gaiement mon parti , car j'ai la certitude 
qu'après la lune de miel vous ferez tous deux et d'un commun 
accord comme tout le monde. Un jour, dans deux ans, en nous 
promenant, quand nous passerons sur cette route, tu me diras : — 
Voilà pourtant ce Chalet d'où je ne devais pas sortir! Et tu riras de 
ton bon rire, en montrant tes jolies dents. Je n'ai rien dit encore à 
Louis, nous lui aurions trop apprêté à rire. Je lui apprendrai tout 
uniment ton mariage et le désir que tu as de le tenir secret. Tu 
n'as malheureusement besoin ni de mère ni de sœur pour le cou- 
cher de la mariée. Nous sommes en octobre , tu commences par 
l'hiver, en femme courageuse. S'il ne s'agissait pas de mariage, je 
dirais que tu attaques le taureau par les cornes. Enfin , tu auras 
en moi l'amie la plus discrète et la plus intelligente. Le centre mys- 
térieux de l'Afrique a dévoré bien des voyageurs , et il me semble 
que tu te jettes , en fait de sentiment , dans un voyage semblable 
à ceux ou tant d'explorateurs ont péri , soit par les nègres , soit 
dans les sables. Ton désert est à deux lieues de Paris, je puis donc 
te dire gaiement : Bon voyage ! tu nous reviendras. 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MAKIEES. 165 

LI 

DE La comtesse DE L'ESTORADE A MADAxME MARIE GASTOW, 

1837. 

<}iic devicns-tii, ma chère? Après un silence de trois années, il 
tst permis à Renée d'être inquiète de Louise. Voilà donc l'amour ! 
il emi^orte , il annule une amitié comme la nôtre. Avoue que si 
3*adore mes enfants plus encore que tu n'aimes ton Gaston , il y a 
dans le sentiment maternel je ne sais quelle immensité qui permet 
de ne rien enlever aux autres affections , et qui laisse une femme 
être encore amie sincèl-e et dévouée. Tes lettres , ta douce et char- 
mante figure me manquent. J'en suis réduite à des conjectures sur 
toi, ô Louise ! 

Quant à nous, je vais l'expliquer les choses le plus succinctement 
possible, 

KEn relisant ton avant-dernière lettre , j'ai trouvé quelques mots 
grès sur notre situation politique. Tu nous as raillés d'avoir gardé 
la place de président de chambre à la Cour des comptes , que nous 
tenions, ainsi que le titre de comte, de la faveur de Charles X ; mais 
est-ce avec quarante mille livres de rentes, dont trente appartien- 
nent à un majorât, que je pouvais convenablement établir Athénaïs 
et ce pauvre petit mendiant de René ? Ne devions-nous pas vivre de 
notre place, et accumuler sagement les revenus de nos terres ? En 
vingt ans nous aurons amassé environ six cent mille francs, qui ser- 
viront à doter et ma fdle et René, que je destine à la marine. Mon 
petit pauvre aura dix mille livres de rentes, et peut-être pourrons- 
nous lui laisser en argent une somme qui rende sa part égale à celle 
de sa sœur. Quand il sera capitaine de vaisseau , mon mendiant se 
Hiariera richement , et tiendra dans le monde un rang égal à celui 
de son aîné. 

Ces sages calculs ont déterminé dans notre intérieur l'acceptation 
du nouvel ordre de choses. Naturellement , la nouvelle dynastie a 
nommé Louis pair de France et grand-officier de la Légion-d' Hon- 
neur. Du moment où l'Estorade prêtait serment , il ne devait rien 



1C6 I. LIVRE, SCèlVES DE LA. VIE l'RIVÉE. 

faire à demi ; dès lors, il a rendu de grands services dans la Chambre. 
Le voici maintenant arrivé à une situation où il restera tranquille- 
ment jusqu'à la fin de ses jours. 11 a de la dextérité dans les affaires; 
il est plus parleur agréable qu'orateur, mais cela suffit à ce que nous 
demandons à la politique. Sa finesse, ses connaissances soit en gou- 
vernement, soit en administration, sont appréciées, et tous les par- 
tis le considèrent comme un homme indispensable. Je puis te dire 
qu'on lui a dernièrement offert une ambassade, mais je la lui ai fait 
refuser. L'éducation d'Armand , qui maintenant a treize ans ; celle 
d'Athénaïs, qui va sur onze ans, me retiennent à Paris, et j'y veux 
demeurer jusqu'à ce que mon petit René ait fini la sienne , qui 
commence. « 

Pour rester fidèle à la branche aînée et retourner dans ses terres, 
il ne fallait pas avoir à élever et à pourvoir trois enfants. Une mère 
doit , mon ange , ne pas être Décius, surtout dans un temps où les 
Décius sont rares. Dans quinze ans d'ici, l'Estorade pourra se reti- 
rer à la Grampade avec une belle retraite, en installant Armand à la 
Cour des comptes , où il le laissera référendaire. Quant à René , la 
marine en fera sans doute un diplomate. A sept ans ce petit garçon 
est déjà fin comme un vieux cardinal. 

Ah! Louise, je suis une bienheureuse mère! Mes enfants coiV-i- 
nuent à me donner des joies sans ombre. [Senza brama sicura 
richezza.) Armand est au collège Henri IV. Je me suis décidée 
pour l'éducation publique sans pouvoir me décider néanmoins à 
m'en séparer, et j'ai fait comme faisait le duc d'Orléans avant d'être 
et peut-être pour devenir Louis- Philippe. Tous les malins, Lucas, 
ce vieux domestique que tu connais , mène Armand au collège à 
l'heure de la première étude , et me le ramène à quatre heures et 
demie. Un vieux et savant répétiteur, qui loge chez moi, le fait tra- 
vailler le soir et le réveille le matin à l'heure où les collégiens se 
lèvent. Lucas lui porte une collation à midi pendant la récréation. 
Ainsi, je le vois pendant le dîner, le soir avant son coucher, et j'as- 
siste le matin à son départ. Armand est toujours le charmant enfant 
plein de cœur et de dévouement que tu aimes ; son répétiteur est 
'content de lui. J'ai ma Nais avec moi et le petit qui bourdonnent 
sans cesse, mais je suis aussi enfant qu'eux. Je n'ai pas pu me ré- 
soudre à perdre la douceur des caresses de mes chers enfants. Il y 
a pour moi dans la possibilité de courir, dès que je le désire, au lit 
d'Armand, pour le voir pendant sou sommeil, ou pour aller pren- 



me 

1* 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 167 

drc , demander , recevoir un baiser de cet ange , une nécessité de 
mon existence. 

Néanmoins, le système de garder les enfants à la maison pater- 
nelle a des inconvénients, et je les ai bien reconnus. La Société, 
comme la Nature, est jalouse, et ne laisse jamais entreprendre sur 
ses lois ; elle ne souffre pas qu'on lui en dérange l'économie. Ainsi 
dans les familles où l'on conserve les enfants, ils y sont trop tôt ex- 
posés au feu du monde, ils en voient les passions, ils en étudient les 
dissimulations. Incapables de deviner les distinctions qui régissent la 
conduite des gens faits, ils soumettent le monde à leurs sentiments, 
à lenrs passions, au lieu de soumettre leurs désirs et leurs exigences 
au monde ; ils adoptent le faux éclat, qui brille plus que les vertus 
solides , car c'est surtout les apparences que le monde met en de- 
hors et habille de formes menteuses. Quand, dès quinze ans, un en- 
fant a l'assurance d'un homme qui connaît le monde, il est une 
monstruosité, devient vieillard à vingt-cinq ans, et se rend par cette 
ience précoce inhabile aux véritables études sur lesquelles repo- 
enl les talents réels et sérieux. Le monde est un grand comédien ; 
et , comme le comédien , il reçoit et renvoie tout , il ne conserve 
rien. Une mère doit donc, en gardant ses enfants, prendre la ferme 
résolution de les empêcher de pénétrer dans le monde, avoir le cou- 
rage de s'op}X)ser à leurs désirs et aux siens, de ne pas les montrer. 
Cornélie devait serrer ses bijoux. Ainsi ferai-j€ , car mes enfants 
^nt toute ma vie. 
j'ai trente ans, voici le plus fort de la chaleur du jour passé, le 
lus difficile du chemin fini. Dans quelques années, je serai vieille 
Boe, aussi puisé-je une force immense au sentiment des devoirs 
complis. On dirait que ces trois petits êtres connaissent ma pen- 
e et s'y conforment. Il existe entre eux , qui ne m'ont jamais 
uittée, et moi, des rapports mystérieux. Enfin, ils m'accablent de 
jouissances, comme s'ils savaient tout ce qu'ils me doivent de dé- 
domn)agements. 

Armand, qui pendant tes trois premières années de ses études a 
été lourd, méditatif, et qui m'inquiétait, est tout â coup parti. Sans 
doute il a compris le but de ces travaux j)réparatoires que les en- 
fants n'aperçoivent pas toujours , et qui est de les accoutumer au 
travail, d'aiguiser leur intelligence et de les façonner à l'obéissance, 
le principe des sociétés. iVla chère, il y a quelques jours, j'ai eu 
l'enivrante sensation de voir au concours général , en pleine Sor- 



168 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

bonne, Armand couronné. Ton filleul a eu le premier prix de ver- 
sion. A la distribution des prix du collège Henri IV, il a obtenu 
deux premiers prix, celui de vers et celui de thème. Je suis devenue 
blême en entendant proclamer son nom, et j'avais envie de crier : 
Je suis lamèrel Nais me serrait la main à me faire mal, si l'on pou- 
vait sentir une douleur dans un pareil moment. Ah ! Louise , cette 
fêle vaut bien des amours perdues. 

Les triomphes du frère ont stimulé mon petit René, qui veut aller 
au collège comme son aîné. Quelquefois ces trois enfants crient, se 
remuent dans la maison, et font un tapage à fendre la tête. Je ne 
sais pas comment j'y résiste, car je suis toujours avec eux ; je ne me 
suis jamais fiée à personne, pas même à Mary, du soin de surveiller 
mes enfants. Mais il y a tant de joies à recueillir dans ce beau métier 
de mère ! Voir un enfant quittant le jeu pour venir m'embrasser 
comme poussé par un besoin. . . quelle joie î Puis on les observe alors 
bien mieux. Un des devoirs d'une mère est de démêler dès le jeune 
âge les aptitudes, le caractère, la vocation de ses enfants, ce qu'au- 
cun pédagogue ne saurait faire. Tous les enfants élevés par leurs 
mères ont de l'usage et du savoir-vivre, deux acquisitions qui sup- 
pléent à l'esprit naturel, tandis que l'esprit naturel ne supplée ja- 
mais à ce que les hommes apprennent de leurs mères. Je reconnais 
déjà ces nuances chez les hommes dans les salons , où je distingue 
aussitôt les traces de la femme dans les manières d'un jeune homme. 
Comment destituer ses enfants d'un pareil avantage ? Tu le vois, 
mes devoirs accomplis sont fertiles en trésors, en jouissances. 

Armand, j'en ai la certitude, sera le plus excellent magistrat, le 
plus probe administrateur, le député le plus consciencieux qui puisse 
jamais se trouver ; tandis que mon René sera le plus hardi, le plus 
aventureux et en même temps le plus rusé marin du monde. Ce 
petit drôle a une volonté de fer ; il a tout ce qu'il veut , il prend 
mille détours pour arriver à son but, et si les mille ne l'y mènent pas, 
il en trouve un mille et unième. Là où mon cher Armand se résigne 
avec calme en étudiant la raison des choses , mon René tempête , 
s*ingénie , combine en parloltant sans cesse , et finit par découvrir 
un joint ; s'il y peut faire passer une lame de couteau , bientôt il y 
fait entrer sa petite voiture. 

Quant à Nais , c'est tellement moi, que je ne distingue pas sa 
chair de la mienne. Ah ! la chérie , la petite fille aimée que je me 
plais à rendre coquette, de qui je tresse les cheveux et les boucles en 



f 

■ MEMOIRES DE DEUX .lEUNES MARIEES. 169 

^ mettant mes pensées d'amour, je la veux heureuse : elle ne sera 
donnée qu'à celui qui l'aimera et qu'elle aimera. Mais, mon Dieu ! 
quand je la laisse se pomponner ou quand je lui passe des rubans 
groseille entre les cheveux, quand je chausse ses petits pieds si 
mignons, il me saute au cœur et à la tête une idée qui me fait 
presque défaillir. Est-on maîtresse du sort de sa fille? Peut-être 
aimera-t-elle un homme indigne d'elle, peut-être ne sera-t-elle pas 
aimée de celui qu'elle aimera. Souvent, quand je la contemple, il me 
vient des pleurs dans les yeux. Quitter une charmante créature, une 
fleur, une rose qui a vécu dans notre sein comme un bouton sur le 
rosier, et la donner à un homme qui nous ravit tout ! C'est toi qui, 
dans deux ans, ne m'as pas écrit ces trois mots : Je suis heureuse ! 
c'est toi qui m'as rappelé le drame du mariage, horrible pour une 
mère aussi mère que je le suis. Adieu , car je ne sais pas comment 
je t'écris , tu ne mérites pas mon amitié. Oh ! réponds-moi , ma 
Louise. 



I 



I 



LÏI 

MADAME GASTON A MADAME DE L'ESTORADE. 

Au Chalet. 



Un silence de trois années a piqué ta curiosité , tu me demandes 
pourquoi je ne t'ai pas écrit ; mais , ma chère Renée , il n'y a ni 
phrases , ni mots , ni langage pour exprimer mon bonheur : nos 
âmes ont la force de le soutenir, voilà tout en deux mots. Nou 
n'avons point le moindre effort à faire pour être heureux , nous 
nous entendons en toutes choses. En trois ans , il n'y a pas eu la 
moindre dissonance dans ce concert, le moindre désaccord d'expres- 
sion dans nos sentiments , la moindre différence dans les moindres 
vouloirs. Enfin , ma chère , il n'est pas une de ces mille journées qui 
n'ait porté son fruit particulier, pas un moment que la fantaisie n*ait 
rendu délicieux. Non-seulement notre vie , nous en avons la certi- 
tude , ne sera jamais monotone , mais encore elle ne sera peut-être 
jamais assez étendue pour contenir les poésies de notre amour. 



lanaai i 

r 



170 I. LIVRE, SCEINFS DE LA VIE PRIVÉE. 

fécond comme la nature, varié comme elle. Non, pas un mécompte I 
Nous nous plaisons encore bien mieux qu'au premier jour, et nous 
découvrons de moments en moments de nouvelles raisons de nous 
aimer. Nous nous promettons tous les soirs , en nou* promenant 
après le dîner, d'aller 5 Paris par curiosité , comme on dit : J'irai 
voir la Suisse. 

— Comment ! s'écrie Gaston , mais on arrange tel boulevard , la 
Madeleine est finie. Il faut cependant aller examiner cela. 

Bah ! le lendemain nous restons au lit , nous déjeunons dans notre 
chambre ; midi vient , il fait chaud , on se permet une petite sieste ; 
puis il me demande de me laisser regarder, et il me regarde abso- 
lument comme si j'étais un tableau ; il s'abîme en cette contempla- 
tion , qui , tu le devines , est réciproque. Il nous vient alors l'un à 
l'autre des larmes aux yeux , nous pensons à notre bonheur et nous 
tremblons. Je suis toujours sa maîtresse , c'est-à-dire que je parais 
aimer moins que je ne suis aimée. Celte tromperie est délicieuse. 
Il y a tant de charme pour nous autres femmes à voir le sentiment 
l'emporter sur le désir, à voir le maître encore timide s'arrêter là où 
nous souhaitons qu'il reste ! Tu m'as demandé de te dire comment 
il est; mais , ma Renée, il est impossible de faire le portrait d'un 
homme qu'on aime , on ne saurait être dans le vrai. Puis , entre 
nous , avouons-nous sans pruderie un singulier et triste effet de nos 
mœurs : il n'y a rien de si différent que l'homme du monde et 
l'homme de l'amour; la différence est si grande que l'un peut ne 
ressembler en rien à l'autre. Celui qui prend les poses les plus gra- 
cieuses du plus gracieux danseur pour nous dire au coin d'une che- 
minée , le soir, une parole d'amour, peut n'avoir aucune des grâces 
secrètes que veut une femme. Au rebours , un homme qui paraît 
laid , sans manières , mal enveloppé de drap noir, cache un amant 
qui possède l'esprit de l'amour, et qui ne sera ridicule dans aucune 
de ces positions où nous-mêmes nous pouvons périr avec toutes nos 
grâces extérieures. Rencontrer chez un homme un accord mysté- 
rieux entre ce qu'il paraît être et ce qu'il est , en trouver un qui 
dans la vie secrète du mariage ait cette grâce innée qui ne se donne 
pas , qui ne s'acquiert point , que la statuaire antique a déployée 
dans les mariages voluptueux et chastes de ses statues , jcette inno- 
cence du laisser-aller que les anciens ont mise dans leurs poèmes , 
et qui dans le déshabillé paraît avoir encore des vêtements pour les 
âmes, tout cet idéal qui ressort de nous-mêmes et qui tient au monde 



r 

m MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 171 

I des harmonies , qui sans doute est le génie des choses ; enfin cet 
immense problème cherché par l'imagination de toutes les femmes, 
ch bien ! Gaston en est la vivante solution. Ah ! chère , je ne savais 
pas ce que c'était que l'amour, la jeunesse , l'esprit et la beauté 
réunis. Mon Gaston n'est jamais affecté, sa grâce est instinctive, elle 
se développe sans efforts. Quand nous marchons seuls dans les bois, 
sa main passée autour de ma taille , la mienne sur son épaule, son corps 
tenant au mien , nos têtes se touchant, nous allons d'un pas égal, par 
on mouvement uniforme et si doux , si bien le même, que pour des 
gens qui nous verraient passer, nous paraîtrions un même être glis- 
sant sur le sable des allées, à la façon des immortels d'Homère. Cette 
harmonie est dans le désir, dans la pensée, dans la parole. Quelque- 
fois, sous la feuillée encore humide d'une pluie passagère, alors qu'au 
soir les herbes sont d'une vert lustré par l'eau, nous avons fait des 
promenades entières sans nous dire un seul mot , écoutant le bruit 
des gouttes qui tombaient , jouissant des couleurs rouges que le 

I^Bouchant étalait aux cimes ou broyait sur les écorces grises. Certes 

f alors nos pensées étaient une prière secrète, confuse, qui montait au 
ciel comme une excuse de notre bonheur. Quelquefois nous nous 
écrions ensemble, au même moment, en voyant un bout d'allée qui 
tourne brusquement , et qui , de loin , nous offre de délicieuses 
images. Si tu savais ce qu'il y a de miel et de profondeur dans un baiser 
presque timide qui se donne au miheu de cette sainte nature... c'est 
à croire que Dieu ne nous a faits que pour le prier ainsi. Et nous 
rentrons toujours plus amoureux l'un de l'autre. Cet amour entre 
eux époux semblerait une insulte à la société dans Paris, il faut s'y 
livrer comme des amants, au fond des bois. 

Gaston, ma chère, a cette taille moyenne qui a été celle de tous 
les hommes d'énergie ; il n*est ni gras ni maigre, et très-bien fait ; 
ses proportions ont de la rondeur; il a de l'adresse dans ses mouve- 
ments, il saute un fossé avec la légèreté d'une bête fauve. En quel- 

I^Hque position qu'il soit , il'^' a chez lui comme un sens qui lui fait 
trouver son équilibre, et ceci est rare chez les hommes qui ont 
l'habitude de la méditation. Quoique brun, il est d'une grande blan- 
cheur. Ses cheveux sont d*un noir de jais et produisent de vigou - 
reux contrastes avec les tons mats de son cou et de son front. Il a 
la tête mélancolique de Louis XIII. Il a laissé pousser ses mousta- 
ches et sa royale, mais je lui ai fait couper ses favoris et sa barbe; 
c'est devenu commun. Sa sainte misère me l'a conservé pur de 



I 



17i? I. LlVllE, SCÉIMF.S DE LA VIE IMIIVKE. 

toutes ces souillures qui gâtent tant de jeunes gens. Il a des dents 
magnifiques , il est d'une santé de fer. Son regard bleu si vif , mais 
pour moi d'une douceur magnétique , s'allume et brille comme un 
éclair quand son âme est agitée. Semblable à tous les gens forts et 
d'une puissante intelligence , il est d'une égalité de caractère qui t(î 
surprendrait comme elle m'a surprise. J'ai entendu bien des femmes 
me confier les chagrins de leur intérieur ; mais ces variations de 
vouloir, ces inquiétudes des hommes mécontents d'eux-mêmes , qui 
ne veulent pas ou ne savent pas vieillir, qui ont je ne sais quels 
reproches éternels de leur folle jeunesse, et dont les veines charrient 
des poisons , dont le regard a toujours un fond de tristesse , qui se 
font taquins pour cacher leurs défiances, qui vous vendent une heure 
de tranquillité pour des matinées mauvaises, qui se vengent sur nous 
de ne pouvoir être aimables , et qui prennent nos beautés en une 
haine secrète , toutes ces douleurs la jeunesse ne les connaît point, 
elle sont l'attribut des mariages disproportionnés. Oh ! ma chère , 
ne marie Athénaïs qu'avec un jeune homme. Si tu savais combien 
je me repais de ce sourire constant que varie sans cesse un esprit fin 
et délicat , de ce sourire qui parle , qui dans le coin des lèvres ren- 
ferme des pensées d'amour, de muets remerciements, et qui relie 
toujours les joies passées aux présentes ! Il n'y a jamais rien d'oublié 
entre nous. Nous avons fait des moindres choses de la nature des 
complices de nos félicités : tout est vivant , tout nous parle de nous 
dans ces bois ravissants. Un vieux chêne moussu, près de la maison 
du garde sur la route, nous dit que nous nous sommes assis fatigués 
sous son ombre , et que Gaston m'a expliqué là les mousses qui 
étaient à nos pieds , m'a fait leur histoire , et que de ces mousses 
nous avons monté , de science en science, jusqu'aux fins du monde. 
Nos deux esprits ont quelque chose de si fraternel , que je crois que 
c'est deux éditions du même ouvrage. Tu le vois, je suis devenue 
littéraire. Nous avons tous deux l'habitude ou le don de voir chaque 
chose dans son étendue, d'y tout aperc^oir, et la preuve que nous 
nous donnons constamment à nous-mêmes de cette pureté du sens 
intérieur, est un plaisir toujours nouveau. Nous en sommes arrivés 
à regarder cette entente de l'esprit comme un témoignage d'amour ; 
et si jamais elle nous manquait, ce serait pour nous ce qu'est une 
infidéhté pour les autres ménages. 

Ma vie , pleine de plaisirs , te paraîtrait d'ailleurs excessivement 
laborieuse. D'abord , ma chère, apprends que Louise-Armande-Ma- 



\â 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÎ ES. 173 

rie de Chaulieu fait elle-même sa chambre. Je ne souffrirais jamais 
que des soins mercenaires, qu'une femme ou une fille étrangère 
s'initiassent (femme littéraire !) aux secrets de ma chambre. Ma reli- 
gion embrasse les moindres choses nécessaires à son culte. Ce n'est pas 
jalousie, mais bien respect de soi-même. Aussi ma chambre est-elle 
faite avec le soin qu'une jeune amoureuse peut prendre de ses atours. 
Je suis méticuleuse comme une vieille fille. Mon cabinet de toilette, 
au lieu d'être un tohu-bohu, est un délicieux boudoir. Mes recher- 
ches ont tout prévu. Le maître, le souverain peut y entrer en tout 
temps ; son regard ne sera point affligé, étonné ni désenchanté : 
fleurs, parfums, élégance, tout y charme la vue. Pendant qu'il dort 
encore, le matin, au jour, sans qu'il s'en soit encore douté, je me lève, 
je passe dans ce cabinet où, rendue savante par les expériences de 
ma mère, j'enlève les traces du sommeil avec des lotions d'eau froide, 
endant que nous dormons, la peau, moins excitée, fait mal ses fonç- 
ons; elle devient chaude, elle a comme un brouillard visible à l'œil 
des cirons, une sorte d'atmosphère. Sous l'éponge qui ruisselle, une 
-^-^ernme sort jeune fille. Là peut-être est l'explication du mythe de 
■^■Ténus sortant des eaux. L'eau me donne alors les grâces piquantes 
■^■e l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux; et, après cette 
I^Boilette minutieuse, je me glissé comme une couleuvre, afin qu'à 
I^Hon réveil le maître me trouve pimpante comme une matinée de 
printemps. Il est charmé par cette fraîcheur de fleur nouvellement 
éclose, sans pouvoir s'expliquer le pourquoi. Plus tard, la toilette de 
journée regarde alors ma femme de chambre, et a lieu dans un 
salon d'habillement. Il y a, comme tu le penses, la toilette du cou- 
cher. Ainsi, j'en fais trois pour monsieur mon époux, quelquefois 
quatre; mais ceci, ma chère, tient à d'autres mythes de l'antiquité. 
Nous avons aussi nos travaux. Nous nous intéressons beaucoup à 
nos fleurs, aux belles créatures de notre serre et à nos arbres. Nous 
sommes sérieusement botanistes, nous aimons passionnément les 
fleurs, le Chalet en est encombré. Nos gazons sont toujours verts, 
nos massifs sont soignés autant que ceux des jardins du plus riche 
banquier. Aussi rien n'est-il beau comme notre enclos. Nous som- 
mes excessivement gourmands de fruits, nous surveillons nos mon- 
ireuils, nos couches, nos espaliers, nos quenouilles. Mais, dans le 
cas où ces occupations champêtres ne satisferaient pas l'esprit de 
mon adoré, je lui ai donné le conseil d'achever dans le silence de la 
solitude quelques unes des pièces de théâtre qu'il a commencées 




174 I. LIVRE, SCENES DE L/V VIE PlllVÉE. 

pendant ses jours de misère, et qui sont vraiment belles. Ce genre 
de travail est le seul dans les Lettres qui se puisse quitter et repren- 
dre, car il demande de longues réflexions, et n'exige pas la ciselure 
que veut le style. On ne peut pas toujours faire du dialogue, il y 
faut du trait, des résumés, des saillies que l'esprit porte comme les 
plantes donnent leurs fleurs, et qu'on trouve plus en les attendant 
qu'en les cherchant. Cette chasse aux idées me va. Je suis le colla- 
borateur de mon Gaston, et ne le quitte ainsi jamais, pas même 
quand il voyage dans les vastes champs de l'imagination. Devines-tu 
maintenant comment je me tire des soirées d'hiver? Notre service 
est si doux, que nous n'avons pas eu depuis notre mariage un mot 
de reproche, p'as une observation à faire à nos gens. Quand ils ont 
été questionnés sur nous, ils ont eu l'esprit de fourber, ils nous ont 
fait passer pour la dame de compagnie et le secrétaire de leurs maî- 
tres censés en voyage ; certains de ne jamais éprouver le moindre 
refus, ils ne sortent point sans en demander la permission ; d'ailleurs 
ils sont heureux, et voient bien que leur condition ne peut être 
changée que par leur faute. Nous laissons les jardiniers vendre le 
surplus de nos fruits et de nos légumes. La vachère qui gouverne la 
laiterie en fait autant pour le lait, la crème et le beurre frais. Seu- 
lement les plus beaux produits nous sont réservés.\ Ces gens sont 
très contents de leurs profits, et nous sommes enchantés de cette 
abondance qu'aucune fortune ne peut ou ne sait se procurer dans 
ce terrible Paris, où les belles pêches coûtent chacune le revenu de 
cent francs. Tout cela, ma chère, a un sens : je veux être le monde 
pour Gaston ; le monde est amusant, mon mari ne doit donc pas 
s'ennuyer dans cette solitude. Je croyais être jalouse quand j'étais 
aimée et que je me laissais aimer ; mais j'éprouve aujourd'hui la ja- 
lousie des femmes qui aiment, enfin la vraie jalousie. Aussi celui de 
ses regards qui me semble indifférent me fait-il trembler. De temps 
en temps je me dis : S'il allait ne plus m'aimer?... et je frémis. Oh ! 
je suis bien devant lui comme l'âme chrétienne est devant Dieu. 

Hélas! ma Renée, je n'ai toujours point d'enfants. Un momenr 
viendra sans doute où il faudra les sentiments du père et de la mère 
pour animer cette retraite, où nous aurons besoin l'un et l'autre de 
voir des petites robes, des pèlerines, des têtes brunes ou blondes, 
sautant, courant à travers ces massifs et nos sentiers fleuris. Oh! 
quelle monstruosité que des fleurs sans fruits. Le souvenir de ta 
belle famille est poignant pour moi. Ma vie, à moi, s'est restreinte. 



r 

■y MEMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 175 

I tindîsque la tienne a grandi, a rayonné. L'amour est profondément 
égoïste, tandis que la maternité tend à multiplier nos sentiments. 
J'ai bien senti cette différence en lisant ta bonne, ta tendre lettre. 
Ton bonheur m*a fait envie en te voyant vivre dans trois cœurs ! 
Oui, tu es heureuse : tu as sagement accompli les lois de la vie so- 
ciale, tandis que je suis en dehors de tout. Il n'y a que des enfants 
aimants et aimés qui puissent consoler une femme de la perte de sa 
beauté. J'ai trente ans bientôt, et à cet âge une femme commence 
de terribles lamentations intérieures. Si je suis belle encore, j'aper- 
çois les limites la vie féminine; après, que deviendrai -je? Quand 
j'aurai quarante ans, il ne les aura pas, il sera jeune encore, et je 
serai vieille. Lorsque cette pensée pénètre dans mon cœur, je reste 
à ses pieds une heure, en lui faisant jurer, quand il sentira moins 
d'amour pour moi, de me le dire à l'instant. Mais c'est un enfant, il 
me le jure comme si son amour ne devait jamais diminuer, et il est 
si beau que... tu comprends! je le crois. Adieu, cher ange, serons- 
nous encore pendant des années sans nous écrire ? Le bonheur est 
monotone dans ses expressions ; aussi peut-être est-ce à cause de 
cette difficulté que Dante paraît plus grand aux âmes aimantes dans 
son Paradis que dans son Enfer. Je ne suis pas Dante, je ne suis que 
ton amie, et tiens à ne pas t'ennuyer. Toi, tu peux m'écrire, car tu 
as dans tes enfants un bonheur varié qui va croissant, tandis que le 
mien... Ne parlons plus de ceci, je t'envoie mille tendresses. 



LUI 

Ma chère Louise, j'ai lu, relu ta lettre, et plus je m'en suis péné- 
trée, plus j'ai vu en toi moins une femme qu'un enfant; tu n'as pas 
changé, lu oublies ce que je t'ai dit mille fois : l'Amour est un vol 
fait par l'état social à l'état naturel; il est si passager dans la nature, 
que les ressources de la société ne peuvent changer sa condi- 
tion primitive : aussi toutes les nobles âmes essaient-elles de faire 
un homme de cet enfant; mais alors l'Amour devient, selon toi- 




176 ï- ÏIVUE, SCENES DE L\ VIE PRIVEE. 

même, une monstruosité. La société, ma chère, a voulu être fé- 
conde. En substituant des sentiments durables à la fugitive folie de 
la nature, elle a créé la plus grande chose humaine : la Famille, 
éternelle base des Sociétés. Elle a sacrifié l'homme aussi bien que 
la femme à son œuvre; car, ne nous abusons pas, le père de famille 
donne son activité, ses forces, toutes ses fortunes à sa femme. N'est- 
ce pas la femme qui jouit de tous les sacrifices? le luxe, la richesse, 
tout n'est-il pas à peu près pour elle ? pour elle la gloire et l'élé- 
gance, la douceur et la fleur de la maison. Oh! mon ange, tu prends 
encore une fois très mal la vie. Être adorée est un thème de jeune 
fille bon pour quelques printemps, mais qui ne saurait être celui 
d'une femme épouse et mère. Peut-êire suffit-il à la vanité d'une 
femme de savoir qu'elle peut se faire adorer. Si tu veux être épouse 
et mère, reviens à Paris. Laisse-moi te répéter que tu te perdras par 
le bonheur comme d'autres se perdent par le malheur. Les choses 
qui ne nous fatiguent point, le silence, le pain, l'air, sont sans repro- 
che parce qu'elles sont sans goût ; tandis que les choses pleines de 
saveur, irritant nos désirs, finissent par les lasser. Écoute-moi, 
mon enfant! Maintenant, quand même je pourrais être aimée par 
un homme pour qui je sentirais naître en moi l'amour que tu por- 
tes à Gaston, je saurais rester fidèle à mes chers devoirs et à ma 
douce famille. La maternité, mon ange, est pour le cœur de la femme 
une de ces choses simples, naturelles, fertiles, inépuisables comme 
celles qui sont les éléments de la vie. Je me souviens d'avoir un 
jour, il y a bientôt quatorze ans, embrassé le dévouement comme 
un naufragé s'attache au mât de son vaisseau par désespoir; mais 
aujourd'hui, quand j'évoque par le souvenir toute ma vie devant 
moi, je choisirais encore ce sentiment comme le principe de ma 
vie, car il est le plus sûr et le plus fécond de tous. L'exemple de ta 
vie, assise sur un égoïsme féroce, quoique caché par les poésies du 
cœur, a fortifié ma résolution. Je ne te dirai plus jamais ces choses, 
mais je devais te les dire encore une dernière fois en apprenant que 
ion bonheur résiste à la plus terrible des épreuves. 

Ta vie à la campagne, objet de mes méditations, m'a suggéré 
rette autre observation que je dois te soumettre. Notre vie est com- 
posée, pour le corps comme pour le cœur, de certains mouvements 
réguliers. Tout excès apporté dans ce mécanisme est une cause de 
plaisir ou de douleur; or, le plaisir ou la douleur est une fièvre 
d'âme essentiellement passagère, parce qu'elle n'est pas longtemps 



MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 177 

supportable. Faire de l'excès sa vie même , n'est-ce pas vivre ma- 
lade! Tu vis malade, en maintenant à l'état de passion un sentiment 
qui doit devenir dans le mariage une force égale et pure. Oui, mon 
ange, aujourd'hui je le reconnais : la gloire du ménage est précisé- 
ment dans ce calme , dans cette profonde connaissance mutuelle , 
dans cet échange de biens et de maux que les plaisanteries vulgai- 
res lui reprochent. Oh î combien il est grand ce mot de la duchesse 
de Sully, la femme du grand Sully enfin, à qui l'on disait que son 
mari , quelque grave qu'il parût , ne se faisait pas scrupule d'avoir 
une maîtresse : — C'est tout simple, a-t-elle répondu, je suis l'hon- 
neur de la maison, et serais fort chagrine d'y jouer le rôle d'une cour- 
tisane. Plus voluptueuse que tendre, lu veux être et la femme et la 
maîtresse. Avec l'âme d'Héloïse et les sens de sainte Thérèse, tu te 
livres à des égarements sanctionnés par les lois ; en un mot, lu dépra- 
ves l'insritution du mariage. Oui, toi qui me jugeais si sévèrement 
quand je paraissais immorale en acceptant, dès la veille de mon ma- 
riage, lesmoyensdu bonheur; en pliant tout à ton usage, lu mérites 
aujourd'hui les reproches que lu m'adressais. Eh ! quoi, lu veux as- 
servir et la nature et la société a ton caprice ? Tu restes toi-même, 
ui ne le transformes point en ce que doit être une femme ; tu gardes 
les volontés, les exigences de la jeune fille, et tu portes dans ta pas- 
sion les calculs les plus exacts, les plus mercantiles ; ne vends-tu pas 
très-cher tes parures ? Je te trouve bien défiante avec toutes les pré- 
cautions. Oh ! chère Louise , si tu pouvais connaître les douceurs 
du travail que les mères font sur elles-mêmes pour être bonnes et 
tendres à toute leur famille I L'indépendance et la fierté de mon ca- 
riictère se sont fondues dans une mélancolie douce, et que les plai- 
sirs maternels ont dissipée en la récompensant. Si la matinée fut 
difficile, le soir sera pur et serein. J'ai peur que ce ne soit tout le 
contraire pour ta vie. 

En finissant ta lettre j'ai supplié Dieu de le faire passer une jour- 
née au milieu de nous pour te convertir à la famille, à ces joies in- 
dicibles, constantes, éternelles, parce qu'elles sont vraies, simples 
€t dans la nature. Mais, hélas ! que peut ma raison contre une faute 
qui te rend heureuse? J'ai les larmes aux yeux en l'écrivant ces 
derniers mots. J'ai cru franchement que plusieurs mois accordés à 
cet amour conjugal te rendraient la raison par la satiété ; mais je te 
vois insatiable, et après avoir lue un amant, tu en arriveras à tuer 
l'amour. Adieu, chère égarée, je désespère, puisque la lettre où 
COM. HUM. T. II. 12 



17S I. LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVEE. 

j'espérais le rendre à la vie sociale par la peinture de mon bonheur 
ira servi qu'à la glorification de ton égoïsme. Oui , il n'y a que toi 
dans ton amour, et tu aimes Gaston bien plus pour toi que pour 
lui-même. 



1 



LIV 

DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE. 

20 mai. 

Renée , le malheur est venu ; non , il a fondu sur ta pauvre 
Louise avec la rapidité de la foudre , et tu me comprends ; le mal- 
heur pour moi , c'est le doute. La conviction , ce serait la mort. 
Avant-hier, après ma première toilette, en cherchant partout Gas- 
ton pour faire une petite promenade avant le déjeuner , je ne l'ai 
point trouvé. Je suis entrée à l'écurie, j'y ai vu sa jument trempée 
de sueur, et à laquelle le groom enlevait, à l'aide d'un couteau, deB» 
flocons d'écume avant de l'essuyer. — Qui donc a pu mettre Fe- 
delta dans un pareil état? ai-je dit. — Monsieur, a répondu l'en- 
fant. J'ai reconnu sur les jarrets de la jument la boue de Paris, qui 
ne ressemble point à la boue de la campagne. — Il est allé à Paris, 
ai-je pensé. Cette pensée en a fait jaillir mille autres dans mon cœur, 
et y a attiré tout mon sang. Aller à Paris sans me le dire, prendre 
i'heîjre où je le laisse seul, y courir et en revenir avec tant de ra- 
pidité que Fedelta soit presque fourbue !... Le soupçon m'a serrée de 
sa terrible ceinture à m'en faire perdre la respiration. Je suis allée 
à quelques pas de là, sur un banc, pour lâcher de reprendre mou 
sang-froid. Gaston m'a surprise ainsi, blême, effrayante à ce qu'il 
paraît, car il m'a dit : — Qu'as-iu? si précipitamment et d'un son 
de voix si plein d'inquiétude , que je me suis levée et lui ai pris le 
bras; mais j'avais les articulations sans force, et j'ai bien été con- 
trainte de me rasseoir ; il m'a prise alors dans ses bras et m'a em- 
portée à deux pas de là dans le parloir , où fous nos gens effrayé» 
nous ont suivis; mais Gaston les a renvoyés par un geste. Quand 
nous avons été seuls, j'ai pu, sans vouloir rien dire , gagner notre 
chambre, ou je me suis enfermée pour pouvoir pleurer à mon aise. 



MÉSIOIUES DK DliUX JEUNES MARIÉES. 179 

Gaston s'est tenu pendant deux heures environ écoulant mes san- 
glots , interrogeant avec une patience d'ange sa créature, qui ne lui 
répondait point. — Je vous reverrai quand mes yeux ne seront plus 
rouges et quand ma voix ne tremblera plus, lui ai-je dit enfin. Le 
VOU& l'a fait bondir hors de la maison. J'ai pris de l'eau glacée pour 
baigner mes yeux, j'ai rafraîchi ma figure, la porte de notre chambre 
s'est ouverte, je l'ai trouvé là, revenu sans que j'eusse entendu le 
bruit de ses pas. — Qu'as-tu ? m'a-t-il demandé. — Rien, lui dis-je. 
J'ai reconnu la boue de Paris aux jarrets fatigués de Fedella, je n'ai 
pas compris que tu y allasses sans m'en prévenir ; mais tu es libre. 
— Ta punition pour tes doutes si criminels sera de n'apprendre mes 
motifs que demain , a-t-il répondu. 

— Regarde-moi, lui ai-je dit. J'ai plongé mes yeux dans les siens: 
l'infini a pénétré l'infini. Non, je n'ai pas aperçu ce nuage que 
l'infidélité répand dans l'âme et qui doit altérer la pureté des pru- 
nelles. J'ai fait la rassurée, encore qae je restasse inquiète. Les 
hommes savent, aussi bien que nous , tromper, mentir ! Nous ne 
nous sommes plus quittés. Oh ! chère, combien par moments, en le 
regardant, je me suis trouvée indissolublement attachée à lui. Quels 
tremblements intérieurs m'agitèrent quand il reparut après m'avoir 
laissée seule pendant un moment ! Ma vie est en lui, et non en moi. 
J'ai donné de cruels démentis à ta cruelle lettre. Ai-je jamais senti 
cette dépendance avec ce divin Espagnol , pour qui j'étais ce que 
cet atroce bambiti est pour moi? Combien je hais celte jument! 
Quelle niaiserie à moi d'avoir eu des chevaux. Mais il faudrait aussi 
couper les pieds à Gaston , ou le détenir dans le cottage. Ces 
pensées stupides m'ont occupée , juge par là de ma déraison? Si 
l'amour ne lui a pas construit une cage , aucun pouvoir ne saurait 
retenir un homme qui s'ennuie. — T'ennuyé-je? lui ai-je dit à 
brûle-pourpoint. — Comme tu le tourmentes sans raison , m'a-t-ii 
répondu les yeux pleins d'une douce pitié. Je ne t'ai jamais tant 
aimée. — Si c'est vrai , mon ange adoré , lui ai-je réphqué, laisse- 
moi faire vendre Fedelta. — Vends! a-t-il dit. — Ce mot m'a 
:x)nime écrasée, Gaston a eu l'air de médire: Toi seule es riche 
ci , je ne suis rien, ma volonté n'existe pas. S'il ne l'a pas pensé , 
'ai cru qu'il le pensait, et de nouveau je l'ai quitté pour m'aller 
:oHcher : la nuit était venue. 

Oh! Renée, dans la solitude, une pensée ravageuse vous con- 
iuit au suicide. Ces délicieux jardins , celle nuit éloilée , celle 



l80 ï. LIVRE, SCEXCS DE LA VIE PRIVEE. 

fraîcheur qui m'envoyait par boulîécs l'encens de toutes nos fleurs, 
notre vallée, nos collines, tout me semblait sombre, noir et désert. 
J'étais comme au fond d'un précipice au milieu des serpents, des 
plantes vénéneuses; je ne voyais plus de Dieu dans le ciel. Après 
une nuit pareille une femme a vieilli. 

— Prends Fedelta, cours à Paris, lui ai-je dit le lendemain matin , 
ne la vendons point ; je l'aime, elle te porte ! Il ne s'est pas trompé , 
néanmoins , à mon accent , où perçait la rage intérieure que 
j'essayais de cacher. — Confiance ! a-t-il répondu en me tendant 
la main par un mouvement si noble et en me lançant un si noble 
regard que je me suis sentie aplatie. — Nous sommes bien petites, 
me suis-je écriée. — Non , tu m'aimes , et voilà tout , a-t-il dit 
en me pressant sur lui. — Va à Paris sans moi , lui ai-je dit en lui 
faisant comprendre que je me désarmais de mes soupçons. Il est 
parti , je croyais qu'il allait rester. Je renonce à te peindre mes souf- 
frances. Il y avait en moi-même une autre moi que je ne savais 
pas pouvoir exister. D'abord , ces sortes de scènes , ma chère , ont 
une solennité tragique pour une femme qui aime , que rien ne 
saurait exprimer; toute la vie vous apparaît dans le moment où elles 
se passent , et l'œil n'y aperçoit aucun horizon ; le rien est tout , le 
regard est un livre, la parole charrie des glaçons, et dans un mou- 
vement de lèvres on lit un arrêt de mort. Je m'attendais à du 
retour, car m'élais-je montrée assez Hoble et grande ? J'ai monté 
jusqu'en haut du Chalet et l'ai suivi des yeux sur la route. Ah ! ma 
chère Renée , je l'ai vu disparaître avec une affreuse rapidité. — ,, 
Comme il y court ! pensai-je involontairement. Puis, une fois seule, | 
je suis retombée dans l'enfer des hypothèses , dans le tumulte des 
soupçons. Par moments , la certitude d'être trahie me semblait 
être un baume , comparée aux horreurs du doute ! Le doute est 
notre duel avec nous-mêmes , et nous nous y faisons de terribles 
blessures. J'allais , je tournais dans les allées , je revenais au 
Chalet, j'en sortais comme une folle. Parti sur les sept heures, 
Gaston ne revint qu'à onze heures; et comme , par le parc de 
Saint-Cloud et le bois de Boulogne , une demi-heure suffit pour aller 
à Paris , il est clair qu'il avait passé trois heures dans Paris. Il entra 
triomphant en m'apportant une cravache en caoutchouc dont la 
poignée est en or. — Depuis quinze jours j'étais sans cravache; la 
mienne , usée et vieille , s'était brisée. — Voilà pourquoi tu m'as 
torturée? lui ai-je dit en admirant le travail de ce bijou qui con- 




MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIEES. 181 

tient une cassoleile au bout. Puis je compris que ce présent cachait 
une nouvelle tromperie ; mais je lui sautai promptement au cou , 
non sans lui faire de doux reproches pour m'avoir imposé de si 
grands tourments pour une bagatelle. Il se crut bien fin. Je vis alors 
dans son maintien, dans son regard, celte espèce de joie intérieure 
qu'on éprouve en faisant réussir une tromperie ; il s'échappe comme 
une lueur de notre âme , comme un rayon de notre esprit qui se 
reflète dans les traits, qui se dégage avec les mouvements du corps. 
En admirant cette jolie chose , je lui demandai dans un moment 
où nous nous regardions bien : — Qui t'a fait cette œuvre d'art ! 

— Un artiste de mes amis. — Ah! Verdier l'a montée, ajoutai- 
je en lisant le nom du marchand , imprimé sur la cravache. Gaston 
est resté très-enfant , il a rougi. Je l'ai comblé de caresses pour le 
récompenser d'avoir eu honte de me tromper. Je fis l'innocente , 
et il a pu croire tout fini. 

125 mai. 
e lendemain , vers six heures , je mis mon habit de cheval , et 
je tombai à sept heures chez Verdier, où je vis plusieurs cravaches 
de ce modèle. Un commis reconnut la mienne, que je lui montrai. 

— Nous l'avons vendue hier à un jeune homme , me dit-il. Et sur 
la description que je lui fis de mon fourbe de Gaston , il n'y eut 
plus de doute. Je te fais grâce des palpitations de cœur qui me bri- 
saient la poitrine en allant à Paris , et pendant celte petite scène où 
se décidait ma vie. Revenue à sept heures et demie , Gaston me 
trouva pimpante , en toilette du matin , me promenant avec une 
trompeuse insouciance , et sûre que rien ne trahirait mon absence , 
dans le secret de laquelle je n'avais mis que mon vieux Philippe. — 
• iaston, lui dis-je en tournant autour de notre étang, je connais 
assez la différence qui existe entre une œuvre d'art unique , faite 
avec amour pour une seule personne , et celle qui sort d'un moule. 

«ton devint pâle et me regarda lui présenter la terrible pièce à 
viction. — JMon ami , lui dis-je , ce n'est pas une cravache , 
c est un paravent derrière lequel vous abritez un secret. Là-dessus, 
ma chère , je me suis donné le plaisir de le voir s'entortillant dans 
les charmilles du mensonge et les labyrinthes de la tromperie sans 
en pouvoir sortir, et déployant «n art prodigieux pour essayer de 
trouver un mur à escalader, mais contraint de rester sur le terrain 



182 I. LIVRE, SCÈNES DE LA. VIE PRIVÉE. 

devant un adversaire qui consentit enfin à se laisser abuser. Cette 
complaisance est venue trop tard, comme toujours dans ces sortes 
de scènes. D'ailleurs, j'avais tîommis la faute contre laquelle ma 
mère avait essayé de me prémunir. Ma jalousie s'était montrée à 
découvert et établissait la guerre et ses stratagèmes entre Gaston et 
moi. Ma chère, la jalousie est essentiellement bête et brutale. Je me 
suis alors promis de souffrir en silence, de tout espionner, d'acqué- 
rir une certitude, et d'en finir alors avec Gaston, ou de consentir à 
mon malheur; il n'y a pas d'autre conduite à tenir pour les femmes 
bien élevées. Que me cache-t-il? car il me cache un secret. Ce 
secret concerne une femme. Est-ce une aventure de jeunesse de 
laquelle il rougisse? Quoi? Ce quoi? ma chère, est gravé en quatre 
lettres de feu sur toutes choses. Je lis ce fatal mot en regardant 
le miroir de mon étang, à travers mes massifs, aux nuages du ciel, 
aivx plafonds, à table, dans les fleurs de mes tapis. Au milieu de 
mon sommeil, une voix m'écrie : — Quoi? A compter de cette ma- 
tinée, il y eut dans notre vie un cruel intérêt, et j'ai connu la plus 
acre des pensées qui puissent corroder noire cœur : être à un homme 
que l'on croit infidèle. Oh ! ma chère, cette vie tient à la fois à l'enfer 
et au paradis. Je n'avais pas encore posé le pied dans cette fournaise, 
moi jusqu'alors si saintement adorée. 

— Ah ! tu souhaitais un jour de pénétrer dans les sombres et ar- 
dents palais delà souffrance? me disais je. Eh! bien, les démons 
ont entendu ton fatal souhait : marche, malheureuse ! 



30 mai. 



Depuis ce jour, Gaston, au lieu de travailler mollement et avec 
le laisser-aller de l'artiste riche qui caresse son œuvre, se donne 
des tâches comme l'écrivain qui vit de sa plume. Il emploie quatre 
heures tous les jours à finir deux pièces de théâtre. 

— Il lui faut de l'argent ! Cette pensée me fut sonfllée par une 
roix intérieure. Il ne dépense presque rien; et comme nous vivons 
dans une absolue confiance, il n'est pas un coin de son cabinet où 
mes yeux et mes doigts ne puissent fouiller. Sa dépense par an ne 
se monte pas à deux mille francs. Je lui sais trente mille francs 
moins amassés que mis dans un tiroir. Au milieu de la nuit, je suis 
allée pendant son sommeil voir si la somme y était toujours. Quel 
frisson glacial m'a saisie en trouvant le tiroir vide! Dans la même 



liEMOIRES DE DEUX JEUNES MVUIEES. 183 

semaine, j'ai découvert qu'il va chercher des lettres à Sèvres; il 
doit les déchirer aussitôt après les avoir lues, car malgré mes in- 
ventions de Figaro je n'en ai point trouvé de vestige. Hélas ! mon 
ange, malgré mes promesses et tous les beaux serments que je 
m'étais faits à moi-même à propos de la cravache, un mouvement 
d'âme qu'il faut appeler folie m'a poussée, et je l'ai suivi dans une 
de ses courses rapides au bureau de la poste. Gaston fut terrifié 
d'être surpris à cheval, payant le port d'une lettre qu'il tenait à la 
main. Après m'avoir regardée fixement, il a mis Fedelta au galop 
par un mouvement si rapide que je me sentis brisée en arrivant à 
la porte du bois dans un moment où je croyais ne pouvoir sentir 
aucune fatigue corporelle, tant mon âme souffrait! Là, Gaston ne 
me dit rien, il sonne et attend, sans me parler. J'étais plus morte 
que vive. Ou j'avais raison ou j'avais tort; mais, dans les deux 
cas, mon espionnage était indigne d'Armande-Louise-Marie de 
Chaulieu. Je roulais dans la fange sociale au-dessous de la grisette, 
de la fille mal élevée, côte à C()te avec les courtisanes, les actrices, 
: les créatures sans éducation. Quelles souffrances! Enfin la porte 
s'ouvre, il remet son cheval h son groom, et je descends alors aussi, 
mais dans ses bras ; il me les tend ; je relève mon amazone sur mon 
bras gauche, je lui donne le bras droit, et nous allons... toujours 
silencieux. Les cent pas que nous avons faits ainsi peuvent me 
compter pour cent ans de purgatoire. A chaque pas des milliers 
4e pensées, presque visibles, voltigeant en langues de feu sous mes 
yeux, me sautaient à l'âme, ayant chacune un dard, une épingle, 
un venin différent! Quand le groom et les chevaux furent loin, 
j'arrête Gaston, je le regarde, et, avec un mouvement que tu dois 
voir, je lui dis, en lui montrant la fatale lettre qu'il tenait toujours 
dans sa main droite : — Laisse-la-moi lire. Il me la donne, je la 
décacheté, et lis une lettre par laquelle Nathan, l'auteur dramati- 
que, lui disait que l'une de nos pièces, reçue, apprise et mise en 
répétition, allait être jouée samedi prochain. La lettre contenait un 
coupon de loge. Quoique pour moi ce fût aller du martyre au ciel, 
le démon me criait toujours, pour troubler ma joie : — Où sont les 
trente mille francs? Et la dignité, l'honneur, tout mon ancien ^oi 
m'empêchaient de faire une question; je l'avais sur les lèvres; je 
savais que si ma pensée devenait une parole, il fallait me jeter dans 
mon étang, et je résistais à peine au désir de parler : ne souffrais-je 
pas alors au-dessus des forces de la femme? — ïu t'ennuies, mon 



nou^ 



184 I. LIVUE, SCENES DE L\ VIE PUIVEE. 

pauvre Gaston, lui dis-je en lui rendant la lettre. Si tu veux, 
reviendrons à Paris. — A Paris, pourquoi? dit-il. J'ai voulu savoir 
sij*avaisdu talent, et goûter au punch du succès! 

Au moment où il travaillera, je pourrais bien faire l'étonnée en 
ouiilant dans le tiroir et n'y trouvant pas ses trente mille francs; 
mais n'est-ce pas aller chercher celte réponse : « J'ai obligé tel ou tel 
ami, » qu'un homme d'esprit comme Gaston ne manquerait pas de 
faire ? 

Ma chère, la morale de ceci est que le beau succès de la pièce à 
laquelle tout Paris court en ce moment nous est dû, quoique Nathan 
en ait toute la gloire. Je suis une des deux étoiles de ce mol : ET 
MM**. J'ai vu la première représentation, cachée au fond d'une 
loge d'avant-scène au rez-de-chaussée. 



Gaston travaille toujours et va toujours à Paris; il travaille à de 
nouvelles pièces pour avoir le prétexte d'aller à Paris et pour se 
faire de l'argent. Nous avons trois pièces reçues et deux de deman- 
dées. Oh ! ma chère, je suis perdue, je marche dans les ténèbres ; je 
brûlerai ma maison pour y voir clair. Que signifie une pareille con- 
duite? A-t-il honte d'avoir reçu de moi la fortune? 11 a l'ame trop 
grande pour se préoccuper d'une pareille niaiserie. D'ailleurs, quand 
un homme commence à concevoir de ces scrupules, ils lui sont 
inspirés par un intérêt de cœur. On accepte tout de sa femme, mais 
on ne veut rien avoir de la femme que l'on pense quitter ou qu'oa 
n'aime^plus. S'il veut tant d'argent, il a sans doute à le dépenser 
pour une femme. S'il s'agissait de lui, ne prendrait-il pas dans ma 
bourse sans façon ? Nous avons cent mille francs d'économies ! Enfin, 
ma belle biche, j'ai parcouru le monde entier des suppositions, el^ 
tout bien calculé, je suis certaine d'avoir une rivale. Il me laisse, 
pour qui ? je veux la voir. 

10 juillet. 

J'ai vu clair : je suis perdue. Oui, Renée, à trente ans, dans 
toute la gloire de la beauté, riche des ressources de mon esprit, 
parée des séductions de la toilette, toujours fraîche, élégante, je 
suis trahie, et pour qui? pour une Anglaise qui a de gros pieds, de 



m 



m: 



MÉMOIUES DE DEUX JEUIVES MARIÉES. 185 

gros os, une grosse poitrine, quelque vache britannique. Je n'en puis 
plus douter. Voici ce qui m'est arrivé dans ces derniers jours. 

Fatiguée de douter, pensant que s'il avait secouru l'un de ses amis, 
Gaston pouvait me le dire , le voyant accusé par son silence , et le 
trouvant convié par une continuelle soif d'argent au travail; jalouse de 
son travail, inquiète de ses perpétuelles courses à Paris, j'ai prismes 
mesures , et ces mesures m'ont fait descendre alors si bas que je ne 
puis t'en rien dire. Il y a trois jours, j'ai su que Gaston se rend, 
quand il va à Paris, rue de la Ville-Lévêque , dans une maison où 
ses amours sont gardés par une discrétion sans exemple à Paris. Le 
portier, peu causeur, a dit peu de chose , mais assez pour me dés- 
espérer. J'ai fait alors le sacrifice de ma vie, et j'ai seulement voulu 
lUt savoir. Je suis allée à Paris , j'ai pris un appartement dans la 
aisonqui se trouve en face de celle où se rend Gaston, et je l'ai 
pu voir de mes yeux entrant à cheval dans la cour. Oh ! j'ai eu trop 
tôt une horrible et affreuse révélation. Cette Anglaise, qui me paraît 

ivoir trente-six ans, se fait appeler madame Gaston. Cette décou- 
erte a été pour moi le coup de la mort. Enfin , je l'ai vue allant 
aux Tuileries avec deux enfants !.*. . Oh î ma chère , deux enfants 
qui sont les vivantes miniatures de Gaston. Il est impossible de ne 
pas être frappée d'une si scandaleuse ressemblance.. . Et quels jolis 
enfants! ils sont habillés fastueusement, comme les Anglaises savent 
les arranger. Elle lui a donné des enfants : tout s'expUque. Celte 
Anglaise est une espèce de statue grecque descendue de quelque 
onument; elle a la blancheur et la froideur du marbre, elle marche 
lenncllement en mère heureuse; elle est belle, il faut en convenir, 
mais c'est lourd comme un vaisseau de guerre. Elle n'a rien de fin 
ni de distingué : certes , elle n'est pas lady, c'est la fille de quel- 
que fermier d'un méchant village dans un lointain comté, où la on- 
zième fille de quelque pauvre ministre. Je suis revenue de Paris 
mourante. En route, mille pensées m'ont assaillie comme autant 
de démons. Serait-elle mariée ? la connaissait-il avant de m'épouser? 
A-t-elIe été la maîtresse de quelque homme riche qui l'aurait lais- 
sée, et n'est-elle pas soudain retombée à la charge de Gaston? J'ai 
fait des suppositions à l'infini, comme s'il y avait besoin d'hypo- 
thèses en présence des enfants. Le lendemain, je suis retournée à 
Paris, et j'ai donné assez d'argent au portier de la maison pour 
qu'à cette question: — Madame Gaston est-elle mariée légalement ? 
il me répondît : — Oui , mademoiselle. 



186 I. LIVRE, SCÈIVES DE LA VIE PRIVÉE. 



13 juillet. 

Wa chère , depuis celte matinée , j'ai redoublé d'amour ponr 
Gaston, et je l'ai trouvé plusamoureux que jamais; il est si jeune! 
Vingt fois, à notre lever, je suis près de lui dire : — Tu m'aimes donc ; 
plus que celle de la rue de la Ville-Lévêque ? Mais je n'ose m'expli- 
quer le mystère de mon abnégation. — Tu aimes bien les enfants ? 
lui ai-je demandé. — Oh ! oui , m'a-t il répondu ; mais nous en au- 
rons! — Et comment? — J'ai consulté les médecins les plus sa- 
vants, et tous m'ont conseillé de faire un voyage de deux mois. — 
Gaston , lui ai-je dit, si j'avais pu aimer un absent , je serais restée 
au couvent pour le reste de mes jours. Il s'est mis à rire, et moi, 
ma chère, le mot voyage m'a tuée. Oh! certes, j'aime mieux sauter 
par la fenêtre que de me laisser rouler dans les escaliers en me re- 
tenant de marche en marche. Adieu , mon ange , j'ai rendu ma 
mort douce, élégante, mais infaillible. Mon testament est écrit 
d'hier ; tu peux maintenant me venir voir, la consigne est levée. 
Accours recevoir mes adieux. Ma mort sera , comme ma vie, em- 
preinte de distinction et de grâce : je mourrai tout entière. 

Adieu, cher esprit de sœur, toi dont l'affection n'a eu ni dé- 
goûts, ni hauts, ni bas, et qui, semblable à l'égale clarté de la lune, 
as toujours caressé mon cœur ; nous n'avons point connu les viva- 
cités, mais nous n'avons pas goûté non plus à la vénéneuse amer- 
tume de l'amour. Tu as vu sagement la vie. Adieu! 



LA COxMTESSE DE L'ESïORADE A MADAME GASTON. 

16 juillet. 

Ma chère Louise , je t'envoie cette lettre par un exprès avant de 
courir au Chalet moi-même. Calme-toi. Ton dernier mot m'a paru 
si insensé que j'ai cru pouvoir, en de pareilles circonstances, tout 
confier 5 Louis : il s'agissait de te sauver de toi-même. Si, comme 



MEMOIRES DE DEUX JEUNES MAHIEES. 1g7 

i, nous avons employé d'horribles moyens, le résultat est si heu- 
;ux que je suis certaine de ton approbation. Je suis descendue 
isqu'à faire marcher la police ; mais c'est un secret entre le préfet, 
)us et toi. Gaston est un ange ! Voici les faits : son frère Louis 
Gaston est mort à Calcutta, au service d'une compagnie marchande, 
au moment où il allait revenir en France riche , heureux et marié. 
La veuve d'un négociant anglais lui avait donné la plus brillante 
ortune. Après dix ans de travaux entrepris pour envoyer de quoi 
vivre à son frère, qu'il adorait et à qui jamais il ne parlait de ses 
mécomptes dans ses lettres pour ne pas l'aiffliger, il a été surpris 
par la faillitte du fameux Halmer. La veuve a été ruinée. Le coup 
fut si violent que Louis Gaston en a eu la tête perdue. Le moral , 
en faiblissant, a laissé la maladie maîtresse du corps, et il a suc- 
combé dans le Bengale , où il était allé réaliser les restes de la for- 
tune de sa pauvre femme. Ce cher capitaine avait remis chez un 
banquier une première somme de trois cent mille francs pour l'en- 
^fteyer à son frère ; m^is ce banquier, entraîné parla maison Halmer, 
^wir a enlevé cette dernière ressource. La veuve de Louis Gaston, 
Hëtte belle femme que tu prends pour ta rivale , est arrivée à Paris 
^*avec deux enfants qui sont tes neveux, et sans un sou. Les bijoux 
le la mère ont à peine suffi à payer le passage de sa famille. Les 
mseignements que Louis Gaston avait donnés au banquier pour 
ivoyer l'argent à Marie Gaston ont servi à la veuve pour trouver 
incien domicile de ton mari. Comme ton Gaston a disparu sans 
^e où il allait , on a envoyé madame Louis Gaston chez d'Arthez, 
seule personne qui pût donner des renseignements sur Marie 
taston. D'Arthez a d'autant plus généreusement pourvu aux pre- 
liers besoins de cette jeune femme que Louis Gaston s'était , il y 
quatre ans , au moment de son mariage , enquis de son frère au- 
rès de notre célèbre écrivain , en le sachant l'ami de Marie. Le 
)itaine avait demandé à d'Arthez le moyen de faire parvenir sû- 
lent celte somme à Marie Gaston. D'Arthez avait répondu que 
larie Gaston était devenu riche par son mariage avec la baronne 
Macumer. La beauté, ce magnifique présent de leur mère, 
^ait sauvé dans les Indes comme à Paris , les deux frères de toul 
ilheur. N'est-ce pas une touchante histoire? D'Arthez a naturel- 
îment fini par écrire à ton mari Tétai où se trouvaient sa belle-sœur 
"et ses neveux, en l'instruisant des généreuses intentions que le hasard 
avait fait avorter, mais que le Gaston des Indes avait eues pour le 



I 



188 I. LIVRE , SCÈXES DE LA VIC PlUVÉE. 

Gaston de Paris. Ton cher Gaston, comme tu dois l'imaginer, est 
accouru précipitamment à Paris. Voilà l'histoire de sa première 
course. Depuis cinq ans , il a mis de côté cinquante mille francs 
sur le revenu que tu l'as forcé de prendre , et il les a employés à 
deux inscriptions de chacune douze cents francs de rente au nom 
de ses neveux ; puis il a fait meubler cet appartement où demeure 
ta belle-sœur, en lui promettant trois mille francs tous les trois 
mois. Voilà l'histoire de ses travaux au théâtre et du plaisir que lui 
a causé le succès de sa première pièce. Ainsi madame Gaston n'est 
point ta rivale , et porte ton nom très légitimement. Un homme 
noble et délicat comme Gaston a dû te cacher cette aventure en 
redoutant la générosité. Ton mari ne regarde point comme à lui ce 
que tu lui as donné. D'Arihez m'a lu la lettre qu'il lui a écrite pour 
le prier d'être un des témoir.s de votre mariage : Marie Gaston y 
dit que son bonheur serait entier s'il n'avait pas eu de dettes à te 
laisser payer et s'il eût été riche. Une âme vierge n'est pas maî- 
tresse de ne pas avoir de tels sentiments : ils sont ou ne sont pas ; et 
quand ils sont , leur délicatesse, leurs exigences se conçoivent. Il 
est tout simple que Gaston ait voulu lui-même en secret donner 
une existence convenable à la veuve de son frère , quand cette 
femme lui envoyait cent mille écus de sa propre fortune. Elle est 
belle , elle a du cœur, des manières distinguées , mais pas d'-esprit. 
Cette femme est mère ; n'est-ce pas dire que je m'y suis attachée 
aussitôt que je l'ai vue, en la trouvant un enfant au bras et l'autre 
habillé comme le baby d'un lord. Tout pour les enfants! est écrit 
chez elle dans les moindres choses. Ainsi , loin d'en vouloir à ton 
adoré Gaston, tu n'as que de nouvelles raisons de l'aimer ! Je l'ai 
entrevu , il est le plus charmant jeune homme de Paris. Oh ! oui , 
chère enfant, j'ai bien compris en l'apercevant qu'une femme pou- 
vait en être folle : il a la physionomie de son âme. A ta place , je 
prendrais au Chalet la veuve et les deux enfants , en leur faisant 
construire quelque délicieux cottage*, et j'en ferais mes enianis. 
Calnae-toi donc, et prépare à ton tour celte surprise à Gaston. 



MÉMOIHES DE DEUX JEUNES MARIÉES. 189 

LVI 

DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADI:. 



Ah î ma bien-aimée, entends le terrible, le fatal, l'insolent mot de 
l'imbécile La Fayette à son maître, à son roi : // est trop tard! ! 
ma vie, ma belle vie ! quel médecin me la rendra ? Je me suis frap- 
pée à mort. Hélas! n'élais-je pas un feu follet de femme destiné à 
s'éteindre après avoir brillé ? Mes yeux sont deux torrents de larmes, 
et... je ne peux pleurer que loin de lui. .. Je le fuis et il me cher- 
che. Mon désespoir est tout intérieur. Dante a oublié mon supplice 
dans son Enfer. Viens me voir mourir ? 



LVII 

DE LA COMTESSE DE L'eSTORADE AU COMTE DE 

l'estorade. 

Au Chalet", 7 août. 

Mon ami, emmène les enfants et fais le voyage de Provence sans 
moi; je reste auprès de Louise qui n'a plus que quelques jours à 
vivre : je me dois à elle et à son mari, qui deviendra fou, je crois. 

Depuis le petit mot que tu connais et qui m'a fait voler, accom- 
pagnée de médecins, à Ville-d' A vray, je n'ai pas quitté cette charmante 
femme et n'ai pu t'écrire, car voici la quinzième nuit que je passe. 

En arrivant, je l'ai trouvée avec Gaston, belle et parée, le visage 
riant, heureuse. Quel sublime mensonge ! Ces deux beaux enfants 
s'étaient expliqués. Pendant un moment j'ai, comme Gaston, été 
la dupe de cette audace ; mais Louise m'a serré la main et m'a dit à 
l'oreille : — Il faut le tromper , je suis mourante. (In froid glacial 



igO I. l'IVRE, SCEKES DE LA VIE PRIVEE. 

m'a enveloppée en lui trouvant la main brûlante et du rouge aux 
joues. Je me suis applaudie de ma prudence. J'avais eu l'idée, pour 
n'effrayer personne, de dire aux médecins de se promener dans le 
bois en attendant que je les fisse demander. 

— Laisse-nous, dit-elle à Gaston. Deux femmes qui se revoient 
après cinq ans de séparation ont bien des secrets à se confier, el 
Renée a sans doute quelque confidence à me faire. 

Une fois seule, elle s'est jetée dansraes bras sans pouvoir conte- 
nir ses larmes. 

— Qu'y-a-t-il donc? lui ai-je dit. Je t'amène, en tout cas, le 
premier chirurgien et le premier médecin de l'Hôtel-Dieu , avec 
Bianchon ; enfin ils sont quatre. 

— Oh ! s'ils peuvent me sauver, s'il est temps, qu'ils viennent ! 
s'est-elle écriée. Le même sentiment qui me pojrtait à mourir me 
porte à vivre. 

— Mais qu'as-tu fait ? 

— Je me suis rendue poitrinaire au plus haut degré en quelques 
jours. 

— Et comment ? 

— Je me mettais en sueur la nuit et courais me placer au bord 
de l'étang, dans la rosée. Gaston me croit enrhumée, et je meurs. 

— Envoie-le donc à Paris , je vais chercher moi-même les mé- 
decins , ai-je dit en courant comme une insensée à l'endroit où je 
les avais laissés. 

Hélas! mon ami , la consultation faite , aucun de ses savants ne 
m'a donné le moindre espoir, ils pensent tous qu'à la chute des 
feuilles, Louise mourra. La constitution de cette chère créature a 
singulièrement servi son dessein ; elle avait des dispositions à la 
maladie qu'elle a développée ; elle aurait pu vivre long-temps ; mais 
en quelques jours elle a rendu tout irréparable. Je ne te dirai pas 
mes impressions en entendant cet arrêt parfaitement motivé. Ta 
sais que j'ai tout autant vécu par Louise que par moi. Je suis restée 
anéantie, et n'ai point reconduit ces cruels docteurs. Le wsage bai- 
gné de larmes , j'ai passé je ne sais combien de temps dans une 
douloureuse méditation. Une céleste voix m'a tirée de mon en- 
gourdissement par ces mots : — Eh T bien , je suis condamnée , 
que Louise m'a dit en posant sa main sur mon épaule. Elle m'a fait 
lever et m'a emmenée dans son petit salon. — Ne me quitte plus, 
m'a-t-elle demandé par un regard suppliant, je ne veux pas voir de 



MËUUIhES DE DEUX JEUNES MARIÉES. ;9| 

spoir autour de moi; je veux surtout le tromper, j'en aurai la 

:e. Je suis pleine d'énergie , de jeunesse , et je saurai mourir 

►ut. Quant à moi, je ne me plains pas, je meurs comme je Tai 

laité souvent : à trente ans, jeune, belle, tout entière. Quant à 

I, je l'aurais rendu malheureux, je le vois, .le me suis prise dans 

les lacs de mes amours , comme une biche qui s'étrangle en s'im- 

patientant d'être prise; de nous deux, je suis la biche et bien 

iattvage. Mes jalousies à faux frappaient déjà sur son cœur de ma- 
nière à le faire souffrir. Le jour où mes soupçons auraient rencon- 
tré l'indifférence , le loyer qui attend la jalousie , eh ! bien je 

serais morte. J'ai mon compte de la vie. Il y a des êtres qui ont 
soixante ans de service sur les contrôles du monde et qui, en effet, 
tt'oBt pas vécu deux ans ; au rebours, je parais n'avoir que trente 
aus, mais, en réahté, j'ai eu soixante années d'amours. Ainsi, pour 
moi, pour lui,, ce dénouement est heureux. Quant à nous deux, 
c*est autre chose : tu pprds une sœur qui t'aime, et cette perte est ir- 
réparable. Toi seule, ici, tu dois pleurer ma mort. Ma mort, reprit- 
elle après une longue pause pendant laquelle je ne l'ai vue qu'à tra- 
vers le voile de mes larmes , porte avec elle un cruel enseignement. 
Mon cher docteur en corset a raison : le mariage ne saurait avoir 
pour base la passion, ni même l'amour. Ta vie est une belle et no- 
ble vie, tu as marché dans ta voie, aimant toujours de plus en plus 
ton Louis; tandis qu'en commençant la vie conjugale par une ar- 
deur extrême, elle ne peut que décroître. J'ai eu deux fois tort, et 
deux, fois la Mort sera yenue souffleter mon bonheur de sa main 
décharnée. Elle m'a enlevé le plus noble et le plus dévoué des hom- 
mes; aujourd'hui, la camarde m'enlève au plus beau, au plus char- 
mant, au plus poétique époux du monde. Mais j'aurai tour à tour 
connu le beau idéal de l'âme et celui de la forme. Chez Felipe, 
l'âme domptait le corps et le transformait ; chez Gaston , le cœur, 
l'esprit et la beauté rivalisent. Je meurs adorée, que puis -je vou- 
loir de plus?... me réconcilier avec Dieu que j'ai négligé peut-être, 
et vers qui je m'élancerai pleine d'amour en lui demandant de me 
rendre un jour ces deux auges dans le ciel. Sans eux , le paradis 
serait désert pour moi. Mon exemple serait fatal : je suis une ex- 
ception. Comme il est impossible de rencontrer des Felipe ou des 
Gaston , la loi sociale est en ceci d'accord avec la loi naturelle. Oui, 
la femme est un être faible qui doit, en se mariant, faire un entier 
sacrifice de sa volonté à l'homme, qui lui doit en retour le sacrifice 



1 



392 I. LIVRE, SCENES DE L.\ VIE PRIVEE. 

de son égoïsmo. Les révoltes et les pleurs que notre sexe a élever 
et jetés dans ces derniers temps avec tant d'éclat sont des niaise 
ries qui nous méritent le nom d'enfants que tant de philosophes nou 
ont donné. 

Elle a continué de parler ainsi de sa voix douce que tu connais, 
en disant les choses les plus sensées de la manière la plus élégante, 
jusqu'à ce que Gaston entrât, amenant de Paris sa belle-sœur, les 
deux enfants et la bonne anglaise que Louise Tavait prié d'aller 
chercher. 

— Voilà mes jolis bourreaux , a-t-elle dit en voyant ses deux 
neveux. Ne pouvais-je pas m'y tromper ? Comme ils ressemblent à 
leur oncle ! 

Elle a été charmante pour madame Gaston l'aînée, qu'elle a priée 
de se regarder au Chalet comme chez elle , et elle lui en a fait les 
honneurs avec ces façons à la Chaulieu qu'elle possède au plus haut 
degré. 

J'ai sur-le-champ écrit à la duchesse et au duc de Chaulieu, au 
duc de Pxhétoré et au duc de Lenoncourt-Chaulieu , ainsi qu'à Ma- 
deleine. J'ai bien fait. Le lendemain, fatiguée de tant d'efforts, 
Louise n'a pu se promener; elle ne s'est même levée que pour as- 
sister au dîner. Madeleine de Lenoncourt , ses deux frères et sa 
mère sont venus dans la soirée. Le froid que le mariage de Louise 
avait mis entre elle et sa famille s'est dissipé. Depuis cette soirée, 
les deux frères et le père de Louise sont venus à cheval tous les ma- 
tins, et les deux duchesses passent au Chalet toutes leurs soirées. La 
mort rapproche autant qu'elle sépare, elle fait taire les passions mes- 
quines. Louise est sublime de grâce, déraison, de charme, d'esprit 
et de sensibilité. Jusqu'au dernier moment elle montre ce goût qui 
l'a rendue si célèbre , et nous dispense les trésors de cet esprit qui 
faisait d'elle une des reines de Paris. 

— Je veux être jolie jusque dans mon cercueil, m'a-t-elle dit 
avec ce sourire qui n'est qu'à elle, en se mettant au lit pour y lan- 
guir ces quinze jours-ci. 

Dans sa chambre il n'y a pas trace de maladie : les boissons , les 
gommes, tout l'appareil médical est caché. 

— N'est-ce pas que je fais une belle mort ? disait-elle hier au 
curé de Sèvres, à qui elle a donné sa confiance. 

Nous jouissons tous d'elle en avares. Gaston, que tant d'inquié- 
tudes, tant de clartés affreuses ont préparé, ne manque pas de 



M 



m 

à 




/' ' -/'loi''- 



IMP. S. RAÇON. 



 



Elle avait exigé de moi que je lui lusse en irançais le be Profundis, pendant 
qu'elle serait ainsi face à face avec la belle nature qu'elle s'était créée. 



I-MEMOIKES DE DEUX JEUNES MARIEES.) 



UÉMOIRES DE DEUX JEUNES M/iRlÉES. 193 

courage, mais il est atteint : je ne m'étonnerais pas de le voir suivre 
nalureliement sa femme. Hier il m'a dit en tournant autour de la 
pièce d'eau : — Je dois être le père de ces deux enfants... Et il 
DQC montrait sa belle-sœur qui promenait ses neveux. Mais, quoique 
je ne veuille rien faire pour m'en aller de ce monde, promettez-moi 
d'être une seconde mère pour eux et de laisser votre mari accepter 
la tutelle officieuse que je lui confierai conjointement avec ma belle- 
sœur. Il a dit cela sans la moindre emphase et comme un homme 
qui se sent perdu. Sa figure répond par des sourires aux sourires 
de Louise, et il n'y a que moi qui ne m'y trompe pas. Il déploie un 
courage égal au sien. Louise a désiré voir son filleul ; mais je ne suis 
pas fâchée qu'il soit en Provence, elle aurait pu lui faire quelques 
libéralités qui m'auraient fort embarrassée. 
Adieu, mon ami. 



35 août {le jour de sa fête). 



Hier au soir Louise a eu pendant quelques moments le délire ; 
mais ce fut un délire vraiment élégant , qui prouve que les gens 
d'esprit ne deviennent pas fous comme les bourgeois ou comme les 
sots. Elle a chanté d'une voix éteinte quelques airs italiens des Pu- 
ritani, de la Sonnambula et de Mosé. Nous étions tous silencieux 
autour du lit, et nous avons tous eu, même son frère Rhétoré, des 
larmes dans les yeux, tant il était clair que son âme s'échappait 
ainsi. Elle ne nous voyait plus ! Il y avait encore toute sa grâce dans 
les agréments de ce chant faible et d'une douceur divine. L'agonie 
a commencé dans la nuit. Je viens, à sept heures du matin, de h 
lever moi-même ; elle a retrouvé quelque force, elle a voulu s'as- 
seoir à sa croisée , elle a demandé la main de Gaston... Puis, mon 
ami, l'ange le plus charmant que nous pourrons voir jamais sur cette 
terre ne nous a plus laissé que sa dépouille. Administrée la veille 
à l'insu de Gaston , qui, pendant la terrible cérémonie, a pris un 
peu de sommeil, elle avait exigé de moi que je lui lusse en français 
le Deprofundis, pendant qu'elle serait ainsi face à face avec la belle 
nature qu'elle s'était créée. Elle répétait mentalement les paroles 
et serrait les mains de son mari, agenouillé de l'autre côté de la 
bergère. ^ 

COM. HUM. T. IL 13 



■ 



196 



I. LIVRE , SCÈNES DE L A VIE PRIVEE. 



26 août. 

J'ai le cœur brisé. Je viens d'aller la voir dans son linceul, e\k \ 
est devenue pâle avec des teintes violettes. Oh ! je veux voir mes en^ 
fantsi mes enfants! Amène mes enfants au-devant de moi ! 



Paris, 18'*!, 



nu. 




LA COMTESSE bE VANDE.NESSE 



(Onf; fille nÈvE. 



UNE FILLE D^ÈVE. 



A MADAME LA COMTESSE BOLOGNINI, 

NÉE VIMERCATI. 

\si vous vous souvenez, Madame, du plaisir que votre conversation 
Kurait à un voyageur en lui rappelant Paris à Milan, vous ne vous 
étonnerez pas de le voir vous témoignant sa reconnaissance pour tantde 
bonnes soirées passées auprès de vous, en apportant une de ses œuvres à 
vos pieds, et vous priant de la protéger de votre nom, comms autrefois 
ce nom protégea plusieurs contes d'un de vos vieux auteurs, cher aux 
Milanais. Vous avez une Eugénie, déjà belle, dont le spirituel sourire 
annonce qu'elle tiendra de vous les dons les plus précieux de la femme, et 
qui, certes, aura dans son enfance tous les bonheurs qu'une triste mère 
refusait à l'Eugénie mise en scène dans cette œuvre. Vous voyez que si 
les Français sont taxés de légèreté, d'oubli, je suis Italien par la 
constance et par le souvenir. En écrivant lenom d'Eugénie, ma pensée 
m'a souvent reporté dans ce frais salon en stuc et dans ce petit jardin, 
aw Vicolo dei Capuccini, témoin des rires de cette chère enfant, de nos 
querelles, de nos récits. Vous avez quitté le Corso pour les Tre Monas- 
teri, je ne sais point comment vous y êtes, et suis obligé de vous voir, 
non plus au milieu des jolies choses qui sans doute vous y entourent, 
mais comme une de ces belles figures dues à Carlo Dolci, Rapha'èly 
Titien, Allori, et qui semblent abstraites, tant elles sont loin de nous. 

Si ce livre peut sauter par-dessus les Alpes, il vous prouvera donc 
la vive reconnaissance et l'amitié respectueuse 

De votre humble serviteur. 



I 



DE Balzac 



Dans un des plus beaux hôlels de la rue Neuve-des-Mathurins, 
à onze heures et demie du soir, deux femmes étaient assises de- 
vant la cheminée d'un boudoir tendu de ce velours bleu à reflets 
tendres et chatoyants que l'industrie française n'a su fabriquer que 
dans ces dernières années. Aux portes, aux croisées, un artiste 



^96 !• LIVRE, SCÈ\ES DE LA VIE PRIVÉE. 

avait drapé de moelleux rideaux en cacliemire d'un bleu pareil à 
celui de la tenture. Une lampe d'argent ornée de turquoises et sus- 
pendue par trois chaînes d'un beau travail, descend d'une jolie rof:ace 
[)lacée au milieu du plafond. Le système de la décoration est 
poursuivi dans les plus petits détails et jusque dans ce plafond en 
soie bleue , étoile de cachemire blanc dont les longues bandes 
plissées retombent à d'égales dislances sur la tenture, agrafées par 
des nœuds de perles. Les pieds rencontrent le chaud tissu d'un tapis 
belge, épais comme un gazon et à fond gris de lin semé de bouquets 
bleus. 

Le mobilier, sculpté en plein bois de palissandre sur les plus beaux 
modèles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de 
cet ensemble, un peu trop flouy dirait un peintre. Le dos des chaises 
et des fauteuils offre à l'œil des pages menues en belle étoffe de soie 
blanche, brochée de fleurs bleues et largement encadrées par des 
feuillages finement découpés dans le bois. 

De chaque côté de la croisée, deux étagères montrent leurs mille 
bagatelles précieuses , les fleurs des arts mécaniques écloses au feu 
de la pensée. Sur la cheminée en marbre turquin, les porcelaines 
les plus folles du vieux Saxe , ces bergers qui vont à des noces 
éternelles en tenant de délicats bouquets à la main , espèces de 
chinoiseries allemandes, entourent une pendule en platine, niellée 
d'arabesques. Au-dessus, brillent les tailles côtelées d'une glace de 
Venise encadrée d'un ébène plein de figures en relief, et venue de 
quelque vieille résidence royale. Deux jardinières étalaient alors le 
luxe malade desserres, de pâles et divines fleurs, les perles de la bo- 
tanique. 

Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s'il eût été à ven- 
dre, vous n'eussiez pas trouvé ce malin et capricieux désordre qui 
révèle le bonheur. Là tout était alors en harmonie, car les deux 
femmes y pleuraient. Tout y paraissait souffrant. 

Le nom du propriétaire , Ferdinand du Tillet , un des plus 
riches banquiers de Paris, justifie le luxe effréné qui orne l'hôtel , 
et auquel ce boudoir peut servir de programme. Quoique sans 
famille , quoique parvenu , Dieu sait comment ! du Tillet avait 
épousé en 1831 la dernière fille du comte de Granville , l'un des 
plus célèbres noms de la magistrature française, et devenu pair de 
France après la révolution de Juillet. Ce mariage d'ambition fut 
acheté par la quittance au contrat d'une dot non touchée , aussi 



û 



UNE FILLE D'EVE. 197 

msidérable que celle de sa sœur aînée mariée au comte Félix de 
andenesse. De leur côté, les Granville avaici)t jadis obtenu cette 
alliance avec les Vandenesse par l'énormité de la dot. Ainsi, la Ban- 
que avait réparé la brèche faite à la Magistrature par la Noblesse. 
Si le comte de Vandenesse s'était pu voir, à trois ans de distance, 
eau-frère d'un sieur Ferdinand dit du Tillet , il n'eût peut-être 
s épousé sa femme ; mais quel homme aurait, vers la fin de 
828, prévu les étranges bouleversements que 1830 devait appor- 
er dans l'état politique , dans les fortunes et dans la morale de la 
rance? H eût passé pour fou, celui qui aurait dit au comte Félix 
e Vandenesse que , dans ce chassez-croisez, il perdrait sa cou- 
nne de pair et qu'elle se retrouverait sur la tête de son beau- 
re. 

Ramassée sur une de ces chaises basses appelées chauffeuses y 

ans la pose d'une femme attentive, madame du ïiilet pressait sur 

poitrine avec une tendresse maternelle et baisait parfois la main 

e sa sœur, madame Félix de Vandenesse. Dans le monde, on joi- 

nait au nom de famille le nom de baptême, pour distinguer la com- 

esse de sa belle- sœur, la marquise, femme de l'ancien ambassadeur 

arles de Vandenesse, qui avait épousé la riche veuve du comte 

e Kergarouët, une demoiselle de Fontaine. A demi renversée sur 

ne causeuse, un mouchoir dans l'autre main, la respiration embar- 

ssée par des sanglots réprimés, les yeux mouillés, la comtesse 

[Venait de faire de ces confidences qui ne se font que de sœur à sœur, 

uand deux sœurs s'aiment; et ces deux sœurs s'aimaient teiidre- 

[inent. Nous vivons dans un temps où deux sœurs si bizarrement 

mariées peuvent si bien ne pas s'aimer qu'un historien est tenu de 

rapporter les causes de cette tendresse, conservée sans accrocs ni 

lâches au milieu des dédains de leurs maris l'un pour l'autre et des 

ilésunions sociales. Un rapide aperçu de leur enfance expliquera 

leur situation respective. 

[; Élevées dans un sombre hôtel du Marais par une femme dévote 
et d'une intelligence étroite qui, pénétrée de ses devoirs, la 
phrase classique, avait accompli la première tâche d'une mère 
envers ses filles, Marie-Angélique et Marie -Eugénie atteignirent 
ie moment de leur mariage, la première à vingt ans, la seconde à 
dix-sept, sans jamais être sorties de la zone domestique où planait 
le regard maternel. Jusqu'alors elles n'étaient allées à aucun spec- 
de, les églises de Paris furent leurs théâtres. Enfin leur éducation 



f 



igg I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

avait été aussi rigoureuse à l'hôtel de leur mère qu'elle aurait pu 
Têtre dans un cloître. Depuis l'âge de raison, elles avaient toujours 
couché dans une chambre contiguë h celle de la comtesse de Gran- 
^illo, et dont la porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que 
ne prenaient pas les devoirs religieux ou les études indispensables 
à des filles bien nées et les soins de leur personne, se passait en tra- 
vaux à l'aiguille faits pour les pauvres, en promenades accomplies 
dans le genre de celles que se permettent les Anglais le dimanche, 
en disant : « N'allons pas si vite, nous aurions l'air de nous amu- 
ser. » Leur instruction ne dépassa point les limites imposées par 
des confesseurs élus parmi les ecclésiastiques les moins tolérants et 
les plus jansénistes. Jamais fdles ne furent livrées à des maris ni 
plus pures ni plus vierges : leur mère semblait avoir vu dans ce 
point, assez essentiel d'ailleurs, l'accomplissement de tous ses de- 
voirs envers le ciel et les hommes. Ces deux pauvres créatures 
n'avaient, avant leur mariage, ni lu de romans ni dessiné autre 
chose que des figures dont l'anatomie eût paru le chef-d'œuvre de 
l'impossible à Guvier, et gravées de manière à féminiser l'Her- 
cule Farnèse lui-même. Une vieille fdle leur apprit le dessin. Un 
respectable prêtre leur enseigna la grammaire, la langue fran- 
çaise , l'histoire, la géographie et le peu d'arithmétique néces- 
saire aux femmes. Leurs lectures , choisies dans les livres auto- 
risés, comme les Lettres édi fiantes et les Leçons de Littérature 
de Noël, se faisaient le soir à haute voix, mais en compagnie du 
directeur de leur mère, car il pouvait s'y rencontrer des passages 
qui, sans de sages commentaires, eussent éveillé leur imagination. 
Le Télémaque de Fénélon parut dangereux. La comtesse de 
Granville aimait assez ses filles pour en vouloir faire des anges à 
la façon de Marie Alacoque, mais ses filles auraient préféré une 
mère moins vertueuse et plus aimable. Celte éducation porta ses 
fruits. Imposée comme un joug et présentée sous des formes austè- 
res, la Religion lassa de ses pratiques ces jeunes cœurs innocents, 
traités comme s'ils eussent été criminels ; elle y comprima les sen- 
timents , et tout en y jetant de profondes racines , elle ne fut pas 
aimée. Les deux Marie devaient ou devenir imbéciles ou souhaiter 
leur indépendance : elles souhaitèrent de se marier dès qu'elles 
purent entrevoir le monde et comparer quelques idées; mais leurs 
grâces louchantes et leur valeur, elles l'ignorèrent. Elles ignoraient 
leur propre candeur, comment auraient-elles su la vie?Elles étaient 



UNE FILLE D*ÈVE. 199 

sans armes contre le malheur, comme sans expérience pour appré- 
cier le bonheur. Elles ne tirèrent d'autre consolation qi e d'elles- 
iiiêmes au fond de cette geôle maternelle. Leurs douces confidences, 
le soir, à voix basse, ou les quelques phrases échangées quand leur 
mère les quittait pour un moment, continrent parfois plus d'idées 
j{ue les mots n'en pouvaient exprimer. Souvent un regard dérobé à 
tous les yeux et par lequel elles se communiquaient leurs émotions 
fut comme un poème d'amère mélancolie. La vue du ciel sans 
nuages, le parfum des fleurs, le tour du jardin fait bras dessus 
brs-s dessous , leur offrirent des plaisirs inouïs. L'achèvement 
^^■*un ouvrage de broderie leur causait d'innocentes joies. La société 
^^Be leur mère , loin de présenter quelques ressources à leur cœur 
^^Bu de stimuler leur esprit , ne pouvait qu'assombrir leurs idées et 
I^Bontrister leurs sentiments; car elle se composait de vieilles femmes 
^^aroites , sèches , sans grâce , dont la conversation roulait sur les 
différences qui distinguaient les prédicateurs ou les directeurs de 
tnscience , sur leurs petites indispositions et sur les événements 
iligieux les plus imperceptibles pour la Quotidienne ou pour 
mi de la Religion. Quant aux hommes, ils eussent éteint les 
mbeaux de l'amour , tant leurs figures étaient froides et triste- 
ent résignées ; ils avaient tous cet âge où l'homme est maussade 
chagrin, où sa sensibihté ne s'exerce plus qu'à table et nes'at- 
iche qu'aux choses qui concernent le bien-être. L'égoïsme reli- 
îeux avait desséché ce» cœurs voués au devoir et retranchés der- 
ière la pratique. De silencieuses séances de jeu les occupaient 
iresque toute la soirée. Les deux petites, mises comme au ban de 
;e sanhédrin qui maintenait la sévérité maternelle, se surprenaient 
à haïr ces désolants personnages aux yeux creux, aux figures refro- 
iées. 

Sur les térèbres de celte vie se dessina vigoureusement une 
iule figure d'homme , celle d'un maître de musique. Les con- 
teurs avaient décidé que la musique était un art chrétien , né 
lans l'Église catholique et développé par elle. On permit donc aux 
deux petites iilles d'apprendre la musique. Une demoiselle à lu- 
nettes, qui montrait le solfège et le piano dans un couvent voisin, 
les fatigua d'texercices. iMais quand l'aînée de ses filles, atteignit dix 
ans, le coratie de Granville démontra la nécessité de prendre un 
maître. Madjame de Granville donna toute la valeur d'une con- 
jugale obéissance à celte concession nécessaire : il est dans l'esprit 




200 ï. LIVRE, SCENES DE L.\ VIE PRIVEE. 

(les dévotes de se faire un mérite des devoirs accomplis. Le maître 
fut un Allemand catholique , un de ces hommes nés vieux , qui 
auront toujours cinquante ans, même à quatre-vingts. Sa figure 
creusée , ridée , hrune , conservait quelque chose d'enfantin et 
de naïf dans ses fonds noirs. Le bleu de l'innocence animait ses 
yeux et le gai sourire du printemps habitait ses lèvres. Ses vieux 
cheveux gris, arrangés naturellement comme ceux de Jésus-Christ, 
ajoutaient à son air extatique je ne sais quoi de solennel qui trom- 
pait sur son caractère : il eût fait une sottise avec la plus exem- 
plaire gravité. Ses habits étaient une ei>veloppe nécessaire à la- 
quelle il ne prêtait aucune attention, car ses yeux allaient trop haut 
dans les nues pour jamais se commettre avec les matérialités. 
Aussi ce grand artiste inconnu tenait-il à la classe aimable des ou- 
blieurs, qui donnent leur temps et leur âme à autrui comme ils 
laissent leurs gants sur toutes les tables et leur parapluie à toutes 
les portes. Ses mains étaient de celles qui sont sales après 
avoir été lavées. Enfin, son vieux corps, mal assis sur ses vieilles 
jambes nouées et qui démontrait jusqu'à quel point l'homme peut 
en faire l'accessoire de son âme , appartenait à ces étranges créa- 
tions qui n'ont été bien dépeintes que par un Allemand, par Hoff- 
mann, le poêle de ce qui n'a pas l'air d'exister et qui néanmoins 
a vie. Tel était Schmuke, ancien maître de chapelle du margrave 
d'Anspach, savant qui passa par un conseil de dévotion et à qui 
Ton demanda s'il faisait maigre. Le maître eut envie de répondre : 
« Regardez-moi? » mais comment badiner avec des dévotes et des 
directeurs jansénistes? Ce vieillard apocryphe tint tant de place 
dans la vie des deux Marie , elles prirent tant d'amitié pour ce 
candide et grand artiste qui se contentait de comprendie l'art , 
qu'après leur mariage , chacune lui constitua trois cents francs de 
rente viagère , somme qui suffisait pour son logement, sa bière, 
sa pipe et ses vêtements. Six cents francs de rente et ses leçons 
lui firent un Éden. Schmuke ne s'était senti le courage de confier 
sa misère et ses vœux qu'à ces deux adorables jeunes filles , à ces 
cœurs fleuris sous la neige des rigueurs maternelles , et sous la 
glace de la dévotion. Ce fait explique tout Schmuke et l'enfance 
des deux Marie. Personne ne sut, plus tard, que/ abbé, quelle 
vieille dévote avait découvert cet Allemand égaré dans Paris. Dès 
.que les mères de famille apprirent que la comtesse de Granville 
avait trouve pour ses filles un maître de musique, toutes deuuui- 



^ 



ÎJXE FILLE D'EVE. 20 1 

dèrent son nom et son adresse. Schmuke eut trente maisons dans le 
Marais. Son succès tardif se manifesta par des souliers à boucles 
d'acier bronzé , fourrés de semelles en crin , et par du linge plus 
souvent renouvelé. Sa gaieté d'ingénu, long- temps comprimée pai 
une noble et décente misère , reparut. Il laissa échapper de pe- 
tites phrases spirituelles comme : « Mesdemoiselles , les chats on» 
j> mangé la crotte dans Paris cette nuit , » quand pendant la nuit 
la gelée avait séché les rues , boueuses la veille ; mais il les disait 
en patois germanico-gaUique : Montemisselle, lé chas honte man- 
che là grôttenne tan Bâri sti nouitte! Satisfait d'apporter à ces 
deux anges cette espèce de vcrgiss mein nicht choisi parmi les 
fleurs de son esprit , il prenait , en l'offrant , un air fin et spirituel 
qui désarmait la raillerie. Il était si heureux de faire éclore le rire 
sur les lèvres de ses deux écolières , dont la malheureuse vie avait 
été pénétrée par lui , qu'il se fût rendu ridicule exprès , s'il ne 
l'eût pas été naturellement ; mais son cœur eût renouvelé les vul- 
garités les plus populaires ; il eût, suivant une belle expression de 
feu Saint-Martin , doré de la boue avec son céleste sourire. D'a- 
près une des plus nobles idées de l'éducation religieuse , les deux 
Marie reconduisaient leur maître avec respect jusqu'à la porte 
de l'appartement. Là , les deux pauvres filles lui disaient quel- 
ues douces phrases, heureuses de rendre cet homme heureux : 
elles ne pouvaient se montrer femmes que pour lui ! Jusqu'à leur 
ariage , la musique devint donc pour elles une autre vie dans la 
e , de même que le paysan russe prend , dit-on , ses rêves pour 
a réahté , sa vie pour un mauvais sommeil. Dans leur désir de se 
défendre contre les petitesses qui menaçaient de les envahir , con- 
tre les dévorantes idées ascétiques, elles se jetèrent dans les diffi- 
cultés de l'art musical à s'y briser. La Mélodie , l'Harmonie , la 
Composition , ces trois filles du ciel dont le chœur fut mené par ce 
vieux Faune catholique ivre de musique , les récompensèrent de 
leurs travaux et leur firent un rempart de leurs danses aériennes. 
Mozart , Beethoven , Haydn , Paëslello , Cimarosa , Hummel et les 
génies secondaires développèrent en elles mille sentiments qui ne 
dépassèrent pas la chaste enceinte de leurs cœurs voilés , mais qui 
pénétrèrent dans la Création où elles volèrent à toutes ailes. Quand 
elles avaient exécuté quelques morceaux en atteignant à la perfec- 
tion , elles se serraient les mains et s'embrassaient en proie à une 
vive extase. Leur vieux maître les api)elait ses saintes Cécilcs. 



202 !• OVr.E, SCÊI\ES DE L.\ VIE PRIVÉE^ 

Les deux Marie n'allèrent au bal qu'à l'âge de seize ans, et quatre 
fois seulement par année, dans quelques maisons choisies. Elles ne 
quittaient les côtés de leur mère que munies d'instructions sur la 
conduite à suivre avec leurs danseurs, et si sévères qu'elles ne pou- 
vaient répondre que oui ou non à leurs partenaires. L'œil de la 
comtesse n'abandonnait point ses filles et semblait deviner les paroles 
au seul mouvement des lèvres. Les pauvres petites avaient des toi- 
lettes de bal irréprochables, des robes de mousseline montant jusqu'au 
menton, avec une infinité de ruches excessivement fournies, et des 
manches longues. En tenant leurs grâces comprimées et leurs beau- 
tés voilées, cette toilette leur donnait une vague ressemblance avec 
les gaines égyptiennes; néanmoins il sortait de ces blocs de coton 
deux figures délicieuses de mélancohe. Elles enrageaient en se 
voyant l'objet d'une pitié douce. Quelle est la femme, si candide 
qu'elle soit, qui ne souhaite faire envie ? Aucune idée dangereuse, 
malsaine ou seulement équivoque, ne souilla donc la pulpe blanche 
de leur cerveau : leurs cœurs étaient purs, leurs mains étaient hor- 
riblement rouges, elles crevaient de santé. Eve ne sortit pas plus 
innocente des mains de Dieu que ces deux filles ne le furent en sor- 
tant du logis maternel pour aller à la Mairie et à l'Église, avec la 
simple mais épouvantable recommandation d'obéir en toute chose à 
des hommes auprès desquels elles devaient dormir ou veiller pen- 
dant la nuit. A leur sens, elles ne pouvaient trouver plus mal dans la 
maison étrangère où elles seraient déportées que dans le couvent 
maternel. 

Pourquoi le père de ces deux filles, le comte de Granville , ce 
grand, savant et intègre magistrat, quoique parfois entraîné par la 
politique, ne protégeait-il pas ces deux petites créatures contre cet 
écrasant despotisme? Hélas ! par une mémorable transaction, con- 
venue après six ans de mariage, les époux vivaient séparés dans leur 
propre maison. Le père s'était réservé l'éducation de ses fils , en 
laissant à sa femme l'éducation des filles. Il vit beaucoup moins de 
danger pour des femmes que pour des hommes à l'appUcation de ce 
système oppresseur. Les deux Marie, destinées à subir quelque ty- 
rannie, celle de l'amour ou celledu mariage, y perdaient moins que 
des garçons chez qui l'intelligence devait rester libre, et dont les qua- 
lités se seraient détériorées sous la compression violente des idées re- 
ligieuses poussées à toutes leurs conséquences. De quatre victimes, 
le comte en avait sauvé deux. La comtesse regardait ses deux fils. 



I ........ . 

■■bu voné îi la magistrature assise, et Taotre à la magistrature 
nraovible, comme trop mal élevés pour leur permettre la moindre 
intimité avec leurs sœurs. Les communications étaient sévèrement 
ardées entre ces pauvres enfants. D'ailleurs, quand le comte fai- 
sait sortir ses fils du collège, il se gardait bien de les tenir au lo2;is. 
Ces deux garçons y venaient déjeuner avec leur mère et leurs 

I sœurs; puis le magistrat les amusait par quelque partie au de- 
hors : le restaurateur, les théâtres, les musées, la campagne dans 
]a saison, défrayaient leurs plaisirs. Excepté les jours solennels 
dans la vie de famille, comme la fête de la comtesse ou celle du 
père, les premiers jours de Tan, ceux de distribution des prix où 
les deux garçons demeuraient au logis paternel et y couchaient, 
tfort gênés, n*osant pas embrasser leurs sœurs surveillées par la 
comtesse qui ne les laissait pas un instant ensemble, les deux pau- 
vres filles virent si rarement leurs frères qu'il ne put y avoir aucun 
lien entre eux. Ces jours- 15, les interrogations : — Où est x\ngé- 
lique? — Que fait Eugénie? — Où sont mes enfants? s'enten- 
daient à tout propos. Lorsqu'il était question de ses deux fils, la 
comtesse levait au ciel ses yeux froids et macérés comme pour de- 
mander pardon à Dieu de ne pas les avoir arrachés à l'impiété. Ses 
exclamations, ses réticences à leur égard, équivalaient aux plus 
lamentables versets de Jérémie et trompaient les deux sœurs qui 
croyaient leurs frères pervertis et à jamais perdus. Quand ses fils 
eurent dix-huit ans, le comte leur donna deux chambres dans son 
appartement, et leur fit faire leur droit en les plaçant sous la sur- 
veillance d'un avocat, son secrétaire., chargé de les initier aux se- 
crets de leur avenir. Les deux ^îarie ne connurent donc la frater- 
nité qu'abstraitement. A l'époque des mariages de leurs sœurs, 
l'un Avocat-Général à une cour éloignée , l'antre à son début en 
province, furent retenus chaque fois par un grave procès. Dans 
beaucoup de familles, la vie intérieure, qu'on pourrait imaginer 
intime, unie, cohérente, se passe ainsi : les frères sont au loin, 
occupés à leur fortune, 5 leur avancement, pris par le service du 
pays; les sœurs sont enveloppées dans un tourbillon d'intérêts de 
familles étrangères à la leur. Tous les membres vivent alors dans 
la désunion, dans l'oubli les uns des autres, reliés seulement par 
les faibles liens du souvenir jusqu'au moment où l'orgueil les rap- 
pelle, où l'intérêt les rassemble et quelquefois les sépare de cœur 
comme ils l'ont été de fait. Une famille vivant unie de corps et 



204 I. LlVllK , SCEXES DE L;\ VIE PRIVEE. 

d'esprit est une rare exception. La loi moderne, en multipliant la 
famille par la famille, a créé le plus horrible de tous les maux : 
l'individualisme. 

Au milieu de la profonde solitude où s*écoula leur jeunesse, 
Angélique et Eugénie virent rarement leur père, qui d'ailleurs 
apportait dans le grand appartement habité par sa femme au rez-de- 
chaussée de l'hôtel une figure attristée. Il gardait au logis la phy- 
sionomie grave et solennelle du magistrat sur le siège. Quand les 
deux petites filles eurent dépassé l'âge des joujoux et des poupées, 
quand elles commencèrent à user de leur raison, vers douze ans, 
à l'époque où elles ne riaient déjà plus du vieux Schmuke, elles 
surprirent le secret des soucis qui sillonnaient le front du comte, 
elles reconnurent sous son masque sévère les vestiges d'une bonne 
nature et d'un charmant caractère. Elles comprirent qu'il avait cédé 
la place à la Religion dans son ménage, trompé dans ses espérances 
de mari, comme il avait été blessé dans les fibres les plus délicates 
de la paternité, l'amour des pères pour leurs filles. De semblables 
douleurs émeuvent singulièrement des jeunes filles sevrées de ten- 
dresse. Quelquefois, en faisant le tour du jardin entre elles, chaque 
bras passé autour de chaque petite taille, se mettant à leur pas en- 
fantin, le père les arrêtait dans un massif, et les baisait l'une après 
l'autre au front. Ses yeux, sa bouche et sa physionomie exprimaient 
alors la plus profonde compassion. 

— Vous n'êtes pas très heureuses, mes chères petites, leur disait- 
il, mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous 
yoyant quitter la maison. 

— Papa, disait Eugénie, nous sommes décidées à prendre pour 
mari le premier homme venu. 

— Voilà, s'écriait-il, le fruit amer d'un semblable système! On 
veut faire des saintes, on obtient des... 

Il n'achevait pas. Souvent ces deux filles sentaient une bien vive 
tendresse dans les adieux de leur père, ou dans ses regards quand, 
par hasard, il dînait au logis. Ce père si rarement vu, elles le plai- 
gnaient, et l'on aime ceux que l'on plaint. 

Cette sévère et religieuse éducation fut la cause des mariages de 
ces deux sœurs, soudées ensemble par le malheur, comme Rita- 
Chrislina par la nature. Beaucoup d'hommes, poussés au mariage, 
préfèrent une fille prise au couvent et saturée de dévotion à une 
fille élevée dans les doctrines mondaines. Il n'y a pas de milieu : un 



n 



UNE FILLF. D'èVfe. 205 

homme doit épouser une fille très-instruite qui a lu les annonces des 
journaux et les a commentées, qui a valsé et dansé le galop avec mille 
jeunes gens , qui est allée à tous les spectacles , qui a dévoré des 
romans, à qui un maître de danse a brisé les gejioux en les appuyant 
eur les siens , qui de religion ne se soucie guère, et s'est fait à elle- 
même sa morale ; ou une jeune fille ignorante et pure, comme étaient 
IMarie-Angélique et Marie-Eugénie. Peut-être y a-t-il autant de 
danger avec les unes qu'avec les autres. Cependant l'immense majo- 
rité des gens qui n'ont pas l'âge d'Arnolphe aiment encore mieux une 
Agnès religieuse qu'une Célimène en herbe. 

Les deux 31arie , petites et minces , avaient la même taille , le 
même pied , la même main. Eugénie , la plus jeune , était blonde 
comme sa mère. Angélique était brune comme le père. Mais toutes 
deux avaient le même teint : une peau de ce blanc nacré qui annonce 
la richesse et la pureté du sang , jaspée par des couleurs vivement 
détachées sur un tissu nourri comme celui du jasmin , comme lui 
fin , lisse et tendre au toucher. Les yeux bleus d'Eugénie, les yeux 
bruns d'Angélique avaient une expression de naïve insouciance , 
d'éionnement non prémédité , bien rendue par la manière vague 
dont flottaient leurs prunelles sur le blanc fluide de l'œil. Elles étaient 
bien faites : leurs épaules un peu maigres devaient se modeler plus 
tard. Leurs gorgées, si long-temps voilées, étonnèrent le regard par 
leurs perfections quand leurs maris les prièrent de se décolleter 
pour le bal : l'un et l'autre jouirent alors de cette charmante honte 
qui fit rougir d'abord à huis clos et pendant toute une soirée ces 
deux ignorantes créatures. Au moment où commence celte scène , 
où l'aînée pleurait et se laissait consoler par sa cadette , leurs mains 
et leurs bras étaient devenus d'une blancheur de lait. Toutes deux, 
elles avaient nourri , l'une un garçon , l'autre une fille. Eugénie 
avaient paru très-espiègle à sa mère, qui pour elle avait redoublé 
d'attention et de sévérité. Aux yeux de cette mère redoutée, Angé- 
lique, noble et fière, semblait avoir une âme pleine d'exaltation qui 
se garderait toute seule, tandis que la lutine Eugénie paraissait avoir 
besoin d'être contenue. Il est de charmantes créatures méconnues 
par le sort, à qui tout devrait réussir dans la vie , mais qui vivent 
et meurent malheureuses, tourmentées par un mauvais génie, 
victimes de circonstances imprévues. Ainsi l'innocente , la gaie 
Eugénie était tombée sous le malicieux despotisme d'un parvenu au 
iortir de la prison maternelle. Angélique, disposée aux grandes luttes 



206 !• l'IVllE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

du sentiment, avait été jetée dans les plus hautes sphères de la 
société parisienne , la bride sur le cou. 

Madame de Vandenesse, qui succombait évidemment sous le poids 
de peines trop lourdes pour son âme, encore naïve après six ans de 
mariage, était étendue, les jambes à demi fléchies, le corps plié, la 
tête comme égarée sur le dos de la causeuse. Accourue chez sa sœur 
après une courte apparition aux Italiens , elle avait encore dans ses 
nattes quelques fleurs , mais d'autres gisaient éparses sur le tapis 
avec ses gants , sa pelisse de soie garnie de fourrures , son man- 
chon et son capuchon. Des larmes brillantes mêlées à ses perles sur 
sa blanche poitrine, ses yeux mouillés annonçaient d'étranges confi- 
dences. Au milieu de ce luxe, n'était-ce pas horrible ? Napoléon l'a 
dit : Rien ici-bas n'est volé , tout se paie. Elle ne se sentait pas le 
courage de parler. 

— Pauv re chérie, dit madame du ïillet , quelle fausse idée as-tu 
de mon mariage pour avoir imaginé de me demander du secours 1 

En entendant cette phrase arrachée au fond du cœur de sa sœur 
par la violence de l'orage qu'elle y avait versé., de môme que la 
fonte des neiges soulève les pierres les mieux enfoncées au lit des 
torrents, la comtesse regarda d'un air stupide la femme du ban- 
quier, le feu de la terreur sécha ses larmes, et ses yeux demeurèrent 
fixes. 

— Es-tu donc aussi dans un abîme , mon ange ? dit-elle à voix 
basse. 

— Mes maux ne calmeront pas tes douleurs. 

— Dis-les , chère enfant. Je ne suis pas encore assez égoïste pour 
ne pas l'écouter l Nous souffrons donc encore ensemble comme dans 
notre jeunesse ? 

— Mais nous souffrons séparées, répondit mélancohquement la 
femme du banquier. Nous vivons dans deux sociétés ennemies. Je 
vais aux Tuileries quand tu n'y vas plus. Nos maris appartiennent à 
deux partis contraires. Je suis la femme d'un banquier ambitieux , 
d'un mauvais homme , mon cher trésor I toi , tu es celle d'un bon 
être , noble , généreux. ... 

— Oh I pas de reproches, dit la comtesse. Pour m'en faire , une 
femme devrait avoir subi les ennuis d'une vie terne et décolorée, en 
être sortie pour entrer dans le paradis de l'amour ; il lui faudrait 
connaître le bonheur qu'on éprouve à sentir toute sa vie chez un 
autre , à épouser les émotions infinies d'une âme de poète , à vivre 



LNE FILLE DÈVE 207 

doublement : aller, venir avec lui dans ses courses à travers les 
espaces , dans le monde de l'ambition ; souffrir de ses chagrins , 
monter sur les ailes de ses immenses plaisirs, se déployer sur un 
vaste théâtre , et tout cela pendant que l'on est calme , froide , 
sereine devant un monde observateur. Oui , ma chère , on doit sou- 
tenir souvent tout un océan dans son cœur en se trouvant , comme 
nous sommes ici , devant le feu, chez soi, sur une causeuse. Quel 
bonheur, cependant , que d'avoir à toute minute un intérêt énorme 
qui multiplie les fibres du cœur et les étend, de n'être froide h rien, 
de trouver sa vie attachée à une promenade où l'on verra dans la 
foule un œil scintillant qui fait pâlir le soleil , d'être émue par un 
retard, d'avoir envie de tuer un importun qui vole un de ces rares 
moments où le bonheur palpite dans les plus petites veines ! Quelle 
ivresse que de vivre enfin! Ah ! chère, vivre quand tant de femmes 
demandent à genoux des émotions qui les fuient ! Songe , mon 
«nfaut, que pour ces poèmes il n'est qu'un temps, la jeunesse. 
Dans quelques années, vient l'hiver, le froid. Ah! si tu possédais 
ces vivantes richesses du cœur et que tu fusses menacée de les 
perdre 

Madame du Tillet effrayée s'était voilé la figure avec ses mains 
en entendant celte horrible antienne. 

— Je n'ai pas eu la pensée de te faire le moindre reproche , ma 
bien-aimée , dit-elle enfin en voyant le visage de sa sœur baigné de 
larmes chaudes. Tu viens de jeter dans mon âme, en un moment, 
plus de brandons que n'en ont éteint mes larmes. Oui , la vie que 
je mène légitimerait dans mon cœur un amour comme celui que tu 
viens de me peindre. Laisse-moi croire que si nous nous étions 
vues plus souvent nous ne serions pas où nous en sommes. Si tu 
avais su mes souffrances, tu aurais apprécié ton bonheur, tu m'au- 
rais peut-être enhardie à la résistance et je serais heureuse. Ton 
malheur est un accident auquel un hasard obviera, tandis que mon 
malheur est de tous les moments. Pour mon mari , je suis le porte- 
manteau de son luxe , l'enseigne de ses ambitions, une de ses vani- 
teuses satisfactions. Il n'a pour moi ni affection vraie ni confiance. 
Ferdinand est sec et poli comme ce marbre, dit-elle en frappant le 
manteau de la chen:inée. Il se défie de moi. Tout ce que je deman- 
derais pour moi-même est refusé d'avance : mais quant à ce qui le 
Catte et annonce sa fortune , je n'ai pas même à désirer : il décore 
mes appartements, il dépense des sommes exorbitantes pour ma 



208 !• LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

table. Mes gens, mes loges au théâtre, tout ce qui est extérieur est 
ihi dernier goût. Sa vanité n'épargne rien , il mettra des dentelles 
aux langes de ses enfants, mais il n'entendra pas leurs cris, ne devi- 
nera pas leurs besoins. Me comprends~tu ? Je suis couverte de dia- 
mants quand je vais h la cour ; à la ville , je porte les bagatelles les 
dIus riches; mais je ne dispose pas d'un liard. Madame du Tiliet, 
[ui peut-être excite des jalousies , qui paraît nager dans l'or, n'a 
3as cent francs à elle. Si le père ne se soucie pas de ses en- 
fants, il se soucie bien moins de leur mère. Ah! il m'a fait bien 
rudement sentir qu'il m'a payée, et que ma fortune personnelle , 
dont je ne dispose point, lui a été arrachée. Si je n'avais qu'à me 
rendre maîtresse de lui, peut-être le séduirais-je ; mais je subis une 
influence étrangère, celle d'une femme de cinquante ans passés qui 
a des prétentions et qui domine , la veuve d'un notaire. Je le 
sens, je ne serai libre qu'à sa mort. Ici ma vie est réglée comme 
celle d'une reine : on sonne mon déjeuner et mon dîner comme à 
ton château. Je sors infailliblement à une certaine heure pour aller 
au bois. Je suis toujours accompagnée de deux domestiques en 
grande tenue, et dois être revenue à la même heure. Au lieu de 
donner des ordres, j'en reçois. Au bal, au théâtre, un valet vient 
me dire : « La voiture de madame est avancée , » et je dois partir 
souvent au milieu de mon plaisir. Ferdinand se fâcherait si je 
n'obéissais pas à l'étiquette créée pour sa femme , et il me fait peur. 
Au milieu de cette opulence uiaudite , je conçois des regrets et 
trouve notre mère une bonne mère : elle nous laissait les nuits et 
je pouvais causer avec toi. Enfin je vivais près d'une créature qui 
m'aimait et souffrait avec moi; tandis qu'ici, dans cette somptueuse 
maison, je suis au milieu d'un désert. 

A ce terrible aveu , la comtesse saisit à son tour la main de sa 
sœur et la baisa en pleurant. 

- — Comment puis-je t'aider ? dit Eugénie à voix basse à Angélique. 
S'il nous surprenait, il entrerait en défiance et voudrait savoir ce que 
tu m'as dit depuis une heure ; il faudrait lui mentir, chose difficile 
avec un homme fin et traître : il me tendrait des pièges. Mais lais- 
sons mes malheurs et pensons à toi. Tes quarante mille francs, ma 
chère , ne seraient rien pour Ferdinand qui remue des millions 
avec un autre gros banquier, le baron de Nucingen. Quelquefois 
j'assiste à des dîners où ils disent des choses à faire frémir. Du 
Tiliet connaît" ma discrétion, et l'on parle devant moi sans se 



IINE FILLE D'EVE. 20i) 

gêner : on est sûr de mon silence. Hé! bien, les assassinats sur la 
grande route me semblent des actes de charité comparés à certaines 
combinaisons financières. Nucingen et lui se soucient de ruiner les 
gens comme je me soucie de -leurs profusions. Souvent je reçois de 
[îauvres dupes de qui j'ai entendu faire le compte la veille, et qui se 
lancent dans des affaires où ils doivent laisser leur fortune : il me 
pi-end envie, comme à Léonarde dans la caverne des brigands, de 
I leur dire : Prenez garde! Mais que deviendrais-je? je me tais. Ce 
•somptueux hôtel est un coupe-gorge. Et du ïillet, Nucingen jettent 
les billets de mille francs par poignées pour leurs caprices. Ferdi- 
nand achète au Tillet remplacement de l'ancien château pour le 
i.bâtir, il veut y joindre une forêt et de magnifiques domaines. Il 
prétend que son fils sera comte, et qu'à la troisième génération il 
. t?era noble. Nucingen, las de son hôtel de la rue Saint-Lazare, con- 
struit un palais. Sa femme est une de mes amies... Ah ! s'écria-t-elle, 
elle peut nous être utile, elle est hardie avec son mari, elle a la dis- 

[sition de sa fortune, elle le sauvera. 
— Chère minette, je n'ai plus que quelques heures, allons-y ce 
r, à l'instant, dit madame deVandcnesse en se jetant dans les bras 
madame du Tillet et y fondant en larmes. 
— Et puis-je sortir à onze heures du soir ? 
— J'ai ma voiture. 
— Que complotez-vous donc là? dit du Tillet en poussant la 
rte du boudoir. 

Il montrait aux deux sœurs un visage anodin éclairé par un air 
faussement aimable. Les tapis avaient assourdi ses pas, et la préoc- 
cupation des deux femmes les avait empêchées d'entendre le bruit 
que fit la voiture de du Tillet en entrant. La comtesse, chez qui 
Tusage du monde et la Hbertéque lui laissait Félix avaient développé 
l'esprit et la finesse, encore comprimés chez sa sœur par le desi)o-' 
me marital qui continuait celui de leur mère, aperçut chez Eu- 
génie une terreur près de se trahir, et la sauva par une réponse 
franche. 

— Je croyais ma sœur plus riche qu'elle ne l'est, répondit la 
comtesse en regardant son beau-frère. Les femmes sont parfois dan« 
des embarras qu'elles ne veulent pas dire à leurs maris, comme 
Joséphine avec Napoléon, et je venais lui demander un service. 

— Elle peut vous le rendre facilement, ma sœur. Eugénie est 
très-riche, répondit du Tillet avec une mielleuse aigreur. 

COM. HU.^L T. IL 14 



21Q I. LIVUE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

— Elle ne l'est que pour vous, mon frère , répliqua la comtesse 
en souriant avec amertume. 

— Que vous faut-il? dit du Tillet qui n'était pas fâché d'enlacer 
sa belle-sœur. 

— Nigaud, ne vous ai-je pas dil que nous ne voulons pas nous 
commettre avec nos maris? répondit sagement madame de Vande- 
nesse en comprenant qu'elle se mettait à la merci de l'homme dont 
le portrait venait heureusement de lui être tracé par sa sœur. Je vien- 
drai chercher Eugénie demain. 

— Demain, répondit froidement le banquier. Non. Madame du 
Tillet dîne demain chez un futur pair de France, le baron de Nucin- 
gen, qui me laisse sa place à la Chambre des députés. 

— Ne lui permettrez-vous pas d'accepter ma loge à l'Opéra? dit 
la comtesse sans même échanger un regard avec sa sœur, tant eile 
craignait de lui voir trahir leur secret. 

— Elle a la sienne, ma sœur, dit du Tillet piqué. 

— Eh ! bien, je l'y verrai, réphqua la comtesse. 

— Ce sera la première fois que vous nous ferez cet honneur, dit 
du Tillet. 

La comtesse sentit le reproche et se mit à rire, 

— Soyez tranquille, on ne vous fera rien payer cette fois^ci, dit- 
elle. Adieu, ma chérie. 

— L'impertinente ! s'écria du Tillet en ramassant les fleurs tom- 
bées de la coiffure de la comtesse. Vous devriez, dit-il à sa femme, 
étudier madame de Vandenesse. Je voudrais vous voir dans le monde 
impertinente comme votre sœur vient de l'être ici. Vous avez un air 
bourgeois et niais qui me désole. 

Eugénie leva les yeux au ciel, pour toute réponse. 

— Ah çà! madame, qu'avez-vous donc fait toutes deux ici? dit le 
banquier après une pause en lui montrant les fleurs. Que se passe- 
t-il pour que votre sœur vienne demain dans votre loge ? 

La pauvre ilote se rejeta sur une envie de dormir et sortit pour 
so faire déshabiller en craignant un interrogatoire. Du Tillet prit 
alors sa femme par le bras, la ramena devant lui sous le feu des bou- 
gies qui flambaient dans des bras de vermeil, entre deux déhcieus 
bouquets de fleurs nouées, et il plongea son regard clair dans les 
yeux de sa femme. 

— Votre sœur est venue pour emprunter quarante mille francs 
que doit un homme à qui elle s'intéresse, et qui dans trois jours 



UNK riLLE D'EVE. 211 

sera coffré comme une chose précieuse, rue de Clichy, dit-il froi- 
dement, 

La pauvre femme fut saisie par un tremblement nerveux qu'elle 
réprima. 

— Vous m'avez effrayée, dit-elle. Mais ma sœur est trop bien 
élevée, elle aime trop son mari pour s'intéresser à ce point à un 
î.omme. 

— ^u conU-aire, répondit-il sècliement. Les filles élevées comme 
vous l'avez éîé, dans la contrainte et les pratiques religieuses, ont 
suif de la liberté, désirent le bonheur , et le bonheur dont elles 
jouissent n'est jamais aussi grand ni aussi beau que celui qu'elles 
jOut rêvé. De pareilles filles font de mauvaises femmes. 

— Parlez pour moi, dit la pauvre Eugénie avec un ton de raillerie 
1ère, mais respectez ma sœur. La comtesse de Vandenesse est trop 

leureuse, son mari la laisse trop libre pour qu'elle ne lui soit pas 
itachée. D'ailleurs, si votre supposition était vraie, elle ne me l'au- 
rait pas dit. 

, — Gela est, dit du Tillet. Je vous défends de faire quoi que ce 
)it dans cette affaire. Il est dans mes intérêts que cet homme aille 
prison. Tenez-vous-le pour dit. 
Madame du Tillet sortit. 

— Elle me désobéira sans doute, et je pourrai savoir tout ce 
'elles feront en les surveillant, se dit du Tillet resté seul dans le 
mdoir. Ces pauvres sottes veulent lutter avec nous. 
Il haussa les épaules et rejoignit sa femme, ou, pour être vrai, 

)u esclave. 

La confidence faite à madame du Tillet par madame Félix de Van- 
înesse tenait à tant de points de son histoire depuis six ans, qu'elle 
irait inintelligible, sans le récit succinct des principaux événements 
sa vie. 

Parmi les hommes remarquables qui durent leur destinée à la 
lesiauration et que, malheureusement pour elle, elle mit avec 
lartignac en dehors des secrets du gouvernement, on comptait 
Félix de Vandenesse, déporté comme plusieurs autres à la chambre 
des pairs aux derniers jours de Charles X. Celte disgrâce, quoique 
momentanée à ses yeux, le fit songer au mariage, vers lequel il fut 
conduit, comme beaucoup d'hommes le sont, par une sorte de 
dégoût pour les aventures galantes, ces folles fleurs de la jeunesse. 
U est un moment suprême où la vie sociale apparaît dans sa gra - 



212 I. UVIIE, SCE\ES DK L\ VIE PUIVCE. 

vite. Félix de Vandeuessc avait été tour à tour heureux et mal- 
heureux, plus souvent malheureux qu'lieurcux, comme les hommes 
qui, dès leur début dans le monde, ont rencontré l'amour sous 
sa plus belle forme. Ces privilégiés deviennent difficiles. Puis, 
après avoir expérimenté la vie et comparé les caractères, ils arri- 
vent à se contenter d'un à peu près et se réfugient dans une indul- 
gence absolue. On ne les trompe point , car ils ne se détrompent 
plus; mais ils mettent de !a grâce à leur résignation ; en s'aitendant 
à tout, ils soulTrenl moins. Cependant Félix pouvait encore passer 
pour un des plus jolis et des plus agréables hommes de Paris. Il 
avait été surtout recommandé auprès des femmes par une- des plus 
nobles créatures de ce siècle, morte, disait-on, de douleur et d'a- 
mour pour lui ; mais il avaft été formé spécialement par la belle 
lady Dudley. Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Félix, espèce 
de héros de roman, avait dû plusieurs conquêtes à tout le mal qu'on 
disait de lui. Madame de Manerville avait clos la carrière de ses 
aventures. Sans être un don Juan, il remportait du monde amou- 
reux le désenchantement qu'il remportait du monde politique. Cet 
idéal de la femme et de la passion, dont, pour son malheur, le type 
avait éclairé, âominé sa jeunesse, il désespérait de jamais pouvoir le 
rencontrer. 

Vers trente ans, le comte Félix résolut d'en finir avec les en- 
nuis de ses félicités par un mariage. Sur ce point , il était fixé : 
il voulait une jeune fille élevée dans les données les plus sévères 
du catholicisme. Il lui suffit d'apprendre comment la comtesse de 
Granville tenait ses filles pour rechercher la main de l'aînée. Il 
avait, lui aussi , subi le despotisme d'une mère ; il se souvenait 
encore assez de sa cruelle jeunesse pour reconnaître , à travers 
les dissimulations de la pudeur féminine , en quel état le joug 
aurait mis le cœur d'une jeune fille : si ce cœur était aigri , cha- 
grin , révolté ; s'il était demeuré paisible, aimable, prêt à s'ou- 
vrir aux beaux sentiments. La tyrannie produit deux effets con- 
traires dont les symboles existent dans deux grandes figures de 
l'esclavage antique : Épictète et Spartacus , la haine et ses senti- 
ments mauvais , la résignation et ses tendresses chrétiennes. Le 
comte de Vandenesse se reconnut dans Marie- Angélique de Gran- 
ville. En prenant pour femme une jeune fille naïve , innocente et 
pure, il avait résolu d'avance, en jeune vieillard qu'il était , de 
mêler le sentiment paternel au sentiment conjugal. Il se sentait le 



I 



UNE rniLE H'ÈVE, 213 

rœur desséché par le monde, par la politique, et savait qu'en 
échange d'une vie adolescente, il allait donner les restes d'une vie 
usée. Auprès des fleurs du printemps, il mettrait les glaces de l'hiver, 
l'expérience chenue auprès de la pimpante, de l'insouciante impru- 
dence. Après avoir ainsi jugé sainement sa position , il se cantonna 
dans ses quartiers conjugaux avec d'amples provisions. L'indulgence 
et la confiance furent les deux ancres sur lesquelles il s'amarra. Les 
mères de famille devraient rechercher de pareils hommes pour leurs 

I filles : l'Esprit est protecteur comme la Divinité, le Désenchante- 
ment est perspicace comme un chirurgien, l'Expérience est pré- 
jroyante comme une mère. Ces trois sentiments sont les vertus théo- 
logales du mariage. 
Les recherches, les délices que ses habitudes d'homme à bonnes 
fortunes et d'homme élégant avaient apprises à Félix de Vande- 
nesse , les enseignements de la haute politique, les observations de 
sa vie tour à tour occupée, pensive, littéraire, toutes ses forces 
•urent employées à rendre sa femme heureuse, et il y appliqua son 
prit. Au sortir du purgatoire maternel, Marie-Angélique monta 
out à coup au paradis conjugal que lui avait élevé Félix, rue du I\o- 
her, dans un hôtel où les moindres choses avaient un parfum d'a- 
islocratie, mais où le vernis de la bonne compagnie ne gênait pas 
et harmonieux laisser-aller que souhaitent les cœurs aimants et 
jeunes. Warie-Angéhque savoura d'abord les jouissances de la vie 
atérielle dans leur entier , son mari se fit pendant deux ans son 
tendant. Félix expliqua lentement et avec beaucoup d'art à sa 
mme les choses de la vie, l'initia par degrés aux mystères de la haute 
iété, lui apprit les généalogies de toutes les maisons nobles, lui 
nseigna le monde, la guida dans l'art de la toilette et la conver- 
tion, la mena de théâtre en théâtre, lui fit faire un cours de litté- 
ture et d'histoire. Il acheva cette éducation avec un soin d'amant, 
e père, de maître et de mari ; mais avec une sobriété bien enten- 
ue, il ménageait les jouissances et les leçons, sans détruire les idées 
eligieuses. Enfin, il s'acquitta de son entreprise en grand maître, 
u bout de quatre années, il eut le bonheur d'avoir formé dans la 
mtesse de Yandenesse une des femmes les plus aimables et les plus 
cmarquables du temps actuel. 
Marie-Angélique éprouva précisément pour Félix le sentiment 
lie Félix souhaitait de lui inspirer : une amitié vraie , une re- 
on naissance bien sentie , un amour fraternel qui se mélangeait 



214 ï. TJVRE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

h propos de tendresse noble et digne comme elle doit être entre 
mari et femme. Elle était mère , et bonne mère. Félix s'atta- 
chait donc sa femme par tous les liens possibles sans avoir l'air 
de la garrotter , comptant pour être heureux sans nuage sur les 
attraits de l'habitude. Il n'y a que les hommes rompus au ma- 
nège de la vie et qui ont parcouru le cercle des désillusionne- 
ments politiques et amoureux , pour avoir cette science et se 
conduire ainsi. Félix trouvait d'ailleurs dans son œuvre les plaisirs 
que rencontrent dans leurs créations les peintres , les écrivains, 
les architectes qui élèvent des monuments; il jouissait double- 
ment en s'occupant de l'œuvre et en voyant le succès, en admi- 
rant sa femme instruite et naïve, spirituelle et naturelle, aimable et 
chaste , jeune fille et mère, parfaitement libre et enchaînée. L'his- 
toire, des bons ménages est comme celle des peuples heureux, elle 
s'écrit en deux lignes et n'a rien de littéraire. Aussi, comme le bon- 
heur ne s'explique que par lui-même, ces quatre années ne peuvent- 
elles rien fournir qui ne soit tendre comme le gris de lin des éter- 
nelles amours, fade comme la manne, et amusant comme le roman 
de YAstrée. 

En 1833, l'édifice de bonheur cimenté par Félix fut près de 
crouler, miné dans ses bases sans qu'il s'en doutât. Le cœur d'une 
femme de vingt-cinq ans n'est pas plus celui de la jeune fille de 
dix-huit, que celui de la femme de quarante n'est celui de la femme 
de trente ans. Il y a quatre âges dans la vie des femmes. Chaque 
âge crée une nouvelle femme. Vandenesse connaissait sans doute les 
lois de ces transformations dues à nos mœurs modernes; mais il les 
oublia pour son propre compte , comme le plus fort grammairien 
peut oublier les règles en composant un livre ; comme sur le champ 
de bataille, au milieu du feu, pris par les accidents d'un site, le 
plus grand général oublie une règle absolue de l'art militaire. 
L'homme qui peut empreindre perpétuellement la pensée dans le 
fait est un homme de génie j mais l'homme qui a le plus de génie ne 
le déploie pas à tous les instants, il ressemblerait trop à Dieu. Après 
quatre ans de cette vie sans un choc d'âme, sans une parole qui 
produisît la moindre discordance dans ce suave concert de senti- 
ment , en se sentant parfaitement développée comme une belle 
plante dans un bon sol, sous les carresses d'un beau soleil qui rayon- 
nait au milieu d'un éther constamment azuré , la comtesse eut 
comme un retour sur elle-même. Cette crise de sa vie , l'objet de 



i 



I 



UNE FIILE D'EVE. 215 

cette scène , seVait iiicornpréhensible sans des explications qui p(ïlit- 
être atténueront , aux yeux des femmes , les torts de cette jeune 
comtesse, aussi heureuse femme qu'heureuse mère , et qui doit, au 
premier abord , paraître sans excuse. 

La vie résulte du jeu de deux principes opposés : quand l'un 
manque , l'être souffre. Vandenesse , en satisfaisant à tout , avait 
supprimé le Désir, ce roi de la création , qui emploie une somme 
énorme des forces morales. L'extrême chaleur , l'extrême mal- 
eur, le bonheur complet , tous les principes absolus trônent sur 
es espaces dénués de productions : ils veulent être seuls , ils 
étouffent tout ce qui n'est pas eux. Vandenesse n'était pas femme , 
€t les femmes seules connaissent l'art de varier la félicité : de 
là procèdent leur coquetterie , leurs refus , leurs craintes , leurs 
-querelles , et les savantes , les spirituelles niaiseries par lesquelles 
lies mettent le lendemain en question ce qui n'offrait aucune 
ifficulté la veille. Les hommes peuvent fatiguer de leur con- 
tance , les femmes jamais. Vandenesse était une nature trop 
•complètement bonne pour tourmenter par parti pris une femme 
aimée , il la jeta dans l'infini le plus bleu , le moins nuageux de 
•l'amour. Le problème de la béatitude éternelle est un de ceux dont 
la solution n'est connue que de Dieu dans l'autre vie. Ici-bas, des 
poètes subHmes ont éternellement ennuyé leurs lecteurs en abordant 
la peinture du paradis. L'écueil de Dante fut aussi l'écueil de 
Vandenesse : honneur au courage malheureux! Sa femme finit par 
trouver quelque monotonie dans un Éden si bien arrangé, le par- 
lait bonheur que la première femme éprouva dans le Paradis ter- 
restre lui donna les nausées que donne à la longue l'emploi des 
choses douces , et fit souhaiter à la comtesse , comme à Rivarol 
lisant Florian, de rencontrer quelque loup dans la bergerie. Ceci, de 
tout temps, a semblé le sens du serpent emblématique auquel Eve 
s'adressa probablement par ennui. (]ette morale paraîtra peut-être 
hasardée au yeux des protestants qui prennent la Genèse plus au 
sérieux que ne la prennent les juifs eux-mêmes. Mais la situation 
de madame de Vandenesse peut s'expliquer sans figures bibliques : 
elle se sentait dans Tâme une force immense sans emploi , son 
bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans soins ni inquié- 
tudes , elle ne tremblait point* de le perdre , il se produisait 
tous les matins avec le même bleu , le même sourire , la même 
parole charmante. Ce lac pur n'était ridé par aucun souiQe , pas 



*216 I. UVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVÉE. 

même par le zéphyr : elle aurait voulu voir onduler cette glace.. 
Sou désir comportait je ne sais quoi d'enfantin qui devrait la faire 
excuser ; mais la société n'est pas plus indulgente que ne le fut le 
dieu de la Genèse. Devenue spirituelle , la comtesse comprenait 
admirablement combien ce sentiment devait être offensant, et trou- 
vait horrible de le confier à son cher petit mari. Dans sa sim- 
plicité , elle n'avait pas inventé d'autre mot d'amour, car on ne 
forge pas à froid la délicieuse langue d'exagération que l'amour 
apprend à ses victimes au milieu des flammes. Vandenesse, heureux 
de celte adorable réserve, maintenait par ses savants calculs sa femme 
dans les régions tempérées de l'amour conjugal. Ce mari-modèle 
trouvait , d'ailleurs , indignes d'une âme noble les ressources du 
charlatanisme qui l'eussent grandi, qui lui eussent valu des récom- 
penses de cœur ; il voulait plaire par lui-même , et ne rien devoir 
aux arlifices de la fortune. La comtesse Marie souriait en voyant aa 
bois un équipage incomplet ou mal attelé ; ses yeux se reportaient 
alors complaisamment sur le sien , dont les chevaux avaient une 
tenue anglaise, étaient libres dans leurs harnais, chacun à sa distance. 
Félix ne descendait pas jusqu'à ramasser les bénéfices des peines 
qu'il se donnait ; sa femme trouvait son luxe et son bon goût natu- 
rels ; elle ne lui savait aucun gré de ce qu'elle n'éprouvait aucune 
souffrance d'amour-propre. Il en était de tout ainsi. La bonté n'est 
pas sans écueils : on l'attribue au caractère , on veut rarement y 
reconnaître les efforts secrets d'une belle âme, tandis qu'on récom- 
pense les gens méchants du mal qu'ils ne font pas. Vers celte 
époque , madame Félix de Vandenesse était arrivée à un degré 
d'instruction mondaine qui lui permit de quitter le rôle assez insi- 
gnifiant de comparse timide , observatrice , écouteuse , que joua , 
dit-on , pendant quelque temps , Giulia Grisi dans les chœurs am 
théâtre de la Scala. La jeune comtesse se sentait capable d'abor- 
der l'emploi de prima donna , elle s'y hasarda plusieurs fois. Aîj 
grand contentement de Félix, elle se mêla aux conversations. D'in- 
génieuses reparties et de fines observations semées dans son esprit 
par son commerce avec son mari la firent remarquer, et le succès 
i'enhardit. Vandenesse , à qui on avait accordé que sa femme était 
jolie, fut enchanté quand elle parut spirituelle. Au retour du bal , 
du concert, du rout, où Marie aA^ait brillé, quand elle quittait ses- 
îjlours, elle prenait un petit air joyeux et délibéré pour dire îi Félix: 
-- Avez-vous été content de moi ce soir? La comtesse excita quel- 



lm: fillc d'èvc. 217 

qucs jalousies, entre autres celle de la sœur de son mari, la marquise 
de Listomère, qui jusqu'alors l'avait patronnée, en croyant proléger 
une ombre destinée à la faire ressortir. Une comtesse, du nom de 
Marie, belle, spirituelle et vertueuse, musicienne et peu coquette, 
quelle proie pour le monde î Félix de Vandenesse comptait dans la 
société plusieurs femmes avec lesquelles il avait rompu ou qui 
avaient rompu avec lui, mais qui ne furent pas indifférentes à son 
mariage. Quand ces femmes virent dans madame de Vandenesse 
nne petite femme à mains rouges, assez embarrassée d'elle, parlant 
peu, n'ayant pas l'air de penser beaucoup, elles se crurent suffisam- 
ment vengées. Les désastres de juillet 1830 vinrent, la société fut 
dissoute pendant deux ans, les gens ricbes allèrent durant la tour- 
mente dans leurs terres ou voyagèrent en Europe, et les salons ne 
s'ouvrirent guère qu'en 1833. Le faubourg Saint-Germain bouda, 
mais il considéra quelques maisons, celle entre autres de l'ambassa- 
deur d'Autriche, comme des terrains neutres : la société légitimiste et 
la société nouvelle s'y rencontrèrent représentées par leurs sommités 
les plus élégantes. Attaché par mille liens de cœur et de reconnaissance 
à la famille exilée, mais fort de ses convictions, Vandenesse ne se crut 
pas obligé d'imiter les niaises exagérations de son parti : dans le 
danger, il avait fait son devoir au péril de ses jours en traversant les 
flots populaires pour proposer des transactions; il mena donc sa 
femme dans le monde où sa fidélité ne pouvait jamais être compro- 
mise. Les anciennes amies de Vandenesse retrouvèrent difficilement 
la nouvelle mariée dans l'élégante, la spirituelle, la douce comtesse, 
qui se produisit elle-même avec les manières les plus exquises de 
l'aristocratie féminine. Mesdames d'Espard, de Manerville, lady 
Dudley, quelques autres moins connues, sentirent au fond de leur 
cœur des serpents se réveiller; elles entendirent les sifflements flûtes 
de l'orgueil en colère, elles furent jalouses du bonheur de Félix; 
elles auraient volontiers donné leurs plus jolies pantoufles pour qu'il 
lui arrivât mallieur. Au lieu d'être hostiles à la comtesse, ces bon- 
nes mauvaises femmes l'entourèrent, lui témoignèrent une exces- 
sive amitié, la vantèrent aux hommes. Suffisamment édifié sur leurs 
intentions, Félix surveilla leurs rapports avec Marie en lui disant de 
se défier d'elles. Toutes devinèrent les inquiétudes que leur com- 
merce causait au comte, elles ne lui pardonnèrent |)oint sa défiance 
et redoublèrent de soins et de prévenances pour leur rivale, à la- 
quelle elles firent un succès énorme au grand déplaisir de la mar- 

/ 



«?18 I. LIVRE, SCÈIVES DE L\ VIE PRIVÉE. 

quise de Listomère qui n*y comprenait rien. On citait la comtesse 
Félix de Vandenesse comme la plus charmante, la plus spirituelle 
femme de Paris. L'autre belle-sœur de Marie, la marquise Charles 
de Vandenesse, éprouvait mille désappointements h cause de la 
confusion que le même nom produisait parfois et des comparaisons 
qu'il occasionnait. Quoique la marquise fût aussi très belle femme et 
très spirituelle, ses rivales lui opposaient d'autant mieux sa belle- 
sœur que la comtesse était de douze ans moins âgée. Ces femmes 
savaient combien d'aigreur le succès de la comtesse devrait mettre 
dans son commerce avec ses deux belles-sœurs, qui devinrent froi- 
des et désobligeantes pour la triomphante Marie- Angélique. Ce fut 
de dangereuses .parentes, d'intimes ennemies. Chacun sait que la 
littérature se défendait alors contre l'insouciance générale engen- 
drée par le drame politique, en produisant des œuvres plus ou 
moins byroniennes où il n'était question que des délits conjugaux. 
En ce temps, les infractions aux contrats de mariage défrayaient les 
revues, les livres et le théâtre. Cet éternel sujet fut plus que ja- 
mais à la mode. L'amant, ce cauchemar des maris, était partout, 
excepté peut-être dans les ménages, où, par cette bourgeoise époque, 
il donnait moins qu'en aucun temps. Est-ce quand tout le monde 
court à ses fenêtres, crie : A la garde ! éclaire les rues, que les vo- 
leurs s'y promènent? Si durant ces années fertiles en agitations ur- 
baines, politiques et morales, il y eut des catastrophes matrimonia- 
les, elles constituèrent des exceptions qui ne furent pas autant 
remarquées que sous la Restauration. Néanmoins, les femmes cau- 
saient beaucoup entre elles de ce qui occupait alors les deux formes 
de la poésie : le Livre et le Théâtre. Il était souvent question de 
l'amant, cet être si rare et si souhaité. Les aventures connues don- 
naient matière à des discussions, et ces discussions étaient, comme 
toujours, soutenues par des femmes irréprochables. Un fait digne de 
remarque est l'éloignement que manifestent pour ces sortes de con- 
versations les femmes qui jouissent d'un bonheur illégal, elles gar- 
dent dans le monde une contenance prude, réservée et presque ti- 
mide; elles ont l'air de demander le silence à chacun, ou pardon de 
leur plaisir à tout le monde. Quand au contraire une femme se plaît 
à entendre parler de catastrophes, se laisse expliquer les voluptés 
qui justifient les coupables, croyez qu'elle est dans le carrefour de 
l'indécision, et ne sait quel chemin prendre. Pendant cet hiver la 
comtesse de Vandenesse entendit mugir à ses oreilles la grande voix 

\ 



If 

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UNE FILLE D'EVE. OJ9 

monde, le vent des orages siffla autour d'elle. Ses prétendues 
ies, qui dominaient leur réputation de toute la hauteur de leurs 
bms et de leurs positions, lui dessinèrent à plusieurs reprises la 
séduisante figure de l'amant, et lui jetèrent dans l'ame des paroles 
ardentes sur l'amour, le mot de l'énigme que la vie offre aux femmes, 
la grande passion, suivant madame de Staël qui prêcha d'exemple. 
Quand la comtesse demandait naïvement en petit comité quelle dif- 
férence il y avait entre un amant et un mari, jamais une des femmes 
qui souhaitaient quelque malheur à Vandenesse ne faillait à lui ré- 
poudre de manière à piquer sa curiosité, à solliciter son imagination, 
à frapper son cœur, à intéresser son âme. 

— On vivote avec son mari, ma chère, on ne vit qu'avec son 
amant, lui disait sa belle-sœur, la marquise de Vandenesse. 

Le mariage, mon enfant, est notre purgatoire ; l'amour est le 
radis, disait lady Dudley. 

— Ne la croyez pas, s'écriait la duchesse de Grandlieu, c'est 
enfer. 

— Mais c'est un enfer où l'on aime, faisait observer la marquise 
de Rochegude. On a souvent plus de plaisir dans la souffrance que 
dans le bonheur : voyez les martyrs. 

— 2\vec un mari, petite niaise, nous vivons pour ainsi dire de 
notre vie ; mais aimer, c'est vivre de la vie d'un autre, lui disait la 
marquise d'Espard. 

— Un amant, c'est le fruit défendu, mot qui pour moi résume 
tout, disait en riant la jolie Moïna de Saint-Hérem. 

Quand elle n'allait pas à des routs diplomatiques ou au bal chez 
quelques riches étrangers, comme lady Dudley ou la princesse Ga- 
laihionne, la comtesse allait presque tous les soirs dans le monde, 
après les Italiens ou l'Opéra, soit chez la marquise d'Espard, soit 
chez madame de Listomère, mademoiselle des Touches, la comtesse 
de Montcornel ou la vicomtesse de Grandlieu, les seules maisons 
aristocratiques ouvertes ; et jamais elle n'en sortait sans que de mau- 
vaises graines eussent été semées dans son cœur. On lui parlait de 
compléter sa vie, un mot à la mode dans ce temps-là ; d*ëtre com- 
prise, autre mot auquel les femmes donnent d'étranges significa- 
tions. Elle revenait chez elle inquiète, émue, curieuse, pensive. Elle 
trouvait je ne sais quoi de moins dans sa vie, mais elle n'allait pas 
jusqu'à la voir déserte. 

La société la plus amusante, mais la plus mêlée, des salons où al- 



220 1- T.ïVKr, scem:s de la vu: pkivee. 

iait madame Félix de Vandenessc, se trouvait chez la comtesse de 
Montcornet, charmante petite femme qui recevait les artistes illustres, 
ics sommités de la finance, les écrivains distingués, mais après les 
uvoir soumis à un si sévère examen, que les plus difficiles en fait de 
bonne compagnie n'avaient pas à craindre d'y rencontrer qui que 
ce soit de la société secondaire. Les plus grandes prétentions y 
étaient en sûreté. Pendant l'hiver, où la société s'était ralliée, quel- 
ques salons, au nombre desquels étaient ceux de mesdames d'Es- 
pard etde Listomère, de mademoiselle des Touches et de la duchessf^ 
de Grandlieu, avaient recruté parmi les célébrités nouvelles de l'art, 
de la science, de la littérature et de la politique. La société ne perd 
jamais ses droits, elle veut toujours être amusée. A un concert 
donné par la comtesse vers la fin de l'hiver apparut chez elle une 
des illustrations contemporaines de la Htlérature et de la politique, 
Raoul Nathan, présenté par un des écrivains les plus spirituels mais 
les plus paresseux de l'époque, Emile Blondet, autre homme célè- 
bre, mais a huis clos; vanté par les journalistes, mais inconnu au 
delà des barrières : Blondet le savait; d'ailleurs, il ne se faisait au- 
cune illusion, et entre autres paroles de mépris, il a dit que la gloire 
est un poison bon à prendre par petites doses. Depuis le moment 
où il s'était fait jour après avoir longtemps lutté, Raoul Nathan 
avait profité du subit engouement que manifestèrent pour la forme 
ces élégants sectaires du moyen âge, si plaisamment nommés Jeune- 
France. Il s'était donné les singularités d'un homme de génie en 
s'enrôlant parmi ces adorateurs de l'art dont les intentions furent 
d'ailleurs excellentes; car rien de plus ridicule que le costume des 
Français au dix-neuvième siècle, il y avait du courage à le renouveler. 
Raoul, rendons-lui cette justice, offre dans sa personne je ne 
sais quoi de grand, de fantasque et d'extraordinaire qui veut un 
cadre. Ses ennemis ou ses amis, les uns valent les autres, convien- 
nent que rien au monde ne concorde mieux avec son esprit que sa 
forme. Raoul Nathan serait peut-être plus singulier au naturel qu'il 
ne l'est avec ses accompagnements. Sa figure ravagée, détruite, lui 
donne l'air de s'être battu avec les anges ou les démons ; elle res- 
semble à celle que les peintres allemands attribuent au Christ mort ; 
il y paraît mille signes d'une lutte constante entre la faible nature 
humaine et les puissances d'en haut. Mais les rides creuses de ses 
joues, les redans de son crâne tortueux et sillonné , les salières qui 
marquent ses yeux et ses tempes, n'indiquent rien de débile dans 



UNE FILLE D'EVE. 221 

sa constitution. Ses membranes dures, ses os apparents, ont une 
solidité remarquable; et quoique sa peau, tannée par des excès, 
s'y colle comme si des feux intérieurs l'avaient desséchée, elle n'en 
couvre pas moins une formidable charpente. Il est maigre et grand. 
Sa chevelure longue et toujours en désordre vise à l'effet. Ce Byron 
mal peigné, mal construit , a des jambes de héron , des genoux en- 
gorgés , une cambrure exagérée , des mains cordées de muscles , 
fermes comme les pattes d'un crabe, à doigts maigres et nerveux. 
Raoul a des yeux napoléoniens , des yeux bleus dont le regard 
traverse l'âme; un nez tourmenté , plein de finesse ; une charmante 
bouche , embellie par les dents les plus blanches que puisse sou- 
haiter une femme. Il y a du mouvement et du feu dans cette tête, 
et du génie sur ce froiU. Raoul appartient au petit nombre 
d'hommes qui vous frappent au passage, qui dans un salon forment 
aussitôt un point lumineux où vont tous les regards. Il se fait re- 
marquer par son négligé, s'il est permis d'emprunter à Molière le 
mot employé par Eliante pour peindre le malpropre sur soi. Ses 
vêtements semblent toujours avoir été tordus , fripés , recroquevil- 
lés exprès pour s'ïiarmonier à sa physionomie. Il tient habituelle- 
ment l'une de SCS mains dans son gilet ouvert, dans une pose que le 
portrait de monsieur de Chateaubriand par Girodet a rendue célè- 
bre ; mais il la prend moins pour lui ressembler, il ne veut ressem- 
bler à personne , que pour déflorer les plis réguliers de sa chemise. 
Sa cravate est %n un moment roulée sous les convulsions de ses 
mouvements de tête , qu'il a remarquablement brusques et vifs , 
comme ceux des chevaux de race qui s'impatientent dans leurs har- 
nais et relèvent constamment la tête pour se débarrasser de leur 
mors ou de leurs gourmettes. Sa barbe longue et pointue n'est ni 
peignée, ni parfumée , ni brossée , ni lissée comme le sont celles des 
élégants qui portent la barbe en éventail ou en pointe ; il la laisse 
comme elle est. Ses cheveux , mêlés entre le collet de son habit 'jt 
sa cravate, luxuriants sur les épaules, graissent les places qu'ils 
caressent. Ses mains sèches et filandreuses ignorent les soins de la 
brosse à ongles et le luxe du citron. Plusieurs feuilletonistes préten- 
dent que les eaux lustrales ne rafraîchissent pas souvent leur pcai' 
calcinée. Enfin le terrible Raoul est grotesque. Ses mouvements 
sont saccadés comme s'ils étaient produits par une mécanique im- 
parfaite. Sa démarcbe froisse toute idée d'ordre par des zigzags 
enthousiastes, par des suspensions inattendues qui lui font heurter 



222 ï. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PUIVÉE. * H|| 

les bourgeois pacifiques en promenade sur les boulevards de Paris. 
Sa conversation, pleine d'humeur caustique, d'épigrammes âpres, 
imite l'allure de son corps : elle quitte subitement le ton de la ven- 
geance et devient suave , poétique , consolante , douce , hors de pro- 
pos; elle a des silences inexplicables, des soubresauts d'esprit qui 
fatiguent parfois. 11 apporte dans le monde une gaucherie hardie, 
un dédain des conventions, un air de critique pour tout ce qu'on y 
respecte qui le met mal avec les petits esprits comme avec ceux qui 
s'efforcent de conserver les doctrines de l'ancienne pohlesse ; mais 
c'est quelque chose d'original comme les créations chinoises et que 
les femmes ne haïssent pas. D'ailleurs , pour elles, il se montre sou- 
vent d'une amabilité recherchée, il semble se complaire à faire ou- 
bUer ses formes bizarres, à remporter sur les antipathies une victoire 
qui flatte sa vanité, son amour-propre ou son orgueil. — Pourquoi 
êtes-vous comme cela ? lui dit un jour la marquise de Vandenesse. 
— Les perles ne sont-elles pas dans des écailles 2 répondit-il fas- 
tueusement. A un autre qui lui adressait la même question , il ré- 
pondit ; — Si j'étais bien pour tout le monde , comment pourrais-je 
paraître mieux à une personne choisie entre toutes ? Raoul Nathan 
porte danssa vie intellectuelle le désordre qu'il prend pour enseigne. 
Son annonce n'est pas menteuse : son talent ressemble à celui de 
ces pauvres filles qui se présentent dans les maisons bourgeoises 
pour tout faire : il fut d'abord critique, et grand critique; mais il 
trouva de la duperie à ce métier. Ses articles valaient des livres, 
disait-il. Les revenus du théâtre l'avaient séduit ; mais incapable 
du travail lent et soutenu que veut la mise en scène, il avait été 
obhgé de s'associer à un vaudevilliste , à du Bruel, qui mettait en 
œuvre ses idées et les avait toujours réduites en petites pièces pro- 
ductives, pleines d'esprit, toujours faites pour des acteurs ou pour 
des actrices. A eux deux, ils avaient inventé Florine, une actrice à 
recette. Humilié de cette association semblable à celle des frères 
siamois , Nathan avait produit à lui seul au Théâtre-Français un 
grand drame tombé avec tous les honneurs de la guerre, aux salves 
d'articles foudroyants. Danssa jeunesse, il avait déjà tenté le grand, 
le noble Théâtre-Français , par une magnifique pièce romantique 
dans le genre de Pinto , à une époque où le classique régnait en 
maître : l'Odéon avait été si rudement agité pendant trois soirées 
que la pièce fut défendue. Aux yeux de beaucomp de gens, cette 
seconde pièce passait comme la première pour un chef-d'œuvre , et 



UKE FILLE D'tVE. 2*23 

loi valait plus de réputation que toutes les pièces si productives 
faites avec ses collaborateurs , mais dans un monde peu écouté , 
celui des connaisseurs et des vrais gens de goût. — Encore une chute 
semblable, lui dit Emile Blondet, et tu deviens immortel. Mais, au 
lieu de marcher dans cette voie difficile , Nathan était retombé par 
nécessité dans la poudre et les mouches du vaudeville dix-huitième 
siècle , dans la pièce à costumes , et la réimpression scéuique des 
livres à succès. Néanmoins, il passait pour un grand esprit qui 
n^avait pas donné son dernier mot. Il avait d'ailleurs abordé la haute 
littérature et publié trois romans, sans compter ceux qu'il entrete- 
nait sous presse comme des poissons dans un vivier. L'un de ces 
trois livres , le premier, comme chez plusieurs écrivains qui n'ont 
pu faire qu'un premier ouvrage, avait obtenu le plus brillant succès. 
Cet ouvrage, imprudemment mis alors en première hgne, cette œuvre 
d'artiste, il la faisait appeler à tout propos le plus beau livre de 
l'époque, l'unique roman du siècle. Il se plaignait d'ailleurs beau- 
coup des exigences de l'art ; il était un de ceux qui contribuèrent 
le plus à faire ranger toutes les œuvres, le tableau, la statue, le livre, 
l'édifice, sous la bannière unique de l'Art. Il avait commence par 
commettre un livre de poésies qui lui méritait une place dans la 
pléiade des poètes actuels, et parmi lesquelles se trouvait un poème 
nébuleux assez admiré. Tenu de produire par son manque de for- 
lune , il allait du théâtre à la presse , et de la presse au théâtre, se 
dissipant , s'éparpillant et croyant toujours en sa veine. Sa gloire 
n'était donc pas inédite comme celle de plusieurs célébrités à l'agonie, 
soutenues par les titres d'ouvrages à faire, lesquels n'auront pas autant 
d'éditions qu'ils ont nécessité de marchés. Nathan ressemblait à un 
homme de génie ; et s'il eût marché à l'échafaud, comme l'envie lui 
en prit, il aurait pu se frapper le front à la manière d'André de 
Chénier. Saisi d'une ambition politique en voyant l'irruption au 
pouvoir d'une douzaine d'auteurs , de professeurs , de métaphysi- 
ciens et d'historiens qui s'incrustèrent dans la machine pendant les 
tourmentes de 1830 à 1833, il regretta de ne pas avoir fait des 
articles pohtiques au lieu d'articles littéraires. Il se croyait supérieur 
à ces parvenus dont la fortune lui inspirait alors une dévorante jalou- 
sie. Il appartenait à ces esprits jaloux de tout, capables de tout, à qui 
l'on vole tous les succès , et qui vont se heurtant à mille endroits 
lumineux sans se fixer à un seul , épuisant toujours la volonté du 
voisin. En ce moment , il allait du saint-simonisme au répubiica- 



224 I. IIVUE, SCÈNES DE LA VIE PUI\ EE. 

nisme, pour revenir peut-être au ministérialisme. Il guettait son os à 
ronger dans tous les coins, et cherchait une place sûre d'où il pili 
aboyer à l'abri des coups et se rendre redoutable ; mais il avait la 
honte de ne pas se voir prendre au sérieux par l'illustre de \Iarsay, 
qui dirigeait alors le gouvernement et qui n'avait aucune considé- 
ration pour les auteurs chez lesquels il ne trouvait pas ce que Riche- 
lieu nommait l'esprit de suite, ou mieux, de la suite dans les idées. 
D'ailleurs tout ministère eût compté sur le dérangement continuel des 
affaires de Raoul. Tôt ou tard la nécessité devait l'amener à subir des 
conditions au lieu d'en imposer. 

Le caractère réel et soigneusement caché de Raoul concorde à 
sou caractère public. Il est comédien de bonne foi, persoilnel comme 
si l'État était lui, et très-habile déclamateur. Nul ne sait mieux jouer 
les sentiments, se targuer de grandeurs fausses, se parer de beautés 
morales, se respecter en paroles, et se poser comme un Alceste en 
agissant comme Philinte. Son égoïsme trotte à couvert de celte 
armure en carton peint, et touche souvent au but caché qu'il se pro- 
pose. Paresseux au superlatif, il n'a rien fait que piqué par les hal- 
lebardes de la nécessité. La continuité du travail appliquée à la 
création d'un monument , il l'ignore ; mais dans le paroxysme de 
rage que lui ont causé ses vanités blessées, ou dans un moment de 
crise amené par le créancier, il saute i'Eurotas , il triomphe des 
plus difficiles escomptes de l'esprit. Puis , fatigué, surpris d'avoir 
crée quelque chose , il retombe dans le marasme des jouissances 
parisiennes. Le besoin se représente formidable : il est sans force, il 
descend alors et se compromet. Mu par une fausse idée de sa grandeur 
et de son avenir, dont il prend mesure sur la haute fortune d'un de 
ses anciens camarades, un des rares talents ministériels mis en 
lumière par la révolution de juillet, pour sortir d'embarras il se per- 
met avec les personnes qui l'aiment des barbarismes de conscience 
enterrés dans les mystères de la vie privée, mais dont personne ne 
parle ni ne se plaint. La banalité de son coeur, l'impudeur de sa 
poignée de main qui serre tous les vices, tous les malheurs, toutes 
les trahisons , toutes les opinions, l'ont rendu inviolable comme un 
roi constitutionnel. Le péché véniel, qui exciterait clameur de haro 
sur un homme d'un grand caractère, de lui n'est rien; un acte 
peu délicat est à peine quelque chose , tout le monde s'excuse en 
l'excusant. Celui même qui serait tenté de le mépriser lui tend la 
main en ayant peur d'avoir besoin de lui. Il a tant d'amis qu'il 



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I 



UNE FILLE D'EVE. 225 

souhaite des ennemis. Celle bonhomie apparente qui séduit les 
nouveaux venus et n'empêche aucune trahison , qui se permet et 
justifie tout, qui jette les hauts cris à une blessure et la pardonne, 
est un des caractères distinctifs du journaliste. Cette camara" 
dcrie , mot créé par un homme d'esprit, corrode les plus belles 
âmes : elle rouille leur fierté , tue le principe des grandes œuvres, 
et consacre la lâcheté de l'esprit. En exigeant cette mollesse de 
conscience chez tout le monde, certaines gens se ménagent l'abso- 
luiion de leurs traîtrises , de leurs changements de parti. Voilà 
comment la portion la plus éclairée d'une nation devient la moins 
estimable. 

Jugé du point de vue littéraire, il manque à Nathan le style et 
l'instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la littéra- 
ture , il dégorge aujourd'hui son instruction d'hier. Il n'a ni le 
temps ni la patience d'écrire; il n'a pas observé; mais il écoute. In- 
capable de construire un plan vigoureusement charpenté, peut-être 
se sauve- t-il par la fougue de son dessin. Il faisait de la passion, 
selon un mot de l'argot littéraire , parce qu'en fait de passion tout 
est vrai ; tandis que le génie a pour mission de chercher, à travers 
les hasards du vrai, ce qui doit sembler probable à tout le monde. Au 
lieu de réveiller des idées, ses héros sont des individuahtés agrandies 
qui n'excitent que des sympathies fugitives ; ils ne se relient pas aux 
grands intérêts de la vie , et dès lors ne représentent rien ; mais il 
se soutient par la rapidité de son esprit, par ces bonheurs de ren- 
contre' que les joueurs de billard nomment des raccrocs. Il est le 
plus habile tireur au vol des idées qui s'abattent sur Paris, ou que 
Paris fait lever. Sa fécondité n'est pas à lui , mais à l'époque : il 
vit sur la circonstance, et , pour la dominer, il en outre la portée. 
Enfin , il n'est pas vrai , sa phrase est menteuse ; il y a chez lui, 
comme le disait le comte Félix, du joueur de gobelets. Cette plume 
prend son encre dans le cabinet d'une actrice, on le sent. Nathan 
offre une image de la jeunesse littéraire d'aujourd'hui, de ses faus- 
ses grandeurs et de ses misères réelles ; il la représente avec ses 
beautés incorrectes et ses chutes profondes, sa vie à cascades bouil- 
lonnantes, à revers soudains, à triomphes inespérés. C'est bien 
l'enfant de ce siècle dévoré de jalousie r où mille rivalités à couvert 
sous des systèmes nourrissent à leur profit l'hydre de l'anarchie de 
tous leurs mécomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gloire 
sans le talent et le succès sans peine ; mais qu'après bien des rébel- 
COM. UUU. T. U. V 1^ 



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226 I. LIVHE, SCEKES DE L\ VIE PRIVEE. 

lions, bien des escarmouches, ses vices amènent à émarger le Bud- 
get sous le bon plaisir du Pouvoir. Quand tant déjeunes ambitions 
sont parties à pied et se sont toutes donné rendez-vous au même 
point, il y a concurrence de volontés, misères inouïes, luîtes achar- 
nées. Dans cette bataille horrible , l'égoïsme le plus violent ou le 
plus adroit gagne la victoire, yexemple est envié, justifié malgré 
les criailleries , dirait IMoIii-re : on le suit. Quand , en sa qualité 
d'ennemi de la nouvelle dynastie , Raoul fut introduit dans le salon 
de madame de Montcornet , ses apparentes grandeurs florissaient. 
Il était accepté comme le critique i^olitique des de Marsay, desRas- 
lignac, des La Roche-Hugon, arrivés au pouvoir. Victime de ses fa- 
tales hésitations, de sa répugnance pour l'action qui ne concernait 
que lui-même, Emile Blondet, l'introducteur de Nathan, continuait 
son métier de moqueur, ne prenait parti pour personne et tenait à 
tout le monde. Il était l'ami de Raoul, l'ami de Rastignac, l'ami de 
Montcornet. 

— Tu es un triangle politique, lui disait en riant de Marsay quand 
il le rencontrait à l'Opéra, cette forme géométrique n'appartient 
qu'à Dieu qui n'a rien à faire; mais les ambitieux doivent aller en 
ligne courbe, le chemin le plus court en politique. 

Vu à distance, Raoul Nathan était un très-beau météore. La mode 
autorisait ses façons et sa tournure. Son républicanisme emprunté 
lui donnait momentanément celte âpreté janséniste que prennent 
les défenseurs de la cause populaire desquels il se^ moquait inté- 
rieurement, et qui n'est pas sans charme aux yeux des femmes. Les 
femmes aiment à faire des prodiges, à briser les rochers, à fondre 
les caractères qui paraissent être de bronze. La toilette du moral 
était donc alors chez Raoul en harmonie avec son vêtement. Il devait 
être et fut, pour l'Eve ennuyée de son paradis de la rue du Rocher, 
le serpent chatoyant, coloré , beau diseur, aux yeux magnétiques, 
aux mouvements harmonieux , qui perdit la première femme. Dès 
que la comtesse Marie aperçut Raoul, elle éprouva ce mouvement 
intérieur dont la violence cause une sorte d'effroi. Ce prétendu 
grand homme eut sur elle par son regard une influence physique qui 
rayonna jusque dans son cœur en le troublant. Ce trouble lui fit plai- 
sir. Ce manteau de pourpre que la célébrité drapait pour un momeni 
sur les épaules de Nathan éblouit cette femme ingénue. A l'heure du 
thé, Marie quitta la place où, parmi quelques femmes occupées à 
causer» elle s'était tue en vovantcet êire extraordinaire. Ce silence 




I 



Li\E FILLE D'EVE. 227 

avait été remarqué par ses fausses amies. La comtesse s'approcha 
du divan carré placé au milieu du salon où pérorait Raoul. Elle se 
tint debout donnant le bras à madame Octave de Camps, excellente 
femme qui lui garda le secret sur les tremblements involontaires par 
lesquels se trahissaient ses violentes émotions. Quoique Toeil d'une 
femme éprise ou surprise laisse échapper d'incroyables douceurs, 
Raoul tirait en ce moment un véritable feu d'artifice ; il était trop 
au milieu de sesépigrammes qui partaient comme des fusées, de 
ses accusations enroulées et déroulées comme des soleils, des flam- 
boyants portraits qu'il dessinait en traits de feu , pour remarquer 
la naïve admiration d'une pauvre petite Eve, cachée dans le groupe 
de femmes qui l'entouraient. Cette curiosité, semblable à celle qui 
précipiterait Paris vers le Jardin des Plantes pour y voir une li- 
corne, si l'on en trouvait une dans ces célèbres montagnes de la Lune, 
encore vierges des pas d'un Européen, enivre les esprits secondaires 
autant qu'elle attriste les âmes vraiment élevées; mais elle enchan- 
tait Raoul : il était donc trop à toutes les femmes pour être à une 
seule. 

— Prenez garde, ma chère, dit à l'oreille de Marie sa gracieuse 
et adorable compagne, allez-vous-en. 

La comtesse regarda son mari pour lui demander son bras par 
une de ces œillades que les maris ne comprennent pas toujours : 
Félix l'emmena. 

— Mon cher, dit madame d'Espard à l'oreille de Raoul, vous êtes 
un heureux coquin. Vous avez fait ce soir plus d'une conquête, mais, 
entre autres, celle de la charmante femme qui nous a si brusque- 
ment quittés. 

— Sais-tu ce que la marquise d'Espard a voulu me dire? de- 
manda Raoul à Blondet en lui rappelant le propos de cette grande 
dame quand ils furent à peu près seuls, entre une heure et deux du 
matin. 

— Mais je viens d'apprendre que la comtesse de Vandenesse est 
tombée amoureuse folle de toi. Tu n'es pas à plaindre. 

— Je ne Fai pas vue, dit Raoul. 

— Oh ! tu la verras, fripon, dit Emile Blondet en éclatant de rire. 
Lady Dudley t'a engagé à son grand bal précisément pour que tu k 
rencontres. 

Raoul et Blondet partirent ensemble avec Rastignac, qui leur offrit 
sa voiture. Tous trois se mirent à rire de la réunion d'un sous- 



228 I. LIVRE, SCENES DE L.\ VIE PRIVÉE. 

secrétaire d'État éclectique, d'un républicain féroce et d'un athée 
politique. 

— Si nous soupions aux dépens de l'ordre de choses actuel? dit 
Blondet qui voulait remettre les soupers en honneur. 

Raslignac les ramena chez Véry , renvoya sa voiture , et tous 
trois s'attablèrent en analysant la société présente et riant d'un rire 
rabelaisien. Au milieu du souper, Rastignac et Blondet conseil- 
lèrent à leur ennemi postiche de ne pas négliger une bonne fortune 
aussi capitale que celle qui s'offrait à lui. Ces deux roués firent 
d'un style moqueur l'histoire de la comtesse Marie de Vandenesse; 
ils portèrent le scalpel de l'épigramme et la pointe aiguë du bon 
mot dans cette enfance candide , dans cet heureux mariage. Blon- 
det félicita Raoul de rencontrer une femme qui n'était encore cou- 
pable que de mauvais dessins au crayon rouge , de maigres paysa- 
ges à l'aquarelle, de pantoufles brodées pour son mari, de sonates 
exécutées avec la plus chaste intention, cousue pendant dix-huit 
ans à la jupe maternelle , confite dans les pratiques religieuses, 
élevée par Vandenesse , et cuite à point par le mariage pour être 
dégustée par l'amour. A la troisième bouteille de vin de Champagne, 
Raoul Nathan s'abandonna plus qu'il ne f avait jamais fait avec per- 
sonne. 

— Mes amis, leur dit-il, vous connaissez mes relations avec Flo- 
rine, vous savez ma vie, vous ne serez pas étonnés de m'entendre 
vous avouer que j'ignore absolument la couleur de l'amour d'une 
comtesse. J'ai souvent été irès-humilié en pensant que je ne pouvais 
pas me donner une Béatrix, une Laure, autrement qu'en poésie ! 
Une femme noble et pure est comme une conscience sans tache, 
qui nous représente à nous-mêmes sous une belle forme. Ailleurs, 
nous pouvons nous souiller; mais là, nous restons grands, fiers, 
immaculés. Ailleurs nous menons une vie enragée, mais là se res- 
pire le calme, la fraîcheur, la verdure de l'oasis. 

— Va, va, mon bonhomme, lui dit Rastignac ; démanche sur la 
quatrième corde la prière de iMoïse, comme Paganini. 
Raoul resta muet, les yeux fixes, hébétés. 

— Ce vil apprenti ministre ne me comprend pas, dit-il après un 
moment de silence. 

Ainsi, pendant que la pauvre Eve de la rue du Rocher se cou- 
chait dans les langes de la honte, s'effrayait du plaisir avec lequel 
elle avait écouté ce prétendu grand poète, et flottait entre la voix 



VKE FïtLE D EVE. 229 

sévère de sa reconnaissance pour Vandenesse et les paroles dorées 
du serpent, ces trois esprits effrontés marchaient sur les tendres et 
l)!anchcs fleurs de son amour naissant. Ah ! si les femmes connais- • 
soient l'allure cynique que ces hommes si patients, si patelins près 
d'elles prennent loin d'elles ! combien ils se moquent de ce qu'ils 
adorent! Fraîche, gracieuse et pudique créature, comme la plaisan- 
terie bouffonne la déshabillait et l'analysait ! mais aussi quel triom- 
phe ! Plus elle perdait de voiles, plus elle montrait de beautés. 

Marie , en ce moment , comparait Raoul et Félix , sans se 
douter du danger que court le cœur à faire de semblables paral- 
lèles. Rien au monde ne contrastait mieux que le désordonné, le 
vigoureux Raoul, et Félix de Vandenesse, soigné comme une petite 
maîtresse, serré dans ses habits, doué d'une charmante dtsinvol^ 
tura, sectateur de l'élégance anglaise à laquelle l'avait jadis ha- 
bitué lady Dudley. Ce contraste plaît à l'imagination des femmes, 
assez portées à passer d'une extrémité à l'autre. La comtesse, 
femme sage et pieuse , se défendit à elle-même de penser à Raoul, 
en se trouvant une infâme ingrate , le lendemain au milieu de son 
paradis. 

— Que dites- vous de Raoul Nathan ? demanda-t-elle en déjeu- 
nt à son mari. 

— Un joueur de gobelets, répondit le comte, un de ces volcans 
qui se calment avec un peu de poudre d'or. La comtesse de Mont- 
cornet a eu tort de l'admettre chez elle. Cette réponse froissa d'au- 
tant plus Marie que Félix, au fait du monde littéraire, appuya son 
jugement de preuves en racontant ce qu'il savait de la vie de 
Raoul Nathan, vie précaire, mêlée à celle de Florine, une actrice 
en renom. — Si cet homme a du génie , dit-il en terminant , il 
n'a ni la constance ni la patience qui le consacrent et le rendent 
chose divine. Il veut en imposer au monde en se mettant sur un 
rang où il ne peut se soutenir. Les vrais talents, les gens studieux, 
honorables , n'agissent pas ainsi : ils marchent courageusement 

s leur voie , ils acceptent leurs misères et ne les couvrent pas 

ripeaux. 

La pensée d'une femme est douée d'une incroyable élasticité : 
quand elle reçoit un coup d'assommoir, elle pHe , paraît écrasée, 
et reprend sa forme dans un temps donné. — FéHx a sans doute 
raison, se dit d'abord la comtesse. Mais trois jours après, elle pen- 
sait au serpent , ramenée par cette émotion à la fois douce et 



f^ 



230 I. LIVRE, scù:vES de la. vie privée. 

cruelle que lui avait donnée Raoul, et que Vandenesse avait eu le tort 
de ne pas lui faire connaître. Le comte et la comtesse allèrent au 
grand bal de lady Dudiey , où de Marsay parut pour la dernière 
fois dans le monde , car il mourut deux mois après en laissant la 
réputation d'un homme d'État immense, dont la portée fut, disait 
Blondet, incompréhensible. Vandenesse et sa femme retrouvèrent 
Raoul Nathan dans cette assemblée remarquable par la réunion de 
plusieurs personnages du drame politique très-étonnés de se trou- 
ver ensemble. Ce fut une des premières solennités du grand monde, 
ies salons offraient à l'œil un spectacle magique : des fleurs , des 
diamants , des chevelures brillantes , tous les écrins vidés, toutes 
les ressources de la toilette mises à contribution. Le salon pouvait 
se comparer à l'une des serres coquettes où de riches horticulteurs 
rassemblent les plus magnifiques raretés. Même éclat , même fi- 
nesse de tissus. L'industrie humaine semblait aussi vouloir lutter 
avec les créations animées. Partout des gazes blanches ou peintes 
comme les ailes des plus jolies libellules , des crêpes , des den- 
telles , des blondes , des tulles variés comme les fantaisies de la na- 
ture entomologique , découpés, ondes, dentelés, des fils d'ara - 
néide en or, en argent, des brouillards de soie, des fleurs brodées 
par les fées ou fleuries par des génies emprisonnés, des plumes co- 
lorées par les feux du tropique , en saule pleureur au-dessus des 
têtes orgueilleuses, des perles tordues en nattes , des étoffes lami- 
nées , côtelées , déchiquetées , comme si le génie des arabesques 
avait conseillé l'industrie française. Ce luxe était en harmonie avec 
les beautés réunies là comme pour réaliser un keepsakec L'œil 
embrassait les plus blanches épaules, les unes de couleur d'ambre, 
les autres d'un lustré qui faisait croire qu'elles avaient été cylin- 
drées , celles-ci satinées , celles-là mates et grasses com^me si Ru- 
bens en avait préparé la pâte , enfin toutes les nuances trouvées 
par l'homme dans le blanc. C'étaient des yeux étincelants comme des 
onyx ou des turquoises bordées de velours noir ou de franges 
blondes ; de coupes de figures variées qui rappelaient les types les 
plus gracieux des différents pays , des fronts sublimes et majes- 
tueux , ou doucement bombés comme si la pensée y abondait, on 
plats comme si la résistance y siégeait invaincue; puis, ce qui donne 
tant d'attrait à ces fêtes préparées pour le regard, des gorges re- 
pliées comme les aimait Georges ÏV, ou séparées à la mode du dix- 
huitième siècle , ou tendant à se rapprocher , comme les voulait 



riVE FILLE D'EVE. 231 

Louis XV; mais montrées avec audace, sans voiles, ou sous ces 
jolies goi-gerettes froncées des portraits de Raphaël, le triomphe de 
ses patients élèves. Les plus jolis pieds tendus pour la danse, les 
tailles abandonnées dans les bras de la valse, stimulaient l'attention 
des plus indifférents. Les bruissements des plus douces voix, le 
frôlement des robes, les murmures de la danse, les chocs de la 
valse accompagnaient fantastiquement la musique. La baguette' 
d'une fée semblait avoir ordonné cette sorcellerie étouffante, cette 
mélodie de parfums, ces lumières irisées dans les cristaux où pétil- 
bient les bougies, ces tableaux multipliés par les glaces. Cette as- 
semblée des plus jolies femmes et des plus jolies toilettes se déta- 
chait sur la masse noire des hommes, où se remarquaient les profils 
élégants, fins, corrects des nobles, les moustaches fauves et les fi- 
gures graves des Anglais, les visages gracieux de l'aristocratie fran- 
çaise. Tous les ordres de l'Europe scintillaient sur les poitrines, 
pendus au cou, en sautoir, ou tombant à la hanche. En examinant 
ce monde, il ne présentait pas seulement les brillantes couleurs de 
la parure, il avait une âme, il vivait, il pensait, il sentait. Des 
passions cachées lui donnaient une physionomie : vous eussiez sur- 
pris des regards malicieux échangés , de blanches jeunes filles 
étourdies et curieuses trahissant un désir, des femmes jalouses se 
confiant des méchancetés dites sous l'éventail, ou se faisant des, 
compliments exagérés. La Société parée, frisée, musquée, se laissait 
aller à une folie de fête qui portait au cerveau comme une fumée 
leuse. Il semblait que de tous les fronts, comme de tous les 

urs, il s'échappât des sentiments et des idées qui se conden- 
saient et dont la masse réagissait sur les personnes les plus froides 
pour les exalter. Par le moment le plus animé de cette enfvrante 
soirée, dans un coin du salon doré où jouaient un ou deux ban- 
quiers, des ambassadeurs, d'anciens ministres, et le vieux, l'im- 

ral lord Dudley qui par hasard était venu, madame Félix de 
andenesse fut irrésistiblement entraînée à causer avec Nathan. 
Peut-être cédait-elle à cette ivresse du bal, qui a souvent arraché des 
aveux aux plus discrètes. 

A l'aspect de cette fête et des splendeurs d'un monde où il n'é- 
tait pas encore venu, Nathan fut mordu au cœur par un redouble- 
ment d'ambition. En voyant Rastignac, dont le frère cadet venait 
d'être nommé évêque à vingt-sept ans, dont Martial de Roche- 
Hugon, le beau-frère, était directeur-général, qui lui-même était 



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232 ï. iivnE, SCÈNES de la vie privée. 

sous-secrétaire d'État et allait, suivant une rumeur, épouser la fille 
unique du baron de Nucingen ; en voyant dans le corps diplomati- 
que un écrivain inconnu qui traduisait les journaux étrangers pour 
un journal devenu dynastique dès 1830, puis des faiseurs d'articles 
passés au conseil d'Etat, des professeurs pairs de France, il se vit 
avec douleur dans une mauvaise voie en prêchant le renversemeni 
de cette aristocratie où brillaient les talents heureux, les adresses 
couronnées par le succès, les supériorités réelles. Blondet, si mal- 
heureux, si exploité dans le journalisme, mais si bien accueilli là, 
pouvant encore, s'il le voulait, entrer dans le sentier de la fortune 
par suite de sa liaison avec madame de Moncornet, fut aux yeux 
de JNaihan un frappant exemple de la puissance des relations so- 
ciales. Au fond de son cœur, il résolut de se jouer des opinions à 
l'instar des de iMarsay, Rastignac, Blondet, Talleyrand, le chef de 
cette secte, de n'accepter que les faits, de les tordre à son profit, 
de voir dans tout système une arme, et de ne point déranger une 
société si bien constituée, si belle, si naturelle. — Mon avenir, se 
dit-il, dépend d'une femme qui appartienne à ce monde. Dans 
cette pensée, conçue au feu d'un désir frénétique, il tomba sur la 
comtesse de Vandenesse comme un milan sur sa proie. Cette char- 
mante créature, si jolie dans sa parure de marabouts qui produisait 
ce flou délicieux des peintures de Lawrence, en harmonie avec !a 
douceur de son caractère, fut pénétrée par la bouillante énergie de 
ce poète enragé d'ambition. Lady Dudley, à qui rien n'échappait, 
protégea cet aparté en livrant le comte de Vandenesse à madame de 
Manerville. Forte d'un ancien ascendant, cette femme prit Félix dans 
les lacs d'une querelle pleine d'agaceries, de confidences embellies 
de rongeurs, de regrets finement jetés comme des fleurs à ses pieds, 
de récriminations où elle se donnait raison pour se faire donner tort. 
Ces deux amants brouillés se parlaient pour la première fois d'oreille 
à oreille. Pendant que l'ancienne maîtresse de son mari fouillait la 
cendre des plaisirs éteints pour y trouver quelques charbons, ma- 
dame Félix de Vandenesse éprouvait ces violentes palpitations que 
cause à une femme la certitude d'elre en faute et de marcher dans 
le terrain défendu : émotions qui ne sont pas sans charmes et qui 
réveillent tant de puissances endormies. Aujourd'hui, comme dans 
le conte de la Barbe-Bleue, toutes les femmes aiment à se servir de 
la clef tachée de sang; magnifique idée mythologique, une des 
gloires de Perrault. 



fr 

■f UNE FILLE D*£VE. ^33 

Le dramaturge, qui connaissait son Shakespeare, déroula ses mi- 
sères, raconta sa lutte avec les hommes et les choses, fit entrevoir 
ses grandeurs sans base, son génie politique inconnu, sa vie sans 
alTcction noble. Sans en dire un mot, il suggéra l'idée à cette char- 
mante femme de jouer pour lui le rôle sublime que joue HebeccH 
dans Ivanhoë : l'aimer, le proléger. Tout se passa dans les régiosis 
éthérées du sentiment. Les myosotis ne sont pas plus bleus, les lis 
ne sont pas plus candides, les fronts des séraphins ne sont pas plus 
blancs que ne l'étaient les images, les choses et le front éclairci, 
radieux de cet artiste, qui pouvait envoyer sa conversation chez son 
libraire. Il s'acquitta bien de son rôle de reptile, il fit briller aux 
yeux de la comtesse les éclatantes couleurs de la fatale pomme. 
Marie quitta ce bal en proie à des remords qui ressemblaient à des 
espérances, chatouillée par des compliments qui flattaient sa vanité, 
émue dans les moindres replis du cœur, prise par ses vertus, sé- 
ite par sa pitié pour le malheur. 

Peut-être madame de Manerville avait-elle amené Vaudenesse 
u'au salon où sa femme causait avec Nathan; peut-être y était-il 
nu de lui-même en cherchant Marie pour partir; peut-être sa 
nversation avait-elle remué des chagrins assoupis. Quoi qu'il en 
t, quand elle vint lui demander son bras, sa femme lui trouva le 
ont attristé, l'air rêveur. La comtesse craignit d'avoir été vue. 
Dès qu'elle fut seule en voiture avec Félix, elle lui jeta le sourire 
le plus fin, et lui dit : — Ne causiez-vous pas là, mon ami, avec ma- 

Ilame de Manerville? 
\ Féhx n'était pas encore sorti des broussailles où sa femme l'avait 
ffomené par une charmante querelle au moment où la voiture en- 
rait à l'hôtel. Ce fut la première ruse que dicta l'amour. Marie fut 
heureuse d'avoir triomphé d'un homme qui jusqu'alors lui sem- 
blait si supérieur. Elle goûta la première joie que donne un succès 
écessaire. 
Entre la rue Basse-du-Rempart et la rue Neuve-des-Mathurins, 
Raoul avait, dans un passage, au troisième étage d'une maison 
mince et laide, un petit appartement désert, nu, froid, où il de- 
meurait pour le public des indifférents, pour les néophytes litté- 
raires, pour ses créanciers, pour les importuns et les divers en- 
nuyeux qui doivent rester sur le seuil de la vie intime. Son domicile 
réel, sa grande existence, sa représentation étaient chez made- 
moiselle Florine, comédienne de second ordre, mais que depuis 



I 



234 I- LIVUE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

dix ans les amis de Nathan, des journaux, quelques auteurs intr 
nisaient parmi les illustres actrices. Depuis dix ans, Raoul s'était 
si bien attaché à cette femme qu'il passait la moitié de sa vie chez 
elle ; il y mangeait quand il n'avait ni ami à traiter, ni dîner eu 
ville. A une corruption accomplie, Florine joignait un esprit exquis 
que le commerce des artistes avait développé et que l'usage aigui- 
sait chaque jour. L'esprit passe pour une quahté rare chez les co- 
médiens. Il est si naturel de supposer que les gens qui dépensent 
leur vie h tout mettre en dehors n'aient rien au dedans ! Mais si l'on 
pense au petit nombre d'acteurs et d'actrices qui vivent dans chaque 
siècle, et à la quantité d'auteurs dramatiques et de femmes sédui- 
santes que cette population a fournis, il est permis de réfuter cette 
opinion qui repose sur une éternelle critique faite aux artistes, ac- 
cusés tous de perdre leurs sentiments personnels dans l'expression 
plastique des passions; tandis qu'ils n'y emploient que les forces 
de l'esprit, de la mémoire et de l'imagination. Les grands artistes 
sont des êtres qui, suivant un mot de Napoléon, interceptent à 
volonté la communication que la nature a mise entre les sens et la 
pensée. Molière et Talma, dans leur vieillesse, ont été plus amou- 
reux que ne le sont les hommes ordinaires. Forcée d'écouter des 
journalistes qui devinent et calculent tout, des écrivains qui pré- 
voient et disent tout, d'observer certains hommes politiques qui 
profitaient chez elle des saillies de chacun, Florine offrait en elle 
un mélange de démon et d'ange qui la rendait digne de recevoir 
ces roués; elle les ravissait par son sang-froid. Sa monstruosité 
d'esprit et de cœur leur plaisait infiniment. Sa maison, enrichie de 
tributs galants, présentait la magnificence exagérée des femmes 
qui, peu soucieuses du prix des choses, ne se soucient que des 
choses elles-mêmes, et leur donnent la valeur de leurs caprices ; 
qui cassent dans un accès de colère un éventail, une cassolette di- 
gnes d'une reine, et jelteat les hauts cris si l'on brise une porce- 
laine de dix francs dans laquelle boivent leurs petits chiens. Sa 
salle à manger, pleine des offrandes les plus distinguées, peut ser- 
vir à faire comprendre le pêle-mêle de ce luxe royal et dédaigneux. 
C'étaient partout, même au plafond, des boiseries en chêne naturel 
sculpté rehaussées par des filets d'or mat, et dont les panneaux 
avaient pour cadre des enfants jouant avec des chimères, où la lu- 
mière papillotait, éclairant ici une croquade de Decamps, là un 
plâtre d'ange tenant un bénitier donné par Antonin Moine ; plus 



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UNE FILLE D'EVE. 235 

loin quelque tableau coquet d*Eugène Devéria , une sombre figure 
d'alcliimiste espagnol par Louis Boulanger, un autographe de lord 
Byron à Caroline encadré dans de l'ébène sculpté par EIschoet; en 
regard, une autre lettre de Napoléon à Joséphine. Tout cela placé 
sans aucune symétrie , mais avec un art inaperçu. L*esprit était 
comme surpris. Il y avait de la coquetterie et du laisser-aller, deux 
qualités qui ne se trouvent réunies que chez les artistes. Sur la che- 
minée en bois délicieusement sculptée, rien qu'une étrange et flo- 
rentine statue d'ivoire attribuée à Michel- Ange , qui représentait 
un Égipan trouvant une femme sous la peau d'un jeune pâtre, et 
dont l'original est au trésor de Vienne ; puis de chaque côté , des 
torchères dues à quelque ciseau de la Renaissance. Une horloge de 
Boule , sur un piédestal d'écaillé incrusté d'arabesques en cuivre , 
élincelait au milieu d'un panneau , entre deux statuettes échappées 
à quelque démolition abbatiale. Dans les angles brillaient sur leurs 
édeslaux des lampes d'une magnificence royale, par lesquelles un 
ricant avait payé quelques sonores réclames sur la nécessité 
avoir des lampes richement adaptées à des cornets du Japon. 
r une étagère mirifique se prélassait une argenterie précieuse 
n gagnée dans un combat où quelque lord avait reconnu l'ascen- 
t de la nation française ; puis des porcelaines à reliefs ; enfin le 
e exquis de l'artiste qui n'a d'autre capital que son mobilier. La 
mbre en violet était un rêve de danseuse à son début : des ri- 
aux en velours doublés de soie blanche , drapés sur un voile de 
lie ; un plafond en cachemire blanc relevé de satin violet ; au pied 
u lit un tapis d'hermine ; dans le lit, dont les rideaux ressemblaient 
à un lis renversé , se trouvait une lanterne pour y lire les journaux 
avant qu'ils parussent. Un salon jaune rehaussé par des orne- 
ments couleur de bronze florentin était en harmonie avec toutes 
ces magnificences; mais une description exacte ferait ressembler 
pages à l'affiche d'une vente par autorité de justice. Pour trou- 
r des comparaisons à toutes ces belles choses, il aurait fallu aller 
deux pas delà, chez Rothschild. 

Sophie Grignoult, qui s'était surnommée Florine par un baptême 
assez commun au théâtre, avait débuté sur les scènes inférieures , 
malgré sa beauté. Son succès et sa fortune , elle les devait à Raoul 
Nathan. L'association de ces deux destinées, assez commune dans 
le monde dramatique et littéraire, ne faisait aucun tort à Raoul, qui 
gardait les convenances et» ^*^>namc de hanie portée. La fortune de 



236 I- I-IVUE, SCÈNES DE L\ VIE PIIIVÈE. 

Florine n\ivait néanmoins rien de stable. Ses rentes aléatoires 
étaient fournies par ses engagements, par ses congés , et payaient à 
peine sa toilette et son ménage. Nathan lui donnait quelques con- 
tributions levées sur les entreprises nouvelles de l'industrie ; mais, 
quoique toujours galant et protecteur avec elle , cette protection 
n'avait rien de régulier ni de solide. Cette incertitude, cette vie en 
Tair n'effrayaient point Florine. Florine croyait en son talent; elle 
croyait en sa beauté. Sa foi robuste avait quelque chose de comique 
pour ceux qui l'entendaient hypothéquer son avenir là-dessus 
quand on lui faisait des remontrances. 

— J'aurai des rentes lorsqu'il me plaira d'en avoir, disait-elle. 
J'ai déjà cinquante francs sur le grand-livre. 

Personne ne comprenait comment elle avait pu rester sept ans 
oubliée, belle comme elle était ; mais, à la vérité, Florine fut en- 
rôlée comme comparse à treize ans, et débutait deux ans après sur 
un obscur théâtre des boulevards. A quinze ans, ni la beauté ni le 
talent n'existent : une femme est tout promesse. Elle avait alors 
vingt-huit ans, le moment où les beautés des femmes françaises sont 
dans tout leur éclat. Les peintres voyaient avant tout dans Florine 
des épaules d'un blanc lustré, teintes de tons olivâtres aux environs 
de la nuque, mais fermes et polies ; la lumière glissait dessus comme 
sur une étoffe moirée. Quand elle tournait la tête , il se formait 
dans son cou des plis magnifiques, l'admiration des sculpteurs. Elle 
avait sur ce cou triomphant une petite tête d'impératrice romaine , 
la tête élégante et fine, ronde et volontaire de Poppée, des traits 
d'une correction spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent 
le souci et les réflexions, qui cèdent facilement , mais qui se bu- 
tent aussi comme des mules et n'écoutent alors plus rien. Ce front 
taillé comme d'un seul coup de ciseau faisait valoir de beaux che- 
veux cendrés presque toujours relevés par-devant en deux masses 
égales , à la romaine, et mis en mamelon derrière la tête pour la 
prolonger et rehausser par leur couleur le blanc du col. Des sour- 
cils noirs et fins , dessinés par quelque peintre chinois , encadraient 
des paupières molles où se voyait un réseau de fibrilles roses. Ses 
prunelles allumées par une vive lumière, mais tigrées par des rayu- 
res brunes, donnaient à son regard la cruelle fixité des bêtes fauves 
et révélaient la malice froide de la courtisane. Ses adorables yeux 
(fe gazelle étaient d'un beau gris et frangés de longs cils noirs , 
charmante opposition qui rendait encore plus sensible leur exprès- 



L'NE FILLE D'EVE. 237 

sion d'altenlive el calme volupté ; le tour offrait des tons fatigués ; 
mais à la manière artiste dont elle savait couler sa prunelle dans le 
coin ou en haut de l'œil , pour observer ou pour avoir l'air de mé- 
diter, la façon dont elle la tenait fixe en lui faisant jeter tout son 
éclat sans déranger la tête, sans ôter à son visage son immobilité, 
manœuvre apprise à la scène ; mais la vivacité de ses regards quand 
elle embrassait toute une salle en y cherchant quelqu'un, rendaient 
ses yeux les plus terribles, les plus doux, les plus extraordinaires du 
^monde. Le rouge avait détruit les délicieuses teintes diaphanes de 
ses joues, dont la chair était délicate; mais , si elle ne pouvait plus 
ni rougir ni pâlir, elle avait un nez mince, coupé de narines roses 
et passionnées, fait pour exprimer l'ironie, la moquerie des ser- 
vantes de Molière. Sa bouche sensuelle et dissipatrice, aussi favo- 
rable au sarcasme qu'à l'amour, était embellie par les deux arêtes 
du sillon qui rattachait la lèvre supérieure au nez. Son mentoa 
blanc, un peu gros, annonçait une certaine violence amoureuse. 
Ses mains et ses bras étaient dignes d'une souveraine. Mais elle 
avait le pied gros et court, signe indélébile de sa naissance obscure. 
Jamais un héritage ne causa plus de soucis. Florine avait tout tenté, 
excepté l'amputation , pour le changer. Ses pieds furent obstinés, 
comme les Bretons auxquels elle devait le jour ; ils résistèrent à 
tous les savants, à tous les traitements. Florine portait des brode- 
quins longs et garnis de coton à l'intérieur pour hgurer une cour- 
bure à son pied. Elle était de moyenne taille , menacée d'obésité , 
mais assez cambrée et bien faite. Au moral, elle possédait à fond 
les minauderies et les querelles, les coiidimenls et les chatteries de 
son métier: elle leur imprimait une saveur particulière en jouant 
l'enfance et glissant au milieu de ses rires ingénus des malices phi- 
losophiques. En apparence ignorante, étourdie, elle était très forte 
sur l'escompte et sur toute la jurisprudence commerciale. Elle avait 
éprouvé tant de misères avant d'arriver au jour de son douteux 
succès! Elle était descendue d'éiage en étage jusqu'au premier par 
tant d'aventures! Elle savait la vie, depuis celle qui commence au 
fromage de Brie jusqu'à celle qui suce dédaigneusement des bei- 
gnets d'ananas; depuis celle qui se cuisine et se savonne au coin de 
la cheminée d'une mansarde avec un fourneau de terre , jusqu'à 
celle qui convoque le ban et l'arrière-ban des chefs à grosse panse 
et des gâte-sauces effrontés. Elle avait entretenu le Crédit sans lo 
tuer. Elle n'ignorait rien de ce que les honnêtes femmes ignorent. 



238 I. LIVUE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVÉE, 

elle parlait tous les langages ; elle était Peuple par l'expérience , el 
Noble par sa beauté distinguée. Difficile à surprendre, elle suppo- 
sait toujours tout comme un espion, comme un juge ou comme un 
vieil homme d'État, et pouvait ainsi tout pénétrer. Elle connaissait 
le manège à employer avec les fournisseurs et leurs ruses, elle savait 
le prix des choses comme un commissaire-priseur. Quand elle était 
étalée dans sa chaise longue, comme une jeune mariée blanche et 
fraîche , tenant un rôle et l'apprenant , vous eussiez dit une enfant 
de seize ans, naïve , ignorante , faible , sans autre artifice que son 
innocence. Qu'un créancier importun vînt alors , elle se dressait 
comme un faon surpris et jurait un vrai juron. 

— Eh! mon cher, vos insolences sont un intérêt assez cher de 
l'argent que je vous dois, lui disait-elle , je suis fatiguée de vous 
voir, envoyez-moi des huissiers , je les préfère à votre sotte figure. 

Florine donnait de charmants dîners, des concerts et des soirées 
très-suivis : on y jouait un jeu d'enfer. Ses amies étaienttoutes belles. 
Jamais une vieille femme n'avait paru chez elle : elle ignorait la ja- 
lousie, elle y trouvait d'ailleurs l'aveu d'une infériorité. Elle avait 
connu Coralie, la Torpille, elle connaissait les Tullia , Euphrasie , 
les Aquilina, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes qui pas- 
sent à travers Paris comme les fils de la Vierge dans l'atmosphère, 
sans qu'on sache où elles vont ni d'où elles viennent , aujourd'hui 
reines, demain esclaves; puis les actrices, ses rivales, les canta- 
trices, enfin toute cette société féminine exceptionnelle, si bienfai- 
sante , si gracieuse dans son sans-souci , dont la vie bohémienne 
absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse échevelée de son 
entrain, de sa verve, de son mépris de l'avenir. Quoique la vie de 
la Bohême se déployât chez elle dans tout son désordre, au milieu 
des rires de l'artiste, la reine du logis avait dix doigts et savait aussi 
bien compter que pas un de tous ses hôtes. Là se faisaient les satur- 
nales secrètes de la httérature et de l'art mêlés à la poUtique et à la 
finance. Là le Désir régnait en souverain ; là le Spleen et la Fantaisie 
étaient sacrés comme chez une bourgeoise l'honneur et la vertu. Là, 
venaient Blondet, Finot, Etienne Lousteau son septième amant et 
cru le premier, Félicien Vernou le feuilletoniste. Couture, Bixiou , 
Rastignac autrefois , Claude Vignon le critique, Nucingen le ban- 
quier, du Tillet, Conti le compositeur, enfin cette légion endiablée 
des plus féroces calculateurs en tout genre ; puis les amis des can- 
tatrices, desdanseuseis et des actrices qui connaissaient Florine. Tout 



UNE FILLE D'EVE. 5l39 

ce monde se haïssait ou s'aimait suivant les circonstances. Cette 
maison banale , où il suflisait d*êlre célèbre pour y être reçu , était 
comme le mauvais lieu de l'esprit et comme le bagne de l'intelli- 
gence : on n'y entrait pas sans avoir légalement attrapé sa fortune, 
fait dix ans de misère , égorgé deux ou trois passions, acquis une 
célébrité quelconque par des livres ou par des gilets , par un drame 
ou par un bel équipage ; on y complotait les mauvais tours à jouer, 
on y scrutait les moyens de fortune , on s'y moquait des émeutes 
qu'on avait fomentées la veille , on y soupesait la hausse et la baisse. 
Chaque homme , en sortant , reprenait la livrée de son opinion ; il 
pouvait, sans se compromettre, critiquer son propre parti , avouer 
la science et le bien-jouer de ses adversaires , formuler les pensées 
que personne n'avoue , enfin tout dire en gens qui pouvaient tout 
faire. Paris est le seul lieu du monde où il existe de ces maisons 
éclectiques où tous les goûts, tous les vices, toutes les opinions sont 
reçus avec une mise décente. Aussi n'est-il pas dit encore que FIo- 
rine reste une comédienne du second ordre. La vie de Florine n'est 
pas d'ailleurs une vie oisive ni une vie à envier. Beaucoup de gens, 
séduits par le magnifique piédestal que le Théâtre fait à une femme, 
la supposent menant la joie d'un perpétuel carnaval. Au fond de 
bien des loges de portiers , sous la tuile de plus d'une mansarde, de 
pauvres créatures rêvent , au retour du spectacle , perles et dia- 
mants, robes lamées d'or et cordelières somptueuses , se voient les 
chevelures illuminées, se supposent applaudies, achetées, adorées, 
enlevées ; mais toutes ignorent les réalités de cette vie de cheval de 
manège où l'actrice est soumise à des répétitions sous peine d'a- 
mende , à des lectures de pièces , à des études constantes de rôles 
nouveaux , par un temps où l'on joue deux ou trois cents pièces par 
an à Paris. Pendant chaque représentation , Florine change deux 
ou trois fois de costume , et rentre souvent dans sa loge épuisée , 
demi-morte. Elle est obligé alors d'enlever à grand renfort de 
cosmétique son rouge ou son blanc , de se dépoudrer si elle a joué 
un rôle du dix-huitième siècle. A peine a-t-elle eu le temps de dîner. 
Quand elle joue, une actrice ne peut ni se serrer, ni manger, 
ni parler. Florine n'a pas plus le temps de souper. Au retour de 
ces représentations qui , de nos jours, finissent le lendemain, n'a- 
t-elle pas sa toilette de nuit à faire, ses ordres à donner ? Couchée 
à une ou deux heures du matin , elle doit se lever assez maiinale- 
mcnt pour repasser ses rôles . ordonner les costumes , les expli- 



240 I. LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PniVÉE. 

quer, les essayer, puis déjeuner, lire les billets doux , y répondre , 
travailler avec les entrepreneurs d'applaudissements pour faire soi- 
gner ses entrées et ses sorties , solder le compte des triomphes du 
mois passé en achetant en gros ceux du mois courant. Du temps 
de saint G enest, comédien canonisé, qui remplissait ses devoirs 
religieux et portait un cilice , il est à croire que le Théâtre n'exi- 
geait pas cette féroce activité. Souvent Florine , pour pouvoir aller 
cueillir bourgeoisement des fleurs à la campagne , est obligée de se 
dire malade. Ces occupations purement mécaniques ne sont rien en 
comparaison des intrigues à mener, des chagrins de la vanité bles- 
sée, des préférences accordées par les auteurs, des rôles enlevés ou 
à enlever, des exigences des acteurs , des malices d'une rivale, des 
tiraillements de directeurs , de journalistes , et qui demandent une 
autre journée dans la journée. Jusqu'à présent il ne s'est point 
encore agi de l'art , de l'expression des passions , des détails de la 
mimique, des exigences de la scène oii mille lorgnettes découvrent 
les taches de toute splendeur, et qui employaient la vie , la pensée 
de Talma, de Lekain, de Baron, de Contât, de Clairon, de Champ- 
meslé. Dans ces infernales coulisses , l'amour-propre n'a point de 
sexe : l'artiste qui triomphe , homme ou femme, a contre soi les 
hommes et les femmes. Quant à la fortune , quelque considérables 
que soient les engagements de Florine , ils ne couvrent pas les 
dépenses de la toilette du théâtre, qui , sans compter les costumes, 
exige énormément de gants longs , de souliers , et n'exclut ni la 
toilette du soir ni celle de la ville. Le tiers de cette vie se passe à 
mendier, l'autre à se soutenir, le dernier à se défendre : tout y est 
travail. Si le bonheur y est ardemment goûté , c'est qu'il y est 
comme dérobé , rare , espéré longtemps , trouvé par hasard au 
milieu de détestables plaisirs imposés et de sourires au parterre. 
Pour Florine , la puissance de Raoul était comme un sceptre pro- 
tecteur : il lui épargnait bien des ennuis , bien des soucis , comme 
autrefois les grands seigneurs à leurs maîtresses, comme aujourd'hui 
quelques vieillards qui courent implorer les journalistes quand un 
mot dans un petit journal a effrayé leur idole ; elle y tenait plus 
qu'à un amant , elle y tenait comme à un appui , elle en avait soin 
comme d'un père , elle le trompait comme un mari; mais elle lui 
aurait tout sacrifié. Raoul pouvait tout pour sa vanité d'artiste , 
pour la tranquillité de son amour-propre, pour son avenir au théâtre. 
Sans l'intervention d'un grand auteur , pas de grande actrice : 



LME FILLE D'EVE. 241 

on a dû la Champmeslé à Racine, comme Mars à Monvel et à An- 
drieux. Florine ne pouvait rien pour Raoul, elle aurait bien voulu 
lui être utile ou nécessaire. Elle comptait sur les alléchements de 
rhabitude, elle était toujours prêle à ouvrir ses salons, à déployer 
le luxe de sa table pour ses projets, pour ses amis. Enfin , elle as- 
pirait à être pour lui ce qu'était madame Pompadour pour Louis XV. 
Les actrices enviaient la position de Florine, comme quelques jour- 
nalistes enviaient celle de Raoul. Maintenant , ceux à qui la pente 
de l'esprit humain vers les oppositions et les contraires est connue 
concevront bien qu'après dix ans de cette vie débraillée , bohé- 
mienne, pleine de hauts et de bas, de fêtes et de saisies , de sobrié- 
tés et d'orgies, Raoul fût entramé vers un amour chaste et pur » 
vers la maison douce et harmonieuse d'une grande dame, de même 
que la comtesse Féhx désirait introduire les tourmentes de la pas- 
sion dans sa vie monotone à force de bonheur. Cette loi de la vie 
est celle de tous les arts qui n'existent que par les contrastes. L'œu- 
vre faite sans cette ressource est la dernière expression du génie , 
comme le cloître est le plus grand effort du chrétien. 

En rentrant chez lui, Raoul trouva deux mots de Florine appor- 
tés par la femme de chambre, un sommeil invincible ne lui permit 
pas de les lire ; il se cou«ha dans les fraîches délices du suave amour 
qui manquait à sa vie. Quelques heures après, il lut dans cette lettre 
d'importantes nouvelles que ni Rastignac ni de Marsay n'avaient 
laissé transpirer. Une indiscrétion avait appris à l'actrice la disso- 
lution de la chambre après la session. Raoul vint chez Florine aus- 
sitôt et envoya quérir Blondet. Dans le boudoir de la comédienne , 
Emile et Raoul analysèrent , les pieds sur les chenets , la situation 
politique de la France en 1834. De quel côté se trouvaient les 
meilleures chances de fortune ? lis passèrent en revue les républi- 
cains purs, républicains à présidence, républicains sans république, 
constitutionnels sans dynastie, constitutionnels dynastiques, minis- 
tériels conservateurs, ministériels absolutistes ; puis la droite à con- 
cessions, la droite aristocratique, la droite légitimiste, henriquin- 
quiste, et la droite carhste. Quant au parti de la Résistance et à 
celui du iMouvement, il n*y avait pas à hésiter: autant aurait valu 
discuter la vie ou la mort. 

A celte époque, une foule de journaux créés pour chaque nuance 
accusaient l'effroyable pêle-mêle politique appelé gâchis par un 
soldat. Blondet, l'esprit le plus judicieux de l'époque, mais judi- 

COM. HUM. T. IL 16 



242 ï. Î-IVIIE, SCEACS DE L.\ VIE PRIVÉE. 

cieux pour autrui, jamais pour lui , semblable à ces avocats qui 
font mal leurs propres affaires , était sublime dans ces discussions 
privées. Il conseilla donc à Nathan de ne pas apostasier brusque- 
ment. 

— Napoléon l'a dit, on ne fait pas de jeunes républiques avec de 
vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le héros , l'appui , le 
créateur du centre gauche de la future chambre, et tu arriveras en 
politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement , on est 
ce qu'on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent ! 

Nathan décida de créer un journal politique quotidien , d'y être 
le maître absolu , de rattacher à ce journal un des petits journaux 
qui foisonnaient dans la Presse , et d'établir des ramifications avec 
une Revue: La Presse avait été le moyen de tant de fortunes faites 
autour de lui, que Nathan n'écoula pas l'avis de Blondet , qui lui 
dit de ne pas s'y fier. Blondet lui représenta la spéculation comme 
mauvaise, tant alors était grand le nombre des journaux qui se 
disputaient les abonnés , tant la presse lui semblait usée. Raoul, 
fort de ses prétendues amitiés et de son courage , s'élança plein 
d'audace; il se leva par un mouvement orgueilleux et dit : — Je 
réussirai ! 

— Tu n'as pas le sou ! 

— ,Ie ferai un drame ! 

— Il tombera. 

— Eh ! bien, il tombera, dit Nathan. 

Il parcourut, suivi de Blondet^ qui le croyait fou, l'apparlement 
de Florine ; regarda d'un œil avide les richesses qui y étaient entas- 
sées. Blondet le comprit alors. 

— Il y a là cent et quelques mille francs, dit Emile. 

— Oui , dit en soupirant Raoul devant le somptueux lit de Flo- 
rine; mais j'aimerais mieux être toute ma vie marchand de chaîncti 
de sûreté sur le boulevard et vivre de pommes de terre frites que 
de vendre une patère de cet appartement. 

— Pas une patère, dit Blondet, mais tout ! l'ambition est comme 
la mort, elle doit mettre sa main sur tout, elle sait que la vie h 
talonne. 

— Non ! cent fois non ! J'accepterais tout de la comtesse d'hier, 
mais ôter à Florine sa coquille ?.. . 

— Renverser son hôtel des monnaies, dit Blondet d'un air tra- 
gique, casser le balancier, briser Je coin, c'est grave. 



I „. ,. 

^» — D'après ce que j'ai compris, lui dit Florine en se montrant 
soudain, tu vas faire de la politique au lieu de faire du théâtre. 

— Oui, ma fille, oui, dit avec un ton de bonhomie Raoul en la 
prenant par le cou et en la baisant au front. Tu fais la moue? Y 
perdras-tu? le ministre ne fera-t-il pas obtenir mieux que le jour- 
naUste à la reine des planches un meilleur engagement? N'auras-lu 

Ipas des rôles et des congés? 
i — Où prendras-tu de l'argent? dit-elJe, 
L — Chez mon oncle, répondit RaouL 
r Florine connaissait l'oncle de Raoul. Ce mot symbolisait l'u- 
lure, comme dans la langue populaire ma tante signifie le prêt sur 
I — Ne t'inquiète pas, mon petit bijou, dit Blondet à Florine en 
|tai tapotant les épaules, je lui procurerai l'assistance de Massol, 
un avocat qui veut être garde des sceaux, de du Tillet qui veut être 
député, de Finot qui se trouve encore derrière un petit journal, de 
Piantiû qui veut être maître des requêtes et qui trempe dans une 
Revue. Oui je le sauverai de lui-même : nous convoquerons ici 
Etienne Lousteau qui fera le feuilleton, Claude Vignon qui fera la 
haute critique ; Félicien Vernou sera la femme de ménage du jour- 
, l'avocat travaillera, du Tillet s'occupera de la Bourse et de l'In- 
ustrie, et nous verrons où toutes ces volontés et ces esclaves réunis 
riveront. 

— A rhôpital ou au ministère, où vont les gens ruinés de corps 
d'esprit, dit Raoul. 

— Quand les traitez-vous? 

— Ici, dit Raoul, dans cinq jours. 

— Tu me diras la somme qu'il faudra, demanda simplement 
lorine. 

— Mais l'avocat, mais du Tillet et Raoul ne peuvent pas s'em- 
rquer sans chacun une centaine de mille francs, dil Blondet. Le 

rnal ira bien ainsi pendant dix-huit mois, le temps de s'élever oa 
tomber à Paris. 

Florine fil une petite moue d'approbation. Les deux amis mèn- 
ent dans un cabriolet pour aller racoler les convives, les plumes, 
es idées et les intérêts. 

tLa belle actrice fit venir, elle, quatre riches marchands de meu- 
:s, de curiosités, de tableaux et de bijoux. Ces hommes entrèrent 



244 ï- LIVRE, SCÈ\ES DE LA. VIE PRIVEE. 

morte. Elle les menaça d'une vente publique au cas où ils serre- 
raient leur conscience pour une meilleure occasion. Elle venait, di- 
sait-elle, de plaire à un lord anglais dans un rôle moyen âge, 
elle voulait placer toute sa fortune mobilière pour avoir l'air pauvre 
et se faire donner un magnifique hôtel qu'elle meublerait de façon 
à rivaliser avec Rothschild. Quoi qu'elle fît pour les entortiller, ils ne 
donnèrent que soixante-dix mille francs de toute cette défroque qui 
en valait cent cinquante mille. Florine, qui n'en aurait pas voulu 
pour deux liards, promit de livrer tout le septième jour pour qua- 
tre-vingt mille francs. 

— A prendre ou à laisser, dit-elle. 

Le marché fut conclu. Quand les marchands elirent décampé, 
l'actrice sauta de joie comme les collines du roi David. Elle fit mille 
folies, elle ne se croyait pas si riche. Quand vint Raoul, elle joua la 
lâchée avec lui. Elle se dit abandonnée, elle avait réfléchi : ks 
hommes ne passaient pas d'un parti à un autre, ni du Théâtre à 
la Chambre, sans des raisons : elle avait une rivale ! Ce que c'est que 
l'instinct! Elle se fit jurer un amour éternel. Cinq jours après, elle 
donna le repas le plus splendide du monde. Le journal fut baptisé 
chez elle dans des flots de vin et de plaisanteries, de serments de 
fidélité, de bon compagnonnage et de camaraderie sérieuse. Le nom, 
oublié maintenant comme le Libéral, le Communal, le Départemen- 
tal, le Garde National, le Fédéral, l'Impartial, fut quelque chose 
en al qui dut aller fort mal. Après les nombreuses descriptions 
d'orgies qui marquèrent cette phase littéraire, où il s'en fit si peu 
dans les mansardes où elles furent écrites, il est difficile de pouvoir 
peindre celle de Florine. Un mot seulement. A trois heures après 
minuit, Florine put se déshabiller et se coucher comme si elle eût 
été seule, quoique personne ne fût sorti. Ces flambeaux de l'époque 
dormaient comme des brutes. Quand, de grand matin, les embal- 
leurs, commissionnaires et porteurs vinrent enlever tout le luxe de 
la célèbre actrice, elle se mit à rire en voyant ces gens prenant ces 
illustrations comme de gros meubles et les posant sur les parquets. 
Ainsi s'en allèrent ces belles choses. Florine déporta tous ses sou- 
venirs chez les marchands, où personne en passant ne put à leur 
aspect savoir ni où ni comment ces fleurs du luxe avaient été payées. 
On laissa par convention jusqu'au soir à Florine ses choses réser- 
\ées : son lit, sa table, son service pour pouvoir faire déjeuner ses 
hôtes. Après s'être endormis sous les courtines élégantes de la ri- 



UÎVE FILLE D'EVE. 245 

chesse, les beaux esprits se réveillèrent dans les murs froids et dé- 
meublés de la misère, pleins de marques de clous, déshonorés par 
les bizarreries discordantes qui sont sous les tentures comme les 
ficelles derrière les décorations d'Opéra. 
I^k — Tiens, Florine, la pauvre fille est saisie, cria Bixiou, l'un des 
^^Kconvives. A vos poches! une souscription ! 

^^K En entendant ces mots, l'assemblée fut sur pied. Toutes les po- 
I^Bçhes vidées produisirent trente-sept francs, que Raoul apporta raii- 
^^^leusement à la rieuse. L'heureuse courtisane souleva sa tête de des- 
sus son oreiller, et montra sur le drap une masse de billets de banque, 
ipaisse comme au temps où les oreillers des courtisanes pouvaient 
!n rapporter autant, bon an mal an. Raoul appela Blondet. 
— J'ai compris, dit Blondet. La friponne s'est exécutée sans nous 
dire. Bien, mon petit ange! 

Ce trait fit porter l'actrice en triomphe et en déshabillé dans la 
Ile à manger par les quelques amis qui restaient. L'avocat et les 
nquiers étaient partis. Le soir, Florine eut un succès étourdissant 
lu théâtre. Le bruit de son sacrifice avait circulé dans la salle. 

J'aimerais mieux être applaudie pour mon talent, lui dit sa 
ivale au foyer. 

C'est un désir bien naturel chez une artiste qui n'est encore 
ipplaudie que pour ses bontés, lui répondit-elle. 
Pendant la soirée, la femme de chambre de Florine l'avait in- 
Uée au passage Sandrié dans l'appartement de Raoul. Le journa- 
ite devait camper dans la maison où les bureaux du journal furent 
lablis. 
Telle était la rivale de la candide madame de Vandenesse. La 
ntaisie de Raoul unissait comme par un anneau la comédienne à la 
[)mlesse;lïorrible nœud qu'une duchesse trancha, sous Louis XV, 
faisant empoisonner la Lecouvreur, vengeance très-concevable 
uand on songe à la grandeur de l'offense. 
Florine ne gêna pas les débuts de la passion de Raoul. Elle prévit 
les mécomptes d'argent dans la difficile entreprise où il se jetait, 
voulut un congé de six mois. Raoul conduisit vivement la négo- 
tion, et la fit réussir de manière à se rendre encore plus cher à 
'lorine. Avec le bon sens du |)aysan de la fable de La Fontaine, qui 
ure le dîner pendant que les patriciens devisent, l'actrice alla 
uper des fagots en province et à l'étranger, pour entretenir 
'homme célèbre pendant qu'il donnait la chasse au pouvoir. 



246 !• LIVRE, SCERÎES DE lA VIE PlUVÉE. 

Jusqu'à présent peu de peintres ont abordé le tableau de l'amour 
comme il est dans les hautes sphères sociales, plein de grandeurs 
et de misères secrètes, terrible en ses désirs réprimés par les plus 
sots, par les plus vulgaires accidents, rompu souvent par la lassi- 
tude. Peut-être le verra-t-on ici par quelques échappées. Dès le 
lendemain du bal donné par lady Dudley, sans avoir fait ni reçu la 
plus timide déclaration, Marie se croyait aimée de Raoul, splon le 
programme de ses rêves, et Raoul se savait choisi pour amant par 
Marie. Quoique ni l'un ni l'autre ne fussent arrivés à ce déclin où 
les hommes et les femmes abrègent les préliminaires, tous deux 
^allèrent rapidement au but. Raoul, rassasié de jouissances, tendait 
au monde idéal; tandis que Marie, à qui la pensée d'une faute était 
loin de venir, n'imaginait pas qu'elle pût en sortir. Ainsi aucun 
amour ne fut, en fait, plus innocent ni plus pur que l'amour de 
Raoul et de Marie ; mais aucun ne fut plus emporté ni plus délicieux 
en pensée. La comtesse avait été prise par des idées dignes du temps 
de la chevalerie, mais complètement modernisées. Dans l'esprit de 
son rôle, la répugnance de son mari pour Nathan n'était plus un 
obstacle à son amour. Moins Raoul eût mérité d'estime, plus elle 
eût été grande. La conversation enflammée du poète avait eu plus 
de retentissement dans son sein que dans son cœur. La Charité s'é- 
tait éveillée à la voix du Désir. Cette reine des vertus sanctionna 
presque aux yeux de la comtesse les émotions, les plaisirs, l'action 
violente de l'amour. Elle trouva beau d'être une Providence hu- 
maine pour Raoul. Quelle douce pensée ! soutenir de sa main blan- 
che et faible ce colosse à qui elle ne voulait pas voir des pieds d'argile, 
jeter la vie là où elle manquait, être secrètement la créatrice d'une 
grande fortune, aider un homme de génie à lutter avec le sort et à 
le dompter, lui broder son écharpe pour le tournoi, lui procurer 
des armes, lui donner l'amulette contre les sortilèges et le baume 
pour les blessures ! Chez une femme élevée comme le fut Marie, 
religieuse et noble comme elle, l'amour devait être une voluptueuse 
charité. De là vint la raison de sa hardiesse. Les sentiments purs se 
compromettent avec un superbe dédain qui ressemble à l'impudeur 
des courtisanes. Dès que, par une captieuse distinction, elle fut 
sûre de ne point entamer la foi conjugale, la comtesse s'élança donc 
pleinement dans le plaisir d*aimer Raoul. Les moindres choses de 
la vie lui parurent alors charmantes. Son boudoir où elle penserait 
à lui , elle en fit un sanctuaire. Il n'y eut pas jusqu'à sa jolie écri- 



M 



I 



UNE FILLE D'EVE. 547 

loire qui ne réveillât dans son arae les mille plaisirs de la correspon- 
dance; elle' allait avoir à lire, à cacher des lettres, à y répondre. La 
toilette, cette magnifique poésie de la vie féminine, épuisée ou mé- 
connue par elle, reparut douée d'une magie inaperçue jusqu'alors. 
La toilette devint tout à coup pour elle ce qu'elle est pour toutes 
les femmes, une manifestation constante de la pensée intime, un 
langage, un symbole. Combien de jouissances dans une parure mé- 
ditée pour lui plaire, pour lui faire honneur ! Elle se livra très- 
naïvement à ces adorables gentillesses qui occupent tant la vie des 
Parisiennes, et qui donnent d'amples significations à tout ce que 
vous voyez chez elles, en elles, sur elles. Bien peu de femmes cou- 
rent chez les marchands de soieries, chez les modistes, chez les 
bons faiseurs dans leur seul intérêt. Vieilles, elles ne songent plus à 
se parer. Lorsqu'on vous promenant vous verrez une figure arrêtée 
pendarit un instant devant la glace d'une montre, examinez-la bien : 
— Me trouverait-il mieux avec ceci? est une phrase écrite sur les 
fronts éclaircis, dans les yeux éclatants d'espoir, dans le sourire qui 
badine sur les lèvres. 

Le bal de lady Dudley avait eu lieu un samedi soir; le lundi, la 
comtesse vint à l'Opéra, poussée par la certitude d'y voir Raoul. 
Raoul était en effet planté sur un des escaliers qui descendent aux 
stalles d'amphithéâtre. Il baissa les yeux quand la comtesse entra 
dans sa loge. Avec quelles délices madame de Vandenesse remarqua 
le soin nouveau que son amant avait mis à sa toilette ! Ce contemp- 
teur des lois de l'élégance montrait une chevelure soignée, où les 
parfums reluisaient dans les mille contours des boucles ; son gilet 
obéissait à la mode, son col était bien noué, sa chemise offrait des 
plis irréprochables. Sous le gant jaune, suivant l'ordonnance en 
vigueur , les mains lui semblèrent très-blanches. Raoul tenait les 
bras croisés sur sa poitrine comme s'il posait pour son portrait , 
magnifique d'indifférence pour toute la salle, plein d'impatience mal 
contenue. Quoique baissés, ses yeux semblaient tournés vers l'appui 
de velours rouge où s'allongeait le bras, de Marie. Félix, assis dans 
l'autre coin de la loge, tournait alors le dos à Nathan. La spirituelle 
comtesse s'était placée de manière à plonger sur la colonne contre 
laquelle s'adossait Raoul. En un moment Marie avait donc fait ab- 
jurer à cet homme d'esprit son cynisme en fait de vêtement. La plus 
vulgaire comme la plus haute femme est enivrée en voyant la prê- 
te proclamation de son pouvoir dans quelqu'une de ces uiéla- 



r 



248 I. I IVRE , SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

morplioses. Tout changement est un aveu de servage. — Elles avaient 
raison, il y a bien du bonheur à être comprise , se dit- elle en pen- 
sant h ses détestables institutrices. Quand les deux amants eurent 
embrassé la salle par ce rapide coup d'œil qui voit tout, ils échan- 
gèrent un regard d'intelligence. Ce fut pour l'un et l'autre comme 
si quelque rosée céleste eût rafraîchi leurs cœurs brûlés j)ar l'attente. 
— Je suis là depuis une heure dans l'enfer, et maintenant les cieui 
s'entr'ouvrent, disaient les yeux de Raoul. — Je te savais là, mais 
suis-je libre ? disaient les yeux de la comtesse. Les voleurs, les es- 
pions, les amants, les diplomates, enfin tous les esclaves connaissent 
seuls les ressources et les réjouissances du regard. Eux seuls savent 
tout ce qu'il tient d'intelligence, de douceur, d'esprit, de colère et 
de scélératesse dans les modifications de cette lumière chargée d'ame. 
Raoul sentit son amour regimbant sous les éperons de la nécessité , 
mais grandissant à la vue des obstacles. Entre la marche sur laquelle 
il perchait et la loge de la comtesse Félix de Vaodenesse , il y avait 
à peine trente pieds, et il lui était impossible d'annuler cet inter- 
valle. A un homme plein de fougue, et qui jusqu'alors avait trouvé 
peu d'espace entre un désir et le plaisir, cet abîme de pied ferme , 
mais infranchissable, inspirait le désir de sauter jusqu'à la comtesse 
par un bond de tigre. Dans un paroxysme de rage , il essaya de tâter 
le terrain. Il salua visiblement la comtesse, qui répondit par une 
de ces légères inclinations de tête pleines de mépris, avec lesquelles 
les femmes ôtent à leurs adorateurs l'envie de recommencer. Le 
comte FéUx se tourna pour voir qui s'adressait à sa femme ; il aper- 
çut iNathan, ne le salua point, parut lui demander compte de son 
audace, et se retourna lentement en disant quelque phrase par la- 
quelle il approuvait sans doute le faux dédain de la comtesse. La 
porte de la loge était évidemment fermée à Nathan, qui jeta sur 
Félix un regard terrible. Ce regard , tout le monde l'eût interprété 
par un des mots de Florine : « Toi, tu ne pourras bientôt plus mettre 
Ion chapeau! » Madame d'Espard, l'une des femmes les plus im- 
pertinentes de ce temps, avait tout vu de sa loge ; elle éleva la voix 
en disant quelque insignifiant bravo. Raoul, au-dessus de qui elle 
était, finit par se retourner ; il la salua , et reçut d'elle un gracieux 
sourire qui semblait si bien lui dire : « Si l'on vous chasse de là , 
venez ici! » que Raoul quitta sa colonne et vint faire une visite à 
madame d'Espard. Il avait besoin de se montrer là pour apprendre 
à ce petit monsieur de Vandenesse que la Célébrité valait la Noblesse» 



L'NE FILLE D'EVE. 249 

et que devant Nathan toutes les portes armoriées tournaient sur 
leurs gonds. La marquise l'obligea de s'asseoir en face d'elle, sur 
le devant. Elle voulait lui donner la question. 

— Madame Félix de Vandenesse est ravissante ce soir, lui dit- 
elle en le complimentant de cette toilette comme d*un livre qu'il 
aurait publié la veille. 

— Oui, dit Raoul avec indifférence, les marabouts lui vont à 
merveille ; mais elle y est bien fidèle, elle les avait avant-hier, 
ajouta-l-il d'un air dégagé pour répudier par cette critique la 
charmante complicité dont l'accusait la marquise. 

— Vous connaissez le proverbe ? répondit-elle. Il n'y a pas de 

*nne fête sans lendemain. 
Au jeu des reparties, les célébrités littéraires ne sont pas tou- 
jours aussi fortes que les marquises. Raoul prit le parti de faire la 
«te, "dernière ressource des gens d'esprit. 
— Le proverbe est vrai pour moi , dit-il en regardant la mar- 
quise d'un air galant. 

— Mon cher , votre mot vient trop tard pour que je l'accepte , 
répliqua-t-clle en riant. Ne soyez pas si bégueule ; allons, vous 
avez trouvé hier matin , au bal, madame de Vandenesse charniante 
en marabouts ; elle le sait , elle les a remis pour vous. Elle vous 
aime , vous l'adorez ; c'est un peu prompt , mais je ne vois là rien 
que de très naturel. Si je me trompais, vous ne tordcriez pas l'ua 
de vos gants comme un homme qui enrage d'être à côté de moi , 
au lieu de se trouver dans la loge de son idole, d'où il vient d'être 
repoussé par un dédain officiel, et de s'entendre dire tout bas ce 
qu'il voudrait entendre dire très-haut. Raoul tortillait en effet un 
de ses gants et montrait une main étonnamment blanche. — Elle a 
obtenu de vous, dit-elle en regardant fixement cette main de la fa- 
çon la plus impertinente , des sacrifices que vous ne faisiez pas à la 
société, Elle doit être ravie de son succès , elle en sera sans doute 
un peu vaine; mais, à sa place, je le serais peut-être davantage. 

Elle n'était que femme d'esprit , elle va passer femme de génie. 
DUS allez nous la peindre dans quelque livre délicieux comme vous 
savez les faire. Mon cher, n'y oubliez pas Vandenesse , faites cela 
pour moi. Vraiment, il est trop sûr de lui. Je ne passerais pas 
cet air radieux au Jupiter Olympien, le seul dieu mythologique 
exempt, dit-on , de tout accident. 

— Madame, s'écria Raoul, vous me douez d'une âme bien basse, 



I 



250 I» LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVEE. 

si VOUS me supposez capable de trafiquer de mes sensations , de 
mon amour. Je préférerais à cette lâcheté littéraire la coutume an- 
glaise de passer une corde au cou d'une femme et de la mener au 
marché. 

— Mais je connais Marie , elle vous le demandera. 

— Elle en est incapable, dit Raoul avec chaleur. 

— Vous la connaissez donc bien ? 

Nathan se mit à rire de lui-même , de lui , faiseur de scènes , qui 
s'était laissé prendre à un jeu de scène. 

— La comédie n'est plus là, dit-il en montrant la rampe, elle 
est chez vous. 

11 prit sa lorgnette et se mit à examiner la salle par contenance. 

— M'en voulez-vous ? dit la marquise en le regardant de côté. 
N*aurais-je pas toujours eu votre secret ? Nous ferons facilement la 
paix. Venez chez moi, je reçois tous les mercredis , la chère com- 
tesse ne manquera pas une soirée dès qu'elle vous y trouvera. J'y 
gagnerai. Quelquefois je la vois entre quatre et cinq heures, je se- 
rai bonne femme , je vous joins au petit nombre de favoris que 
j'admets à cette heure. 

— Hé ! bien, dit Raoul, voyez comme est le monde , on vous di- 
sait méchante. 

— Moi! dit-elle je le suis à propos. Ne faut-il pas se défendre? 
Mais votre comtesse , je l'adore , vous en serez content , elle est 
charmante. Vous allez être le premier dont le nom sera gravé dans 
son cœur avec cette jolie enfantine qui porte tous les amoureux, 
même les caporaux, à graver leur chiffre sur l'écorce des arbres. 
Le premier amour d'une femme est un fruit délicieux. Voyez- 
vous, plus lard il y a de la science dans nos tendresses , dans nos 
soins. Une vieille femme comme moi peut tout dire , elle ne craint 
plus rien , pas même un journaliste. Eh ! bien , dans l'arrière- 
saisonnous savons vous rendre heureux; mais quand nous commen- 
çons à aimer nous sommes heureuses , et nous vous donnons ainsi 
aiille plaisirs d'orgueil. Chez nous tout est alors d'un inattendu ra- 
vissant, le cœur est plein de naïveté. Vous êtes trop poète pour ne 
pas préférer les fleurs aux fruits. Je vous attends dans six mois 
d'ici. 

Raoul, comme tous les criminels, entra dans le système des'dé- 
négations ; mais c'était donner des armes à cette rude jouteuse. 
Empêtré bientôt dans les nœuds coulants de la plus spirituelle , de 



UXE FILLE D'EVE. -251 

U plus dangereuse de ces conversations où excellent les Parisiennes, 
il craignit de se laisser surprendre des aveux que la marquise aurait 
aussitôt exploités dans ses moqueries ; il se retira prudemment en 
voyant, entrer lady Dudiey. 

— Hé ! bien, dit TAnglaise à la marquise, où en sont-ils? 

— Ils s'aiment à la folie. Nathan vient de me le dire. 

— Je l'aurais voulu plus laid, répondit lady Dudiey, qui jeta sur 
le comte Félix un regard de vipère. D'ailleurs, il est bien ce que je 
le voulais; il est fds d'un brocanteur juif, mort en banqueroute 
dans les premiers jours de son mariage ; mais sa mère était catho- 
lique, elle en a malheureusement fait un chrétien. 

Cette origine que Nathan cache avec tant de soin, lady Dudiey 
venait de l'apprendre, elle jouissait d'avance du plaisir qu'elle aurait 
à tirer de là quelque terrible épigramme contre Vandenesse. 

— Et moi qui viens de l'inviter à venir chez moi ! dit la mar- 
quise. 

— Ne l'ai-je pas reçu hier? répondit lady Dudiey. Il y a, mon 
ange, des plaisirs qui nous coûtent bien cher. 

La nouvelle de la passion mutuelle de Raoul et de madame de 
Vandenesse circula dans le monde pendant cette soirée, non sans 
exciter des réclamations et des incrédulités; mais la comtesse fut dé- 
fendue par ses amies, par lady Dudiey, mesdames d*Espard et de Ma- 
nerville, avec une maladroite chaleur qui put donner quelque créance 
à ce bruit. Vaincu par la nécessité, Raoul alla le mercredi soir chez 
la marquise d'Espard, et il y trouva la bonne compagnie qui y venait. 
Comme Félix n'accompagna point sa femme, Raoul put échanger 
avec Marie quelques phrases plus expressives par leur accent que 
par les idées. La comtesse, mise en garde contre la médisance par 
madame Octave de Camps, avait compris Timportance de sa situa- 
tion en face du monde, et la fit comprendre à Raoul. 

Au milieu de cette belle assemblée, l'un et l'autre eurent donc 
pour tout plaisir ces sensations alors si profondément savourées que 
donnent les idées, la voix, les gestes, l'attitude d'une personne 
aimée. L'âme s'accroche violemment h des riens. Quelquefois les 
yeux s'attachent de part et d'autre sur le même objet en y incrus- 
tant, pour ainsi dire, une pensée prise, reprise et comprise. On 
admire pendant une conversation le pied légèrement avancé, la 
main qui palpite, les doigts occupés à quelque bijou frappé, laissé, 
tourmenté d'une manière significative. Ce n'est plus ni les idées, ni 



252 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

le langage, mais les choses qui parlent ; elles parlent tant que sou- 
vent un iiomme épris laisse à d'autres le soin d'apporter une tasse, 
le sucrier pour le ihé, \QJe ne sais quoi que demande la femme 
qu'il aime, de peur de montrer son trouble à des yeux qui sem- 
blent ne rien voir et voient tout. Des myriades de désirs, de souiiaits 
insensés, de pensées violentes passent étouffés dans les regards. 
Là, les serrements de main dérobés aux mille yeux d'argus acquiè- 
rent l'éloquence d'une longue lettre ei la volupté d'un baiser. L'a- 
mour se grossit alors de tout ce qu'il se refuse, il s'appuie sur tous 
les obstacles pour se grandir. Enfin ces barrières, plus souvent 
maudites que franchies, sont hachées et jetées au feu pour l'entre- 
tenir. Là, les femmes peuvent mesurer l'étendue de leur pouvoir 
dans la petitesse à laquelle arrive un immense amour qui se 
replie sur lui-même, se cache dans un regard altéré, dans une 
contraction nerveuse, derrière une banale formule de politesse. 
Combien de fois, sur la dernière marche d'un escalier, n'a-t-on pas 
récompensé par un seul mot les tourments inconnus, le langage 
insignifiant de toute une soirée? Raoul, homme peu soucieux du 
monde, lâcha sa colère dans le discours, et fut étincelant. Chacun; 
entendit les rugissements inspirés par la contrariété que les ar- 
tistes savent si peu supporter. Cette fureur à la Roland, cet esprit 
qui cassait, brisait tout, en se servant de l'épigramme comme 
d'une massue, enivra Marie et amusa le cercle comme si Ton eût 
vu quelque taureau bardé de banderoles en fureur dans un cirque 
espagnol. 

— Tu auras beau tout abattre, tu ne feras pas la solitude autour 
de toi, lui dit Blondet. 

Ce mot rendit à Raoul sa présence d'esprit, il cessa de donner 
sou irritation en spectacle. La marquise vint lui offiir une tasse de 
ihé, et dit assez haut pour que madame de Vandcnesse entendît : — 
Vous êtes vraiment bien amusant, venez donc quelquefois me voir 
à quatre heures. 

Raoul s'offensa du mot amusant, quoiqu'il eût été pris pour 
servir de passe-port à l'invitation. Il se mit à écouter comme ces 
acteurs qui regardent la salle au lieu d'être en scène. Blondet eut 
pi lié de lui. 

— aion cher, lui dit-il en l'emmenant dans un coin, tu te liens 
dans le monde comme si tu étais chez Florine. Ici , on ne s'em- 
porte jamais, on ne fait pas de longs articles, on dit de temps en 



IXE FILLE D'EVE. O53 

temps un mot spirituel, on prend un air calme au moment où l'on 
éprouve le plus d'envie de jeter les gens par les fenêtres, on raille 
doucement, on feint de distinguer la femme que l'on adore, et Ton 
ne se roule pas comme un âne au milieu du grand chemin. Ici, mon 
cher, on aime suivant la formule. Ou enlève madame de Vande- 
nesse, ou montre-toi gentilhomme. Tu es trop l'amant d'un de tes 
livres. 

Nathan écoutait la tête baissée, il était comme un lion pris dans 
des toiles. 

— Je ne remettrai jamais les pieds ici, dit-il. Cette marquise de 
papier mâché me vend son thé trop cher. Elle me trouve amusant! 
Je comprends maintenant pourquoi Saint-Just guillotinait tout ce 
monde-là ! 

— Tu y reviendras demain. 

Blondet avait dit vrai. Les passions sont aussi lâches que cruelles. 
Le lendemain, après avoir longtemps flotté entre ; J'irai, je n'irai 
pas, Raoul quitta ses associés au milieu d'une discussion impor- 
tante, et courut au faubourg Saint-Honoré, chez madame d'Espard. 
En voyant entrer le brillant cabriolet de Rastignac, pendant qu'il 
payait son cocher à la porte, la vanité de Nathan fut blessée ; il ré- 
solut d'avoir un élégant cabriolet et le tigre obligé. L'équipage de 
la comtesse était dans la cour. A celte vue, le cœur de Raoul se 
gonfla de plaisir. Marie marchait sous la pression de ses désirs avec 
la régularité d'une aiguille d'horloge animée par son ressort. Elle 
était au coin de la cheminée, dans le petit salon, étendue dans un 
fauteuil. Au lieu de regarder Nathan quand on l'annonça, elle le 
contempla dans la glace, sûre que la maîtresse de la maison se tour- 
nerait vers lui. Traqué comme il l'est dans le monde, l'amour est 
obligé d'avoir recours à ces petites ruses : il donne la vie aux mi- 
roirs, aux manchons, aux éventails, à une foule de choses dont l'uli- 
:ilé n'est pas tout d'abord démontrée et dont beaucoup de femmes 
usent sans s'en servir. 

— Monsieur le ministre, dit madame d'Espard en s'adressant à 
Nathan et lui présentant de JMarsay par un regard, soutenait, au mo- 
ment oij vous entriez, que les royalistes et les républicains s'enten- 
dent; vous devez en savoir quelque chose, vous? 

— Quand cela serait, dit Raoul, où est le mal? Nous haïssons le 
n)ème objet, nous sommes d'accord dans notre haine, nous diflerons 
dans notre amour. Voilà tout. 



■ 



25-1 I- LIVRE, SCÈIVES DE LA VIE PKIVÉE. 

— Celte alliance est au moins bizarre, dit de Marsay en envelop- 
pant d'un coup d'œil la comtesse Félix et Raoul. 

— Elle ne durera pas, ditRastignac qui pensait un peu trop à la 
politique comme tous les nouveaux venus. 

— Qu'en dites-vous, ma chère amie ? demanda madame d'Espart 
à la comtesse. 

— Je n'entends rien à la politique. 

— Vous vous y mettrez, madame, dit de Marsay, et vous serc; 
alors doublement notre ennemie. 

Nathan et Marie ne comprirent le mot que quand de Marsay fui 
parti. Rastignac le suivit, et madame d'Espard les accompagna jus- 
qu'à la porte de son premier salon. Les deux amants ne pensèren' 
plus aux épigrammes du ministre, ils se voyaient riches de quel- 
ques minutes. Marie tendit sa main vivement dégantée à Raoul, qu 
la prit et la baisa comme s'il n'avait eu que dix-huit ans. Les yeu: 
de la comtesse exprimaient une noble tendresse si entière que Raou 
eut aux yeux cette larme que trouvent toujours à leur service le 
hommes à tempérament nerveux. 

— Où vous voir, où pouvoir vous parler? dit-il. Je mourrais s'i 
fallait toujours déguiser ma voix, mon regard, mon cœur, moi 
amour. 

Émue par cette larme, Marie promit d'aller se promener au boi 
toutes les fois que le temps ne serait pas détestable. Cette promess 
causa plus de bonheur à Raoul que ne lui en avait donné Florin 
pendant cinq ans. 

— J'ai tant de choses à vous dire ! Je souffre tant du silence au 
quel nous sommes condamnés ! 

La comtesse le regardait avec ivresse sans pouvoir répondre 
quand la marquise rentra. 

■—Comment, vous n'avez rien su répondre à de Marsay ? dit-ell 
en entrant. 

— On doit respecter les morts, répondit Raoul. Ne voyez-voi 
pas qu'il expire? Rastignac est son garde-malade, il espère être m 
sur le testament. 

La comtesse feignit d'avoir des visites à faire et voulut sortir pou 
ne pas se compromettre. Pour ce quart d'heure , Raoul avait si 
critié son temps le plus précieux et ses intérêts les plus palpitanii 
Marie ignorait encore les détails de cette vie d'oiseau sur la brau 



LAE FILLE D'EVE. 255 

cbe, mêlée aux affaires les plus compliquées, au travail le plus exi- 
geant. Quand deux êtres unis par un éternel amour mènent une vie 
resserrée chaque jour par les nœuds de la confidence, par l'examen 
en commun des difficultés surgies ; quand deux cœurs échangent 
le soir ou le matin leurs regrets , comme la bouche échange les 
soupirs, s'attendent dans de mêmes anxiétés, palpitent ensemble à la 
vue d'un obstacle , tout compte alors : une femme sait combien 
d'amour dans un retard évité, combien d'efforts dans une course 
rapide; elle s'occupe, va, vient, espère, s'agite avec l'homme occupé, 
tourmenté ; ses murmures, elle les adresse aux choses ; elle ne doute 
plus , elle connaît et apprécie les détails de la vie. Mais au début 
d'une passion où tant d'ardeur, de défiances, d'exigences se déploient, 
où l'on ne se sait ni l'un ni l'autre ; mais auprès des femmes oisives, 
à la porte desquelles l'amour doit être toujours en faction ; mais 
auprès de celles qui s'exagèrent leur dignité et veulent être obéies 
en tout , même quand elles ordonnent une faute à ruiner un 
homme , l'amour comporte à Paris , dans notre époque , des tra- 
vaux impossibles. Les femmes du monde sont restées sous l'empire 
des traditions du dix-huitième siècle où chacun avait une position 
sûre et définie. Peu de femmes connaissent les embarras de l'existence 
chez la plupart des hommes , qui tous ont une position à se faire , 
une gloire en train , une fortune à consolider. Aujourd'hui , les 
gens dont la fortune est assise se comptent , les vieillards seuls ont 
le temps d'aimer, les jeunes gens rament sur les galères de l'ambi- 
tion comme y ramait Nathan. Les femmes, encore peu résignées à 
ce changement dans les mœurs, prêtent le temps qu'elles ont de trop 
à ceux qui n'en ont pas assez ; elles n'imaginent pas d'autres occu- 
pations , d'autre but que les leurs. Quand l'amant aurait vaincu 
l'hydre de Lerne pour arriver, il n'a pas le moindre mérite ; tout 
s'efface devant le bonheur de le voir ; elles ne lui savent gré que de 
leurs émotions, sans s'informer de ce qu'elles coûtent. Si elles ont 
inventé dans leurs heures oisives un de ces stratagèmes qu'elles onl 
à commandement ,• elles le font briller comme un bijou. Vous avez 
tordu les barres de fer de quelque nécessité tandis qu'elles chaus- 
saient la mitaine , endossaient le manteau d'une ruse : h elles la 
palme , et ne la leur disputez point Elles ont raison d'ailleurs , 
comment ne pas tout briser pour une femme qui brise tout pour 
vous ? elles exigent autant qu'elles donnent. Raoul aperçut en reve- 
nant combien il lui serait difficile de mener un amour dans le monde, 



256 ï. LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVEE. 

le char à dix chevaux du journalisme , ses pièces au théâtre et ses 
affaires embourbées. 

— Le journal sera détestable ce soir, dit-il en s'en allant , il n'y 
aura pas d'article de moi, et pour un second numéro encore! 

Madame Félix de Vandenesse alla trois fois au bois de Boulogne 
sans y voir Raoul , elle revenait désespérée , inquiète. Nathan no 
voulait pas s'y montrer autrement que dans l'éclat d'un prince de 
la presse. Il employa toute la semaine à chercher deux chevaux, un 
cabriolet et un tigre convenables , à convaincre ses associés de la 
nécessité d'épargner un temps aussi précieux que le sien , et à faire 
imputer son équipage sur les frais généraux du journal. Ses asso- 
ciés , Massol el du Tillct , accédèrent si complaisamment à sa 
demande, qu'il les trouva les meilleurs enfants du monde. Sans ce 
secours, la vie eût été impossible à Raoul ; elle devint d'ailleurs si 
rude, quoique mélangée par les plaisirs les plus délicats de l'amour 
idéal, que beaucoup de gens, même les mieux constitués, n'eussent 
pu suffire à de telles dissipations. Une passion violente et heureuse 
prend déjà beaucoup de place dans une existence ordinaire ; mais 
quand elle s'attaque à une femme posée comme madame de Van- 
denesse , elle devait dévorer la vie d'un homme occupé comme 
Raoul. Voici les obligations que sa passion inscrivait avant toutes 
les autres. Il lui fallait se trouver presque chaque jour à cheval au 
bois de Boulogne , entre deux et trois heures , dans la tenue du 
plus fainéant gentleman. Il apprenait là dans quelle maison , à quel 
théâtre il reverrait, le soir, madame de Vandenesse. Il ne quittait 
les salons que vers minuit , après avoir happé quelques phrases 
long-temps attendues, quelques bribes de tendresse dérobées sous 
la table , entre deux portes , ou en montant en voiture. La plupart 
du temps , Marie , qui l'avait lancé dans le grand monde , le faisait 
inviter à dîner dans certaines maisons où elle allait. N'était-ce pas 
tout simple ? Par orgueil , entraîné par sa passion , Raoul n'osait 
parler de ses travaux. Il devait obéir aux volontés les plus capri- 
cieuses de cette innocente souveraine , et suivre les débats parle- 
mentaires, le torrent de la politique, veiller à la direction du journal, 
et mettre en scène deux pièces dont les recettes étaient indispen» 
sables. Il suffisait que madame de Vandenesse fît une petite moue 
quand il voulait se dispenser d'être à un bal , à un concert , à une 
promenade, pour qu'il sacrifiât ses intérêt? à son plaisir. En quit- 
tant le monde entre une heure et deux heures du matin , il rêve- 



UWE FILLE D'EVE. 257 

naît travailler jusqu'à huit ou neuf heures , il dormait à peine , se 
réveillait pour concerter les opinions du journal avec les gens in- 
fluents desquels il dépendait, pour débattre les mille et une affaires 
intérieures. Le journalisme touche à tout dans cette époque , à l'in^ 
dustrie, aux intérêts publics et privés, aux entreprises nouvelles, à 
tous les amours-propres de la littérature et à ses produits. Quand 
harassé , fatigué , Nathan courait de son bureau de rédaction au 
Théâtre , du Théâtre à la Chambre , de la Chambre chez quelques 
créanciers , il devait se présenter calme , heureux devant Marie , 
galoper à sa portière avec le laisser-aller d'un homme sans soucis 
et qui n'a d'autres fatigues que celles du bonheur. Quand, pour 
prix de tant de dévouements ignorés , il n'eut que les plus douces 
paroles, les certitudes les plus mignonnes d'un attachement éter- 
nel , d'ardents serrements de main obtenus pendant quelques se- 
condes de solitude , des mots passionnés en échange des siens, il 
trouva quelque duperie h laisser ignorer le prix énorme avec lequel 
il payait ces ?7zenws suffrages^ auraient dit nos pères. L'occasion 
de s'expliquer ne se fit pas attendre. t*ar une belle journée du mois 
d'avril , la comtesse accepta le bras de Nathan dans un endroit 
écarté du bois de Boulogne ; elle avait à lui faire une de ces jolies 
querelles à propos de ces riens sur lesquels les femmes savent bâtir 
des montagnes. Au lieu de l'accueillir le sourire sur les lèvres, le 
front illuminé par le bonheur, les yeux animés de quelque peii- 

I'e fine et gaie, elle se montra grave et sérieuse. 
— Qu'avez-vous? lui dit Nathan. 
— Ne vous occupez pas de ces riens, dit-elle; vous devez 
voir que les femmes sont des enfants. 

— Vous aurais-je déplu ? 
i^P — Serais-je ici ? 

^^' — iMais vous ne me souriez pas , vous ne paraissez pas heureuse 
de me soiy. 

— Je vous boude, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant de cet 
air soumis par lequel les femmes se posent en victimes. 

Nathan fit quelques pas dans une appréhension qui lui serrait lo 
cœur et l'attristait. 

— Ce sera , dit-il après un moment de silence , quelques-unes 
de ces craintes frivoles, de ces soupçons nuageux que vous mettez 
au-dessus des plus grandes choses delà vie; vous avez l'art de 
faire pencher le monde en y jetant un brin de paille , un fétu I 

COM. IlLM. T. II. 17 



*258 I. Ï.IVRK, SCKlVES DE LA VIE PRIVEE. 

— De l'ironie?... Je m'y attendais, dit-elle en baissant la tête. 

— Marie, ne vois-tu pas , mon ange , que j'ai dit ces paroles 
pour l'arracher tou secret ? 

— Mon secret sera toujours un secret , même après vous avoir 
été confié. 

— Eh ! bien, dis.,.. 

— Je ne suis pas aimée, reprit-elle en lui lançant ce regard obli- 
que et fin par lequel les femmes interrogent si malicieusement 
l'homme qu'elles veulent tourmenter. 

— Pas aimée ?... s'écria Nathan. 

— Oui, vous vous occupez de trop de choses. Que suis-je au 
milieu de tout ce mouvement? oubliée à tout propos. Hier, je suis 
venue au bois, je vous y ai attendu... 

— Mais. . . 

— J'avai$ mis une nouvelle robe pour vous, et vous n'êtes pas 
venu, oùétiez-vous? 

— Mais... 

— Je ne le savais pas. Je vais chez madame d'Espard, je ne 
vous y trouve point. 

— Mais...^ 

— Le soir, à l'Opéra, mes yeux n'ont pas quitté le balcon. Cha- 
que fois que la porte s'ouvrait, c'était des palpitations à me briser 
le cœur. 

— Mais... 

— Quelle soirée ! Vous ne vous doutez pas de ces lempêles du 
cœur. 

— Mais... 

— La vie s'use à ces émotions... 

— Mais... 

— Eh! bien , dit-elle. 

— Oui, la vie s'use dit Nathan, et vous aurez en quelques mois 
dévoré la mienne. Vos reproches insensés m'arrachent aussi mon 
secret, dit-il. Ah ! vous n'êtes pas aimée ?.. . vous l'êtes trop. 

Il peignit vivement sa situation , raconta ses veilles , détailla set 
obligations à heure fixe , la nécessité de réussir, les insatiables exi- 
gences d'un journal où l'on était tenu déjuger, avant tout le monde, 
les événements sans se tromper sous peine de perdre son pouvoir, 
enfm combien d'études rapides sur les questions qui passaient aussi 
rapidement que des nuages à cette époque dévorante. 



I 



UNE F1LI.E D'EVE. 259 

Raoul eut tort en un moment La marquise d'Espard le lui avait 
dit : rien de plus naïf qu'un premier amour. Il se trouva bientôt que 
la comtesse était coupable d'aimer trop. Une femme aimante répond 
à tout avec une jouissance, avec un aveu ou un plaisir. En voyant se 
dérouler cette vie immense, la comtesse fut saisie d'adniiration. Elle 
avait fait Nathan très-grand, elle le trouva sublime. Elle s'accusa 
d'aimer trop, le pria de venir h ses heures ; elle aplatit ces travaux 
d'ambitieux par un regard levé vers le ciel. Elle attendrait ! Désor- 
mais elle sacrifierait ses jouissances. En voulant n'être qu'un marche- 
pied, elle était un obstacle !. . elle pleura de désespoir. 

— Les femmes , dit- elle les larmes aux yeux , ne peuvent donc 
qu'aimer, les hommes ont mille moyens d'agir ; nous autres, nous ne 
pouvons que penser, prier, adorer. 

Tant d'amour voulait une récompense. Elle regarda , comme un 
rossignol qui veut descendre de sa branche à une source , si elle 
était seule dans la solitude , si le silence ne cachait aucun 
témoin ; puis elle leva la tête vers Raoul , qui pencha la sienne ; 
elle lui laissa prendre un baiser, le premier, le seul qu'elle dût 
donner en fraude , et se sentit plus heureuse en ce moment 
qu'elle ne l'avait été depuis cinq années. Raoul trouva toutes ses 
peines payées. Tbus deux marchaient sans trop savoir où , sur le 
chemin d'Auteuil à Boulogne; ils furent obligés de revenir à leurs 
voitures en allant de ce pas égal et cadencé que connaissent les 
amants. Raoul avait foi dans ce baiser livré avec la facilité décente 
que donne la sainteté du sentiment. Tout le mal venait du monde, 
et non.de cette femme si entièrement à lui. Raoul ne regretta 
plus les tourments de sa vie enragée, que Marie devait oublier 
au feu de son premier désir, comme toutes les femmes qui ne voient 
pas à toute heure les terribles débats de ces existences exception- 
nelles. En proie à cette admiration reconnaissante qui distingue 
la passion de la femme , Marie courait d'un pas délibéré , leste , 
sar le sable fin d'une contre-allée , disant , comme Raoul , peu de 
paroles , mais senties et portant coup. Le ciel était pur, les gros 
arbres bourgeonnaient, et quelques pointes vertes animaient déjà 
eurs mille pinceaux bruns. Les arbustes, les bouleaux , les saules, 
les peupliers, montraient leur premier, leur tendre feuillage encore 
diaphane. Aucune âme ne résiste à de pareilles harmonies. L'amour 
expliquait la Nature à la comiesse comme il lui avait expliqué la 
Société. 



250 ï» LIVRE, SCÊIMES DE LA VIE PRIVEE. 

— Je voudrais que vous n'eussiez jamais aimé que moi ! dit- 
elle. 

— Votre vœu est réalisé , répondit Raoul. Nous nous sommes 
révélé l'un à l'autre le véritable amour. 

Il disait vrai. En se posant devant ce jeune cœur en homme pur, 
Raoul s'était pris à ses phrases panachées de beaux sentiments. D'abord 
purement spéculatrice et vaniteuse, sa passion était devenue sincère. 
Il avait commencé par mentir, il finissait par dire vrai. Il y a d'ail- 
leurs chez tout écrivain un sentiment difficilement étouffé qui le 
porte à l'admiration du beau moral. Enfin , h force de faire des 
sacrifices, un homme s'intéresse à l'être qui les exige. Les femmes 
du monde, de même que les courtisanes, ont l'instinct de cette 
vérité; peut-être même la pratiquent-elles sans la connaître. Aussi 
la comtesse, après son premier élan de reconnaissance et de surprise, 
fut-elle charmée d'avoir inspiré tant de sacrifices, d'avoir fait sur- 
monter tant de difficultés. Elle était aimée d'un homme digne d'elle. 
Raoul ignorait à quoi l'engagerait sa fausse grandeur ; car les femmes 
ne permettent pas à leur amant de descendre de son piédestal. On 
ne pardonne pas à un dieu la moindre petitesse. Marie ne savait pas 
le mot de cette énigme que Raoul avait dit à ses amis au souper chez 
Véry. La lutte de cet écrivain parti des rangs inférieurs avait occupé 
les dix premières années de sa jeunesse ; il voulait être aimé par 
une des reines du beau monde. La vanité , sans laquelle l'amour 
est bien faible , a dit Champfort , soutenait sa passion et devait 
l'accroître de jour en jour. 

— Vous pouvez me jurer, dit Marie, que vous n'êtes et ne serez 
jamais à aucune femme ? 

— Il n'y aurait pas plus de temps dans ma vie pour une autre 
femme que de place dans mon cœur, répondit- il sans croire faire 
un mensonge , tant il méprisait Florine. 

— Je vous crois, dit-elle. 

Arrivés dans l'allée où stationnaient les voitures , Marie quitta le 
bras de Nathan, qui prit une attitude respectueuse comme s'il venait 
de la rencontrer ; il l'accompagna chapeau bas jusqu'à sa voiture ; 
puis il la suivit par l'avenue Charles X en humant la poussière que 
faisait la calèche , en regardant les plumes en saule pleureur que 
e vent agitait en dehors. Malgré les nobles renonciations de Marie, 
Raoul , excité par sa passion , se trouva partout où elle était ; il 
adorait l'air à la fois mécontent et heureux que prenait la comtesse 



UNE FILLE D'EVE. 261 

pour le gronder sans le pouvoir en lui voyant dissiper ce temps qui 
lui était si nécessaire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle 
lui intima des ordres formels sur l'emploi de ses heures , demeura 
chez elle pour lui ôter tout prétexte de dissipation. Elle lisait tous 
les malins le journal , et devint le héraut de la gloire d'Etienne 
Lousteau , le feuilletoniste , qu'elle trouvait ravissant , de Félicien 

! Vernou , de Claude Yignon, de tous les rédacteurs. Elle donna le 
conseil à Raoul de rendre justice à de Marsay quand il mourut, et 
lut avec ivresse le grand et bel éloge que Raoul fit du ministre mort, 
tout en blâmant son machiavélisme et sa haine pour les masses. Elle 
.assista naturellement, à l'avant-scène du Gymnase, à la première 
représentation de la pièce sur laquelle Nathan comptait pour soutenir 
son entreprise, et dont le succès parut immense. Elle fut la dupe des 
applaudissements achetés. 

— Vous n*êtes pas venue dire adieu aux Italiens? lui demanda lady 
Dudley chez laquelle elle se rendit après cette représentation. 

|H|— Non , je suis allée au Gymnase. On donnait une première 

I^Krésentation. 

m^^ — Je ne puis souffrir le vaudeville. Je suis pour cela comme 
Louis XIV pour les ïéniers , dit lady Dudley. 

— Moi , répondit madame d'Espard , je trouve que les auteurs 
ont fait des progrès. Les vaudevilles sont aujourd'hui de charmantes 
comédies, pleines d'-esprit, qui demandent beaucoup de talent, et je 
m'y amuse fort. 

— Les acteurs sont d'ailleurs excellents , dit Marie. Ceux du 
Gymnase ont très-bien joué ce soir ; la pièce leur plaisait, le dia- 
logue est fin , spirituel. 

— Comme celui de Beaumarchais, dit lady Dudley. 

— Monsieur Nathan n'est point encore Molière; mais dit 

y^a dame d'Espard en regardant la comtesse. 

I^B — Il fait des vaudevilles, dit madame Charles de Vandenesse. 

^^K — Et défait des ministères, reprit madame de Manerviile. 

^^" La comtesse garda le silence ; elle cherchait à répondre par des 
épigrammes acérées ; elle se sentait le cœur agile par des niouve- 
n.enis de rage ; elle ne trouva rien de mieux que dire : — 11 eu 
f<:ra peut-être. 

Toutes les femmes échangèrent un regard cîe myslérieuse intelli- 
gence. Quand Marie de Vandenesse partit, Moïna de Saint-Héeren 
s'écria : — Mais elle adore Nathan ! 



262 I. LIVRE, SCÈNES DE t\ VIE PRIVÉE. 

— Elle ne fait pas de cachotteries , dit madame d'Espard. 

Le mois de mai vint , Vandenesse emmena sa femme à sa terre 
où elle ne fut consolée que par les lettres passionnées de Raoul , à 
qui elle écrivit tous les jours. 

L'absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dan? 
lequel il avait mis le pied , si Florine eût été près de lui ; mais ii 
était seul , au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets dès qu'il 
eut manifesté l'intention de les dominer. Ses collaborateurs le 
haïssaient momentanément , prêts à lui tendre la main et à le con- 
soler en cas de chute, prêts à l'adorer en cas de succès. Ainsi va le 
monde littéraire. On n'y aime que ses inférieurs. Chacun est l'en- 
nemi de quiconque tend à s'élever. Cette envie générale décuple 
les chances des gens médiocres, qui n'excitent ni l'envie ni le soup- 
çon , font leur chemin à la manière des taupes , et , quelque sots 
qu'ils soient , se trouvent casés au Moniteur dans trois ou quatre 
places au moment où les gens de talent se battent encore à la porte 
pour s'empêcher d'entrer. La sourde inimitié de ces prétendus 
amis, que Florine aurait dépistée avec la science innée des courti- 
sanes pour deviner le vrai entre mille hypothèses, n'était pas le plus 
grand danger de Raoul. Ses deux associés, Massol l'avocat et du Tillet 
le banquier, avaient médité d'atteler son ardeur au char dans lequel 
ils se prélassaient, de l'évincer dès qu'il serait hors d'état de nourrir 
le journal, ou de le priver de ce grand pouvoir au moment où ils 
voudraient en user. Poureux, Nathan représentait une certaine somme 
à dévorer, une force littéraire de la puissance de dix plumes à employer. 
Massol , un de ces avocats qui prennent la faculté de parler indéfi- 
niment pour de l'éloquence , qui possèdent le secret d'ennuyer en 
disant tout , la peste des assemblées où ils rapetissent toute chose, 
et qui veulent devenir des personnages à tout prix , ne tenait plus 
à être garde des sceaux ; il en avait vu passer cinq ou six en quatre 
ans , il s'était dégoûté de la simarre. Comme monnaie du porte- 
feuille , il voulut une chaire dans l'Instruction Publique , une place 
au conseil d'État, le tout assaisonné de la croix de la Légion-d'Hoa- 
nour. Du Tillet et le baron de Nucingen lui avaient garanti la croix 
et sa nomination de maître des requêtes s'il entrait dans leurs vues; 
il les trouva plus en position de réaliser leurs promesses que Nathan, 
et il leur obéissait aveuglément. Pour mieux abuser Raoul, cesgens-lk 
lui laissaient exercer le pouvoir sans contrôle. Du Tillet n'usait du 
journal que dans ses intérêts d'agiotage, auxquels Raoul n'entendaii 



UNE FILLE D'EVE, 9(J3 

rien; mais il avait déjà fait savoir par le baron de Nucingen à Ras- 
tignac que la feuille serait tacilemeut complaisante au pouvoir, sous 
la seule condition d'appuyer sa candidature en remplacement de 
monsieur de Nucingen , futur pair de France, et qui avait été élu 
dans une espèce de bourg pourri, un collège à peu d'électeurs , où 
îe journal fut envoyé gratis à profusion. Ainsi Raoul était joué par 
le banquier et par l'avocat, qui le voyaient avec un plaisir infini 
trônant au journal, y profitant de tous les avantages, percevant 
tous les fruits d 'amour-propre ou autres. Nathan, enchanté d'eux, 
les trouvait , comme lors de sa demande de fonds équestres , les 
meilleurs enfants du monde , il croyait les jouer. Jamais les hommes 
d'imagination , pour lesquels l'espérance est le fond de la vie, ne 
veulent se dire qu'en affaires le moment le plus périlleux est celui 
où tout va selon leurs souhaits. Ce fut un moment de triomphe 
dont profita d'ailleurs Nathan , qui se produisit alors dans le monde 
politique et financier ; du ïillet le présenta chez Nucingen. Ma- 
dame de Nucingen accueillit Raoul à merveille, moins pour lui 
que pour madame de Vandenesse ; mais quand elle lui toucha quel- 
ques mots de la comtesse , il crut faire merveille, en faisant de Flo- 
rineun paravent; il s'étendit avec une fatuité généreuse sur ses 
relations avec l'actrice, impossibles à rompre. Quitte-t-on un bon- 
heur certain pour les coquetteries du faubourg Saint-Germain? 
Nathan , joué par Nucingen et Rastignac , par du Tillet et Blondet, 
prêta son appui fastueusement aux doctrinaires pour la formation 
d'un de leurs cabinets éphémères. Puis , pour arriver pur aux af- 
faires, il dédaigna par ostentation de se faire avantager dans quel- 
ques entreprises qui se formèrent à l'aide de sa feuille, lui qui ne 
regardait pas à compromettre ses amis , et à se comporter peu dé- 
licatement avec quelques industriels dans certains moments criti- 
ques. Ces contrastes, engendrés par sa vanité , par son ambition , 
se retrouvent dans beaucoup d'existences semblables. Le manteau 
doit être splendide pour le public , on prend du drap chez ses amis 
pour en boucher les trous. Néanmoins, deux mois après le départ 
de la comtesse , Raoul eut un certain quart d'heure de Rabelais 
qui lui causa quelques inquiétudes au milieu de son triomphe. Du 
Tillet était en avance de cent mille francs. L'argent donné par 
Florine, le tiers de sa première mise de fonds, avait été dévoré par 
le fisc, par les frais de premier établissement qui furent énormes. 
Il fallait prévoir l'avenir. Le banquier favorisa l'écrivain en pre- 



264 I. rivuE, SCÈNES de la vie privée. 

liant pour ciîiqnante mille francs de lettres de change à quatre 
mois. Duïillet tenait ainsi Raoul parle licou de la lettre de change. 
Au moyen de ce supplément , les fonds du journal furent faits pour 
six mois. Aux yeux de quelques écrivains, six mois sont une éter- 
nité. D'ailieurs, à coups d'annonces, à force de voyageurs, en offrant 
des avantages illusoires aux abonnés, on en avait racolé deux mille. 
Ce demi-succès encourageait à jeter les billets de banque dans ce 
brasier. Encore un peu de talent, vienne un procès politique , une 
apparente persécution, et Raoul devenait un de ces condottieri 
modernes dont l'encre vaut aujourd'hui la poudre à canon d'autre- 
fois. Malheureusement , cet arrangement était pris quand Florine 
revint avec environ cinquante mille francs. Au lieu de se créer un 
fonds de réserve , Raoul, sûr du succès en le voyant nécessaire » 
humilié déjà d'avoir accepté de l'argent de l'actrice, se sentant inté- 
rieurement grandi par son amour, ébloui par les captieux éloges 
de ses courtisans, abusa Florine sur sa position et la força d'em- 
ployer celte somme à remonter sa maison. Dans les circonstances 
présentes, une magnifique représentation devenait une nécessité. 
L'actrice, qui n'avait pas besoin d'être excitée, s'embarrassa de 
trente mille francs de dettes. Florine eut une délicieuse maison 
tout entière à elle , rue Pigale , où revint son ancienne société. La 
maison d'une fiile posée comme Florine était un terrain neutre , 
très favorable aux ambitieux politiques qui traitaient, comme 
Louis XïV chez les Hollandais , sans Raoul, chez Raoul. Nathan 
avait réservé à l'actrice pour sa rentrée une pièce dont le principal 
rôle lui allait admirablement. Ce drame-vaudeville devait être l'adieu 
de Raoul au théâtre. Les journaux, à qui cette complaisance pour 
Raoul ne coûtait rien, préméditèrent une telle ovation à Florine, 
que la Comédie-Française parla d'un engagement. Les feuilletons 
montraient dans Florine l'héritière de mademoiselle Mars. Ce 
triomphe étourdit assez l'actrice pour l'empêcher d'étudier le ter- 
rain sur lequel marchait Nathan ; elle vécut dans un monde de fêtes 
et de festins. Reine de cette cour pleine de solliciteurs empressés 
autour d'elle, qui pour son livre , qui pour sa pièce, qui pour sa 
danseuse, qui pour son théâtre, qui pour son entreprise , qui pour 
une réclame, elle se laissait aller à tous les plaisirs du pouvoir de 
la presse en y voyant l'aurore du crédit ministériel. A entendre 
xeux qui vinrent chez elle, Nathan était un grand homme politique. 
Nathan avait eu raison dans son entreprise, il serait député certaine- 



UNE FILLE D'EVE. 265 

ment minisire , pendant quelque temps , comme tant d'autres. Les 
actrices disent rarement non à ce qui les flatte. Florine avait trop de 
talent dans le feuilleton pour se défier du journal et de ceux qui le 
faisaient. Elle connaissait trop peu le mécanisme de la presse pour 
s'inquiéter des moyens. Les filles de la trempe de Florine ne voient 
jamais que les résultats. Quant à Nathan, il crut, dès lors, qu'à la 
prochaine session il arriverait aux affaires, avec deux anciens jour- 
nalistes dont l'un alors ministre cherchait à évincer ses collègues 
pour se consolider. Après six mois d'absence , Nathan retrouva 
Florine avec plaisir et retomba nonchalamment dans ses habitudes. 
La lourde trame de cette vie , il la broda secrètement des plus belles 
fleurs de sa passion idéale et des plaisirs qu'y semait Florine. Ses 
lettres à Marie étaient des chefs-d'œuvre d'amour, de grâce et 
de style. Nathan faisait d'elle la lumière de sa vie , il n'entreprenait 
rien sans consulter son bon génie. Désolé d'être du côté populaire, 
il voulait par moments embrasser la cause de l'aristocratie; mais, 
malgré son habitude des tours de force , il voyait une impossibilité 
absolue à sauter de gauche à droite ; il était plus facile de devenir 
ministre. Les précieuses lettres de Marie étaient déposées dans un 
de ces portefeuilles à secret offerts par Huret ouFichet, un de ces 
deux mécaniciens qui se battaient à coups d'annonces et d'affiches 
dans Paris à qui ferait les serrures les plus impénétrables et les 
plus discrètes. Ce portefeuille restait dans le nouveau boudoir de 
Florine, où travaillait Raoul. Personne n'est plus facile à tromper 
qu'une femme à qui l'on a l'habitude de tout dire ; elle ne se défie 
de rien, elle croit tout voir et tout savoir. D'ailleurs, depuis son re- 
tour, l'actrice assistait à la vie de Nathan et n'y trouvait aucune 
irrégularité. Jamais elle n'eût imaginé que ce portefeuille , à peine 
entrevu , serré sans affectation , contînt des trésors d'amour, les 
lettres d'une rivale que, selon la demande de Raoul , la comtesse 
adressait au bureau du journal. La situation de Nathan paraissait 
donc extrêmement brillante. Il avait beaucoup d'amis. Deux pièces 
faites en collaboration et qui venaient de réussir fournissaient à son 
luxe et lui ôtaient tout souci pour Tavcnir. D'ailleurs, il ne s'in- 
quiétait en aucune manière de sa dette envers du Tillet , son 
ami. 

— Comment se défier d'un ami? disait-il quand en certains 
moments Blondet se laissait aller à des doutes , entraîné par son 
habitude de tout analyser. 



266 I- LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

— Mais nous n'avons pas besoin de nous méfier de nos ennemis, 
disait Fiorine. 

Nallian défendait du Tillet. Du Tillet était le meilleur, le plus 
facile , le plus probe des hommes. Cette existence de danseur de 
corde sans balancier eût effrayé tout le monde, même un indifférent, 
s'il en eût pénétré le mystère ; mais du Tillet la contemplait avec 
le stoïcisme et l'œil sec d'un parvenu. Il y avait dans l'amicale bon- 
homie de ses procédés avec Nathan d'atroces railleries. Un jour, il 
lui serrait la main en sortant de chez Fiorine, et le regardait mon- 
ter en cabriolet. 

— Ça va au bois de Boulogne avec un train magnifique , dit-il à 
Lousleau, l'envieux par excellence , et ça sera peut-être dans six 
mois à Glichy. 

— Lui? Jamais ! s'écria Lousteau ; Fiorine est là. 

— Qui te dit, mon petit, qu'il la conservera ? Quant à toi , qui 
le vaux mille fois, tu seras sans doute notre rédacteur en chef dans 
six mois. 

En octobre , les lettres de change échurent , du Tillet les renou- 
vela gracieusement , mais à deux mois , augmentées de l'escompte 
et d'un nouveau prêt. Sûr de la victoire, Raoul puisait à même les 
sacs. Madame Félix de Vandenesse devait revenir dans quelques 
jours, un mois plus tôt que de coutume, ramenée par un désir 
effréné de voir Nathan, qui ne voulut pas être à la merci d'un be- 
soin d'argent au moment où il reprendrait sa vie militante. La cor- 
respondance, oii la plume est toujours plus hardie que la parole, oii 
la pensée revêtue de ses fleurs aborde tout et peut tout dire , avait 
fait arriver la comtesse au plus haut degré d'exaltation ; elle voyait 
en Raoul l'un des plus beaux génies de l'époque , un cœur exquis 
et méconnu , sans souillure et digne d'adoration ; elle le voyait 
avançant une main hardie sur le festin du pouvoir. Bientôt cette 
parole si belle en amour tonnerait à la tribune. Marie ne vivait 
plus que de cette vie à cercles entrelacés , comme ceux d'une 
sphère , et au centre desquels est le monde. Sans goût pour les 
tranquilles félicités du ménage , elle recevait les agitations de cette 
vie à tourbillons, communiquées par une plume habile et amou- 
reuse ; elle baisait ces lettres écrites au miheu des batailles livrées 
par la presse , prélevées sur des heures studieuses ; elle sentait tout 
leur prix ; elle était sûre d'être aimée uniquement, de n'avoir que 
la gloire et l'ambition pour rivales; elle trouvait au fond de sa soli- 



UNE FILLE D'EVE. 267 

tude à employer toutes ses forces, elle était heureuse d'avoir bien 
choisi : Nathan était un ange. Heureusement sa retraite à sa terre et 
les barrières qui existaient entre elle et Raoul avaient éteint les 
médisances du monde. Durant les derniers jours de l'automne, 
Marie et Raoul reprirent donc leurs promenades au bois de Bou- 
logne, ils ne pouvaient se voir que là jusqu'au moment où les 
salons se rouvriraient. Raoul put savourer un peu plus à l'aise les 
pures, les exquises jouissances de sa vie idéale et la cacher à Flo- 
rine : il travaillait un peu moins, les choses avaient pris leur train 
au journal, chaque rédacteur connaissait sa besogne. Il fit involon- 
tairement des comparaisons, toutes à l'avantage de l'actrice, sans 
que néanmoins la comtesse y perdît. Brisé de nouveau par les ma- 
nœuvres auxquelles le condamnait sa passion de cœur et de tête 
pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhu- 
maines pour être à la fois sur trois théâtres : le Monde, le Journal 
et les Coulisses. Au moment où Florine, qui lui savait gré de tout, 
qui partageait presque ses travaux et ses inquiétudes, se montrait 
et disparaissait à propos, lui versait à flots un bonheur réel, sans 
phrases, sans aucun accompagnement de remords; la comtesse, aux 
yeux insatiables, au corsage chaste, oubliait ces travaux gigantesques 
et les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de do- 
miner, Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la com- 
plaisance d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. 
Cette facilité de mœurs concorde admirablement aux allures des 
hommes de pensée ; et tout artiste en eût profité, comme le fil Na- 
than, sans abandonner la poursuite de ce bel amour idéal, de celte 
splendide passion qui charmait ses instincts de poète, ses grandeurs 
secrètes, ses vanités sociales. Convaincu de la catastrophe qui sui- 
vrait une indiscrétion, il se disait : « La comtesse ni Florine ne 
sauront rien ! » Elles étaient si loin l'une de l'autre! A l'entrée de 
l'hiver, Raoul reparut dans le monde à son apogée : il était presque 
un personnage. Rastignac, tombé avec le ministère disloqué par la 
mort de de Marsay, s'appuyait sur Raoul et l'appuyait par ses éloges. 
Madame de Vandenesse voulut alors savoir si son mari était revenu 
sur le compte de Nathan. Après une année, elle l'interrogea de 
nouveau, croyant avoir à prendre une de ces éclatantes revanches 
qui plaisent à toutes les femmes, même les plus nobles, les moins 
terrestres; car on peut gager à coup sûr que les anges ont encore 
de l'amour-propre en se rangeant autour du Saint des Saints. 



2G8 I. LIVRE , SCENES DE h\ VIE PRIVEE. 

— Il ne lui manquait plus que d'être la dupe des intrigants, ré- 
pondit le comte. 

Félix, à qui i'iîabitude du monde et de U politique permettait de 
voir clair, avait pénétré la situation de Raoul. Il expliqua tranquil- 
lement à sa femme que la tentative de Fieschi avait eu pour résultat 
de rattacher beaucoup de gens lièdes aux intérêts menacés dans la 
personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'était 
pas tranchée y perdraient leurs abonnés, car le journalisme allait se 
simplifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans son 
journal, il périrait bientôt. Ce coup d'oeil si juste, si net, quoique 
succinct et jeté dans l'intention d'approfondir une question sans 
intérêt, par un homme qui savait calculer les chances de tous les 
partis, effraya madame de Vandenesse. 

— Vous vous intéressez donc bien à lui ? demanda Félix à sa 
femme. 

■ — Comme à un homme dont l'esprit m'amuse, dout la conver- 
salion me plaît 

Cette réponse fut faite d'un air si naturel que le comte ne soup- 
çonna rien. 

Le lendemain à quatre heures, chez madame d'Espard, Marie 
et Raoul eurent une longue conversation à voix basse. La comtesse 
exprima des craintes que Raoul dissipa, trop heureux d'abattre sous 
des épigrammes la grandeur conjugale de Félix. Nathan avait une 
revanche à prendre. Il peignit le comte comme un petit esprit, 
comme un homme arriéré, qui voulait juger la Révolution de Juillet 
avec la mesure de la Restauration, qui se refusait à voirie triomphe 
de la classe moyenne, la nouvelle force des sociétés, temporaire ou 
durable, mais réelle. Il n'y avait plus de grands seigneurs possibles, 
le règne des véritables supériorités arrivait. Au lieu d'étudier les 
avis indirects et impartiaux d'un homme politique interrogé sans 
passion, Raoul parada, monta sur des échasses, et se drapa dans 
la pourpre de son succès. Quelle est la femme qui ne croit pas plus 
à son amant qu'à son mari? 

Madame de Vandenesse rassurée commença donc cette vie d'ir- 
ritations réprimées, de petites jouissances dérobées, de serrements 
de main clandestins, sa nourriture de l'hiver dernier, mais qui finit 
par entraîner une femme au delà des bornes quand l'homme qu'elle 
aime a quelque résolution et s'impatiente des entraves. Heureusement 
pour elle, Raoul modéré par Florine n'était pas dangereux. D'ailleurs 



H 



UIVE FILLE DEVE. O59 

il fut saisi par des intérêts qui ne lui permirent pas de profiler de 
son bonheur. Néanmoins un malheur soudain arrivé à Nathan, des 
obstacles renouvelés, une impatience pouvaient précipiter la com- 
tesse dans un abîme. Raoul entrevoyait ces dispositions chez Marie, 
quand vers la fin de décembre du Tillet voulut être payé. Le riche 
banquier, qui se disait gêné, donna le conseil à Raoul d'emprunter 
la somme pour quinze jours à un usurier, à Gigonnet, la provi- 
dence à vingt-cinq pour cent de tous les jeunes gens embarrassés. 
Dans quelques jours le journal opérait son grand renouvellement 
de janvier, il y aurait des sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ail- 
leurs pourquoi Nathan ne ferait-il pas une pièce? Par orgueil Nathan 
voulut payer à tout prix. Du Tillet donna une lettre à Raoul pour 
l'usurier, d'après laquelle Gigonnet lui compta les sommes sur des 
lettres de change à vingt jours. Au lieu de chercher les raisons d'une 
semblable facilité, Raoul fut fâché de ne pas avoir demandé davan- 
tage. Ainsi se comportent les hommes les plus remarquables par la 
force de leur pensée; ils voient matière à plaisanter dans un fait 
grave, ils semblent réserver leur esprit pour leurs œuvres, et, de 
peur de l'amoindrir, n'en usent point dans les choses de la vie. 
Raoul raconta sa matinée à Florine et à Blondet; il leur peignit 
Gigonnet tout entier, sa cheminée sans feu, son petit papier de 
Réveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et le pied de biche, 
son petit paillasson usé, son âtre sans feu comme son regard : il les 
lit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquiétèrent ni de du Tillet qui 
se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt à la détente. Tout 
cela, caprices! 

— Il ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais 
des remerciements. A vingt-cinq pour cent on ne les salue plus ; 
l'usure commence à cinquante pour cent, à ce taux on les méprise. 

— Les mépriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui 
vous prêteraient à ce taux sans se poser comme vos bienfaiteurs? 

— Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir à du Tillet, 
disait Raoul. 

Pourquoi ce défaut de pénétration dans leurs affaires personnelles 
chez des hommes habitués à tout pénétrer? Peut-être l'esprit ne 
peut-il pas être complet sur tous les points; peut-être les artistes 
vivent-ils trop dans le moment présent pour étudier l'avenir ; peut- 
être observent-ils trop les ridicules pour voir un piège, et croient- 
ils qu'on n'ose pas les jouer. L'avenir ne se fit pas attendre. Vingt 



270 ï. LIVRE, SCÛIVES DE LA VIE PRI\ÉE. 

jours après les lettres de change étaient proteslées ; mais au Tribunal 
de commerce, Fiorine fit demander et obtenir vingt-cinq jours pour 
payer. Raoul étudia sa position, il demanda des comptes : il en ré- 
sulta que les recettes du journal couvraient les deux tiers des frais, 
et que l'abonnement faiblissait. L'e grand homme devint inquiet et 
sombre, mais pour Fiorine seulement, à laquelle il se confia. Fio- 
rine lui conseilla d'emprunter sur des pièces de théâtre à faire, en 
les vendant en bloc et aliénant les revenus de son répertoire. Na- 
than trouva par ce moyen vingt mille francs, et réduisit sa dette à 
quarante mille. Le 10 de février les vingt-cinq jours expirèrent. Du 
Tillet, qui ne voulait pas de Nathan pour concurrent dans le collège 
électoral où il comptait se présenter, en laissant à Massol un autre 
collège à la dévotion du ministère, fit poursuivre à outrance Raoul 
par Gigonnet. Un homme écroué pour dettes ne peut pas s'offrir à la 
candidature. La maison de Clichy pouvait dévorer le futur ministre. 
Fiorine était elle-même en conversation suivie avec des huissiers, à 
raison de ses dettes personnelles ; et, dans cette crise, il ne lui res- 
tait plus d'autre ressource que le moi de Médée, car ses meubles 
furent saisis. L'ambitieux entendait de toutes parts les craquements 
de la destruction dans son jeune édifice, bâti sans fondements. Déjà 
sans force pour soutenir une si vaste entreprise, il se sentait inca- 
pable de la recommencer; il allait donc périr sous les décombres de 
sa fantaisie. Son amour pour la comtesse lui donnait encore quel- 
ques éclairs de vie ; il animait son masque, mais en dedans l'espé- 
rance était morte. Il ne soupçonnait point du Tillet, il ne voyait que 
l'usurier. Rastignac, Blondet, Lousteau, Vernou, Finot, Massol se 
gardaient bien d'éclairer cet homme d'une activité si dangereuse. 
Rastignac, qui voulait ressaisir le pouvoir, faisait cause commune 
avec Nucingen et du Tillet. Les autres éprouvaient des jouissances 
infinies à contempler l'agonie d'un de leurs égaux, coupable d'avoir 
tenté d'être leur maître. Aucun d'eux n'aurait voulu dire un mot 
à Fiorine ; au contraire, on lui vantait Raoul. « Nathan avait des 
épaules à soutenir le monde, il s*en tirerait, tout irait à merveille!» 

— On a fait deux abonnés hier, disait Blondet d'un air grave, 
Raoul sera député. Le budget voté, l'ordonnance de dissolution pa- 
raîtra. 

Nathan, poursuivi, ne pouvait plus compter sur l'usure. Fiorine, 
saisie, ne pouvait plus compter que sur les hasards d'une passion 
inspirée à quelque niais qui ne se trouve jamais à propos. Nathan 



LNE FILLE D*ÈVE, 2/1 

n'avait pour amis que des gens sans argent et sans crédit. Une arres- 
tation tuait ses espérances de fortune politique. Pour comble de mal- 
heur, il se voyait engagé dans d'énormes travaux payés d'avance» il 
n'entrevoyait pas de fond au gouffre de misère où il allait rouler. En 
présence de tant de menaces, son audace l'abandonna. La comtesse 
de Vandenesse s'attacherait-elle à lui, fuirait-elle au loin ? Les femmes 
ne sont jamais conduites à cet abîme que par un entier amour, et 
leur passion ne les avait pas noués l'un à l'autre par les liens mysté- 
rieux du bonheur. Mais la comtesse le suivît-elle à l'étranger, elle 
viendrait sans fortune, nue et dépouillée, elle serait un embarras de 
plus. Un esprit de second ordre , un orgueilleux comme Nathan , 
devait voir et vit alors dans le suicide l'épée qui trancherait ces 
nœuds gordiens. L'idée de tomber en face de ce monde oii il avait 
pénétré, qu'il avait voulu dominer, d'y laisser la comtesse triom- 
phante et de redevenir un fantassin crotté, n'était pas supportable. 
La Folie dansait et faisait entendre ses grelots à la porte du palais 
fantastique habité par le poète. En cette extrémité, Nathan attendit 
un hasard et ne voulut se tuer qu'au dernier moment. 

Durant les derniers jours employés par la signification du juge- 
ment , par les commandements et la dénonciation de la contrainte 
par corps, Raoul porta partout malgré lui cet air froidement sinistre 
que les observateurs ont pu remarquer chez tous les gens destinés au 
suicide ou qui le méditent. Les idées funèbres qu'ils caressent impri- 
ment à leur front des teintes grises et nébuleuses ; leur sourire a je 
ne sais quoi de fatal, leurs mouvements sont solennels. Ces malheureux 
paraissent vouloir sucer jusqu'au zeste les fruits dorés de la vie; leurs 
regards visent le cœur à tout propos, ils écoutent leur glas dans l'air, 
ils sont inattentifs. Ces effrayants symptômes, Marie les aperçut un 
soir chez lady Dudley : Raoul était resté seul sur un divan , dans le 
boudoir, tandis que tout le monde causait dans le salon ; la comtesse 
vint à la porte , il ne leva pas la tête , il n'entendit ni le souffle de 
Marie ni le frissonnement de sa robe de soie ; il regardait une fleur 
du tapis, les yeux fixes, hébétés de douleur ; il aimait mieux mourir 
que d'abdiquer. Tout le monde n'a pas le piédestal de Sainte- 
Hélène. D'ailleurs, le suicide régnait alors à Paris ; ne doit- il pas être 
le dernier mot des sociétés incrédules? Raoul venait de se résoudre à 
mourir. Le désespoir est en raison des espérances, et celui de Raoul 
n'avait pas d'autre issue que la tombe. 

— Qu'as-tu? lui dit Marie vu volant auprès de lui. 



272 I- Ï-ÏVRE, SCENES DE lA VIE PRIVÉE. 

— Rien , répondit-il. 

11 y a une manière de dire ce mot inen entre amants, qui signifie 
tout le contraire. Marie haussa les épaules. 

— Vous êtes un enfant, dit-elle, il vous arrive quelque malheur. 

— Non, pas à moi, dit-il. D'ailleurs, vous le saurez toujours trop 
tôt , Marie , reprit-il aiïectueusement. 

— A quoi pensais-tu quand je suis entrée? demanda-t-elle d'un 
air d'autorité. 

— Veux-tu savoir la vérité ? Elle inclina la tête. — Je songeais à 
toi, je me disais qu'à ma place bien des hommes auraient voulu 
être aimés sans réserve : je le suis , n'est-ce pas ? 

— Oui , dit-elle. 

— Et, reprit-il en lui pressant la taille et Tatlirant à lui pour b 
baiser au front , au risque d'être surpris , je te laisse pure et sans 
remords. Je puis l'entraîner dans l'abîme , et lu demeures dans 
toute ta gloire au bord, sans souillure. Cependant une seule pensée 
m'importune.... 

— Laquelle ? 

— Tu me mépriseras. Elle sourit superbement. — Oui , tu ne 
croiras jamais avoir été saintement aimée ; puis on me flétrira , je 
le sais. Les femmes n'imaginent pas que du fond de notre fange 
nous levions nos yeux vers le ciel pour y adorer sans partage une 
Marie. Elles mêlent à ce saint amour de tristes questions , elles ne 
comprennent pas que des hommes de haute intelligence et de vaste 
poésie puissent dégager leur âme de la jouissance pour la réserver 
à quelque autel chéri. Cependant, Marie, le culte de l'idéal est plus 
fervent chez nous que chez vous : nous le trouvons dans la femme 
qui ne le cherche même pas en nous. 

— Pourquoi cet article ? dit-elle railleusement en femme sûre 
d'elle. 

— Je quitte la France, tu apprendras demain pourquoi et com- 
ment par une lettre que t'apportera mon valet de chambre. Adieu, 
Marie. 

Uaoul sortit après avoir pressé la comtesse sur son cœur par une 
j horrible étreinte, et la laissa slupide de douleur. 

— Qu'avez-vous donc , ma chère? lui dit la marquise d'Espard 
en la venant chercher ; que vous a dit monsieur iXalhan ? il nous a 
quittées d'un air mélodramatiq.ue. Vous êtes peut-être trop raison- 
noble ou trop déraisonnable. 



i 

^^Ê UNE FILLE D EVE. 275 

La comtesse prit le bras de madame d'Espard pour rentrer dans 
le salon , d'où elle partit quelques instants après. 

— Elle va peut-être à son premier rendez- vous, dit lady Dudiey 
à la marquise. 

— Je le saurai , répliqua madame d'Espard en s'en allant et sui- 
vant la voiture de la comtesse. 

Mais le coupé de madame de Vandenessc prit le chemin du fau- 
bourg Saint-Honoré. Quand madame d'Espard rentra chez elle, elle 
vil la comtesse Félix continuant le faubourg pour gagner le chemin 
de la rue du Rocher. Marie se coucha sans pouvoir dormir, et passa 
la nuit à lire un voyage au pôle nord sans y rien comprendre. A huit 
heures et demie, elle reçut une lettre de Raoul , et l'ouvrit précipi- 
tamment. La lettre commençait par ces mots classiques : 

« Ma chère bien-aimée, quand tu tiendras ce papier, je ne serai 
plus... » 

Elle n'acheva pas, elle froissa le papier par une contraction 
nerveuse , sonna sa femme de chambre, mit à la hâte un peignoir, 
chaussa les premiers souliers venus, s'enveloppa dans un chàle, prit 
un chapeau ; puis elle sortit en recommandant à sa femme de chambre 
de dire au comte qu'elle était allée chez sa sœur, madame du Tillet. 

— Où avez-vous laissé votre maître? demanda-t-elle au domes- 
tique de Raoul. 

— Au bureau du journal. 
1^^^ Allons-y, dit-elle. 

'^" Au grand étonnement de sa maison , elle sortit à pied, avant neuf 
heures , en proie à une visible folie. Heureusement pour elle , la 
femme de chambre alla dire au comte que madame venait de rece- 
voir une lettre de madame du ïillet qui l'avait mise hors d'elle, et 
venait de courir chez sa sœur, accompagnée du domestique qui lui 
avait apporté la lettre. Vandenesse attendit le retour de sa femme 
pour recevoir des explications. La comtesse monta dans un fiacre 
et fut rapidement menée au bureau du journal. A cette heure , les 
vastes appartements occupés par le journal dans un vieil hôtel de la 
rue Eeydeau étaient déserts; il ne s'y trouvait qu'un garçon de bureau, 
très-étoiiné de voir une jeune et jolie femme égarée les traverser en 
courant , et lui demander où était monsieur Nathan. 

— 11 est sans doute chez mademoiselle Florine, répondit-il en 
prenant la comtesse pour une rivale qui voulait faire une scène de 
jalousie. 

COM. HUM. T. lu 18 



1 



274 I. UVRE , SCÈNES DE L\ VIE PRIVÉE. 

— OÙ travaille-t-il ici ? dit-elle. 

— Dans un cabinet dont la clef est dans sa poche. 
-^ Je veux y aller. 

Le garçon la conduisit à une petite pièce sombre donnant sur 
une arrière-cour, el qui jadis était un cabinet de toilette attenant à 
un grande chambre à coucher dont l'alcôve n'avait pas été détruite. 
Ce cabinet était en retour. La comtesse , en ouvrant la fenêtre de 
la chambre, put voir par celle du cabinet ce qui s'y passait : Nathan 
râlait assis sur son fauteuil de rédacteur en chef. 

— Enfoncez cette porte et taisez-vous, j'achèterai votre silence, 
dit-elle. Ne voyez-vous pas que monsieur Nathan se meurt ? 

. Le garçon alla chercher à l'imprimerie un châssis de fer avec 
lequel il put enfoncer la porte. Raoul s'asphyxiait, comme une simple 
couturière, au moyen d'un réchaud de charbon. ïl venait d'achever 
une lettre à Blondet pour le prier de mettre son suicide sur le compte 
d'une apoplexie foudroyante. La comtesse arrivait à temps : elle fit 
transporter Raoul dans le fiacre, et ne sachant où lui donner des 
soins, elle entra dans un hôtel, y prit une chambre, et envoya le gar- 
çon de bureau chercher un médecin. Raoul fut en quelques heures 
hors de danger -, mais la comtesse ne quitta pas son chevet sans avoir 
obtenu sa confession générale. Après que l'ambitieux terrassé lui 
eut versé.dans le cœur ces épouvantables élégies de sa douleur, elle 
revint chez elle en proie à tous les tourments, à toutes les idées qui, 
la veille, assiégeaient le front de Nathan. 

— J'arrangerai tout, lui avait-elle dit pour le faire vivre. 

— Eh! bien , qu'a donc ta sœur? demanda Félix à sa femme en 
la voyant rentrer. Je te trouve bien changée. 

— C'est une horrible histoire sur laquelle je dois garder le plus 
profond secret, répondit-elle en retrouvant sa force pour affecter le 
calme. 

Afin d'être seule et de penser à son aise, elle était allée le soir aux 
Italiens , puis elle était venue décharger son cœur dans celui de 
madame du Tillet en lui racontant l'horrible scène de la matinée , 
lui demandant des conseils et des secours. Ni l'une ni l'autre ne 
«ouvaient savoir alors que du Tillet avait allumé le feu du vulgaire 
réchaud dont la vue avait épouvanté la comtesse Félix de Van- 
denesse. 

— Il n'a que moi dans le monde, avait dit Marie à sa sœur, et je 
ne lui manquerai point. 



UNE FILLE D'EVE. 275 

Ce mot contient le secret du toutes les femmes : elles sont héroï- 
ques alors qu'elles ont la certitude d'être tout pour un homme grand 
et irréprochable. 

Du Tillet avait entendu parler de la passion plus ou moins pro- 
bable de sa belle-sœur pour Nathan ; mais il était de ceux qui la 
niaient ou la jugeaient incompatible avec la liaison de Raoul et de 
Florine. L'actrice devait chasser la comtesse, et réciproquement. 
Mais quand, en rentrant chez lui, pendant cette soirée, il y vit sa 
belle-sœur, dont déjà le visage lui avait annoncé d'amples pertur- 
bations aux Italiens, il devina que Raoul avait confié ses embarras 
à la comtesse : la comtesse l'aimait donc, elle était donc venue de- 
mander à Marie-Eugénie les sommes dues au vieux Gigonnet. Ma- 
dame du Tillet, à qui les secrets de cette pénétration en apparence 
surnaturelle échappaient, avait montré tant de stupéfaction, que les 
soupçons de du Tillet se changèrent en certitude. Le banquier crut 
pouvoir tenir le fil des intrigues de Nathan. Personne ne savait ce 
malheureux au lit, rue du Mail, dans un hôtel garni, sous le nom du 
garçon de bureau à qui la comtesse avait promis cinq cents francs 
s'il gardait le secret sur les événements de la nuit et de îa matinée. 
Aussi François Quillet avait-il eu le soin de dire à la portière que 
Nathan s'était trouvé mal par suite d'un travail excessif. Du Tillet 
ne fut pas étonné de ne point voir Nathan. Il était naturel que le 
journaliste se cachât pour éviter les gens chargés de l'arrêter. Quand 
les espions vinrent prendre des renseignements, ils apprirent que 
le matin une dame était venue enlever le rédacteur en chef. Il se 
passa deux jours avant qu'ils eussent découvert le numéro du fiacre, 
questionné le cocher, reconnu, sondé l'hôtel où se ranimait le dé- 
biteur. Ainsi les sages mesures prises par Marie avaient fait obtenir 
à Nathan un sursis de trois jours. 

Chacune des deux sœurs passa donc une cruelle nuit. Une ca- 
tastrophe semblable jette la lueur de son charbon sur toute la vie ; 
elle en éclairé les bas -fonds, les écueils, plus que les sommets, qui 
jusqu'alors ont occupé le regard. Frappée de l'horrible spectacle 
d'un jeune homme mourant dans son fauteuil, devant son journal, 
écrivant à la romaine ses dernières pensées, la pauvre madame du 
ïillet ne pouvait penser qu'à lui porter secours, à rendre la vie à 
cette âme par laquelle vivait sa sœur. Il est dans la nature de notr 
esprit de regarder aux effets avant d'analyser les causes. Eugénie 
approuva de nouveau l'idée qu'elle avait eu de s'adresser à la ba- 



276 I. IIVRE, SCÈXES DK LA VIE PRIVÉE. 

roniic Delphine de Nucingen, chez laquelle elle dînait, et ne douta 
pas du succès. Généreuse comme toutes les personnes qui n'ont pas 
été pressées dans les rouages en acier poli de !a société moderne, 
madame du Tillet résolut de prendre tout sur elle. 

Oc son côté, la comtesse, heureuse d'avoir déjà sauvé la vie de 
Nathan, employa sa nuit à inventer des stratagèmes pour se procurer 
quarante mille francs. Dans ces crises, les femmes sont sublimes. Con^ 
duites par le sentiment, elles arrivent à des combinaisons qui sur- 
prendraient les voleurs, les gens d'affaires et les usuriers, si ces 
, trois classes d'industriels, plus ou moins patentés, s'étonnaient de 
quelque chose. La comtesse vendait ses diamants en songeant à en 
porter de faux. Elle se décidait à demander la somme à Vandenesse 
pour sa sœur, déjà mise en jeu par elle; mais elle avait trop de no- 
blesse pour ne pas reculer devant les moyens déshonorants; elle les 
concevait et les repoussait. L'argent de Vandenesse à Nathan ! Elle 
bondissait dans son lit effrayée de sa scélératesse. Faire monter de 
faux diamants? son mari finirait par s'en apercevoir. Elle voulait aller 
demander la somme aux Rothschild qui avaient tant d'or, à l'arche- 
vêque de Paris qui devait secourir les pauvres, courant ainsi d'une 
religion à l'autre, implorant tout. Elle déplora de se voir en dehors 
du gouvernement; jadis elle aurait trouvé son argent à emprunter 
aux environs du trône. Elle pensait à recourir à son père. ÎMais l'an- 
cien magistrat avait en horreur les illégalités; ses enfants avaient 
fini par savoir combien peu il sympathisait avec les malheurs de 
l'amour ; il ne voulait point en entendre parler, il était devenu misan- 
thrope, il avait toute intrigue en horreur. Quant à la comtesse de 
Granville, elle vivait reiirée en Normandie dans une de ses terres, 
économisant et priant, achevant ses jours entre des prêtres et des 
sacs d'écus, froide jusqu'au dernier moment. Quand ÎMarie aurak 
eu le temps d'arriver à Bayeux, sa mère lui donnerait-elle tant 
d'argent sans savoir quel en serait l'usage? Supposer des dettes? 
Oui, peut-être se laisserait-elle attendrir par sa favorite. Eh! bien, 
en cas d'insuccès, la comtesse irait donc en Normandie. Le comte de 
Granville ne refuserait pas de lui fournir un prétexte de voyage en lui 
donnant le faux avis d'une grave maladie survenue à sa femme. Le 
désolant spectacle qui l'avait épouvantée le matin, les soins prodigués 
à Nathan, les heures passées au chevet de son lit, ces narraiioivs 
entrecoupées, cette agonie d'un grand esprit, ce vol du génie 
arrêté par un vulgaire, par un ignoble obstacle, tout lui revint en 




I 



UNE FILLE D'EVE. 277 

mémoire pour stimuler son amour. Elle repassa ses émotions et se 
sentit encore plus éprise par les misères que par les grandeurs. 
Aurait-elle baisé ce front couronné par le succès? Non. Elle trou- 
vait une noblesse infinie aux dernières paroles que Nathan lui avait 
dites dans le boudoir de lady Dudley. Quelle sainteté dans cet adieu 1 
Quelle noblesse dans l'immolation d'un bonheur qui serait devenu 
sou tourment à elle î La comtesse avait souhaité des émotions dans 
sa vie ; elles abondaient terribles, cruelles, mais aimées. Elle vivait 
plus par la douleur que par le plaisir. Avec quelles délices elle se 
disait : Je l'ai déjà sauvé, je vais le sauver encore! Elle l'enten- 
dait s'écriant : Il n'y a que les malheureux qui savent jusqu'où va 
l'amour! quand il avait senti les lèvres de sa iMarie posées sur son 
front. 

— Es-tu malade ? lui dit son mari qui vint dans sa chambre la 
chercher pour le déjeuner. 

— Je suis horriblement tourmentée du drame qui se joue chez 
ma sœur, dit-elle sans faire de mensonge. 

— Elle est tombée en de bien mauvaises mains; c'est une honte 
pour une famille que d'y avoir un du Tillet, un homme sans no- 
blesse ; s'il arrivait quelque désastre à votre sœur, elle ne trouve- 
rait guère de pitié chez lui. 

— Quelle est la femme qui s'accommode de la pitié? dit la com- 
tesse en faisant un mouvement convulsif. Impitoyables, votre ri- 
gueur est une grâce pour nous. 

— Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous sais noble de cœur, dit 
Félix en baisant la main de sa femme et tout ému de cette fierté, 
tliie femme qui pense ainsi n'a pas besoin d'être gardée. 

— Gardée? reprit-elle, autre honte qui retombe sur vous. 

Félix sourit, mais IMarie rougissait. Quand une femme est secrè- 
tement en faute, elle monte ostensiblement l'orgueil féminin au 
plus haut point. C'est une dissimulation d'esprit dont il faut leur 
savoir gré. La tromperie est alors pleine de dignité, sinon de gran- 
deur. Marie écrivit deux lignes à Nathan sous le nom de monsieur 
Quillet, pour lui dire que tout allait bien, et les envoya par un 
commissionnaire h l'hôtel du Mail. F^e soir, à l'Opéra, la comtesse 
eut les bénéfices de ses mensonges, car son mari trouva très natu- 
rel qu'elle quittât sa loge pour aller voir sa sœur. Félix attendit 
pour lui donner le bras que du Tillet eût laissé sa femme seule. De 
quelles émotions Marie fut agitée en traversant le corridor, en eulranl 



■ 



278 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

dans la loge de sa sœur et s'y posant d'un front calme et serein de- 
vant le monde étonné de les voir ensemble. 

— Hé! bien? lui dit-elle. 

Le visage de Marie-Eugénie était une réponse : il y éclatait une 
joie naïve que bien des personnages attribuèrent à une vaniteuse 
satisfaction. 

— Il sera sauvé, ma chère, mais pour trois mois seulement, pen- 
dant lesquels nous aviserons à le secourir plus efficacement. Madame 
de Nucingen veut quatre lettres de change de chacune dix mille 
francs, signées de n'importe qui, pour ne pas te compromettre. Elle 
m'a expliqué comment elles devaient être faites; je n'y ai rien com- 
pris, mais monsieur Nathan te les préparera. J'ai seulement pensé 
que Schmuke, notre vieux maître, peut nous être très utile en cette 
circonstance : il les signerait. En joignant à ces quatre valeurs une 
lettre par laquelle tu garantiras leur paiement à madame de Nucingen, 
elle te remettra demain l'argent. Fais tout par toi-même, ne te fie 
à personne. J'ai pensé que Schmuke n'aurait aucune objection à 
t'opposer. Pour dérouter les soupçons, j'ai dit que tu voulais obli- 
ger notre ancien maître de musique, un Allemand dans le malheur. 
J'ai donc pu demander le plus profond secret. 

— Tu as de l'esprit comme un ange ! Pourvu que la baronne de 
Nucingen n'en cause qu'après avoir donné l'argent, dit la comtesse 
en levant les yeux comme pour implorer Dieu, quoique à l'Opéra. 

— Schmuke demeure dans la petite rue de Nevers, sur le quai 
Conti, ne l'oublie pas, vas-y toi-même. 

— Merci, dit la comtesse en serrant la main de sa sœur. Ah ! je 
donnerais dix ans de ma vie. ... 

— A prendre dans ta vieillesse.... 

— Pour faire à janiais cesser de pareilles angoisses, dit la com- 
tesse en souriant de l'interruption. 

Toutes les personnes qui lorgnaient en ce moment les deux sœurs 
pouvaient les croire occupées de frivolités en admirant leurs rires 
ingénus ; mais un de ces oisifsqui viennent à l'Opéra plus pour espion- 
ner les toilettes et les figures que par plaisir, aurait pu deviner le se- 
cret de la comtesse en remarquant la violente sensation qui éteignit 
la joie de ces deux charmantes physionomies. Raoul qui, pendant la 
nuit, ne craignait plus les recors, pâle et blême, l'œil inquiet, le 
front attristé, parut sur la marche de l'escalier où il se posait ha- 
bituellement. Il chercha la comtesse dans sa loge, la trouva vide , 



UNE FILLE D'EVE, 279 

et se prit alors le front dans ses mains en s'appuyant le coude à la 
ceinture. 

— Peut-elle être à l'Opéra ! pensa-t-il. 

— Regarde-nous donc , pauvre grand homme . dit à voix basse 
madame du Tillet. 

Quant à Marie , au risqae de se compromettre, elle attacha sur 
lui ce regard violent et fixe par lequel la volonté jaillit de l'œil , 
comme du soleil jaillissent les ondes lumineuses, et qui pénètre, selon 
les magnétiseurs, la personne sur laquelle il est dirigé. Raoul sembla 
frappé par une baguette magique ; il leva la tête, et son œil rencontra 
soudain les yeux des deux sœurs. Avec cet adorable esprit qui n'aban- 
donne jamais les femmes , madame de Vandenesse saisit une croix 
qui jouait sur sa gorge et la lui montra par un sourire rapide et signi- 
ficatif. Le bijou rayonna jusque sur le front de Raoul , qui répondit 
par une expression joyeuse : il avait compris. 

— N'est-ce donc rien , Eugénie , dit la comtesse à sa sœur, que 
de rendre ainsi la vie aux morts ? 

— Tu peux entrer dans la Société des Naufrages, répondit Eugé- 
nie en souriant. 

— Comme il est venu triste , abattu ; mais comme il s'en ira 
content ! 

— Hé ! bien , comment vas-tu, mon cher? dit du Tillet en serrant 
la main à Raoul et l'abordant avec tous les symptômes de l'amitié. 

— Mais comme un homme qui vient de recevoir les meilleurs 
renseignements sur les élections. Je serai nommé, répondit le ra- 
dieux Raoul. 

— Ravi , répliqua du Tillet. Il va nous falloir de l'argent pour 
le journal. 

— Nous en trouverons , dit Raoul. 

— Les femmes ont le diable pour elles , dit du Tillet sans se 
laisser prendre encore aux paroles de Raoul qu'il avait nommé 
Charnathan. 

— A quel propos ? dit Raoul. 

— Ma belle-sœur est chez ma femme, dit le banquier ; il y i 
quelque intrigue sous jeu. Tu me parais adoré de la comtesse , elle 
te salue à travers toute la salle. 

— Vois , dit madame du Tillet à sa sœur, on nous dit fausses. 
Mon mari câline monsieur Nathan , et c'est lui qui veut le faire 
mettre en prison. 



I 



l^{) I. LIMIE, SCÈNES DE LX VIE PRIVÉE. 

— Et les hommes nous accusent ! s'écria la comtesse : je l'éclairerai. 

Elle se leva , reprit le bras de Vandenesse qui l'attendait dans 
le corridor, revint radieuse dans sa loge ; puis elle quitta l'Opéra , 
commanda sa voiture pour le lendemain avant huit heures, etse trouva 
dès huit heures et demie ajiquai Conti, après avoir passé rue du Mail. 

La voilure ne pouvait entrer dans la petite rue de Nevers; 
mais comme Schmuke habitait une maison située à l'angle du 
quai , la comtesse n'eut pas à marcher dans la boue , elle sauta 
presque de son marchepied à l'allée boueuse et ruinée de cette 
vieille maison noire , racommodée comme la faïence d'un portier 
avec des attaches en fer , et surplombant de manière à inquiéter 
les passants. Le vieux maître de chapelle demeurait au quatrième 
étage et jouissait du bel aspect de la Seine , depuis le Pont-Neuf 
jusqu'à la colline de Chaillot. Ce bon être fut si surpris quand 
le laquais lui annonça la visite de son ancienne écolière , que dans 
sa stupéfaction il la laissa pénétrer chez lui. Jamais la comtesse 
n'eût inventé ni soupçonné l'existence qui se révéla soudain à ses 
regards , quoiqu'elle connût depuis longtemps le profond dédain 
de Schmuke pour le costume et le peu d'intérêt qu'il portait aux 
choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laisser-aller d'une 
pareille vie, à une si complète insouciance? Schmuke était un Dio- 
gène musicien , il n'avait point honte de son désordre ; il l'eût nié , 
tant il y était habitué. L'usage incessant d'une bonne grosse pipe 
allemande avait répandu sur le plafond , sur le misérable papier de 
tenture , écorché en mille endroits par un chat , une teinte blonde 
qui donnait aux objets l'aspect des moissons dorées de Cérès. Le 
chat, doué d'une magnifique robe à longues soies ébouriffées à faire 
envie à une portière , était là comme la maîtresse du logis , grave 
dans sa barbe, sans inquiétude; du haut d'un excellent piano de 
Vienne où il siégeait magistralement , il jeta sur la comtesse, quand 
elle entra, ce regard mielleux et froid par lequel toute femme éton- 
née de sa beauté l'aurait saluée ; il ne se dérangea point , il agita 
seulement les deux fils d'argent de ses moustaches droites et reporta 
sur Schmuke ses deux yeux d'or. Le piano, caduc et d'un bon bois 
peint en noir et or, mais sale, déteint, écaillé, montrait des touches 
usées comme les dents des vieux chevaux , et jaunies par la couleur 
fuligineuse tombée de la pipe. Sur la tablette , de petits tas de 
cendres disaient que, la veille, Schmuke avait chevauché sur le 
vieil instrument vers quelque sabbat musical Le carreau , plein 



UNE FILLE DÈVE. 281 

de boue séchée, de papiers déchirés , de cendres de pipe , de débris 
inexplicables, ressemblait au plancher des pensionnats quand il n'a 
pas été balayé depuis huit jours , et d'où les domestiques chassent 
des monceaux de choses qui sont entre le fumier et les guenilles. 
Un œil plus exercé que celui de la comtesse y aurait trouvé des 
renseignements sur la vie de Schmuke , dans quelques éplu- 
chures de marrons , des pelures de pommes , des coquilles d'oeufs 
rouges, dans des plats cassés par inadvertance et crottés de sauer- 
craut. Ce détritus allemand formait un lapis de poudreuses immon- 
dices qui craquait sous les pieds , et se ralliait à un amas de 
cendres qui descendait majestueusement d'une cheminée en 
pierre peinte où trônait une bûche en charbon de terre devant 
laquelle deux lisons avaient l'air de se consumer. Sur la cheminée, 
un trumeau et sa glace, où les figures dansaient la sarabande ; d'un 
côté la glorieuse pipe accrochée , de l'autre un pot chinois où le 
professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achetés de hasard , 
comme une couchette maigre et plate , comme la commode ver- 
moulue et sans marbre , comme la table estropiée où se voyaient 
les restes d'un frugal déjeuner, composaient ce mobilier plus simple 
que celui d'un wigham de Mohicans. Un miroir à barbe suspendu 
à l'espagnolette de la fenêtre sans rideaux et surmonté d'une loque 
zébrée par les nettoyages du rasoir, indiquait les sacrifices que 
Schmuke faisait aux Grâces et au Monde. Le chat , être faible et 
protégé , était le mieux partagé , il jouissait d'un vieux coussin de 
bergère auprès duquel se voyaient une tasse et un plat de porce- 
laine blanche. Mais ce qu'aucun style ne peut décrire , c'est l'état 
où Schmuke , le chat et la pipe , trinité vivante , avaient mis ces 
meubles. La pipe avait brûlé la table çà et là. Le chat et la tête de 
Schmuke avaient graissé le velours d'Utrecht vert des deux fau- 
teuils, de manière à lui ôter sa rudesse. Sans la splendide queue 
de ce chat , qui faisait en partie le ménage , jamais les places libres 
sur la commode ou sur le piano n'eussent été nettoyées. Dans un 
coin se tenaient les souliers , qui voudraient un dénombrement 
épique. Les dessus de la commode et du piano étaient encombrés 
de hvres de musique , à dos rongés , éventrés , à coins blanchis , 
émoussés, où le carton montrait ses mille feuilles. Le long des mun 
étaient collées avec des pains à cacheter les adresses des écolièrcs. 
Le nombre de pains sans papiers indiquait les adresses défuntes. 
Sur le papier se lisaient des calculs faits à la craie. La commode 



1 



282 I. LIVIIE , SCEIVES DE LA VIE PRIVÉE. 

était ornée de cruchons de bière bus la veille , lesquels paraissaient 
neufs et brillants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. 
L*hygiène était représentée par un pot à eau couronné d'une ser- 
viette, et un morceau de savon vulgaire, blanc, pailleté de bleu, qui 
humectait le bois de rose en plusieurs endroits. Deux chapeaux 
également vieux étaient accrochés à un porte-manteau d'où pendait 
le même carrick bleu à trois collets que la comtesse avait toujours 
vu àJSchmuke. Au bas de la fenêtre étaient trois pots de fleurs, des 
fleurs allemandes sans doute, et tout auprès une canne de houx. 
Quoique la vue et l'odorat de la comtesse fussent désagréablement 
affectés, le sourire et le regard de Schmuke lui cachèrent ces 
misères sous de célestes rayons qui firent resplendir les teintes 
blondes, et vivifièrent ce chaos. L'âme de cet homme divin , qui 
connaissait et révélait tant de choses divines, scintillait comme un 
soleil. Son rire si franc, si ingénu à l'aspect d'une de ses saintes 
Céciles , répandit les éclats de la jeunesse , de la gaieté , de l'inno- 
cence. Il versa les trésors les plus chers à l'homme, et s'en fit un 
manteau qui cacha sa pauvreté. Le parvenu le plus dédaigneux eût 
trouvé peut-être ignoble de songer au cadre où s'agitait ce magni- 
fique apôtre de la religion musicale. 

— Hé bar kel hassart , izi , tchère montame la gondesse ? 
dit-il. Vaudile kè chè jande lei gandike té Zimion à mon ache? 
Cette idée raviva son accès de rire immodéré. — Souis-che en 
ponne fordine ? reprit-il encore d'un air fin. Puis il se remit à rire 
comme un enfant. — Vis fennez pir la misik , hai non pir ein 
baufre ôme. Ché lei sais , dit-il d'un air mélancolique , mais 
fennez pir fit. ce ke vi fonder esse , vis savez qu'ici Ht este à 
visse , corpe , hânte , hai piens ! 

Il prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le 
bonhomme était tous les jours au lendemain du bienfait. Sa joie 
lui avait ôté pendant un instant le souvenir, pour le lui rendre 
dans toute sa force. Aussitôt il prit la craie , sauta sur le fauteuiJ 
qui était devant le piano ; puis , avec un rapidité de jeune homme , 
il écrivit sur le papier en grosses lettres : 17 février 1835. Ce 
mouvement si joli, si naïf, fut accompli avec une si furieusr 
reconnaissance , que la comtesse en fut tout émue. 

— Ma sœur viendra , lui dit-elle. 

— Vaudre auzil gand? gand? ke ce soid afant qu'il meurei 
reprit-il. 



INÊ FILLE D'EVE. 28? 

— Elle viendra vous remercier d'un grand service que je viens 
TOUS demander de sa part, reprit-elle. 

— Fitte, fitte, fitte, fdte , s'écria Schmuke, ké vaudille 
vaire? Vaudille hâlerau tiaple? 

— Rien que mettre : Accepté pour la somme de dix mille 
francs sur chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son man- 
chon quatre lettres de change préparées selon la formule par 
Nathan. 

— Hâ ! ze zera piendotte vaidde , répondit l'Allemand avec 
la douceur d'un agneau. Seulemente ^ che neu saite pas i se 
druffent messes Mimes et mon hangrie7\ — Fattan te la , 
meinherr Mirr^ cria-t-il au chat qui le regarda froidement. — 
Sei mon chas , dit-il en le montrant à la comtesse. Cest la 
bauffre hânîmâle ki fit affècque H bauffre Schmuke î II le 
haipôl 

— Oui , dit la comtesse. 

— Lé foullez-visse? dit-il. 

— Y pensez- vous ? reprit-elle, ^'est-ce pas votre ami ? 

Le chat, qui cachait l'encrier, devina que Schmuke le voulait , 
et sauta sur le lit. 

— // êti^e mâline gomme ein zinche ! reprit-U en le mon- 
trant sur le lit. Ché lé nôme Mirr, pir clorivier nodre crànt Hoff- 
mann te Perlin , ke ché paugoube gonni. 

Le bonhomme signait avec l'innocence d'un enfant qui fait ce 
que sa mère lui ordonne de faire sans y rien concevoir, mais sûr 
de bien faire. Il se préoccupait bien plus de la présentation du 
chat à la comtesse que des papiers par lesquels sa liberté pouvait 
être, suivant les lois relatives aux étrangers , à jamais aliénée. 

— Vis m'azurèze ke cesse bedis babières dimprés.,, 

— N'ayez pas la moindre inquiétude , dit la comtesse. 

— Ché ne boind feinkiétide , reprit-il brusquement. Che te- 
mande zi zes bedis babières dimprés veront blésir à montamc 
ti Dilet, 

— Oh ! oui , dit-elle, vous lui rendez service comme si vous étiez 
son père... 

— Ché souis ton pien hireux te lui êdre pon à keke hausse, 
Andantez te mon misikl dit-il en laissant les papiers sur la table, 
et sautant à son piano. 

Déjà les mains de cet ange trottaient sur les vieilles touches. 



2S4 I. LIVKE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

déjà son regard atteignait aux cieux à travers les toits, déjà le plus 
délicieux de tous les chants fleurissait dans l'air et pénétrait l'ûme ; 
mais la comtesse ne laissa ce naïf interprète des choses célestes 
faire parler les bois et les cordes, comme fait la sainte Cécile de Ra- 
phaël pour les anges qui l'écoutent, que pendant le temps que mit 
récriture à sécher : elle se leva, mit les lettres de change dans son 
manchon, et tira son radieux maître des espaces éthérés où il pla- 
nait en le rappelant sur la terre. 

— Won bon Schmuke, dit-elle en lui frappant sur l'épaule. 

— Téchâî s'écria-t-il avec une affreuse soumission. Bourkoi 
êdes-vis tonc fennie ? 

Il ne murmura point, il se dressa comme un chien fidèle pour 
écouter la comtesse. 

— Mon bon Schmuke , reprit-elle, il s'agit d'une affaire de vie 
et de mort, les minutes économisent du sang et des larmes. 

— Tuchurs la même, dit-il. Hallêze, anche 1 zécher les plirstes 
audres! Zachèsse ké leu baufre Schmuke gomde fodre visidc pir 
plis ké fos randes ! 

— Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la mu- 
sique et dîner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous 
brouiller. Je vous attends dimanche prochain. 

— Frai? 

— Je vous en prie , et ma sœur vous indiquera sans doute un 
jour aussi. 

— Maponhire zera tonc gomblete, dit-il, gar che ne vis foyais 
gaux Champes-Hailyssées gand vis y bassièze han foidire , pien 
raremente! 

Cette idée sécha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il 
offrit le bras à sa belle écolière , qui sentit battre démesurément le 
cœur du vieillard. 

— Vous pensiez donc à nous, lui dit-elle. 

— Tuchurs en manchant mon bain! reprit-il. Taport gomme 
hâ mes pienfaidrices; et puis gomme au t eu? se premières cheunet 
files tignes t'amur ké chaie fies 1 

La comtesse n'osa plus rien dire : il y avait d'ans cette phrase 
une incroyable et respectueuse, une fidèle et religieuse solennité. 
Cette chambre enfumée et pleine de débris était un temple habité 
par deux divinités. Le sentiment s'y accroissait à toute heure, à 
l'insu de celles qui l'inspiraient. 



I 



INE FILLE D'EVE, 2g5 

' ' — Là , donc , nous sommes aimées, bien aimées , pensa-t-elle. 
L*émotion avec laquelle le vieux Schmuke vit la comtesse mon- 
tant en voiture fut partagée par elle , qui , du bout des doigts , lui 
envoya un de ces délicats baisers que les femmes se donnent de 
loin pour se dire bonjour. A cette vue, Schmuke resta planté sur 
ses jambes longtemps après que la voiture eut disparu. Quelques 
i.istants après , la comtesse entrait dans la cour de l'hôtel de ma- 
dame de Nucingen. La baronne n'était pas levée ; mais pour ne pas 
faire attendre une femme haut placée, elle s'enveloppa d'un châle 

.^t d'un peignoir. 

\^f — Il s'agit d'une bonne action , madame , dit la comtesse , la 
promptitude est alors une grâce; sans cela je ne vous aurais pas 
dérangée de si bonne heure. 

— Comment ! mais je suis trop heureuse , dit la femme du ban- 
quier en prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. 
El!e sonna sa femme de chambre. — Thérèse, dites au caissier de 
me monter lui-même à l'instant quarante mille francs. 

tPuis elle serra dans un secret de sa table l'écrit de madame de 
ndenesse , après l'avoir cacheté. 
— Vous avez une délicieuse chambre , dit la comtesse. 
— Monsieur de Nucingen va m'en priver, il fait bâtir une nou- 
velle maison. 

— Vous donnerez sans doute celle-ci à mademoiselle votre fille. 
On parle de son mariage avec monsieur de Raslignac. 

I^P Le caissier parut au moment où madame de Nucingen allait ré- 
^^)Hdrc , elle prit les billets et remit les quatre lettres de change. 

— Cela se balancera , dit la ba.-onne au caissier. 

— Sauve Vescomdey dit le caissier. Sti Schmuke ^ ilèdre ein mi' 
sivien te Ansbach, ajouta-t-il en voyant la signature et faisant fré- 
mir la comtesse. 

— Fais-je donc des affaires? dit madame de Nucingen en tançant 
le caissier par un regard hautain. Ceci me regarde. 

Le caissier eut beau guigner alternativement la comtesse et la 
baronne , il trouva leurs visages immobiles. 

— Allez, laissez-nous. — Ayez la bonté de rester quelques mo- 
ments afin de ne pas leur faire croire que vous êtes pour quelque 
chose dans cette négociation , dit la baronne à madame de Vande- 
nesse. 



286 I. LIVRE, SCÈNES DE LA. VIE PRIVEE. 

— Je vous demanderai de joindre à tant de complaisances, reprit 
la comtesse, celle de me garder le secret. 

— Pour une bonne action , cela va sans dire , répondit la ba- 
ronne en souriant. Je vais faire emoyer votre voiture au bout du 
jardin, elle partira sans vous; puis nous le traverserons ensemble, 
personne ne vous verra sortir d'ici : ce sera parfaitement inexpli- 
rable. 

— Vous avez de la grâce comme une personne qui a souffert , 
reprit la comtesse. 

— Je ne sais pas si j'ai de la grâce, mais j'ai beaucoup souffert, 
dit la baronne ; vous avez eu la vôtre à meilleur marché , je l'es- 
père. 

Une fois l'ordre donné , la baronne prit des pantoufles fourrées , 
une pelisse , et conduisit la comtesse à la petite porte de son jardin. 

Quand un homme a ourdi un plan comme celui qu'avais; tramé 
du Tillet contre Nathan, il ne le confie à personne. Nucingen en 
savait quelque chose, mais sa femme était entièrement en dehors 
de ces calculs machiavéliques. Seulement la baronne , qui savait 
Raoul gêné, n'était pas la dupe d&t deux sœurs ; elle avait bien de- 
viné les mains entre lesquelles irait cet argent, elle était enchantée 
d'obliger la comtesse, elle avait d'ailleurs une profonde compassion 
pour de tels embarras. Raslignac , posé pour pénétrer les manœu- 
vres des deux banquiers, vint déjeuner avec madame de Nucingen. 
Delphine et Rastignac n'avaient point de secrets l'un pour l'autre , 
elle lui raconta sa scène avec la comtesse. Raslignac, incapable d'i- 
maginer que la baronne pût jamais être mêlée à cette affaire, d'ail- 
leurs accessoire à ses yeux, un moyen parmi tous ses moyens, la lui 
éclaira. Delphine venait peut-être de détruire les espérances électo- 
rales de du Tillet, de rendre inutiles les tromperies et les sacrifices 
de toute une amiée. Rastignac mit alors la baronne au fait en lui 
recommandant le secret sur la faute qu'elle venait de commettre 

— Pourvu, dit-elle, que le caissier n'en parle pas à Nucingen. 
Quelques instants avant midi, pendant le déjeuner de du Tillet , 

on lui annonça monsieur Gigonnet. 

.— Qu'il entre, dit le banquier, quoique sa femme fût à table. 
Eh I bien, mon vieux Shylock, notre homme est-il coffré? 

— Non. 

— Gomment? Ne vous avais-je pas dit rue du Mail, hôtel... 

— Il a payé, fit Gigonnet en tirant de son portefeuille quarante 



I 



UNE FILLE DÊVE. 287 

billets de banque. Du Tillet eut une mine désespérée. — Il ne faut 
jamais mal accueillir les écus, dit l'impassible compère de du Tillet, 
cela peut porter malheur. 

— Où avez- vous pris cet argent , madame ? dit le banquier en 
jetant sur sa femme un regard qui la fit rougir jusque dans la racine 
des cheveux. 

— Je ne sais pas ce que signifie votre question, dit-elle. 

— Je pénétrerai ce mystère , répondit-il eu se levant furieux, 
vous avez renversé mes projets les plus chers. 

— Vous allez renverser votre déjeuner , dit Gigonnet qui arrêta 
la nappe prise par le pan de la robe de chambre de du Tillet. 

Madame du Tillet se leva froidement pour sortir. Cette parole 
l'avait épouvantée. Elle sonna, et un valet de chambre vint. 

— Mes chevaux, dit-elle au valet de chambre. Demandez Virginie, 
je veux m'habiller. 

— Où allez-vous ? fit du Tillet. 

— Les maris bien élevés ne questionnent pas leurs femmes, ré- 
pondit-elle , et vous avez la prétention de vous conduire en gentil- 
homme, 

— Je ne vous reconnais plus depuis deux jours que vous avez vu 
deux fois votre impertinente sœur. 

— Vous m'avez ordonné d'être impertinente, dit-elle, je m'es- 
saie sur vous. 

— Votre serviteur, madame, dit Gigonnet, peu curieux d*une 
scène de ménage. 

Du Tillet regarda fixement sa femme , qui le regarda de même 
sans baisser les yeux. 

— Qu'est-ce que cela signifie ? dit-il. 

— Que je ne suis plus une petite fille à qui vous ferez peur, 
reprit-elle. Je suis et serai toute ma vie une loyale et bonne femme 
pour vous; vous pourrez être un maître si vous voulez, mais un 
tyran, non. 

Du Tillet sortit. Après cet effort, Marie-Eugénie rentra chez elle 
abattue. — Sans le danger que court ma sœur, se dit-elle, je n'au- 
rais jamais osé le braver ainsi ; mais , comme dit le proverbe , à 
quelque chose malheur est bon. Pendant la nuit, madame du Tillet 
avait repassé dans sa mémoire les confidences de sa sœur. Sûre du 
salut de Raoul , sa raison n'était plus dominée par la pensée de ce 
danger imminent. Elle se rappela l'énergie terrible avec laquelle la 



^ 



0^8 1. T.IVUE, SCIÎIVES DE LA VIE PUlvr^lE. 

romlosse avait parlé de s'enfuir avec Nathan pour îe consoler de 
son désastre si elle ne l'empêchait pas. Elle comprit que cet homme 
pourrait déterminer sa sœur , par un excès de reconnaissance et 
d'amour, à faire ce que la sage Eugénie regardait comme une folie. 
Il y avait de récents exemples dans la haute classe de ces fuites qui 
paient d'incertains plaisirs par des remords, par la déconsidération 
(jue donnent les fausses positions, et Eugénie se rappelait leurs af- 
freux résultats. Le mot de du Tillet venait de mettre sa terreur au 
comble ; elle craignit que tout ne se découvrît ; elle vit la signature 
de la comtesse de Vandenesse dans le portefeuille de la maison 
Nucingen ; elle voulut supplier sa sœur de tout avouer à Félix. Ma- 
dame du Tillet ne trouva point la comtesse. Félix était chez lui. 
Une voix intérieure cria à Eugénie de sauver sa sœur. Peut-être 
demain serait-il trop tard. Elle prit beaucoup sur elle, mais elle se 
résolut à tout dire au comte. Ne serait-il pas indulgent en trouvant 
son honneur encoi-e sauf ? La comtesse était plus égarée que per- 
vertie. Eugénie eut peur d'être lâche et traîtresse en divulguant ces 
secrets que garde la société tout entière , d'accord en ceci ; mais 
enfin elle vit l'avenir de sa sœur, elle trembla de la trouver un jour 
seule, ruinée par Nathan, pauvre, souffrante, malheureuse, au dés- 
espoir ; elle n'hésita plus, et fit prier le comte de la recevoir. Félix, 
étonné de cette visite, eut avec sa belle-sœur une longue conversa- 
lion, durant laquelle il se montra si calme et si maître de lui qu'elle 
trembla de lui voir prendre quelque terrible résolution. 

— Soyez tranquille , lui dit Vandenesse , je me conduirai de 
manière que vous soyez bénie un jour par la comtesse. Quelle 
que soit votre répugnance à garder le silence vis-à-vis d'elle après 
m'avoir instruit, faites-moi crédit de quelques jours. Quelques jours 
me sont nécessaires pour pénétrer des mystères que vous n'aperce- 
vez pas, et surtout pour agir avec prudence. Peut-être saurai-je tout 
en un moment! Il n'y a que moi de coupable , ma sœur. Tous les 
amants jouent leur jeu ; mais toutes les femmes n'ont pas le bon- 
heur de voir la vie comme elle est. 

IMadame du Tillet sortit rassurée. Félix de Vandenesse alla pren- 
dre aussitôt quarante mille francs à la Banque de France, et courut 
chez madame de Nucingen : il la trouva, la remercia de la confiance 
qu'elle avait eue en sa femme , et lui rendit l'argent. Le comte 
expliqua ce mystérieux emprunt par les folies d'une bienfaisance à 
laquelle il avait voulu mettre des bornes. 



1 

\^m U:VE FILLE D'ÈVV, 289 

** — Ne me donnez aucune explication, monsieur, puisque madame 
de Vandenesse vous a tout avoué, dit la baronne deNucingen. 

— Elle sait tout, pensa Vandenesse. 

La baronne remit la lettre de garantie et envoya chercher les 
quatre lettres de change. Vandenesse, pendant ce moment, jeta sur 
la b.ironne le coup d'œil fin des hommes d'État, il l'inquiéta pres- 
que, et jugea l'heure propice à une négociation. 

— Nous vivons à une époque, madame, où rien n'est sûr, lui dit- 
il. Les trônes s'élèvent et disparaissent en France avec une effrayante 
rapidité. Quinze ans font justice d'un grand empire, d'une monar- 
chie et aussi d'une révolution. Personne n'oserait prendre sur lui 
de répondre de l'avenir. Vous connaissez mon attachement à la Lé- 
gitimité. Ces paroles n'ont rien d'extraordinaire dans ma bouche. 
Supposez une catastrophe : ne seriez-vous pas heureuse d'avoir un 
ami dans le parti qui triompherait? 

— Certes, dit-elle en souriant. 

— Hé! bien, voulez-vous avoir en moi, secrètement, un obligé 
qui pourrait maintenir à monsieur de Nucingen, le cas échéant, Ja 

(irie à laquelle il aspire? 
— Que voulez-vous de moi ? s'écria-t-elle. 
— Peu de chose, reprit-il. Tout ce que vous savez sur Nathan. 
La baronne lui répéta sa conversation du matin avec Rastignac, et 
dit à Tex-pair de France, en lui remettant les quatre lettres de change 
qu'elle alla prendre au caissier : — N'oubliez pas votre promesse. 

Vandenesse oubliait si peu cette prestigieuse promesse qu'il la fit 
briller aux yeux du baron de Rastignac pour obtenir de lui quelques 
autres renseignements. 

En sortant de chez le baron, il dicta pour Florine, à un écrivain 
public, la lettre suivante : Si mademoiselle Florine veut savoir 
quel est le premier rôle qu'elle jouera^ elle est priée de venir au 
prochain bal de VOpéra^ en s'y faisant accompagner de monsieur 
Noihan. 

Cette lettre une fois mise à la poste, il alla chez son homme d'affai- 
res, garçon très- habile et délié, quoique honnête; il le pria de jouer 
le rôle d'un ami auquel Schmuke aurait confié la visite de madame de 
Vandenesse, en s'inquiétant un peu lard de la signification de ces 
mots : Accepté pour dix mille francs^ répétés quatre fois, lequel 
vieqdrait demandera monsieur Nathan une lettre de change de qua- 
rante nulle francs comme contre-valeur. C'était jouer gros jeu. Na- 
COM. HUM. T. IL 19 



i 



290 ï. IIVI^E, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

thaii pouvait avoir su déjà comment s'étaient arrangées les choses, 
maisil fallait hasarder un peu pour gagner beaucoup. Dans son 
trouble, Marie pouvait bien avoir oublié de demander à son Raoul 
un titre pour Schmuke, L'homme d'affaires alla sur-le-champ au 
journal, et revint triomphant à cinq heures chez le comte, avecune 
contre-valeur de quarante mille francs : dès les premiers mots échan- 
gés avec Nathan, il avait pu se dire envoyé par la comtesse. 

Celte réussite obligeait Félix à empêcher sa femme de voir Raoul 
jusqu'à l'heure du bal de l'Opéra, où il comptait la mener et l'y 
laisser s'éclairer elle-même sur la nature des relations de Nathan 
avec Florine. Il connaissait la jalouse fierté de la comtesse ; il vou- 
lait la faire renoncer d'elle-même à son amour, ne pas lui donner 
lieu de rougir à ses yeux , et lui montrer à temps ses lettres à Na- 
than vendues par Florine, à laquelle, il comptait les racheter. Ce 
plan si sage, conçu si rapidement, exécuté en partie, devait man- 
quer par un jeu du Hasard qui modifie tout ici-bas. Après le dîner, 
Félix mit la conversation sur le bal de l'Opéra, en remarquant que 
Marie n'y était jamaisallée; et il lui en proposa le divertissement pour 
le lendemain. 

— Je vous donnerai quelqu'un à intriguer, dit-il. 

— Ah ! vous me ferez bien plaisir. 

— Pour que la plaisanterie soit excellente, une femme doit s'at- 
taquer aune belle proie, à une célébrité, à un homme d'esprit et le 
faire donner au diable. Veux-tu que je te livre Nathan? J'aurai, par 
quelqu'un qui connaît Florine, des secrets à le rendre fou. 

— Florine, dit la comtesse, l'actrice ? 

Marie avait déjà trouvé ce nom sur les lèvres de Quillet, le garçon 
de bureau du journal : il lui passa comme un éclair dans l'âme. 

— Eh! bien, oui, sa maîtresse, répondit le comte. Est-ce donc 
étonnant? 

— Je croyais monsieur Nathan trop occupé pour avoir une maî- 
tresse. Les auteurs ont-ils le temps d'aimer? 

— Je ne dis pas qu'ils aiment, ma chère ; mais ils sont forcés de 
loger quelque part, comme tous les autres hommes; et quand ils 
n'ont pas de chez soi, quand ils sont poursuivis par les gardes du 
commerce, ils logent chez leurs maîtresses, ce qui peut vous paraî- 
tre leste, mais ce qui est infiniment plus agréable que de loger en 
prison. 

Le feu était moins rouge que les joues de la comtesse. 



UNE FILLE D'EVE. 291 

— Voulez-vous de lui pour victime ? vous l'épouvanterez, dit le 
tomte en continuant sans faire attention au visage de sa femme. Je 
vous mettrai à même de lui prouver qu'il est joué comme un enfant 
par votre beau-frère du Tillet. Ce misérable veut le faire mettre en 
prison, afin de le rendre incapable de se porter son concurrent dans 
le collège électoral où Nucingen a été nommé. Je sais'par un ami 
de Florine la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle 
lui a donnée pour fonder son journal, je sais ce qu'elle lui a envoyé 
sur la récolte qu'elle est allée faire cette année dans les départe- 
ments et en Belgique , argent qui profile en définitive à Du ïillet, à 
Kucingen, à Massol. Tous trois, par avance, ils ont vendu le journal 
au ministère, tant ils sont sûrs d'évincer ce grand homme, 

— iMonsieur Nathan est incapable d'avoir accepté l'argent d'une 
actrice. 

— Vous ne connaissez guère ces gens-là, ma chère, dit le comte, 
il ne vous niera pas le fait. 

— J'irai certes au bal, dit la comtesse. 

— Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles ar- 
mes, vous fouetterez rudement l'amour-propre de Nathan, et vous 
lui rendrez service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, 
bondissant sous vos piquantes épigrammes ! Touten plaisantant, vous 
éclairerez un homme d'esprit sur le péril où il est, et vous aurez la 
joie de faire battre les chevaux du juste-milieu dans leur écurie... 
Tu ne m'écoutes plus, ma chère enfant. 

— Au contraire, je vous écoute trop, répondit-elle. Je vous dirai 
plus lard pourquoi je tiens à être sûre de tout ceci. 

— Sûre, reprit Vandenesse. Reste masquée, je te fais souper avec 
Nathan et Florine : il sera bien amusant pour une femme de ton 
rang d'intriguer une actrice après avoir fait caracoler l'esprit d'un 
homme célèbre autour de secrets si importants ; tu les attelleras 
l'un et l'autre à la même mystification. Je vais me mettre à la piste 
des infidélités de Nathan. Si je puis saisir les détails de quelque 
aventure récente, tu jouiras d'une colère de courtisane, une chose 
magnifique, celle à laquelle se livrera Florine bouillonnera comme 
un torrent des Alpes : elle adore Nathan, il est tout pour elle; elle y 
lient comme la cbair aux os, comme la lionne à ses petits. Je me 
souviens d'avoir vu dans ma jeunesse une célèbre actrice qui écrivait 
comme une cuisinière venant redemander ses lettres à un de mes 
amis; je n'ai jamais depuis retrouvé ce spectacle, cette fureur tran- 



292 I. tlVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

quille, cette impertinente majesté, cette altitude de sauvage.... 
Souffres-tu, Marie? 

— Non : on a fait trop de feu. 

La comtesse alla se jeter sur une causeuse. Tout à coup, par un 
de ces mouvements impossibles à prévoir et qui fut suggéré par les 
dévorantes douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes 
tremblantes, croisa ses bras, et vint lentement devant son mari. 

— Que sais-tu ? lui demanda-t-elle, tu n'es pas homme à me tortu- 
rer, tu m'écraserais sans me faire souffrir dans le cas où je serais 
coupable. 

— Que veux-tu que je sache, Marie ? 

— Eh! bien, Nathan? 

— Tu crois l'aimer, reprit-il, maistu aimes un fantôme construit 
•vec des phrases. 

— Tu sais donc? 

— Tout, dit-il. 

Ce mot tomba sur la tête de Marie comme une massue. 

— Si tu le veux, je ne saurai jamais rien, reprit-il. Tu es dans 
un abîme, mon enfant, il faut t'en tirer : j'y ai déjà songé. Tiens. 

Il tira de sa poche de côté la lettre de garantie et les quatre lettres 
de change de Schmuke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans 
le feu. 

— Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici? 
tu te serais vue traînée par les huissiers devant les tribunaux. Ne 
baisse pas la tête , ne t'humilie point : tu as été la dupe des senti- 
ments les plus beaux, tu ascoqueté avec la poésie et non avec un 
homme. Toutes les femmes, toutes, entends-tu, Marie? eussent 
été séduites à ta place. Ne serions-nous pas absurdes, nous autres 
hommes, qui avons fait mille sottises en vingt ans, de vouloir que 
vous ne soyez pas imprudentes une seule fois dans toute votre vie? 
Dieu me garde de triompher de loi ou de t'accabler d'une pitié qiïe 
tu repoussais si vivement l'autre jour. Peut-être ce malheureux 
était-il sincère quand il t'écrivait, sincère en se tuant, sincère en 
revenant le soir même chez Florine. Nous valons moins que vous. 
Je ne parle pas pour moi dans ce moment, mais pour toi. Je suis 
indulgent ; mais la Société ne l'est point, elle fuit la femme qui fait un 
éclat, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet et la consi- 
dération. Est-ce juste, je ne saurais ledire. Le monde est cruel, voilà 
tout. Peut-être est-il plus envieux eu masse qu'il ne l'est pris en détail. 



^^P UNE FILLE D'EVE. 293 

Assis au parterre, un voleur applaudit au triomphe derinnocenceetlui 
prendra ses bijoux en sortant. La Société refuse de calmer les maux 
qu'elle engendie ; elle décerne des honneurs aux habiles tromperies, 
et n'a point de récompenses pour les dévouements ignorés. Je sais et 
vois tout cela ; mais si je ne puis réformer le monde, au moins est-il 
en mon pouvoir de te proléger contre toi-même. Il s'agit ici d'un 
homme qui ne t'apporte que des misères, et non d'un de ces amours 
saintset sacrésqui commandent parfois notre abnégation, qui portent 
avec eux des excuses. Peut-être ai-je eu le tort de ne pas diversifier 
ton bonheur, de ne pas opposer à de tranquilles plaisirs des plaisirs 
bouillants, des voyages, des distractions. Je puis d'ailleurs m'expli- 
quer le désir qui t'a poussée vers un homme célèbre par l'envie que 
tu as causée à certaines femmes. Lady Dudley, madame d'Espard, 
madame de Manerville et ma belle-sœur Emilie sont pour quelque 
chose en tout ceci. Ces femmes, contre lesquelles je t'avais mise en 
garde, auront cultivé ta curiosité plus pour me faire chagrin que 
|X)ur le jeter dans des orages qui, je l'espère, auront grondé sur loi 
sans l'atteindre. 

En écoulant ces paroles empreintes de bonté, la comtesse fut ep. 
proie à mille sentiments contraires; mais cet ouragan fui dominé 
par une vive admiration pour Félix. Les âmes nobles et fîères recon- 
naissent promptement la délicatesse avec laquelle on les manie. Ce 
tact est aux sentiments ce que la grâce est au corps. Marie apprécia 
celle grandeur empressée de s'abaisser aux pieds d'une femme eu 
faute pour ne pas la voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, 
et revint ramenée par l'idée de l'inquiétude que son mouvement 
pouvait causer à son mari. 

— Attendez, lui dit-elle en disparaissant. 

Félix lui avait habilement préparé son excuse, il fut aussitôt lé- 
compensé de son adresse ; car sa femme revint, toutes les lettres de 
Naihnn à la main, et les lui livra. 

— Jugez-moi, dit-elle en se mettant à genoux. 

— Est-on en état de bien juger quand on aime? répondit-il. Il 
prit les lettres et les jeta dans le feu, car plus lard sa femme pou- 
vait ne pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la tête sur les 
genoux du comte, y fondait en larmes. — Mon enfant, où sont lei 
tiennes? dit-il en lui relevant la tête. 

A celte interrogation, la comtesse ne sentit plus l'intolérable cha- 
leur qu'elle avait aux joues, elle eut froid. 



■ 



294 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

— Pour qae tu ne soupçonnes pas ton mari de calomnier l'homme 
que lu as cru digne de toi, je te ferai rendre tes lettres par Florine 
elle-même. 

— Oh ! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande ? 

— Et s'il les refusait ? 

La comtesse baissa la tête. 

— Le monde me dégoûte, reprit-elle, je n*y veux plus aller ; je 
vivrai seule près de toi si tu me pardonnes. 

— Tu pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde 
si lu le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons, nous 
irons en Italie, nous parcourrons l'Europe en attendant que tu aies 
plus d'un enfant à élever. Nous ne sommes pas dispensés d'aller au 
bal de l'Opéra demain, car hous ne pouvons pas avoir tes lettres 
autrement sans nous compromettre;" et, en te les apportant, Flo- 
rine n'accusera-t-elle pas bien son pouvoir ? 

— Et je verrai cela ? dit la comtesse épouvantée. 

— Après-demain matin. 

Le lendemain, vers minuit, au bal de l'Opéra, Nathan se prome- 
nait dans le foyer en donnant le bras à un masque d'un air assez 
marital. Après deux ou trois tours, deux femmes masquées les abor- 
dèrent. 

— Pauvre sot ! tu te perds, Marie est ici et te voit, dit à Nathan 
Vandenesse qui s'était déguisé en femme. 

— Si tu veux m'écouter, lu sauras des secrets que Nathan t'a 
cachés, et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour 
lui, dit en tremblant la comtesse à Florine. 

Nathan avait brusquement quitté le bras de Florine pour suivre 
le comte qui s'était dérobé dans la foule à ses regards. Florine alla 
s'asseoir à côté de la comtesse, qui l'entraîna sur une banquette f 
côté de Vandenesse, revenu pour protéger sa femme. 

— Explique-toi, ma chère, dit Florine, et ne crois pas me faire 
poser longtemps. Personne au monde ne m'arrachera Raoul, vois- 
tu : je le tiens par l'habitude, qui vaut bien l'amour. 

— D'abord es-tu Florine ? dit Félix en reprenant sa voix naturelle. 

— Belle question ! si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je 
te croie, farceur ? 

— Va demander à Nathan, qui maintenant cherche la maîtresse 
de qui je parle, où il a passé la nuit il y a trois jours ! Il s'est as- 
phyxié, ma petile, à ton insu, faute d'argent. Voilà comment tu es 



I 



L'NE FILLE DEVE. 295 

au fait des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le laisses 
sans le sou, et il se tue; ou plutôt il ne se tue pas, il se manque. 
Ln suicide manqué, c'est aussi ridicule qu'un duel sans égraii- 
gnure. 

— Tu mens, dit Florine. Il a dîné chez moi ce jour-là, mai? 
après le soleil couché. Le pauvre garçon était poursuivi. Il s'est ca- 
ché, voilà tout. 

— Va donc demander rue du Mail, à l'hôtel du Mail , s'H n'a pas 
été amené mourant par une belle femme avec laquelle il est en re- 
lation depuis un an, et les lettres de ta rivale sont cachées, à ton nez, 
chez toi. Si tu veux donner à Nathan quelque bonne leçon, nous 
irons tous trois chez toi; là je te prouverai, pièce en main, que tu 
peux l'empêcher d'aller rue de Clichy, sous peu de temps, si tu veux 
être bonne fille. 

— Essaie d'en faire aller d'autres que Florine, mon petit. Je suis 
sûre que Nathan ne peut être amoureux de personne. 

— Tu voudrais me faire croire qu'il a redoublé pour toi d'atten- 
tions depuis quelque temps, mais c'est précisément ce qui prouve 
qu'il est très amoureux.... 

— D'une femme du monde, lui?... dit Florine. Je ne m'inquiète 
pas pour si peu de chose. 

— Hé! bien, veux-tu le voir venir te dire qu'il ne te ramèneras 
pas ce matin chez toi ? 

— Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te mènerai chez moi, 
et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand je les 
verrai ; il les écrirait donc pendant que je dors ? 

— Reste là, dit Félix, et regarde. 

Il prit le bras de sa femme et se mit à deux pas de Florine. 
Bientôt Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous 
côtés son masque comme un chien cherche son maître, revint à 
l'endroit où il avait reçu la confidence. En lisant sur ce front une 
préoccupation facile à remarquer, Florine se posa comme un Terme 
devant l'écrivain, et lui dit impérieusement : — Je ne veux pas que 
tu me quittes, j'ai des raisons pour cela. 

— Marie!... dit alors par le conseil de son mari la comtesse à 
l'oreille de Raoul. Quelle est cette femme? Laissez-la sur-le-champ, 
sortez et allez m'attendre au bas de l'escalier. 

tDans cette horrible extrémité, Raoul donna une violente secousse 
bras de Florine, qui ne s'attendait pas à cette manœuvre; et 



■ 



296 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

quoiqu'elle le tînt avec force, elle fut contrainte à le lâcher. Nathan 
se perdit aussitôt dans la foule. 

— Que te disais-je ? cria Félix dans l'oreille de Florine stupéfaite, 
et en lui donnant le bras. 

— Allons, dit-elle, qui que tu sois, Viens. As-tu ta voiture. 

Pour toute réponse, Vandenesse emmena précipitamment Flo- 
rine et courut rejoindre sa femme à un endroit convenu sous le pé- 
ristyle. En quelques instants les trois masques, menés vivement par 
le cocher de Vandenesse, arrivèrent chez l'actrice qui se démasqua. 
Madame de Vandenesse ne put retenir un tressaillement de surprise 
à l'aspect de Florine étouffant de rage, superbe de colère et de ja- 
lousie. 

— Il y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille dont la clef 
ne t'a jamais été confiée, les lettres doivent y être. 

— Pour le coup, je suis intriguée, tu sais quelque chose qui m'in- 
quiétait depuis plusieurs jours, dit Florine en se précipitant dans le 
cabinet pour y prendre le portefeuille. 

Vandenesse vit sa femme pâlissant sous son masque. La chambre de 
Florine en disait plus sur l'intimité de l'actrice et de Nathan qu'une 
maîtresse idéale n'en aurait voulu savoir. L'œil d'une femme sait 
pénétrer la vérité de ces sortes de choses en un moment, et la com- 
tesse aperçut dans la promiscuité des affaires de ménage une attes- 
tation de ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le por- 
tefeuille. 

— Comment l'ouvrir ? dit-elle. 

L'actrice envoya chercher le grand couteau de sa cuisinière ; et 
quand la femme de chambre le rapporta, Florine le brandit en di- 
sant d'un air railleur : — C'est avec ça qu'on égorgeles poulets ! 

Ce mot, qui fit tressaillir la comtesse, lui expliqua, encore mieux 
que ne l'avait fait son mari la veille, la profondeur de l'abîme où 
elle avait failli glisser. 

— Suis-je sotte ! dit Florine, son rasoir vaut mieux. 

Elle alla prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire 
la barbe et fendit les plis du maroquin qui s'ouvrit et laissa passer 
les lettres de Marie. Florine en prit une au hasard. 

— Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! Ça m'a l'air de 
ne pas avoir une faute d'orthographe. 

Vandenesse prit les lettres et les donna à sa femme, qui alla vé- 
rifier sur une table si elles y étaient toutes. 



i 

^m UNE FILLE D'EVE. 297 

" — Veux-tu les céder en échange de ceci ? dit Vandenesse en ten- 
dant à Florine la lettre de change de quarante mille francs. 

— Est-il bête de souscrire de pareils titres ?. . . Bon pour des billets, 
dit Florine en lisant la lettre de change. Ah ! je t'en donnerai , des 
comtesses ! Et moi qui me tuais le corps et l'âme en province pour 
lui ramasser de l'argent , moi qui me serais donné la scie d'un agent 
de change pour le sauver ! Voijà les hommes : quand on se damne 
pour eux , il vous marchent dessus ! Il me le paiera. 

■Madame de Vandenesse s'était enfuie avec les lettres. 
— Hé ! dis donc , beau masque ? laisse-m'en une seule pour ie 
convaincre. 
^^ — Gela n'est plus possible , dit Vandenesse. 
^ — Et pourquoi ? 
^ — Ce masque est ton ex-rivale. 

^B^ Tiens, mais elle aurait bien pu me dire merci, s'écria Florine. 
^K — Pourquoi prends-tu donc les quarante mille francs? dit Van- 
denesse en la saluant. 

Il est extrêmement rare que les jeunes gens , poussés à un sui- 
cide, le recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque 
le suicide ne guérit pas de la vie , il guérit de la mort volontaire. 
Aussi Raoul n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans 
une position encore plus horrible que celle d'où il voulait sortir, 
en trouvant sa lettre de change à Schmake dans les mains de Flo- 
rine , qui la tenait évidemment du comte de Vandenesse. Il tenta 
de revoir la comtesse pour lui expliquer la nature de son amour, 
qui brillait dans son cœur plus vivement que jamais. Mais la 
première fois que , dans le monde , la comtesse vit Raoul , elle lui 
jeta ce regard fixe et méprisant qui met un abîme infranchissable 
entre une femme et un homme. Malgré son assurance , Nathan 
n'osa jamais , durant le reste de l'hiver, ni parler à la comtesse , 
ni l'aborder. 

Cependant il s'ouvrit à Blondet : il voulut , à propos de madame 
de Vandenesse , lui parler de Laure et de Béatrix. Il fit la para- 
phrase de ce beau passage dû à la plume de Théophile Gautier, un 
des plus remarquables poètes de ce temps : 

Idéal , fleur bleue à cœur d'or, dont les racines fibreuses, mille 

is plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au fond 

» de notre âme pour en boire la plus pure substance ; fleur douce 

t amère ! on ne peut t*arracher sans faire saigner le cœur, sans 



I 



298 I. LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVEE. 

» que de ta tige brisée suintent des gouttes rouges ! Ah ! fleur mau- 
» dite, connme elle a poussé dans mon âme ! » 

— Tu radotes , mon cher, lui dit Blondet , je t'accorde qu'il y 
avait une jolie fleur, mais elle n'était point idéale , et au lieu de 
chanter comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer 
u te laver les mains pour faire ta soumission au pouvoir et te ranger. 
Tu es un trop grand artiste pour être un homme politique , tu as 
été joué par des gens qui ne te valaient pas. Pense à te faire jouer 
encore , mais ailleurs, 

— Marie ne saurait m'empêcher de l'aimer, dit Nathan. J'en ferai 
ma Béalrix. 

— Mon cher, Béatrix était une petite fille de douze ans que 
Dante n'a plus revue; sans cela aurait-elle été Béatrix? Pour se faire 
d'une femme une divinité, nous ne devons pas la voir avec un man- 
telet aujourd'hui , demain avec une robe décolletée, après demain 
sur le boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. 
Quand on a Florine , qui tour à tour est duchesse de vaudeville, 
bourgeoise de drame , négresse , marquise , colonel , paysanne en 
Suisse , vierge du Soleil au Pérou , sa seule manière d'être vierge , 
je ne sais pas comment on s'aventure avec les femmes du monde. 

Du Tillet , en terme de Bourse , exécuta Nathan , qui , faute 
d'argent, abandonna sa part dans le journal. L'homme célèbre n'eut 
pas plus de cinq voix dans le collège où le banquier fut élu. 

Quand , après un long et heureux voyage en Italie , la comtesse 
de Vandenesse revint à Paris, l'hiver suivant, Nathan avait justifié 
toutes les prévisions de Félix : d'après les conseils de Blondet , il 
parlementait avec le pouvoir. Quant aux aff'aires personnelles de cet 
écrivain, elles étaient dans un tel désordre qu'un jour, aux Champs- 
Elysées, la comtesse Marie vit son ancien adorateur à pied, dans le 
plus triste équipage, donnant le bras à Florine. Un homme indiffé- 
rent est déjà passablement laid aux yeux d'une femme ; mais quand 
elle ne l'aime plus, il paraît horrible, surtout lorsqu'il ressemble à 
Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en 
songeant qu'elle s'était intéressée à Raoul. Si elle n'eût pas été guérie 
de toute passion extra-conjugale, le contraste que présentait alors le 
comte, comparé à cet homme déjà moins digne de la faveur publique, 
eût suffi pour lui faire préférer son mari à un ange. 

Aujourd'hui , cet ambitieux si riche en encre et si pauvre en 



UNE FILLE D'EVE. 



299 



vouloir, a fini par capituler et par se caser dans une sinécure , 
comme un homme médiocre. Après avoir appuyé toutes les tenta- 
tives désorganisatrices, il vit en paix à l'ombre d'une feuille minis- 
térielle. La croix de la Légion-d'Honneur, texte fécond de ses 
plaisanteries, orne sa boutonnière. La paix à tout prix , sur laquelle 
il avait fait vivre la rédaction d'un journal révolutionnaire , est 
l'objet de ses articles laudalifs. L'Hérédité , tant attaquée par ses 
phrases saint-simoniennes , il la défend aujourd'hui avec l'autorité 
de la raison. Cette conduite illogique a son origine et son autorité 
dans le changement de front de quelques gens qui , durant nos 
dernières évolutions politiques , ont agi comme Raoul. • 

Aux Jardies , décembre 1838. 



Pllf« 



LA FEMME ABANDONNEE. 



A MADAME LA DUCHESSE D' AERANTES , 

Son affectionné serviteur. 

Honoré de Balzac. 

Paris, août 1833. 



En 1 822, au commencement du printemps, les médecins de Paris 
envoyèrent en basse Normandie un jeune homme qui relevait alors 
d*une maladie inflammatoire causée par quelque excès d'étude, ou 
de vie peut-être. Sa convalescence exigeait un repos complet, une 
nourriture douce, un air froid et l'absence totale de sensations 
extrêmes. Les grasses campagnes du Bessin et l'existence pâle de la 
province parurent donc propices à son rétablissement. 

Il vint à Bayeux, jolie ville situé à deux lieues de la mer, chez 
une de ses cousines, qui l'accueillit avec cette cordialité particulière 
aux gens habitués à vivre dans la retraite, et pour lesquels l'arrivée 
d'un parent ou d'un ami devient un bonheur. 

A quelques usages près, toutes les petites villes se ressemblent. 
Or, après plusieurs soirées passées chez sa cousine madame de 
Sainte-Sevère, ou chez les personnes qui composaient sa compagnie, 
ce jeune Parisien, nommé monsieur le baron Gaston de Nueil, eut 
bientôt connu les gens que cette société exclusive regardait comme 
étant toute la viHe. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable 
que les observateurs retrouvent dans les noinbreuses capitales de ces 
anciens États qui formaient la France d'autrefois. 

C'était d'abord la famille dont la noblesse, inconnue à cinquante 
lieues plus loin, passe, dans le département , pour incontestable et 




I,\ n;«MK \l!AMK»MStK. 



Ll FEMME ABANDOXÎVÉE. 301 

de la plus haute antiquité. Celle espèce de famille royale au 
pelit pied effleure par ses alliances, sans que personne s'en doute, 
les Créqui, les Monlmorenci, louche aux Lusignan, et s'accroche 
aux Soubise. Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur 
déterminé. Homme sans manières, il accable tout le monde de sa 
supériorité nominale; tolère le sous-préfet, comme il souffre l'im- 
pôt; n'admet aucune des puissances nouvelles créées par le dix- 
neuvième siècle, et fait observer, comme une monstruosité politique, 
que le premier ministre n'est pas gentilhomme. Sa femme a le ton 
tranchant, parle haut, a eu des adorateurs, mais fait régulièrement 
ses pâques; elle élève mal ses filles, et pense qu'elles seront toujours 
assez riches de leur nom. La femme et le mari n'ont d'ailleurs au- 
cune idée du luxe actuel : ils gardent les Uvréesde théâtre, tiennent 
aux anciennes formes pour l'argenterie, les meubles, les voitures, 
comme pour les mœurs et le langage. Ce vieux faste s'allie d'ail- 
leurs assez bien avec l'économie des provinces. Enfin c'est les 
gentilshommes d'autrefois, moins les lods et ventes, moins la meute 
et les habits galonnés; tous pleins d'honneur entre eux, tous dé- 
voués à des princes qu'ils ne voient qu'à distance. Cette maison 
historique incognito conserve l'originalité d'une antique tapisserie 
de haute-lice. Dans la famille végète infaiUiblement un oncle ou un 
frère, lieutenant-général, cordon rouge, homme de cour, qui est 
allé en Hanovre avec le maréchal de Richelieu, et que vous retrou- 
vez là comme le feuillet égaré d'un vieux pamphlet du temps de 
Louis XV. 

A cette famille fossile s'oppose une famille plus riche, mais de 
noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux 
mois d'hiver à Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions 
éphémères. Madame est élégante, mais un peu guindée et toujours 
en retard avec les modes. Cependant elle se moque de l'ignorance 
affectée par ses voisins; son argenterie est moderne; elle a des 
grooms, des nègres, un valet de chambre. Son fils aîné a tilbury, 
ne fait rien, il a un majorai ; le cadet est auditeur au conseil d'Étal. 
Le père, très au fait des intrigues du ministère, raconte des anec- 
dotes sur Louis XVIII et sur madame du Cayla; il place dans le cinq 
pour cent, éviie la conversation sur les cidres, mais tombe encore 
parfois dans la manie de rectifier le chiffre des fortunes dépariemen- 
lales; il est membre du conseil général, se fait habiller à Paris, 
et porte la croix de la Légion-d' Honneur. Enfin ce gentilhomme a 



302 !• l'IVRE, SCÈNES DE L.\ VIE PRIVÉE. 

compris la restauration, et bat monnaie à la Chambre; mais son 
royalisme est moins pur que celui de la famille avec laquelle il riva- 
lise. Il reçoit la Gazette et les Débats. L'autre famille ne lit que la 
Quotidienne, 

Monseigneur Tévêque, ancien vicaire-général, flotte entre ces 
deux puissances qui lui rendent les honneurs dus à la religion, 
mais en lui faisant sentir parfois la morale que le bon La Fontaine 
a mise à la fin de VAne chargé de reliques. Le bonhomme est 
roturier. 

Puis viennent les astres secondaires, les gentilshommes qui jouis- 
sent de dix à douze mille livres de rente, et qui ont été capitaines 
de vaisseau, ou capitaines de cavalerie, ou rien du tout. A cheval 
par les chemins, ils tiennent le milieu entre le curé portant les sa- 
crements et le contrôleur des contributions en tournée. Presque 
tous ont été dans les pages ou dans les mousquetaires, et achèvent 
paisiblement leurs jours dans une f aisance -valoir, plus occupés 
d'une coupe de bois ou de leur cidre que de la monarchie. Cepen- 
dant ils parlent de la charte et des libéraux entre deux rubbers de 
whist ou pendant une partie de trictrac, après avoir calculé des dots 
et arrangé des mariages en rapport avec les généalogies qu'ils savent 
par cœur. Leurs femmes font les lières et prennent les airs de la 
cour dans leurs cabriolets d'osier; elles croient être parées quand 
elles sont affublées d'un châle et d'un bonnet; elles achètent annuel- 
lement deux chapeaux, mais après de mûres délibérations, et se les 
font apporter de Paris par occasion; elles sont généralement ver- 
tueuses et bavardes. 

Autour de ces éléments principaux de la gent aristocratique se 
groupent deux ou trois vieilles filles de quahté qui ont résolu le pro- 
blème de l'immobilisation de la créature humaine. Elles semblent 
être scellées dans les maisons où vous les voyez : leurs figures, leurs 
toilettes font partie de l'immeuble, de la ville, de la province; elles 
en sont la tradition, la mémoire, l'esprit. Toutes ont quelque chose 
de roide et de monumental ; elles savent sourire ou hocher la tête à 
propos, et, de temps en temps, disent des mots qui passent pour 
ôpiriluels. 

Quelques riches bourgeois se sont glissés dans ce petit faubourg 
Saint-Germain, grâce à leurs opinions aristocratiques ou à leurs for- 
tunes. Mais, en dépit de leurs quarante ans, là chacun dit d'eux ; 
— Ce petit un tel pense bien! Et l'on en fait des députés. Gêné- 



L.\ FEMME ABANDONNEE. 303 

ralement ils sont protégés par les vieilles filles , mais on en cause. 

Puis enfin deux ou trois ecclésiastiques sont reçus dans cette 
société d'élite , pour leur élole , ou parce qu'ils ont de l'esprit , et 
que ces nobles personnes , s'ennuyaut entre elles, introduisent l'é- 
lément bourgeois dans leurs salons comme un boulanger met de la 
levure dans sa pâte. 

La somme d'intelligence amassée dans toutes ces têtes se compose 
d'une certaine quantité d'idées anciennes auxquelles se mêlent quel- 
ques pensées nouvelles qui se brassent en commun tous les soirs. 
Semblables à l'eau d'une petite anse, les phrases qui représentent 
ces idées ont leur flux et reflux quotidien , leur remous perpétuel , 
exactement pareil : qui en entend aujourd'hui le vide retentissement 
l'entendra demain, dans un an, toujours. Leurs arrêts immuable- 
ment portés sur les choses d'ici-bas forment une science tradition- 
nelle à laquelle il n'est au pouvoir de personne d'ajouter une goutte 
d'esprit. La vie de ces routinières personnes gravite dans une sphère 
d'habitudes aussi incommutables que le sont leurs opinions reli- 
gieuses, politiques, morales et littéraires. 

Un étranger est-il admis dans ce cénacle, chacun lui dira, non sans 
une sorte d'ironie : — Vous ne trouverez pas ici le brillant de votre 

londe parisien î et chacun condamnera l'existence de ses voisins 

[cherchant à faire croire qu'il est une exception dans cette société, 
lu'il a tenté sans succès de la rénover. Mais si , par malheur , 
'étranger fortifie par quelque remarque l'opinion que ces gens 

jt mutuellement d'eux-mêmes, il passe aussitôt pour un homme 

léchant, sans foi ni loi, pour un Parisien corrompu, comme le sont 

général tous les Parisiens. 

Quand Gaston de Nueil apparut dans ce petit monde, où l'éti- 
.quette était parfaitement observée, où chaque chose de la vie s'har- 
moniait, où tout se trouvait mis à jour, où les valeurs nobiliaires et 
territoriales étaient cotées comme le sont les fonds de la Bourse à la 
dernière page des journaux , il avait été pesé d'avance dans les ba- 
lances infaillibles de l'opinion bayeusaine. Déjà sa cousine madame 
de Sainte-Sevère avait dit le chiffre de sa fortune, celui de ses espé- 
rances, exhibé son arbre généalogique, vanté ses connaissances, sa 
.politesse et sa modestie. Il reçut l'accueil auquel il devait sUictemenl 
: prétendre , fut accepté comme un bon gentilhomme , sans façon « 
. parce qu'il n'avait que vingt-trois ans ; mais certaines jeunes per- 
sonnes et quelques mères lui firent les yeux doux. Il possédait dit' 



I 



304 I. IIVUE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

huit mille livres de rente dans la vallée d'Ange, et son père devait 
tôt ou tard lui laisser le château de IManerville avec toutes ses dé- 
pendances. Quant à son instruction, à son avenir politique , à sa 
valeur personnelle, à ses talents, il n'en fut seulement pas question. 
Ses terres étaient bonnes et les fermages bien assurés; d'excellentes 
plantations y avaient été faites ; les réparations et les impôts étaient 
à la charge des fermiers ; les pommiersavaient trente-huit ans ; enfin 
son père était en marché pour acheter deux cents arpents de bois 
contigus à son parc , qu'il voulait entourer de murs : aucune espé- 
rance ministérielle, aucune célébrité humaine ne pouvait lutter 
contre de tels avantages. Soit malice, soit calcul, madame de Sainte- 
Sevère n'avait pas parlé du frère aîné de Gaston, et Gaston n'en dit 
pas un mot. Mais ce frère était poitrinaire , et paraissait devoir être 
bientôt enseveli , pleuré , oublié. Gaston de Nueil commença par 
s'amuser de ces personnages ; il en dessina , pour ainsi dire, les 
figures sur son album dans la sapide vérité de leurs physionomies 
anguleuses, crochues, ridées, dans la plaisante originalité de leurs 
costumes et de leurs tics ; il se délecta des normanismes de leur 
idiome, du fruste de leurs idées et de leurs caractères. Mais, après 
avoir épousé pendant un moment cette existence semblable à celle 
des écureuils occupés à tourner leur cage , il sentit l'absence des 
oppositions dans une vie arrêtée d'avance, comme celle des reli- 
gieux au fond des cloîtres, et tomba dans une crise qui n'est encore 
ni l'ennui , ni le dégoût , mais qui en comporte presque tous les 
effets. Après les légères souffrances de cette transition, s'accomplit 
pour l'individu le phénomène de sa transplantation dans un terrain 
qui lui est contraire, où il doit s'atrophier et mener une vierachi- 
tique. En effet, si rien ne le lire de ce monde, il en adopte insen- 
siblement les usages, et se fait à son vide qui le gagne et l'annule. 
Déjà les poumons de Gaston s'habituaient à cette atmosphère. Prêt 
à reconnaître une sorte de bonheur végétal dans ces journées passées 
sans soins et sans idées, il commençait à perdre le souvenir de ce 
mouvement de sève, de cette fructification constante des esprits 
qu'il avait si ardemment épousée dans la sphère parisienne, et allait 
se pétrifier parmi ces pétrifications , y demeurer pour toujours , 
comme les compagnons d'Ulysse , content de sa grasse enveloppe. 
Un soir Gaston de Nueil se trouvait assis entre une vieille dame et 
l'un des vicaires-généraux du diocèse , dans un salon à boiseries 
peintes en gris, carrelé en grands carreaux de terre blancs, décoré 



I 



l\ FOIME ABA^DOXXEE. 305 

de quelques portraits de famille , garni de quatre tables de jeu , 
autour desquelles seize personnes babillaient en jouant au whist. 
Là , ne pensant à rien , mais digérant un de ces dîners exquis , 
l'avenir de la journée en province, il se surprit à justifier les usages 
du pays. Il concevait pourquoi ces gens-là continuaient à se servir 
des cartes de la veille, à les battre sur des tapis usés, et comment 
ils arrivaient à ne plus s'habiller ni pour eux-mêmes ni pour les 
autres. Il devinait je ne sais quelle philosophie dans le mouvement 
uniforme de cette vie circulaire , dans le calme de ces habitudes 
logiques et dans l'ignorance des choses élégantes. Enfin il compre- 
nait presque l'inutilité du luxe. La ville de Paris, avec ses passions, 
ses orages et ses plaisirs , n'était déjà plus dans son esprit que 
comme un souvenir d'enfance. Il admirait de bonne foi les mains 
rouges, l'air modeste et craintif d'une jeune personne dont , à la 
première vue, la figure lui avait paru niaise, les manières sans 
grâces , l'ensemble repoussant et la mine souverainement ridicule. 
C'était fait de lui. Venu de la province à Paris, il allait retomber 
de l'existence inflammatoire de Paris dans la froide vie de province, 
sans une phrase qui frappa son oreille et lui apporta soudain une 
émotion semblable à celle que lui aurait causée quelque motif ori- 
ginal parmi les accompagnements d'un opéra ennuyeux. 

— N'êtes-vous pas allé voir hier madame de Beauséant? dit une 

Kille femme au chef de la maison princière du pays. 
— J'y suis allé ce matin, ré[)ond-il. Je l'ai trouvée bien triste et 
M souftVantc que je n'ai pas pu la décider à venir dîner demain 
avec nous. 

— Avec madame de Champignclles ? s'écria la douairière en ma- 
nifestant une sorte de surprise. 

— Avec ma femme, dit tranquillement le gentilhomme. Madame 
de Beauséant n'est-elle pas de la maison de Bourgogne ? Par les 
femmes, il est vrai ; mais enfin ce nom-là blanchit tout. Ma femme 
aime beaucoup la vicomtesse, et la pauvre dame est depuis si long- 
temps seule que.... 

Imi disant ces derniers mots , le marquis de Champignelles 
regarda d'un air calme et froid les personnes qui l'écoutaicnt eu 
î'-xaminant ; mais il fut presque impossible de deviner s'il faisait 
une concession au malheur ou à la noblesse de madjme de Beau- 
' séant, s'il était flatté de la recevoir, ou s'il voulait forcer par orgueil 
les geniilshommes du pays et leurs femmes à la voir. 

COM. II L M. T. IL 20 






306 I- l-IVRE , SCÈNES DE LA VIE TUIVÉE. 

Toutes les dames parurent se consulter en se jetant le même 
coup d'œil ; et alors , le silence le plus profond ayant tout à coup 
régné dans le salon , leur attitude fut prise comme un indice d'im- 
probation. 

— Cette madame de Beauséant est-elle par hasard celle dont 
Taventure avec monsieur d'Ajuda-Pinto a fait tant de bruit ? de- 
manda Gaston h la personne près de laquelle il était. 

— Parfaitement la même , lui répondit-on. Elle est venue habiter 
Courcelles après le mariage du marquis d'Ajuda , personne ici ne 
la reçoit. Elle a d'ailleurs beaucoup trop d'esprit pour ne pas avoir 
senti la fausseté de sa position : aussi n'a-t-elle cherché à voir per- 
sonne. Monsieur de Gliampignelles et quelques hommes se sont 
présentés chez elle , mais elle n'a reçu que monsieur de Champi- 
gnelles à cause peut-être de leur parenté : ils sont alliés par les 
Beauséant. Le marquis de Beauséant le père a épousé une Champi- 
gnelles de la branche aînée. Quoique la vicomtesse de Beauséant 
passe pour descendre de la maison de Bourgogne , vous comprenez 
que nous ne pouvions pas admettre ici une femme séparée de son 
mari. C'est de vieilles idées auxquelles nous avon's encore la bêtise 
de tenir. La vicomtesse a eu d'autant plus de tort dans ses esca- 
pades que monsieur de Beauséant est un galant homme, un homme 
de cour : il aurait très-bien entendu raison. Mais sa femme est 
une tête folle 

Monsieur de Nueil, tout en entendant la voix de son interlocutrice, 
ne l'écoutait plus. Il était absorbé par mille fantaisies. Existe-t-il 
d'autre mot pour exprimer les attraits d'une aventure au moment 
où elle sourit à l'imagination , au moment où l'âme conçoit de 
vagues espérances, pressent d'inexplicables félicités, des craintes, des 
événements, sans que rien encore n'alimente ni ne fixe les caprices 
de ce mirage ? L'esprit voltige alors , enfante des projets impossibles 
et donne en germe les bonheurs d'une passion. Mais peut-être le 
germe de la passion la contient-elle entièrement, comme une graine 
contient une belle fleur avec ses parfums et ses riches couleurs. 
Monsieur de Nueil ignorait que madame de Beauséant se fût réfu- 
giée en Normandie après un éclat que la plupart des femmes en- 
vient et condamnent , surtout lorsque les séductions de la jeunesse 
et de la beauté justifient presque la faute qui l'a causé. Il existe un 
prestige inconcevable dans toute espèce de célébrité , à quelque 
litre qu'elle soit due. Il semble que , pour les femmes comme 



L\ FEMME ABANDONNÉE, 307 

jadis pour les familles, la gloire d'un crime en efface la honle. De 
même que telle maison s'enorgueillit de ses têtes tranchées, une 
jolie , une jeune femme devient plus attrayante par la fatale re- 
nommée d'un amour heureux ou d'une affreuse trahison. Plus elle 
est à plaindre, plus elle excite de sympathies. Nous ne sommes im- 
pitoyables que pour les choses, pour les sentiments et les aventures 
vulgaires. En attirant les regards, nous paraissons grands. Ne faut- 
il pas en effet s'élever au-dessus des autres pour en être vu? Or, la 
foule éprouve involontairement un sentiment de respect pour tout 
ce qui s'est grandi, sans trop demander compte des moyens. En ce 
moment , Gaston de Nueil se sentait poussé vers madame de Beau- 
séant par la secrète influence de ces raisons, ou peut-être par la 
curiosité , par le besoin de mettre un intérêt dans sa vie actuelle, 
enfin par cette foule de motifs impossibles à dire, et que le mot de 
fatalité sert souvent à exprimer. La vicomtesse de Beauséant avait 
surgi devant lui tout à coup , accompagnée d'une foule d'images 
gracieuses ; elle était un monde nouveau ; près d'elle sans doute 
il y avait à craindre , à espérer, à combattre, à vaincre. Elle devait 
contraster avec les personnes que Gaston voyait dans ce salon mes- 
quin ; enfin c'était une femme, et il n'avait point encore rencontré 
de femme dans ce monde froid où les calculs remplaçaient les sen- 
timents, où la politesse n'était plus que des devoirs, et où les idées 
les plus simples avaient quelque chose de trop blessant pour être 
acceptées ou émises. Madame de Beauséant réveillait en son âme le 
souvenir de ses rêves de jeune homme et ses plus vivaces passions, 
un moment endormies. Gaston de Nueil devint disirait pendant le 
reste de la soirée. Il pensait aux moyens de s'introduire chez ma- 
dame de Beauséant, et certes il n'en existait guère. Elle passait 
pour être éminemment spirituelle. xMais, si les personnes d'esprit 
peuvent se laisser séduire par les choses originales ou fines, elles 
sont exigeantes, savent tout deviner ; auprès d'elles il y a donc au- 
t de chances pour se perdre que pour réussir dans la difficile 
treprise de plaire. Puis la vicomtesse devait joindre à l'orgueil de 
situation la digpité que son nom lui commandait. La solitude 
profonde dans laquelle elle vivait semblait être la moindre des bar- 
rières élevées entre elle et le monde. Il était donc presque impos- 
sible à un inconnu, de quelque bonne famille qu'il fût, de se faire 
admettre chez elle. 

Cependant le lendemain malin monsieur de Nueil dirigea sa pro- 



f 



h 



308 I- T'IVnE, SCÈNES DE L\ VIE PRIVÉE. 

mcnadc vers le pavillon de Courcelles , et fit plusieurs fois le tour 
de rondos qui en dépendait. Dupé par les illusions auxquelles il 
est si naturel de croire à son âge, il regardait à travers les brèches 
ou par-dessus les murs, restait en contemplation devant les pcr- 
siennes fermées ou examinait celles qui étaient ouvertes. Il espérait 
un hasard romanesque, il en combinait les effets sans s'apercevoir 
de leur impossibiUté, pour s'introduire auprès de l'inconnue. 11 se 
promena pendant plusieurs matinées fort infructueusement; mais, à 
chaque promenade, cette femme placée en dehors du monde, vic- 
time de l'amour, ensevehe dans la solitude, grandissait dans sa pen- 
sée et se logeait dans son âme. Aussi le cœur de Gaston battait-il 
d'espérance et de Joie si par hasard, en longeant les murs de Cour- 
celles, il venait à entendre le pas pesant de quelque jardinier. 

Il pensait bien à écrire à madame de Beauséant ; mais que dire 
à une femme que l'on n'a pas vue et qui ne nous connaît pas? 
D'ailleurs Gaston se défiait de lui-même; puis, semblable aux jeunes 
gens encore pleins d'illusions, il craignait plus que la mort les ter- 
ribles dédains du silence, et frissonnait en songeant à toutes les 
chances que pouvait avoir sa première prose amoureuse d'être jetée 
au feu. il était en proie à mille idées contraires qui se combattaient. 
Mais enfin, à force d'enfanter des chimères, de composer des ro- 
mans et de se creuser la cervelle, il trouva l'un de ces heureux stra- 
tagèmes qui finissent par se rencontrer dans le grand nombre de 
ceux que l'on rêve, et qui révèlent à la femme la plus innocente 
l'étendue de la passion avec laquelle un homme s'est occupé d'elle. 
Souvent les bizarreries sociales créent autant d'obstacles réels entre 
une femme et son amant, que les poètes orientaux en ont mis dans 
les délicieuses fictions de leurs contes, et leurs images les plus fan- 
tastiques sont rarement exagérées. Aussi , daiis la nature comme 
dans le monde des fées , la femme doit-elle toujours appartenir à 
celui qui sait arriver à elle et la délivrer de la situation où elle 
languit. Le plus pauvre des calenders, tombant amoureux de la 
fille d'un calife, n'en était pas certes séparé par une distance plus 
grande que celle qui se trouvait entre Gaston et madame de Beau- 
séant. La vicomtesse vivait dans une ignorance absolue des circon- 
vallations tracées autour d'elle par monsieur de Nueil, dont l'amour 
s'accroissait de toute la grandeur des obstacles à franchir, et qui 
donnaient à sa maîtresse improvisée les attraits que possède toute 
chose lointaine. 



fl 



L\ FEMME ABANDONXÉr. 3()^ 

Un jour, se fiant à son inspiration, il espéra tout de l'amour qui 
devait jaillir de ses yeux. Croyant la parole plus éloquente que ne 
l'est la lettre la plus passionnée, et spéculant aussi sur la curiosité 
naturelle à la femme, il alla chez monsieur de Champignelies en se 
proposant de l'employer à la réussite de son entreprise. Il dit au 
gentilhomme qu'il avait à s'acquitter d'une commission imporianle 
et déhcate auprès de madame de Beauséant; mais, ne sachant point 
si elle lisait les lettres d'une écriture inconnue ou si elle accorde- 
rait sa confiance à un étranger, il le priait de demander à la vicom- 
tesse, lors de sa première visite, si elle daignerait le recevoir. Tout 
en invitant le marquis à garder le secret en cas de refus, il l'en- 
gagea fort spirituellement à ne point taire à madame de Beauséant 
les raisons qui pouvaient le faire admettre chez elle. N'était -il pas 
homme d'honneur, loyal et incapable de se prêter à une chose de 
mauvais goût ou même malséante ! Le hautain gentilhomme, dont 
les petites vanités avaient été flattées, fut complètement dupé par 
cette diplomatie de l'amour qui prête à un jeune homme l'aplomb 
et la haute dissimulation d'un vieil ambassadeur. Il essaya bien de 
pénétrer les secrets de Gaston ; mais celui-ci, fort embarrassé de les 
lui dire, opposa des phrases normandes aux adroites interrogations 
(le monsieur de Champignelies, qui, en chevalier français, le com- 
plimenta sur sa discrétion. 

Aussitôt le marquis courut à Courcelles avec cet empressement 
que les gens d'un certain âge mettent à rendre service aux jolies 
femmes. Dansla^ituation où se trouvaitla vicomtesse de Beauséant, 
un message de cette espèce était de nature à l'intriguer. Aussi, quoi- 
qu'elle ne vît, en consultant ses souvenirs, aucune raison qui pût 
amener chez elle monsieur de Nueil, n'aperçut-elle aucun incon- 
vénient à le recevoir, après toutefois s'être prudemment enquisc 
de sa position dans le monde. Elle avait cependant commencé par 
refuser; puis elle avait discuté ce point de convenance avec inon- 
i-ieur de Champignelies, en l'interrogeant pour tacher de deviner 
s'il savait le motif de celte visite ; puis elle était revenue sur son re- 
fus. La discussion et la discrétion forcée du marquis avaient irrité 
sa curiosité. 

Monsieur de Champignelies, ne voulant point paraître ridicule , 
prétendait, en homme instruit, mais discret, que la vicomtesse de- 
\aii parfaitement bien connaître l'objet de celte visite, quoiqu'elle 
le cherchât de bien bonne foi sans le trouver. Madame de Beauséuni 



310 I. LIVRE, SCÈNES DE L\ VIE PîtlVÉE. 

créait des liaisons entre Gaston et des gens qu'il ne connaissait pas, 
se perdait dans d'absurdes suppositions, et se demandait à elle-même 
si elle avait jamais vu monsieur de Nueil. La lettre d'amour la plus 
vraie ou la plus habile n'eût certes pas produit autant d'effet que 
cette espèce d'énigme sans mot de laquelle madame de Beauséant 
fut occupée à plusieurs reprises. 

Quand Gaston apprit qu'il pouvait voir la vicomtesse, il fut tout 
à la fois dans le ravissement d'obtenir si promptement un bonheur 
ardemment souhaité et singulièrement embarrassé de donner un 
dénouement à sa ruse. — Bah ! la voir, répétait-il en s'habillant, 
la voir , c'est tout ! Puis il espérait en franchissant la porte de 
Courcelles, rencontrer un expédient pour dénouer le nœud gordien 
qu'il avait serré lui-même. Gaston était du nombre de ceux qui, 
croyant à la toute-puissance de la nécessité, vont toujours; et, au 
dernier moment, arrivés en face du danger , ils s'en inspirent et 
trouvent des forcés pour le vaincre. Il mit un soin particulier à sa 
toilette. Il s'imaginait , comme les jeunes gens, que d'une boucle 
bien ou mal placée dépendait son succès, ignorant qu'au jeune âge 
tout est charme et attrait. D'ailleurs les femmes de choix qui res- 
semblent à madame de Beauséant ne se laissent séduire que par les 
grâces de l'esprit et par la supériorité du caractère. Un grand ca- 
ractère flatte leur vanité, leur promet une grande passion et paraît 
devoir admettre les exigences de leur cœur. L'esprit les amuse, 
répond aux finesses de leur nature, et elles se croient comprises. 
Or, que veulent toutes les femmes, si ce n'est d'être amusées, 
comprises ou adorées? Mais il faut avoir bien réfléchi sur les choses 
de la vie pour deviner la haute coquetterie que comportent la 
négligence du costume et la réserve de l'esprit dans une première 
entrevue. Quand nous devenons assez rusés pour être d'habiles 
politiques, nous sommes trop vieux pour profiter de notre expé- 
rience. Tandis que Gaston se défiait assez de son esprit pour em- 
prunter des séductions à son vêtement, madame de Beauséant elle- 
même mettait instinctivement de la recherche dans sa toilette et se 
disait en arrangeant sa coiffure : — Je neveux cependant pas être à 
faire peur. 

Monsieur de Nueil avait dans l'esprit, dans sa personne et dans 
les manières, cette tournure naïvement originale qui donne une 
sorte de saveur aux gestes et aux idées ordinaires, permet de tout 
dire et fait tout passer. Il était instruit, pénétrant, d'une physio- 



L\ FEMME ABANDONNÉE. 311 

nomie heureuse et mobile comme son âme impressible. Il y avaii 
de la passion, de la tendresse dans ses yeux vifs; et son cœur, es- 
sentiellement bon , ne les démentait pas. La résolution qu'il prit 
en entrant à Gourcelles fut donc en harmonie avec la nature de sou 
caractère franc et de son imagination ardente. Malgré l'intrépidité 
de l'amour, il ne put cependant se défendre d'une violente palpita- 
lion quand, après avoir traversé une grande cour dessinée en jar- 
din anglais, il arriva dans une salle où un valet de chambre , lui 
ayant demandé son nom, disparut et revint pour l'introduire. 

— Monsieur le baron de Nueil. 

Gaston entra lentement , mais d'assez bonne grâce , chose plus 
difficile encore dans un salon où il n'y a qu'une femme que dans 
celui où il y en a vingt. A l'angle de la cheminée, où malgré la 
saison, brillait un grand foyer, et sur laquelle se trouvaient deux 
candélabres allumés jetant de molles lumières, il aperçut une jeune 
femme assise dans cette moderne bergère à dossier très élevé, dont 
le siège bas lui permettait de donner à sa tête des poses variées 
pleines de grâce et d'élégance, de l'incliner, de la pencher, de la re- 
dresser languissamment , comme si c'était un fardeau pesant : puis 
de plier ses pieds , de les montrer ou de les rentrer sous les longs 
plis d'une robe noire. La vicomtesse voulut placer sur une petite 
table ronde le livre qu'elle lisait; mais ayant en même temps tourné 
la tête vers monsieur de Nueil , le livre, mal posé , tomba dans l'in- 
tervalle qui séparait la table de la bergère. Sans paraître surprise 
de cet accident , elle se rehaussa , et s'inclina pour répondre au sa- 
lut du jeune homme, mais d'une manière imperceptible et presque 
sans se lever de son siège où son corps resta plongé. Elle se courba 
pour s'avancer, remua vivement le feu ; puis elle se baissa, ramassa 
un gant qu'elle mit avec négligence à sa main gauche, en cher- 
chant l'autre par un regard promptemenl réprimé ; car de sa main 
droite , main blanche, presque transparente, sans bagues, fluette, à 

ioigts effilés et dont les ongles roses formaient un ovale parfait, elle 
lontra une chaise comme pour dire à Gaston de s'asseoir. Quand 
Dn hôte inconnu fut assis , elle tourna la tête vers lui par un mou- 
lement interrogant et coquet dont la finesse ne saurait se peindre; 
I appartenait à ses intentions bienveillantes, à ces gestes gracieux , 
[uoique précis, que donnent l'éducation première et l'habitude 
constante des choses de bon goût. Ces mouvements multipliés se 
luccédèrent rapidement en un mstant, sans saccades ni brusquerie, 



^"' 



312 ï. MVRE, SCE^ES DE h\ VIE PRIVEE. 

et charmèrent Gaston parce mélange de sein et d'abandon qu'une 
jolie femme ajoute aux manières aristocratiques de la liante compa- 
gnie. Madame de Heauséant contrastait trop vivement avec les auto- 
mates parmi lesquels il vivait depuis deux mois d'exil au fond de la 
Normandie, pour ne pas lui personnifier la poésie de ses rêves; 
aussi ne pouvait-il en comparer les perfections à aucune de celles 
qu'il avait jadis admirées. Devant celte femme et'dans ce salon meu- 
blé comme l'est un salon du faubourg Saint-Germain, plein de ces 
riens si riches qui traînent sur les tables, en apercevant des livres et 
des fleurs , il se retrouva dans Paris. Il foulait un vrai tapis de 
Paris, revoyait le type distingué, les formes frêles de la Parisienne, 
sa grâce exquise, et sa négligence des effets cherchés qui nuisent tant 
aux femmes de province. 

Madame la vicomtesse de Beauséant était blonde, blanche comme 
une blonde, et avait les yeux bruns. Elle présentait noblement son 
front, un front d'ange déchu qui s'enorgueillit de sa faute et ne veut 
point de pardon. Ses cheveux, abondants et tressés en hauteur au- 
dessus de deux bandeaux qui décrivaient sur ce front de larges 
courbes, ajoutaient encore à la majesté de sa tête. L'imagination 
retrouvait, dans les spirales de cette chevelure dorée , la couronne 
ducale de Bourgogne; et, dans les yeux brillants de celte grande 
dame, tout le courage de sa maison ; le courage d'une femme forte 
seulement pour repousser le mépris ou l'audace, mais pleine de 
tendresse pour les sentiments doux. Les contours de sa petite tête, 
admirablement posée sur un long col blanc ; les traits de sa figure 
fine , ses lèvres déliées et sa physionomie mobile gardaient une ex- 
pression de prudence exquise, une teinte d'ironie affectée qui res- 
semblait à de la ruse et ù de l'impertinence. Il était difficile de ne 
pas lui pardonner ces deux péchés féminins en pensant à ses mal- 
heurs, à la passion qui avait failli lui coûter la vie, et qu'attestaient 
soit les rides qui, par le moindre mouvement, sillonnaient son front, 
soit la douloureuse éloquence de ses beaux yeux souvent levés 
vers le ciel. N'était-ce pas un spectacle imposant, et encore agrandi 
par la pensée , de voir dans un immense salon silencieux cette 
femme séparée du monde entier, et qui, depuis trois ans, demeu- 
rait au fond d'une petite vallée , loin delà ville, seule avec les sou- 
venirs d'une jeunesse brillante, heureuse, passionnée, jadis remplie 
par des fêtes, par de constants hommages, mais maintenant livrée 
aux horreurs du néant ? Le sourire de cette femme annonçait une 



L\ FEMME ABAXDONXÉE. 313 

haute conscience de sa valeur, ^"étanl ni mère ni épouse, repous- 
sée par le monde, privée du seul cœur qui pût faire battre le sien 
sans honte, ne tirant d'aucun sentiment les secours nécessaires à 
son âme chancelante, elle devait prendre sa force sur elle-même, 
vivre de sa propre vie, et n'avoir d'autre espérance que celle de la 
femme abandonnée : attendre la mort, en hâter la lenteur malgré 
les beaux jours qui lui restaient encore. Se sentir destinée au bon- 
heur, et périr sans le recevoir, sans le donner?... une femme! Quel- 
les douleurs ! Monsieur de Nucil fit ces réflexions avec la rapidité de 
l'éclair, et se trouva bien honteux de son personnage en présence 
de la plus grande poésie dont puisse s'envelopper une femme. Sé- 
duit par le triple éclat de la beauté, du malheur et de la noblesse, 
il demeura presque béant, songeur, admirant la vicomtesse, mais 
ne trouvant rien à lui dire. 

Madame de Beauséant, à qui cette surprise ne déplut sans doute 
point, lui tendit la main par un geste doux, mais impératif; puis, 
rappelant un sourire sur ses lèvres pâlies, comme pour obéir encore 
aux grâces de son sexe, elle lui dit : — .Monsieur de Champignelles 
m'a prévenue, monsieur, du message dont vous vous êtes si coni- 
plaisamment chargé pour moi. Serait-ce de la part de.... 

En entendant cette terrible phrase, Gaston comprit encore mieux 
le ridicule de sa situation, le mauvais goût, la déloyauté de son pro- 
cédé envers une femme et si noble et si malheureuse. Il rougit. Son 
regard, empreint de mille pensées, se troubla ; mais tout à coup, 
avec cette force que de jeunes cœurs savent puiser dans le senli- 
mcnt de leurs fautes, il se rassura ; puis, interrompant madame de 
Beauséant, non sans faire un geste plein de soumission, il lui répon- 
dit d'une voix émue : — Madame , je ne mérite pas le bonheur de 
vous voir; je vous ai indignement trompée. Le sentiment auquel j'ai 
obéi, si grand qu'il puisse être, ne saurait faire excuser le misérable 
subterfuge qui m'a servi pour arriver jusqu'à vous. Mais, madame» 
si vous aviez la bonté de me permettre de vous dire.... 

La vicomtesse lança sur monsieur de Nueil un coup d'œil plein 
de hauteur et de mépris; leva la main pour saisir le cordon de sa 
sonnette, sonna ; le valet de chambre vint ; elle lui dit, en regardant 
le jeune homme avec dignité : — Jacques, éclairez monsieur. 

Elle se leva fière, salua Gaston, et se baissa pour ramasser le livre 
tombé. Ses mouvements furent aussi secs, aussi froids que ceux par 
[uels elle l'accueillit avaient été mollement élégants et gracieux. 



Iuels I 



314 I. LIVRE, SCE1\ES DE LA. VIE PRIVEE. 

Monsieur de Nueil s'était levé, mais il restait debout. iMadarae de 
Beauséanl lui jeta de nouveau un regard comme pour lui dire : — 
Eh! bien, vous ne sortez pas? 

Ce regard fut empreint d'une moquerie si perçante, que Gaston 
devint pâle comme un homme près de défaillir. Quelques larmes 
roulèrent dans ses yeux ; mais il les retint, les sécha dans les feux de 
la honte et du désespoir, regarda madame de Beauséant avec une 
sorte d'orgueil qui exprimait tout ensemble et de la résignation et 
une certaine conscience de sa valeur : la vicomtesse avait le droit 
de le punir, mais le devait-elle? Puis il sortit. En traversant l'anti- 
chambre, la perspicacité de son esprit et son intelligence aiguisée 
par la passion lui firent comprendre tout le danger de sa situation. 
— Si je quitte cette maison, se dit-il, je n'y pourrai jamais rentrer; 
je serai toujours un sot pour la vicomtesse. Il est impossible à une 
femme, et elle est femme ! de ne pas deviner l'amour qu'elle in- 
spire ; elle ressent peut-être un regret vague et involontaire de m'a- 
voir si brusquement congédié, mais elle ne doit pas, elle ne peut 
pas révoquer son arrêt : c'est à moi de la comprendre. 

A cette réflexion, Gaston s'arrête sur le perron, laisse échapper 
une exclamation, se retourne vivement et dit : — J'ai oublié quel- 
que chose ! Et il revint vers le salon, suivi du valet de chambre qui, 
plein de respect pour un baron et pour les droits sacrés de la pro- 
priété, fut complètement abusé par le ton naïf avec lequel cette 
phrase fut dite. Gaston entra doucement sans être annoncé. Quand 
la vicomtesse, pensant peut-être que l'intrus était son valet de cham- 
bre, leva la tête, elle trouva devant elle monsieur de Nueil. 

— Jacques m'a éclairé, dit-il en souriant. Son sourire, empreint 
d'une grâce à demi triste, ôtait à ce mot tout ce qu'il avait de plai- 
sant, et l'accent avec lequel il était prononcé devait aller à l'âme. 

Madame de Beauséant fut désarmée. 

— Eh ! bien, asseyez-vous, dit-elle. 

Gaston s'empara de la chaise par un mouvement avide. Ses yeux, 
animés par la félicité, jetèrent un éclat si vif que la comtesse ne put 
soutenir ce jeune regard, baissa les yeux sur son hvre et savoura le 
plaisir toujours nouveau d'être pour un homme le principe de son 
bonheur, sentiment impérissable chez la femme. Puis, madame de 
Beauséant avait été devinée. La femme est si reconnaissante de 
rencontrer un homme au fait des caprices si logiques de son cœur, 
qui comprenne les allures en apparence contradictoires de son es- 



L\ FEMME ab\xdonxi:e. 3l5 

t, les fugitives pudeurs de ses sensations tantôt timides, tantôt 
lies, étonnant mélange de coquetterie et de naïveté ! 

Madame , s'écria doucement Gaston , vous connaissez ma 

te, mais vous ignorez mes crimes. Si vous saviez avec quel bon- 

irj'ai... 

— Ah! prenez garde, dit-elle en levant un de ses doigts d'un ai;' 
mystérieux à la hauteur de son nez, qu'elle effleura; puis, de l'autre 
main, elle fît un geste pour prendre le cordon de la sonnette. 

Ce joli mouvement, cette gracieuse menace provoquèrent sans 
doute une triste pensée, un souvenir de sa vie heureuse, du temps 
où elle pouvait être tout charme et tout gentillesse, où le bonheur 
justifiait les caprices de son esprit comme il donnait un attrait de 
plus aux moindres mouvements de sa personne. Elle amassa les ri- 
des de son front entre ses deux sourcils; son visage, si doucement 
éclairé par les bougies, prit une sombre expression ; elle regarda 
monsieur de Nueil avec une gravité dénuée de froideur, et lui dit 
en femme profondément pénétrée par le sens de ses paroles : — 
Tout ceci est bien ridicule! Un temps a été, monsieur, où j'avais 
le droit d'être follement gaie, où j'aurais pu rire avec vous et vous 
recevoir sans crainte; mais aujourd'hui, ma vie est bien changée, 
je ne suis plus maîtresse de mes actions, et suis forcée d'y réfléchir. 
A quel sentiment dois-je votre visite? Est-ce curiosité? je paie alors 
bien cher un fragile instant de bonheur. Aimeriez-vous déjà pas- 
sionnément une femme infailliblement calomniée et que vous n'avez 
jamais vue ? Vos sentiments seraient donc fondés sur la mésestime, 
sur une faute à laquelle le hasard a donné de la célébrité. Elle jeta 
son livre sur la table avec dépit. — Hé! quoi, reprit-elle après 
avoir lancé un regard terrible sur Gaston, parce que j'ai été faible, 
le monde veut donc que je le sois toujours ? Cela est affreux, dé- 
gradant. Venez-vous chez moi pour me plaindre ? Vous êtes bien 
jeune pour sympathiser avec des peines de cœur. Sachez-le bien, 
monsieur, je préfère le mépris à la pitié; je ne veux subir la com- 
passion de personne. Il y eut un moment de silence. — Eh ! bien, 
vous voyez, monsieur, reprit-elle en levant la tête vers lui d'un air 
triste et doux, quel que soit le sentiment qui vous ait porté à vous 
jeter étourdiment dans ma retraite, vous me blessez. Vous êtes 
trop jeune pour être tout à fait dénué de bonté, vous sentirez donc 
l'inconvenance de votre démarche ; je vous la pardonne, et vous en 
parle maintenant sans amertume. Vous ne reviendrez plus ici, n'est- 



316 1. LIVRE, SCENES DE L/V VIE PUIVEE. 

ce pas? Je vous prie quand je pourrais ordonner. Si vous me faisiez 
une nouvelle visite, il ne serait ni en votre pouvoir ni au mien d'era- 
pcclier toute la ville de croire que vous devenez mon amant, et vous 
ajouteriez à mes chagrins un chagrin bien grand. Ce n'est pas votre 
volonté, je pense. 

Elle se tut en le regardant avec une dignité vraie qui le rendit 
confus. 

— J'ai eu tort, madame, répondit-il d'un ton pénétré; mais l'ar- 
deur, l'irréflexion, un vif besoin de bonheur sont à mon âge des 
qualités et des défauts. Maintenant, reprit-il, je comprends que je 
n'aurais pas dû chercher à vous voir, et cependant mon désir était 
bien naturel... 

Il tâcha de raconter avec plus de sentiment que d'esprit les souf- 
frances auxquelles l'avait condamné son exil nécessaire. H peignit 
l'état d'un jeune homme dont les feux brûlaient sans aliment, en 
faisant penser qu'il était digne d'être aimé tendrement, et néan- 
moins n'avait jamais connu les délices d'un amour inspiré par une 
femme jeune, belle, pleine de goût, de délicatesse. Il expliqua son 
manque de convenance sans vouloir le justifier. Il flatta madame de 
Beauséant en lui prouvant qu'elle réalisait pour lui le type de la 
maîtresse incessamment mais vainement appelée par la plupart des 
jeunes gens. Puis, en parlant de ses promenades matinales autour 
de Courcelles, et des idées vagabondes qui le saisissaient à l'aspect 
du pavillon où il s'était enfin introduit, il excita cette indéfinis- 
sable indulgence que la femme trouve dans son cœur pour les fo- 
lies qu'elle inspire. Il fit entendre une voix passionnée dans cette 
froide solitude, où il apportait les chaudes inspirations du jeune âge 
et les charmes d'esprit qui décèlent une éducation soignée. Madame 
de Beauséant était privée depuis trop longtemps des émotions que 
donnent les sentiments vrais finement exprimés pour ne pas en sentir 
vivement les délices. Elle ne put s'empêcher de regarder la figure 
expressive de monsieur de Nueil, et d'admirer en lui cette belle 
confiance de l'âme qui n'a encore été ni déchirée par les cruels en- 
seignements de la vie du monde, ni dévorée par les perpétuels cal- 
culs de l'ambition ou de la vanité. Gaston était le jeune homme dans 
sa fleur, et se produisait en homme de caractère qui méconnaît en- 
core ses hautes destinées. Ainsi tous deux faisaient à l'insu l'un de 
l'autre les réflexions les plus dangereuses pour leur repos, et tâ- 
chaient de se les cacher. Monsieur de Nueil reconnaissait dans la 



LA FEMME AB\NDO\XÊE. 3|7 

ficomiesse une de ces femmes si rares, toujours victimes de leur 
propre peifection et de leur inextinguible tendresse, dont la beauté 
gracieuse est le moindre charme quand elles ont une fois permis 
l'accès deleur âme où les sentiments sont infinis, où tout est bon, 
3Ù l'instinct du beau s'unit aux expressions les plus variées de l'amour 
pour purifier les voluptés et les rendre presque saintes : admirable 
secret de la femme, présent exquis si rarement accordé par la nature. 
De son côté, la vicomtesse, en écoutant l'accent vrai avec lequel 
Gaston lui parlait des malheurs de sa jeunesse, devinait les souiïran- 
ces imposées par la timidité aux grands enfants de vingt-cinq ans, 
lorsque Tétude les a garantis de la corruption et du contact des gens 
du monde dont l'expérience raisonneuse corrode les belles qualités 
(lu jeune âge. Elle trouvait en lui le rêve de toutes les femmes, un 
homme chez lequel n'existaient encore ni cet égoïsme de famille et 
de fortune, ni ce sentiment personnel qui finissent par tuer, dans leur 
premier élan , le dévouement, l'honneur, l'abnégation , l'estime de 
soi-même, fleurs d'âme sitôt fanés qui d'abord enrichissent la vie 
d'émotions délicates, quoique fortes, et ravivent en l'homme la pro- 
bité du cœur. Une fois lancés dans les vastes espaces du sentiment, 
ils arrivèrent très-loin en théorie, sondèrent l'un et l'autre la pro- 
fondeur de leurs âmes, s'informèrent de la vérité de leurs expres- 
sions. Cet examen, involontaire chez Gaston, était prémédité chez 
madame de Beauséant. Usant de sa finesse naturelle ou acquise, elle 
exprimait, sans se nuire à elle-même , des opinions contraires aux 
siennes pour connaître celles de monsieur de Nueil. Elle fut si 
spirituelle, si gracieuse, elle fut si bien elle-même avec un jeune 
homme qui ne réveillait point sa défiance, en croyant ne plus le 
revoir, que Gaston s'écria naïvement à un mot délicieux dit par 
elle-même : — Eh ! madame , comment un hotnrae a-t-il pu vous 
abandonner? 

La vicomtesse resta muette. Gaston rougit, il pensait l'avoir 
offensée. Mais cette femme était surprise par le premier plaisir 
profond et vrai qu'elle ressentait depuis le jour de son malheur, f^e 
roué le plus habile n'eût pas fait à force d'art le progrès que mon- 
sieur de Nucil dut à ce cri parti du cœur. Ce jugement arraché 'i 
la candeur d'un homme jeune la rendait innocente h ses yeux , 
condamnait le monde, accusait celui qui l'avait quittée, et justifiait 
la solitude où elle était venue languir. L'absolution mondaine, les 
louchantes sympathies, l'estime sociale, tant souhaitées, si cruelle- 



■ 



318 1. IIVRE, SCÈIVES DE LA. VIE PRlVrE. 

ment refusées, enfin ses plus secrets désirs étaient accomplis par 
cette exclamation qu'embellissaient encore les plus douces flatteries 
du cœur et cette admiration toujours avidement savourée par les 
femmes. Elle était donc entendue et comprise, monsieur de Nueil 
lui donnait tout naturellement l'occasion de se grandir de sa chute. 
Elle regarda la pendule. 

— Oh I madame , s'écria Gaston, ne me punissez pas de mon 
étourderie. Si vous ne m'accordez qu'une soirée, daignez ne pas 
l'abréger encore. 

Elle sourit du compliment. 

— Mais, dit-elle , puisque nous ne devons plus nous revoir, 
qu'importe un moment de plus ou de moins? Si je vous plaisais , 
ce serait un malheur. 

— Un malheur tout venu, répondit-il tristement. 

— Ne me dites pas cela, reprit-elle gravement. Dans toute autre 
position je vous recevrais avec plaisir. Je vais vous parler sans dé- 
tour, vous comprendrez pourquoi je ne veux pas, pourquoi je ne 
dois pas vous revoir. Je vous crois l'âme trop grande pour ne pas 
sentir que si j'étais seulement soupçonnée d'une seconde faute, je 
deviendrais, pour tout le monde , une femme méprisable et vul- 
gaire , je ressemblerais aux autres femmes. Une vie pure et sans 
tache donnera donc du relief à mon caractère. Je suis trop fière 
pour ne pas essayer de demeurer au milieu de la Société comme 
un être à part, victime -des lois par mon mariage, victime des 
hommes par mon amour. Si je ne restais pas fidèle à ma posi- 
tion, je mériterais tout le blâme qui m'accable et perdrais ma 
propre estime. Je n'ai pas eu la haute vertu sociale d'appartenir à 
un homme que je n'aimais pas. J'ai brisé, malgré les lois, les 
Hens du mariage^: c'était un tort , un crime , ce sera tout ce que 
vous voudrez; mais pour moi cet état équivalait à la mort. J'ai 
voulu vivre. Si j'eusse été mère, peut-être aurais -je trouvé det^ 
forces pour supporter le supplice d'un mariage imposé par les con- 
tenances. A dix-huit ans , nous ne savons guère, pauvres jeunes 
filles, ce que l'on nous fait faire. J'ai violé les lois du monde, le 
monde m'a punie ; nous étions justes l'un et l'autre. J'ai cherché le 
bonheur. N'est-ce pas une loi de notre nature que d'être heureuses? 
J'étais jeune, j'étais belle... J'ai cru rencontrer un être aussi ai- 
mant qu'il paraissait passionné. J'ai été bien aimée pendant un 
moment!... 



L\ FEMME ABANDONNÉE. 319 

Elle fit une pause. 

— Je pensais, reprit-elle , qu'un homme ne devait jamais aban- 
donner une femme dans la situation où je me trouvais. J'ai été 
quittée, j'aurai déplu. Oui , j'ai manqué sans doute à quelque loi 
de nature : j'aurai été trop aimante, trop dévouée ou trop exigeante, 
je ne sais. Le malheur m'a éclairée. Après avoir été longtemps 
l'accusatrice , je me suis résignée à être la seule criminelle. J'ai 

j donc absous à mes dépens celui de qui je croyais avoir à me plaindre. 

' Je n'ai pas été assez adroite pour le conserver : la destinée m'a 
fortement punie de ma maladresse. Je ne sais qu'aimer : le moyen 
de penser à soi quand on aime ? J'ai donc été l'esclave quand 
j'aurais dû me faire tyran. Ceux qui me connaîtront pourront 
me condamner, mais ils m'estimeront. Mes souffrances m'ont appris 
à ne plus m'exposer à l'abandon. Je ne comprends pas comment 
j'existe encore , après avoir subi les douleurs des huit premiers 
jours qui ont suivi cette crise , la plus affreuse dans la vie d'une 
femme. Il faut avoir vécu pendant trois ans seule pour avoir 
acquis la force de parler comme je le fais en ce moment de cette 
douleur. L'agonie se termine ordinairement parla mort, eh! bien, 
monsieur, c'était une agonie sans le tombeau pour dénouement. 
Oh ! j'ai bien souffert ! 

La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche à laquelle sans 
doute elle confia tout ce que ne devait pas entendre un inconnu. Une 
corniche est bien la plus douce, la plus soumise, la plus complaisante 

tanfidente que les femmes puissent trouver dans les occasions où 
Iles n'osent regarder leur interlocuteur. La corniche d'un boudoir 
ît une institution. N'est-ce pas un confessionnal, moins le prêtre? En 
8 moment, madame de Beauséant était éloquente et belle ; il faudrait 
ire coquette, si ce mot n'était pas trop fort. En se rendant justice, 
en mettant entre elle et l'amour les plus hautes barrières, elle 
aiguillonnait tous les sentiments de l'homme : et, plus elle élevait le 
ut, mieux elle l'offrait aux regards. Enfin elle abaissa ses yeux sur 
aston, après leur avoir fait perdre l'expression trop attachante que 
ur avait communiquée le souvenir de ses peines. 
— Avouez que je dois rester froide et solitaire? lui dit-elle d'un 
n calme. 

iMonsieur de Nueil se sentait une violente envie de tomber aux 

ieds de cette femme alors sublime de raison et de folie , il craignit 

lui paraître ridicule ; il réprima donc et son exaltation et ses pen- 



320 I. LIVRE, SCENES DE LA. VIE PRIVÉE. 

sées : il éprouvait à la fois et la crainte de ne point réussir à les bien 
exprimer, et la peur de quelque terrible refus ou d'une moquerie 
dont l'appréhension glace les âmes les plus ardentes. La réaction 
des sentiments qu'il refoulait au moment où ils s'élançaient de son 
cœur lui causa cette douleur profonde que connaissent les gens 
timides et les ambitieux , souvent forcés de dévorer leurs désirs. 
Cependant il ne put s'empêcher de rompre le silence pour dire d'une 
voix tremblante : — Permettez-moi , madame , de me livrer à une 
des plus grandes émotions de ma vie, en vous avouant ce que vous 
me faites éprouver. Vous m'agrandissez le cœur! je sens en moi le 
désir d'occuper ma vie à vous faire oublier vos chagrins, à vous 
aimer pour tous ceux qui vous ont haïe ou blessée. IMais c'est une 
effusion de cœur bien soudaine , qu'aujourd'hui rien ne justifie et 
que je devrais.... 

— Assez, monsieur, dit madame de Beauséant. Nous sommes allés 
trop loin l'un et l'autre. J'ai voulu dépouiller de toute dureté le refus 
qui m'est imposé , vous en expliquer les tristes raisons , et non 
m*atlirer des hommages. La coquetterie ne va bien qu'à la femme 
heureuse. Croyez-moi, restons étrangers l'un à l'autre. Plus tard, 
vous saurez qu'il ne faut point former de liens quand ils doivent 
nécessairement se briser un jour. 

Elle soupira légèrement , et son front se plissa pour reprendre 
aussitôt la pureté de sa forme. 

— Quelles souffrances pour une femme , reprit-elle , de ne pou- 
voir suivre l'homme qu'elle aime dans toutes les phases de sa vie ! 
Puis ce profond chagrin ne doit-il pas horriblement retentir dans 
le cœur de cet homme , si elle en est bien aimée. IN'est-ce pas un 
double malheur ? 

Il y eut un moment de silence , après lequel elle dit en souriant 
et en se levant pour faire lever son hôte : — Vous ne vous doutiez 
pas en venant à Courcclles d'y entendre un sermon? 

Gaston se trouvait en ce moment plus loin de celte femme extra- 
ordinaire qu'à l'instant où il l'avait abordée. Attribuant le charme 
de cette heure délicieuse à la coquetterie d'une maîtresse de maison 
jalouse de déployer son esprit, il salua froidement la vicomtesse, et 
sortit désespéré. Chemin faisant , le baron cherchait à surprendre 
le vrai caractère de celte créature souple et dure comme un ressort; 
mais il lui avait vu prendre tant de nuances, qu'il lui fut impossible 
d'asseoir sur elle un jugement vrai. Puis les intonations de sa voix 



l\ FEMME ABANDONNEE. 3^1 

lui retcntîssaient encore aux oreilles, et le souvenir prêtait tant de 
charmes aux gestes, aux airs de tête, au jeu des yeux , qu'il s'éprit 
davantage à cet examen. Pour lui , la beauté de la vicomtesse relui- 
sait encore dans les ténèbres, les impressions qu'il en avait reçues se 
réveillaient attirées l'une par l'autre, pour de nouveau le séduire en 
lui révélant des grâces de femme et d'esprit inaperçues d'abord. Il 
tomba dans une de ces méditations vagabondes pendant lesquelles les 
pensées les plus lucides se combattent , se brisent les unes contre 
les autres, et jettent l'âme dans un court accès de folie. Il faut être 
jeune pour révéler et pour comprendre les secrets de ces sortes de 
dithyrambes , où le cœur, assailli par les idées les plus justes et les 
plus folles , cède à la ilcrnière qui le frappe , à une pensée d'espé- 
rance ou de désespoir, au gré d'une puissance inconnue. A l'âge de 
vingt-trois ans, l'homme est presque toujours dominé par un senti- 
ment de modestie : les timidités, les troubles de la jeune fille l'agitent, 
il a peur de mal exprimer son amour, il ne voit que des difficultés 
et s'en effraie, il tremble de ne pas plaire, il serait hardi s'il n'aimait 
pas tant; plus il sent le prix du bonheur, moins il croit que sa 
maîtresse puisse le lui facilement accorder ; d'ailleurs, peut-être se 
livre-t-il trop entièrement à son plaisir, et craint-il de n'en point 
donner; lorsque, par malheur, son idole est imposante, il l'adore 
en secret et de loin; s'il n*est pas deviné, 'son amour expire. Souvent 
cette passion hâtive, morte dans un jeune cœur, y reste brillante 
d'illusions. Quel homme n'a pas plusieurs de ces vierges souvenirs 
qui, plus tard, se réveillent , toujours plus gracieux , et apportent 
l'image d'un bonheur parfait ? souvenirs semblables à ces enfants 
perdus à la fleur de l'âge, et dont les parents n'ont connu que les 
sourires. Monsieur de Nueil revint donc de Courcellcs , en proie à 
un sentiment gros de résolutions extrêmes. Madame de Beauséant 
était déjà devenue pour lui la condition de son existence : il aimait 
mieux mourir que de vivre sans elle. Encore assez jeune pour res- 
sentir ces cruelles fascinations que la femme parfaite exerce sur les 
âmes neuves et passionnées, il dut passer une de ces nuits orageuses 
pendant lesquelles les jeunes gens vont du bonheur au suicide, du 
suicide au bonheur, dévorent toute une vie heureuse et s'endorment 
impuissants. Nuits fatales, où le plus grand malheur qui puisse 
arriver est de se réveiller philosophe. Trop véritablement amoureux 
pour dormir, monsieur de Nucil se leva, se mit à écrire des lettres 
dont aucune ne le satisfit , et les brûla toutes. 

COM. nu M. T. IL 2t 



322 I. LIVRE , SCENES DE LA VIE PRIVÉE, 

Le lendemain , il alla faire le tour du petit endos de Courcelles;: 
mais à la nuit tombante , car il avait peur d'être aperçu par la 
vicomtesse. Le sentiment auquel il obéissait alors appartient à une 
nature d'âme si mystérieuse , qu'il faut être encore jeune homme , 
ou se trouver dans une situation semblable , pour en comprendre 
les muettes félicités et les bizarreries ; toutes choses qui feraient 
hausser les épaules aux gens assez heureux pour toujours voir le 
positif de la vie. Après des hésitations cruelles , Gaston écrivit à 
madame de Beauséant la lettre suivante , qui peut passer pour un 
modèle de la phraséologie particulière aux amoureux , et se compa- 
rer aux dessins faits en cachette par les enfants pour la fête de leurs 
parents; présents détestables pour tout le monde, excepté pour 
ceux qui les reçoivent. 

« Madame , 

» Vous exercez un si grand empire sur mon cœur, sur mon âme 
et ma personne , qu'aujourd'hui ma destinée dépend entièrement 
de vous. Ne jetez pas ma lettre au feu. Soyez assez bienveillante 
pour la lire. Peut-être me pardonnerez-vous cette première phrase 
en vous apercevant que ce n'est pas une déclaration vulgaire ni 
intéressée , mais l'expression d'un fait naturel. Peut-être serez-vous 
touchée par la modestie de mes prières , par la résignation que 
m'inspire le sentiment de mon infériorité , par l'influence de votre 
détermination sur ma vie. A mon âge , madame , je ne sais qu'ai- 
mer, j'ignore entièrement et ce qui peut plaire à une femme et ce 
qui la séduit ; mais je me sens au cœur, pour elle , d'enivrantes 
adorations. Je suis irrésistiblement attiré vers vous par le plaisir 
immense que vous me faites éprouver, et pense à vous avec tout 
l'égoïsme qui nous entraîne, là où, pour nous, est la chaleur vitale. 
Je ne me crois pas digne de vous. Non , il me semble impossible a 
moi , jeune , ignorant, timide , de vous apporter la millième partie 
du bonheur que j'asph*ais en vous entendant, en vous voyant. Vous 
êtes pour moi la seule femme qu'il y ait dans le monde. Ne conce- 
vant point la vie sans vous, j'ai pris la résolution de quitter la France 
et d'aller jouer mon existence jusqu'à ce que je la perde dans quel- 
que entreprise impossible, aux Indes, en Afrique, je ne sais où. Ne 
faut-il pas que je combatte un amour sans bornes par quelque chose 
d'infini î Mais si vous voulez me laisser l'espoir, non pas d'être à 



LA FE.\I!UE ABANDOXMÎE. 323 

\ous , mais d'obtenir votre amiiié , je reste. Permettez-moi de pas- 
ser près de vous, rarement même si vous l'exigez, quelques heures 
semblables à celles que j'ai surprises. Ce frêle bonheur , dont les 
vives jouissances peuvent m'être interdites à la moindre parole trop 
ardente, suffira pour me faire endurer les bouillonnements de mou 
sang. Ai-je trop présumé de votre générosité en vous suppliant de 
souffrir un commerce où tout est profil pour moi seulement ? Vous 
saurez bien faire voir à ce monde, auquel vous sacrifiez lant, que 
je ne vous suis rien. Vous êtes si spirituelle et si fière î Qu'avez- 
vOHS à craiiKlre ? Maintenant je voudrais pouvoir vous ouvrir mon 
cœur , afin de vous persuader que mon humble demande ne cache 
aucune arrière-pensée. Je ne vous aurais pas dit que mon amour 
était sans bornes en vous priant de m'accorder de l'âmilié, si j'avais 
l'espoir de vous faire partager le sentiment profond enseveli dans 
mon âme. Non , je serai près de vous ce que vous voudrez que je 
sois, pourvu que j'y sois. Si vous me refusiez, et vous le pouvez, Je 
ne murmurerai point, je partirai. Si plus tard une femme autre que 
vous entre pour quelque chose dans ma vie, vous aurez eu raison ; 
mais si je meurs fidèle à mon amour , vous concevrez quelque re- 
gret peut-être ! L'espoir de vous causer un regret adoucira mes 
;oisâes, et sera toute la vengeance de mon cœur méconnu. .. » 



w 



If 



Il faut n'avoir ignoré aucun des excellents malheurs du jeune 
âge , il faut avoir grimpé sur toutes les Chimères aux doubles ailes 
blanches qui offrent leur croupe féminine à de brûlantes imagina- 
tions , pour comprendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en 
proie quand il supposa son premier ultimatum entre les mains de 
madame de Beauséant. Il voyait la vicomtesse froide, rieuse et plai- 
santant de l'amour comme les êtres qui n'y croient plus. Il aurait 
voulu reprendre sa lettre , il la trouvait absurde , il lui venait dans 
l'esprit mille et une idées infiniment meilleures, ou qui eussent été 
plus touchantes que ses froides phrases, ses maudites phrases alam- 
biquées, sophistiques, prétentieuses, mais heureusement assez mal 
nctuées et fort bien écrites de travers. Il essayait de ne pas penser, 
ne pas sentir ; mais il pensait , il sentait et souffrait S'il avait 
eu trente ans, il se serait enivré ; mais ce jeune homme encore naïf 
ne connaissait ni les ressources de l'opium , ni les expédients do 
l'extrême civilisation, il n'avait pas là , près de lui, un de ces bons 
amis de Paris, qui savent si bien vous dire : — Pcete, non doletI 



524 ï. LIVRE, SCENES DE L\ VIE PRIVÉE. 

en vous tendant une bouteille de vin de Champagne, ou vous en- 
traînent à une orgie pour vous adoucir les douleurs de l'incertitude. 
Excellents amis , toujours ruinés lorsque vous êtes riciie , toujours 
aux Eaux quand vous les cherchez, ayant toujours perdu leur der- 
nier louis au jeu quand vous leur en demandez un, mais ayant tou- 
jours un mauvais cheval à vous vendre ; au demeurant, les meilleurs 
enfants de la terre, et toujours prêts à s'embarquer avec vous pour 
descendre une de ces pentes rapides sur lesquelles se dépensent le 
temps, l'âme et la vie ! 

Enfin monsieur de Nueil reçut des mains de Jacques une lettre 
ayant un cachet de cire parfumée aux armes de Bourgogne , écrite 
sur un petit papier vélin, et qui sentait la jolie femme. 

Il courut aussitôt s'enfermer pour lire et relire sa lettre. 

« Vous me punissez bien sévèrement, monsieur, et de la bonne 
grâce que j'ai mise à vous sauver la rudesse d'un refus, et de la sé- 
duction que l'esprit exerce toujours sur moi. J'ai eu confiance en la 
noblesse du jeune âge , et vous m'avez trompée. Cependant je vous 
ai parlé sinon à cœur ouvert , ce qui eût été parfaitement ridicule, 
du moins avec franchise , et vous ai dit ma situation , afin de faire 
concevoir ma froideur à une âme jeune. Plus vous m'avez intéres- 
sée, plus vive a été la peine que vous m'avez causée. Je suis natu- 
rellement tendre et bonne; mais les circonstances me rendent 
mauvaise. Une autre femme eût brûlé votre lettre sans lire; moi je 
l'ai lue, et j'y réponds. Mes raisonnements vous prouveront que, si 
je ne suis pas insensible à l'expression d'un sentiment que j'ai fait 
naître, même involontairement , je suis loin de le partager , et ma 
conduite vous démontrera bien mieux encore la sincérité de mon 
ame. Puis, j'ai voulu, pour votre bien, employer l'espèce d'autorité 
que vous me donnez sur votre vie, et désire l'exercer une seule fois 
pour faire tomber le voile qui vous couvre les yeux. 

B J'ai bientôt trente ans, monsieur, et vous en avez vingt-deux 
à peine. Vous ignorez vous-même ce que seront vos pensées quand 
vous arriverez à mon âge. Les serments que vous jurez si facile- 
ment aujourd'hui pourront alors vous paraître bien lourds. Au- 
jourd'hui, je veux bien le croire, vous me donneriez sans regret 
votre vie entière, vous sauriez mourir même pour un plaisir éphé- 
mère; mais à trente ans, l'expérience vous ôterait la force de me 
faire chaque jour des sacrifices, et moi, je serais profondément 



LV F£MME ABANDONNÉE. 3^5 

humiliée de les accepter. Un jour, tout vous commandera, la na- 
ture elle-même vous ordonnera de me quitter; je vous l'ai dit, j« 
préfère la mort à l'abandon. Vous le voyez, le malheur m'a appris 
à calculer. Je raisonne, je n'ai point de passion. Vous me forcez à 
vous dire que je ne vous aime point, que je ne dois, ne peux, ni 
ne veux vous aimer. J'ai passé le moment de la vie où les femmes 
cèdent à des mouvements de cœur irréfléchis, et ne saurais plus 
être la maîtresse que vous quêtez. Mes consolations, monsieur, 
viennent de Dieu, non des hommes. D'ailleurs je lis trop clai- 
rement dans les cœurs à la triste lumière de l'amour trompé, 
pour accepter l'amitié que vous demandez, que vous offrez. Vous 
êtes la dupe de votre cœur, et vous espérez bien plus en ma fai- 
blesse qu'en votre force. Tout cela est un effet d'instinct. Je vous 
pardonne cette ruse d'enfant, vous n'en êtes pas encore complice. 
^,Je vous ordonne, au nom de cet amour passager, au nom de votre 
ne, au nom de ma tranquillité, de rester dans votre pays, de ne 
is y manquer une vie honorable et belle pour une illusion qui s'é- 
îindra nécessairement. Plus tard, lorsque vous aurez, en accom- 
)hssant votre véritable destinée, développé tous les sentiments qui 
ittendent l'homme, vous apprécierez ma réponse, que vous accu- 
îz peut-être en ce moment de sécheresse. Vous retrouverez alors 
ivec plaisir une vieille femme dont l'amitié vous sera certainement 
louce et précieuse : elle n'aura été soumise ni aux vicissitudes de la 
ission, ni aux désenchantements de la vie; enfin de nobles idées, des 
iées religieuses la conserveront pure et sainte. Adieu, mons'ieur, 
)béissez-moi en pensant que vos succès jetteront quelque plaisir 
ins ma solitude , et ne songez à moi que comme on songe aux 
ibsents. » 

Après avoir lu cette lettre, Gaston de Nueil écrivit ces mots : 

« Madame, si je cessais de vous aimer en acceptant les chances 
[ue vous m'offrez d'être un homme ordinaire, je mériterais bien 

ion sort, avouez-le? Non, je ne vous obéirai pas, et je vous jure 
me fidélité qui ne se déliera que par la mort. Oh ! prenez ma vie, 

moins cependant que vous ne craigniez de mettre un remords 

ms la vôtre... » 

Quand le domestique de monsieur de Nueil revint de Courcelles, 
ion maître lui dit : — A qui as-tu remis mon billet ? 



326 I- tIVRE, SOMMES DE lA VIE PIVIVÉE. 

— A madame la vicomtesse elle-même ; elle était en voiture, et 
partait... 

— Pour venir en ville? 

— Monsieur, je ne le pense pas. La berline de madame la 
Ticomtcsse était attelée avec des chevaux de poste. 

— Ah! elle s'en va, dit le baron. 

— Oui, monsieur, répondit le valet de chambre. 

Aussitôt Gaston fit ses préparatifs pour suivre madame de Beau- 
séant. La vicomtesse le mena jusqu'à Genève sans se savoir accom- 
pagnée par lui. Entre les mille réflexions qui l'assaillirent pendant 
ce voyage, celle-ci : — Pourquoi s'en est-elle allée? l'occupa plus 
spécialement. Ce mot fut le texte d'une multitude de suppositions, 
parmi lesquelles il choisit naturellement la plus flatteuse, et que 
voici : — Si la vicomtesse veut m'aimer, il n'y a pas de doute qu'en 
femme d'esprit, elle préfère la Suisse où personne ne nous connaît, 
à la France où elle rencontrerait des censeurs. 

Certains homiDes passionnés n'aimeraient pas une femme assez 
habile pour choisir son terrain, c'est des raffinés. D'ailleurs rien 
ne prouve que la supposition de Gaston fût vraie. 

La vicomtesse prit une petite maison sur le lac. Quand elle y fut 
installée, Gaston s'y présenta par une belle soirée, à la nuit tom- 
bante. Jacques, valet de chambre essentiellement aristocratique, 
ne s'étonna point de voir monsieur de Nueil, et l'annonça en valet 
habitué à tout comprendre. En entendant ce nom, en voyant le 
jeune homme, madame de Beauséant laissa tomber le livre qu'elle 
tenait ; sa surprise donna le temps à Gaston d'arriver à elle, et de 
lui dire d'une voix qui lui parut délicieuse : — Avec quel plaisir je 
prenais les chevaux qui vous avaient menée? 

Être si bien obéie dans ses vœux secrets ! Où est la femme qui 
n*eût pas cédé à un tel bonheur ? Une Italienne, une de ces divines 
créatures dont l'âme est à l'antipode de celle des Parisiennes, et que 
de ce côté des Alpes on trouverait profondément immorale, disait 
en lisant les romans français ; « Je ne vois pas pourquoi ces pau- 
vres amoureux passent autant de temps à arranger ce qui doit être 
l'affaire d'une matinée. » Pourquoi le narrateur ne pourrait-il pas, à 
l'exemple de cette bonne Italienne, ne pas trop faire languir ses au- 
diteurs ni son sujet? Il y aurait bien quelques scènes de coquette- 
rie charmantes à dessiner, doux relards que madame de Beauséant 
voulait apporter aa bonheur de Gaston pour tomber avec grâce 



L\ FEMME ABANDONNÉE. 3^7 

comme les vierges de l'antiqaité; peut-être aussi pour jouir des 
voluptés chastes d'un premier amom% et le faire arriver à sa plus 
haute expression de force et de puissance. Monsieur de Nueil était 
encore dans l'âge où un homme est la dupe de ces caprices, de ces 
jeux qui affriandent tant les femmes, et qu'elles prolongent, soit pour 
bien stipuler leurs conditions, soit pour jouir plus longtemps de leur 
pouvoir dont la prochaine diminution est instinctivement devinée 
par elles. Mais ces petits protocoles de boudoir, moins nombreux 
que ceux de la conférence de Londres , tiennent trop peu de place 
dans l'histoire d'une passion vraie pour être mentionnés. 

Madame de Beauséant et monsieur de Nueil demeurèrent pen- 
dant trois années dans la villa située sur le lac de Genève que la 
vicomtesse avait louée. Ils y restèrent seuls, sans voir personne, sans 
faire parler deux, se promenant en bateau , se levant tard, enfin 
heureux comme nous rêvons tous de l'être. Cette petite maison était 
simple, à persiennes vertes, entourée de larges balcons ornés de 
tentes, une véritable maison d'amants , maison à canapés blancs , à 
tapis muets, à tentures fraîches , où tout reluisait de joie. A chaque 
fenêtre le lac apparaissait sous des aspects différents ; dans le loin- 

in , les montagnes et leurs fantaisies nuageuses , colorées, fugi- 
tives ; au dessus d'eux un beau ciel ; puis , devant eux , une longue 
lappe d'eau capricieuse , changeante ! Les choses semblaient rêver 
eux , et tout leur souriait. 

Des intérêts graves rappelèrent monsieur de Nueil en France : son 
frère et son père étaient morts; il fallut quitter Genève. Les deux 
famants achetèrent cette maison , ils auraient voulu briser les mon- 
tagnes et faire enfuir l'eau du lac en ouvrant une soupape, afin de 
[*out emporter avec eux. Madame de Beauséant suivit monsieur de 
fneil. Elle réalisa sa fortune, acheta, près de Manerville, une pro- 
>riélé considérable qui joignait les terres de Gaston , et où il dc- 
leurèrent ensemble- Monsieur de Nueil abandonna trôs-gracieuse- 

;nt à sa mère l'usufruit des domaines de Maner\irre, en retour de 

liberté qu'elle lui laissa de vivre garçon. La terre de madame de 
["Beauséant était située près d'une petite ville, dans une des plus jolies 

Htions de la vallée d'Auge. Là, les deux amants mirent entre eux 
*et le monde des barrières que ni les idées sociales , ni les personnes 
ne pouvaient franchir, et retrouvèrent leurs bonnes journées de la 
Suisse. Pendant neuf années entières , ils goûtèrent un bonheur 
qu'il est inutile de décrire ; le dénouement de cette avcmure en fera 



3-28 ï. UVnE, SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

sans doute deviner les délices à ceux dont l'âme peut comprendre , 
dans l'infini de leurs modes , la poésie et la prière. 

Cependant , monsieur le marquis de Beauséant (son père et son 
frère aîné étaient morts), le mari de madame de Beauséant, jouissait 
d'une parfaite santé. Rien ne nous aide mieux à vivre que la certi- 
tude de faire le bonheur d'autrui par notre mort. Monsieur de 
Beauséant était un de ces gens ironiques et entêtés qui , semblables 
à des rentiers viagers , trouvent un plaisir de plus que n'en ont les 
autres à se lever bien portants chaque malin. Galant homme du 
reste , un peu méthodique , cérémonieux , et calculateur capable 
de déclarer son amour à une femme aussi tranquillement qu'un 
laquais dit : — Madame est servie. 

Cette petite notice biographique sur le marquis de Beauséant a 
pour objet de faire comprendre l'impossibilité dans laquelle était la 
marquise d'épouser monsieur de Nueil. 

Or, après ces neuf années de bonheur, le plus doux bail qu'une 
femme ait jamais pu signer, monsieur de Nueil et madame de Beau- 
séant se trouvèrent dans une situation tout aussi naturelle et tout 
aussi fausse que celle où ils étaient restés depuis le commencement 
de cette aventure ; crise fatale néanmoins , de laquelle il est impos- 
sible de donner une idée , mais dont les termes peuvent être posés 
avec une exactitude mathématique. 

[Madame la comtesse de Nueil , mère de Gaston , n'avait jamais 
voulu voir madame de Beauséant. C'était une personne roide et ver- 
tueuse, qui avait très- légalement accompli le bonheur de monsieur 
de Nueil le père. Madame de Beauséant comprit que cette hono- 
rable douairière devait être son ennemie , et tenterait d'arracher 
Gaston à sa vie immorale et antireligieuse. La marquise aurait bien 
voulu vendre sa terre , et retourner à Genève, Mais c'eût été se 
défier de monsieur de Nueil , elle en était incapable. D'ailleurs , il 
avait précisément pris beaucoup de goût pour la terre de Valleroy, 
où il faisait force plantations, force mouvements de terrains. N'était- 
ce pas l'arracher à une espèce de bonheur mécanique que les femmes 
souhaitent toujours à leurs maris et même à leurs amants ? Il était 
arrivé dans le pays une demoiselle de La Rodière , âgée de vingt- 
deux ans , et riche de quarante mille livres de rentes. Gaston ren- 
contrait cette héritière à Manerville toutes les fois que son devoir 
l'y conduisait. Ces personnages étant ainsi placés comme les chiffres 
d'une proportion arithmétique , la lettre suivante, écrite et remise 



L\ FEMME \D\NDO!VNBE. 329 

un malin à Gaston , expliquera maintenant l'affreux problème que, 
depuis un mois , madame de Beauséant tâchait de résoudre. 



« Mon ange aimé, l'écrire quand nous vivons cœur à cœur, quand 
rien ne nous sépare, quand nos caresses nous servent si souvent de 
langage , et que les paroles sont aussi des caresses , n'est-ce pas un 
contre-sens? Eh ! bien, non, mon amour. Il est de certaines choses 
qu'une femme ne peut dire en présence de son amant ; la seule 
pensée de ces choses lui ôte la voit , lui fait refluer tout son sang 
vers le cœur ; elle est sans force et sans esprit. Être ainsi près de 
toi me fait souffrir ; et souvent j'y suis ainsi. Je sens que mon cœur 
doit être tout vérité pour toi , ne te déguiser aucune de ses pensées , 
même les plus fugitives ; et j'aime trop ce doux laisser-aller qui me 
sied si bien , pour rester plus longtemps gênée , contrainte. Aussi 
vais-je te confier mon angoisse : oui , c'est une angoisse. Écoute- 
moi! ne fais pas ce petit ta ta ta... par lequel lu me fais taire 
avec une impertinence que j'aime , parce que de toi tout me plaît. 
Cher époux du ciel, laisse-moi te dire que tu as effacé tout souvenir 
des douleurs sous le poids desquelles jadis ma vie allait succomber. 
Je n'ai connu l'amour que par toi. Il a fallu la candeur de ta belle 
jeunesse , la pureté de ta grande âme pour satisfaire aux exigences 
d'un cœur de femme exigeante. Ami, j'ai bien souvent palpité de 
joie en pensant que , durant ces neuf années , si rapides et si 
longues, ma jalousie n'a jamais été réveillée. J'ai eu toutes les fleurs 
de Ion âme , toutes tes pensées. Il n'y a pas eu le plus léger nuage 
dans notre ciel , nous n'avons pas su ce qu'était un sacrifice , nous 
avons toujours obéi aux inspirations de nos cœurs. J'ai joui d'un 
bonheur sans bornes pour une femme. Les larmes qui mouillent 
cette page te diront-elles bien toute ma reconnaissance ? j'aurais 
voulu l'avoir écrite à genoux. Eh ! bien , cette félicité m'a fait con- 
naître un supplice plus affreux que ne l'élait celui de l'abandon. 
Cher, le cœur d'une femme a des replis bien profonds : j'ai ignoré 
moi-même jusqu'aujourd'hui l'étendue du mien , comme j'ignorais 
l'étendue de l'amour. Les misères les plus grandes qui puissent nous 
accabler sont encore légères à porter en comparaison de la seule 
idée du malheur de celui que nous aimons. Et si nous le causions , 
ce malheur, n'est-ce pas à en mourir?... Telle est la pensée qui 

'oppresse. Mais elle en traîne après elle une autre beaucoup plus 



I 



330 I. lilVRE , SCÈXES DE L.\ VIE PIllVÉE. 

pesante ; cclle-là dégrade la gloire de l'amour, elle le tue , elle en 
fait une humiliation qui ternit à jamais la vie. Tu as trente ans et 
j'en ai quarante. Combien de terreurs cette différence d'âge n'in- 
spire-t-elle pas à une femme aimante ? Tu peux avoir d'abord in- 
volontairement , puis sérieusement senti les sacrifices que tu m'as 
faits , en renonçant à tout au monde pour moi. Tu as pensé peut- 
être à ta destinée sociale , à ce mariage qui doit augmenter néces- 
sairement ta fortune, te permettre d'avouer ton bonheur, tes enfants, 
de transmettre tes biens , de reparaître dans le monde et d'y occu- 
per ta place avec honneur. Mais tu auras réprimé ces pensées, 
heureux de me sacrifier, sans que je le sache , une héritière , une 
fortune et un bel avenir. Dans ta générosité de jeune homme , tu 
auras voulu rester fidèle aux serments qui ne nous lient qu'à la face 
de Dieu. Mes douleurs passées te seront apparues , et j'aurai été 
protégée par le malheur d'où tu m'as tirée. Devoir ton amour à ta 
pitié ! cette pensée m'est plus horrible encore que la crainte de te 
faire manquer ta vie. Ceux qui savent poignarder leurs maîtresses 
sont bien charitables quand ils les tuent heureuses , innocentes , el 

dans la gloire de leurs illusions Oui , la mort est préférable aux 

deux pensées qui , depuis quelques jours , attristent secrètement 
mes heures. Hier, quand tu m'as demandé si doucement : Qu'as-tu? 
ta voix m'a fait frissonner. J'ai cru que , selon ton habitude , tu 
lisais dans mon âme , et j'attendais tes confidences, imaginant avoir 
eu de justes pressentiments en devinant les calculs de ta raison. Je 
me suis alors souvenue de quelques attentions qui te sont habituelles, 
mais où j'ai cru apercevoir cette sorte d'affectation par laquelle les 
hommes trahissent une loyauté pénible à porter. En ce moment, 
j'ai payé bien cher mon bonheur, j'ai senti que la nature nous vend 
toujours les trésors de l'amour. En effet , le sort ne nous a-t-il pas 
séparé ? Tu te seras dit : — Tôt ou tard, je dois quitter la pauvre 
Claire , pourquoi ne pas m'en séparer à temps? Cette phrase était 
écrite au fond de ton regard. Je t'ai quitté pour aller pleurer loin 
de toi. Te dérober des larmes ! voilà les premières que le chagrin 
m'ait fait verser depuis dix ans , et je suis trop fière pour te les 
montrer; mais je ne t'ai point accusé. Oui, tu as raison, je ne dois 
\mnt avoir l'égoïsme d'assujettir ta vie brillante et longue à la 
mienne bientôt usée.. . Mais si je me trompais ?.. . si j'avais pris une 
de tes mélancohes d'amour pour une pensée de raison ?. .. ah ! mon 
ange, ne me laisse pas dans l'incertitude , punis ta jalouse femme ; 



L\ FEMME ABANDOXIVÉE. 33 ( 

rends-lui la conscience de son amour et du tien : toute la femme 
lans ce sentiment, qui sanctifie tout. Depuis Farrivée de ta mèie, 
jpuis que tu as vu chez elle mademoiselle de La Rodière, je 
■b en proie à des doutes qui nous déshonorent. Fais-moi souffrir, 
inais ne me trompe pas : je veux tout savoir, et ce que ta mère 
•ledit et ce que tu penses ! Si tu as hésité entre quelque chose et 
lBM>i, je te rends ta liberté... Je te cacherai ma destinée, je saurai 
iiie pas pleurer devant toi; seulement, je ne veux plus te re\'oir... 
16b! je m'arrête, mon cœur se brise. » 

c Je suis restée morne et slupide pendant quelques instants. 
Ami, je ne me trouve point de fierté contre toi, tu es si bon, si 
franc ! tu ne saurais ni me blesser, ni me tromper ; mais tu me 
diras la vérité, quelque cruelle quVlle puisse être. Veux- tu que 
j'encourage tes aveux? Eh ! bien, cœur à moi, je serai consolée par 
une pensée de femme. JN'aurais-je pas possédé de toi l'être jeune 
et pudique, toute grâce, toute beauté, toute délicatesse, un Gaston 
que nulle femme ne peut plus connaître et de qui j'ai délicieusement 
joui... Non, tu n'aimeras plus comme tu m'as aimée, comme tu 
m'aimes; non, je ne saurais avoir de rivale. Mes souvenirs seront 
sans amertume en pensant à notre amour, qui fait toute ma pensée. 
N'est-il pas hors de ton pouvoir d'enchanter désormais une femme 
par les agaceries eùfantines, par les jeunes gentillesses d'un cœur 
jeune, par ces coquetteries d'âme, ces grâces du corps et ces ra- 
pides ententes de volupté, enfin par l'adorable cortège qui suit 
l'amour adolescent? Ah ! tu es homme, maintenant, tu obéiras à ta 
destinée en calculant tout. Tu auras des soins, des inquiétudes, 
des ambitions, des soucis qui la priveront de ce sourire constant et 
inaltérable par lequel tes lèvres étaient toujours embellies pour moi. 
Ta voix, pour moi toujours si douce, sera parfois chagrine. Tes 
yeux, sans cesse illuminés d'un éclat céleste en me voyant, se ter- 
niront souvent pour elle. Puis, comme i! est impossible de t'aimer 
comme je t'aime, cette femme ne te plaira jamais autant que je t'ai 
plu. Elle n'aura pas ce soin perpétuel que j'ai eu de moi-même et 
cette étude continuelle de ton bonheur dont jamais l'intelligence ne 
m'a manqué. Oui, l'homme, le cœur, l'âme que j'aurai connus 
n'existeront plus; je les ensevelirai dans mon souvenir pour eu 
jouir encore, et vivre heureuse de cette belle Tie passée, mais in- 
connue à tout ce qui n'est pas nous. 



332 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

» Mon cher trésor, si cependant tu n'as pas conçu la plus légère 
idée de liberté, si mon amour ne te pèse pas, si mes craintes sont 
clîiméiiques, si je suis toujours pour toi ton Eve, la seule femme 
qu'il y ait dans le monde, cette lettre lue, viens! accours! Ah ! je. 
t'aimerai dans un instant plus que je ne t'ai aimé, je crois, pendant 
ces neuf années. Après avoir subi le supplice inutile de ces soup- 
çons dont je m'accuse, chaque jour ajouté à notre amour, oui, un 
seul jour, sera toute une vie de bonheur. Ainsi, parle ! sois franc: 
ne me trompe pas, ce serait un crime. Dis? veux-tu ta liberté T 
As-tu réfléchi à ta vie d'homme? As-tu un regret? Moi, te causer 
un regret ! j'en mourrais. Je te l'ai dit : j'ai assez d'amour pour 
préférer ton bonheur au mien, ta vie à la mienne. Quitte, si tu le 
peux, la riche mémoire de nos neuf années de bonheur pour n'en 
être pas influencé dans ta décision ; mais parle! je te suis soumise, 
comme à Dieu, à ce seul consolateur qui me reste si tu m'aban- 
donnes. » 

Quand madame de Beauséant sut la lettre entre les mains de 
monsieur de Nueil, elle tomba dans un abattement si profond, et 
dans une méditation si engourdissante, par la trop grande abon- 
dance de ses pensées, qu'elle resta comme endormie. Certes, elle 
souffrit de ces douleurs dont l'intensité n'a pas toujours été propor- 
tionnée aux fo/cesde la femme, et que les femmes seules connais- 
sent. Pendant que la malheureuse marquise attendait son sort, mon- 
sieur de Nueil était, en lisant sa lettre, fort embarrassé, selon 
l'expression employée par les jeunes gens dans ces sortes de crises. 
Il avait alors presque cédé aux instigations de sa mère et aux at- 
traits de mademoiselle de La Rodière, jeune personne assez insi- 
gnifiante, droite comme un peuplier, blanche et rose, muette à 
demi, suivant le programme prescrit à toutes les jeunes filles à 
marier; mais ses quarante mille livres de rente en fonds de terre 
parlaient suffisamment pour elle. Madame de Nueil, aidée par sa 
sincère affection de mère, cherchait à embaucher son fils pour la 
Vertu. Elle lui faisait observer ce qu'il y avait pour lui de flatteur 
à être préféré par mademoiselle de La Rodière, lorsque tant de 
riches partis lui étaient proposés : il était bien temps de songer à 
son sort, une si belle occasion ne se retrouverait plus ; il aurait un 
jour quatre-vingt mille livres de rente en biens-fonds ; la fortune 
consolait de tout; si madame de Beauséant l'aimait pour lui, elle 



I 



L\ FEMME ABANDONNÉE. 333 

devait être la première à l'engager à se marier. Enfin cette bo nne 
mère n'oubliait aucun des moyens d'action par lesquels une fem me 
peut influer sur la raison d'un homme. Aussi avait-elle amené son 
fils à chanceler. La lettre de madame de Beauséant arriva dans un 
moment où l'amour de Gaston luttait contre toutes les séductions 
d'une vie arrangée convenablement et conforme aux idées du monde ; 
mais cette lettre décida le combat. Il résolut de quitter la marqujse 
et de se marier. 

— Il faut être homme dans la vie! se dit-il. 

Puis il soupçonna les douleurs que sa résolution causerait à sa , 
maîtresse. Sa vanité d'homme autant que sa conscience d'amant les 
lui grandissant encore, il fut pris d'une sincère pitié. Il ressentit 
tout d'un coup cet immense malheur, et crut nécessaire, charitable 
d'amortir cette mortelle blessure. Il espéra pouvoir amener ma- 
dame de Beauséant à un état calme, et se faire ordonner par elle 
ce cruel mariage, en l'accoutumant par degrés à l'idée d'une sépa- 
ration nécessaire, en laissant toujours entre eux mademoiselle de 
La Rodière comme un fantôme, et en la lui sacrifiant d'abord pour 
se la faire imposer plus tard. Il allait, pour réussir dans cette com - 
pâtissante entreprise, jusqu'à compter sur la noblesse, la fierté de 
la marquise, et sur les belles qualités de son âme. Il lui répondit 
alors afin d'endormir ses soupçons. 

Répondre! Pour une femme qui joignait h l'intuition de l'amour 
vrai les perceptions les plus délicates de l'esprit féminin, la lettre 
était un arrêt. Aussi, quand Jacques entra, qu'il s'avança vers 
madame de Beauséant pour lui remettre un papier pUé triangulai- 
rement, la pauvre femme tressaillit-elle comme une hirondelle prise. 
Un froid inconnu tomba de sa tête à ses pieds, en l'enveloppant 
d'un linceul de glace. S'il n'accourait pas à ses genoux, s'il n'y 
venait pas pleurant, pâle, amoureux, tout était dit. Cependant il y 
a tant d'espérances dans le cœur des femmes qui aiment ! il fa ut 
bien des coups de poignard pour les tuer, elles aiment et saign cnt 
jusqu'au dernier. 

— Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda Jacques 
d'une voix douce en se retirant. 

— Non, dit-elle. 

— Pauvre homme! pensa-t-elle en essuyant une larme, il me 
devine, lui, un valet ! 

Elle lut : Ma hien-aimée ^ tu te crées des chimères.,. Ko 



334 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

apercevant ces mots, un voile épais se répandit sur les yeux de la 
marquise. La voix secrète de son cœur lui criait : — Il ment Puis, 
sa vue embrassant toute la première page avec cette espèce d'avi* 
dite lucide que communique la passion, elle avait lu en basées^ 
mots : Rien nest arrêté... Tournant la page avec une vivacité con- 
vulsive, elle vit distinctement l'esprit qui avait dicté les phrases 
entortillées de cette lettre où elle ne retrouva plus les jets impé- 
tueux de l'amour ; elle la froissa, la déchira, la roula, la mordit, la : 
jeta dans le feu, et s'écria : — Oh! l'infâme! il m'a possédée ne 
m'aimaut plus!... 

Puis, demi-morte, elle alla se jeter sur son canapé. 

Monsieur de Nueil sortit après avoir écrit sa lettre. Quand il re- 
vint, il trouva Jacques sur le seuil de la porte, et Jacques lui 
remit une lettre eu lui disant ; — Madame la marquise n'est plus 
au château. 

Monsieur de Nueil étonné brisa l'enveloppe et lut : « Madame, 
» si je cessais de vous aimer en acceptant les chances que vous 
» m'offrez d'être un homme ordinaire, je mériterais bien mon sort, 
» avoucz-le? Non, je ne vous obéirai pas, et je vous jure une ûdé- 
» hté qui ne se déliera que par la mort. Oh I prenez ma vie, à moins 
» cependant que vous ne craigniez de mettre un remords dans la 
» vôtre... » C'était le billet qu'il avait écrit à la marquise au mo- 
ment où elle partait pour Genève. Au-dessous, Claire de Bourgogne 
avait ajouté : Monsieur y vous êtes libre. 

Monsieur de Nueil retourna chez sa mère, à Manerville. Vingi 
jours après, il épousa mademoiselle Stéphanie de La Rodière. 

Si cette histoire d'une vérité vulgaire se terminait là, ce serai] 
presque une mystification. Presque tous les hommes n'en ont-ili 
pas une plus intéressante à se raconter ? xMais la célébrité du dé- 
nouement, malheureusement vrai ; mais tout ce qu'il pourra fain 
naître de souvenirs au cœur de ceux qui ont connu les célestes dé- 
lices d'une passion infinie, et l'ont brisée eux-mêmes ou perdu» 
par quelque fatahté cruelle, mettront peut-être ce récit à l'abri de 
critiques. 

Madame la marquise de Beauséant n'avait point quitté son châteai 
de Valleroy lors de sa séparation avec monsieur de Nueil. Par un» 
multitude de raisons qu'il faut laisser ensevelies dans le cœur de 
femmes, et d'ailleurs chacune d'elles devinera celles qui lui seroiJ 
propres, Claire continua d'y demeurer après le mariage de monsieu 



LA FEMME ABANDONNÉE. 335 

^Nueil. Elle vécut dans une retraite si profonde que ses gens, sa 

ime de chambre et Jacques exceptés, ne la virent point. Elle 

jeait un silence absolu chez elle , et ne sortait de son appar- 
f(|0ient que pour aller à la chapelle de Valleroy, où un prêtre du 
l&inage venait lui dire la messe tous les malins. 

Quelques jours après son mariage, le comte de Nueil tomba dans 
une espèce d'apathie conjugale, qui pouvait faire supposer le bon- 
heur tout aussi bien que le malheur. 

Sa mère disait à tout le monde : — Mon fils est parfaitemeul 
heureux. 

Madame Gaston de Nueil , semblable à beaucoup déjeunes fem- 
mes , était un peu terne , douce , patiente ; elle devint enceinte 
après un mois der mariage. Tout cela se trouvait conforme aux idées 
reçues. Monsieur de Nueil était très bien pour elle, seulement il 
fut, deux mois après avoir quitté la marquise, extrêmement rêveur 
et pensif. Mais il avait toujours été sérieux, disait sa mère. 

Après sept mois de ce bonheur tiède, il arriva quelques événe- 
ments légers en apparence, mais qui comportent trop de larges dé- 
veloppements de pensées, et accusent de trop grands troubles d'àme, 
pour n'être pas rapportés simplement, et abandonnés au caprice des 
interprétations de chaque esprit 

Un jour, pendant lequel monsieur de Nueil avait chassé sur les 
terres de Manerville et de Valleroy, il revint par le parc de ma- 
dame de Beauséant, fit demander Jacques, l'attendit; et, quand le 
valet de chambre fut venu : — La marquise aime-t-elle toujours le 
gibier ? lui demanda-t-il. Sur la réponse affirmative de Jacques , 
Gaston lui offrit une somme assez forte accompagnée de raison- 
nements très spécieux, afin d'obtenir de lui le léger service de ré- 
server pour la marquise le produit de sa chasse. Il parut fort peu 
important à Jacques que sa maîtresse mangeât une perdrix tuée 
par son garde ou par monsieur de Nueil, puisque celui-ci désirait 
que la marquise ne sût pas l'origine du gibier. — Il a été tué sur 
ses terres, dit le comte. Jacques se prêta pendant plusieurs jours à 
cette innocente tromperie. Monsieur de Nueil partait dès le malin 
pour la chasse, et ne revenait chez lui que pour dîner, n'ayant ja- 
lïjais rien tué. 

Une semaine entière se passa ainsi. Gaston s'enhardit assez pour 
écrire une longue lettre à la marquise et la lui fit parvenir. Celle 
lettre lui fut renvoyée sans avoir été ouverte. 11 était presque nuit 



I 



336 ï» LIVRE, SCfelVES DE LA VIE PUIVÊE. 

quand le valet de chambre de la marquise la lui rapporta. Soudain 
le comte s'élança hors du salon où il paraissait écouter un caprice 
d'Hérold écorché sur le piano par sa femme, et courut chez la 
marquise avec la rapidité d'un homme qui vole à un rendez-vous. 
Il sauta dans le parc par une brèche qui lui était connue , marcha 
lentement à travers les allées en s'arrêtant par moments comme 
pour essayer de réprimer les sonores palpitations de son cœur; 
puis, arrivé près du château, il en écouta les bruits sourds , et 
présuma que tous les gens étaient à table. Il alla jusqu'à l'apparte- 
ment de madame de Beauséant. La marquise ne quittait jamais sa 
chambre à coucher , monsieur de Nueil put en atteindre la porte 
sans avoir fait le moindre bruit. Là, il vit à la lueur de deux bou- 
gies la marquise maigre et pâle , assise dans un grand fauteuil , le 
front incliné , les mains pendantes, les yeux arrêtés sur un objet 
qu'elle paraissait ne point voir. C'était la douleur dans son expres- 
sion la plus complète. Il y avait dans cette attitude une vague espé- 
rance , mais on ne savait si Claire de Bourgogne regardait à la 
tombe ou dans le passé. Peut- être les larmes de monsieur de Nueil 
brillèrent-elles dans les ténèbres, peut-être sa respiration eut-elle 
un léger retentissement, peut-être lui échappa-t-il un tressaillement 
involontaire, ou peut-être sa présence était-elle impossible sans le 
phénomène d'intussusception dont l'habitude est à la fois la gloire, 
le bonheur et la preuve du véritable amour. Madame de Beauséant 
tourna lentement son visage vers la porte et vit son ancien amant. 
Le comte fit alors quelques pas. 

— Si vous avancez , monsieur, s'écria la marquise en pâlissant , 
je me jette par cette fenêtre ! 

Elle sauta sur l'espagnolette , l'ouvrit , et se tint un pied sur l'ap- 
pui extérieur de la croisée, la main au balcon et la tête tournée vers 
Gaston. 

— Sortez ! sortez ! cria-t-ellc , ou je me précipite. 

A ce cri terrible, monsieur de Nueil , entendant les gens en émoi, 
se sauva comme un malfaiteur. 

Revenu chez lui , le comte écrivit une lettre très courte , et 
chargea son valet de chambre de la porter à madame de Beau- 
séant, en lui recommandant de faire savoir à la marquise qu'il s'a- 
gissait de vie ou de mort pour lui. Le messager parti , monsieur de 
Nueil rentra dans le salon ei y trouva sa femme qui continuait à 
déchiffrer le caprire. Il s'assit en attendant la réponse. Une heure 



LA FEMME ABANDONNÉE. 337 

après, le caprice fini , les deux époux étaient l'un devant l'autre , 
silencieux, chacun d'un côté de la cheminée, lorsque le valet de 
chambre revint de Valleroy, et remit à son maître la lettre qui 
n'avait pas été ouverte. Monsieur de Nueil passa dans un boudoir 
attenant au salon où il avait mis son fusil en revenant de la chasse , 
(t se tua. 

Ce prompt et fatal dénouement si contraire à toutes les habitudes 
Ce la jeune France est naturel. 

Les gens qui ont bien observé , ou délicieusement éprouvé les 
phénomènes auxquels l'union parfaite de deux êtres donne lieu , 
comprendront parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme 
pas, ne se pHe pas en un jour aux caprices de la passion. La vo- 
lupté, comme une fleur rare, demande les soins de la culture la 
plus ingénieuse; le temps, l'accord des âmes , peuvent seuls en ré- 
véler toutes les ressources , faire naître ces plaisirs tendres , dé- 
licats, pour lesquels nous sommes imbus de mille superstitions et 
que nous croyons inhérents à la personne dont le cœur nous les 
prodigue. Cette admirable entente, cette croyance religieuse, et la 
certitude féconde de ressentir un bonheur particulier ou excessif 
près de la personne aimée, sont en partie le secret des attache- 
ments durables et des longues passions. Près d'une femme qui 
possède le génie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude : 
son adorable tendresse sait revêtir des formes si variées; elle est si 
spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d'artifices 
dans sa nature , ou de naturel dans ses artifices , qu'elle se rend 
aussi puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa présence. Auprès 
d'elle toutes les femmes pâlissent. Il faut avoir eu la crainte de per- 
dre un amour si vaste, si brillant, ou l'avoir perdu pour en con- 
naître tout le prix. Mais si l'ayant connu, un homme s'en est privé 
pour tomber dans quelque mariage froid ; si la femme avec laquelle 
il a espéré rencontrer les mêmes félicités lui prouve, par quelques- 
uns de ces faits ensevelis dans les ténèbres de la vie conjugale , 
qu'elles ne renaîtront plus pour lui ; s'il a encore sur les lèvres le 
goût d'un amour céleste, et qu'il ait blessé mortellement sa vérita- 
ble épouse au profit d'une chimère sociale, alors il faut mourir 
ou avoir cette philosophie matérielle, égoïste, froide, qui fait hor- 
reur aux âmes passionnées. 

Quant à madame de Beauséant, elle ne crut sans doute pas que 

Ïésespoir de son ami allât jusqu'au suicide, après l'avoir large- 
........ 



338 î. LIVRE, SCENES DE LA. VIE PRIVEE. 

menl abreuvé d'amour pendant neuf années. Peut-être pensait-elie 
avoir seule à soniïrir. Elle était d'ailleurs bien en droit de se refu- 
ser au plus avilissant partage qui existe , et qu'une épouse peut 
subir par de hautes raisons sociales , mais qu'une maîtresse doit 
avoir en haine, parce que dans la pureté de son amour en réside 
toute la justification. 

Angouléme, septeBbrc 1832, 



LA GRENADIÈRE. 



A CAROLINE, 

A la poésie du voyage, le voyageur reconnaissant, 

DE Balzac 



La Grenadière est une petite habitation située sur la rive droite 
de la Loire, en aval et à un mille environ du pont de Tours. En cet 
endroit, la rivière, large comme un lac, est parsemée d'îles vertes 
et bordée par une roche sur laquelle sont assises plusieurs maisons 
de campagne, toutes bâties en pierre blanche, entourées de clos de 
vigne et de jardins où les plus beaux fruits du monde mûrissent à 
l'exposition du midi. Patiemment terrassés par plusieurs générations, 
les creux du rocher réfléchissent les rayons du soleil , et permettent 
de cultiver en pleine terre , à la faveur d'une température factice, 
les productions des plus chauds cUmats. Dans une des moins pro- 
fondes anfractuosités qui découpent cette colline s'élève la flèche 
aiguë de Saint-Gyr , petit village duquel dépendent toutes ces mai- 
sons éparses. Puis, un peu plus loin , la Choisille se jette dans la 
Loire par une grasse vallée qui interrompt ce long coteau. La Gre- 
nadière, sise à mi-côte du rocher, à une centaine de pas de l'église, 
est un de ces vieux logis âgés de deux ou trois cents ans qui se ren- 
contrent en Touraine dans chaque jolie situation. Une cassure dt 
roc a favorisé la construction d'une rampe qui arrive en pente douce 
sur la levée , nom donné dans le pays à la digue établie au bas de 
ia côte pour maintenir la Loire dans son lit, et sur laquelle passe la 



340 1. uvnE, scÈ\ES de l\ vie privée. 

grande route de Paris à Nantes. En haut de la rampe est une porte, 
où commence un petit chemin pierreux, ménagé entre deux ter- 
rasses , espèces de fortifications garnies de treilles et d'espaliers , 
destinées à empêcher i'éboulement des terres. Ce sentier pratiqué 
au pied de la terrasse supérieure, et prescjue caché par les arbres 
de celle qu'il couronne, mène à la maison par une pente rapide, en 
laissant voir la rivière dont l'étendue s'agrandit à chaque pas. Ce 
chemin creux est terminé par une seconde porte de style gothique, 
cintrée , chargée de quelques ornements simples , mais en ruines , 
couvertes de giroflées sauvages, de lierres, de mousses et de parié- 
taires. Ces plantes indestructibles décorent les murs de toutes les 
terrasses, d'où elles sortent par la fente des assises , en dessinant à 
chaque nouvelle saison de nouvelles guirlandes de fleurs. 

En franchissant cette porte vermoulue, un petit jardin, conquis 
sur le rocher par une dernière terrasse dont la vieille balustrade 
noire domine toutes les autres , olîre à la vue son gazon orné de 
quelques arbres verts et d'une multitude de rosiers et de fleurs. 
Puis, en face du portail, à l'autre extrémité de la terrasse, est un 
pavillon de bois appuyé sur le mur voisin, et dont les poteaux sont 
cachés par des jasmins, des chèvrefeuilles, de la vigne et des clé- 
matites. Au milieu de ce dernier jardin , s'élève la maison sur 
un perron voûté, couvert de pampres, et sur lequel se trouve la 
porte d'une vaste cave creusée dans le roc. Le logis est entouré de 
treilles et de grenadiers en pleine terre, de là vient le nom donné 
à cette closerie. I.a façade est composée de deux larges fenêtres sé- 
parées par une porte bâtarde très rustique, et de trois mansardes 
prises sur un toit d'une élévation prodigieuse relativement au peu 
de hauteur du rez-de-chaussée. Ce toit à deux pignons est couvert 
en ardoises. Les murs du bâtiment principal sont peints en jaune; 
et la porte, les contrevents d'en bas, les persiennes des mansardes 
sont vertes. 

En entrant, vous trouverez un petit palier ou commence un es- 
calier tortueux, dont le système change à chaque tournant; il est en 
bois presque pourri ; sa rampe creusée en forme de vis a été brunie 
par un long usage. A droite est une vaste salle à manger boisée à 
l'antique, dallée en carreau blanc fabriqué à Château -Regnault; 
puis, à gauche, un salon de pareille dimension, sans boiseries, mais 
tendu d'un papier aurore à bordure verte. Aucune des deux pièces 
n*est plafonnée ; les solives bvrM en bois de noyer et les interstices 



i 



L.\ GRENADIÈIIE. 34l 

remplis d'un torchis blanc fait avec de la bourre. Au premier étage» 
il y a deux grandes chambres dont les murs soni blanchis à la chaux ; 
les cheminées en pierre y sont moins richement sculptées que celles 
du rez-de-chaussée. Toutes les ouvertures sont exposées au midi. 
Au nord il n'y a qu'une seule porte, donnant sur les vignes et pra- 
tiquée derrière l'escalier. A gauche de la maison, est adossée une 
construction en colombage, dont les bois sont extérieurement ga- 
rantis de la pluie et du soleil par des ardoises qui dessinent sur les 
murs de longues lignes bleues, droites ou transversales. La cuisine, 
placée dans cette espèce de chaumière, communique intérieuremeni 
avec la maison, mais elle a néanmoins une entrée particulière, éle- 
vée de quelques marches, au bas desquelles se trouve un puits pro- 
fond, surmonté d'une pompe champêtre enveloppée de sabines, de 
plantes aquatiques et de hautes herbes. Cette bâtisse récente prouve 
que la Grenadière était jadis un simple vendangeoir. Les pro- 
priétaires y venaient de la ville, dont elle est séparée par le vaste lit 
de la Loire, seulement pour faire leur récolte, ou quelque partie 
de plaisir. Ils y envoyaient dès le matin leurs provisions et n'y cou- 
chaient guère que pendant le temps des vendanges. Mais les Anglais 
sont tombés comme un nuage de sauterelles sur la Touraine, et il 
a bien fallu compléter la Grenadière pour la leur louer. Heureuse- 
ment ce moderne appendice est dissimulé sous les premiers tilleuls 
d'une allée plantée dans un ravin au bas des vignes. Le vignoble, 
qui peut avoir deux arpents, s'élève au-dessus de la maison, et la 
domine entièrement par une pente si rapide qu'il est très difficile de 
la gravir. A peine y a-t-il entre la maison et cette colline verdie par 
des pampres traînants un esi)ace de cinq pieds, toujours humide et 
froid, espèce de fossé plein de végétations vigoureuses où toujbent, 
par les temps de pluie, les engrais de la vigne qui vont enrichir le 
sol des jardins soutenus par la terrasse à balustrade. La maison du 
closier cliargé de faire les façons de la vigne est adossée au pignon 
de gauche, elle est couverte en chaume et fait en quelque sorte le 
pendant de la cuisine. La propriété est entourée de murs et d'es- 
paliers ; la vigne est plantée d'arbres fruitiers de toute espèce ; enfin 
pas un pouce de ce terrain précieux n'est perdu pour la culture. Si 
l'homme néglige un aride quartier de roche, la nature y jette soit 
un figuier, soit des fleurs champêtres, ou quelques fraisiers abrité» 
par des pierres. 

En aucun lieu du monde vous ne rencontreriez une dcracuiô 



342 I. LIVRE , SCENES DE LA. VIE PRIVÉE. 

tout à la fois si modeste et si grande, si riche en fructifications, 
en parfums, en points de vue. Elle est, au cœur de la Touraine, 
une petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes 
les beautés de ce pays sont complètement représentés. Ce sont les 
raisins du chaque contrée, les figues, les pêches, les poires de 
toutes les espèces, et des melons en plein champ aussi bien que la 
réglisse, les genêts d'Espagne, les lauriers-roses de l'Italie et les 
jasmins des Açores. La Loire est à vos pieds. Vous la dominez d'une 
terrasse élevée de trente toises au-dessus de ses eaux capricieuses; 
le soir vous respirez ses brises venues fraîches de la mer et parfu- 
mées dans leur route par les fleurs des longues levées. Un nuage 
errant qui, à chaque pas dans l'espace, change de couleur et de 
forme, sous un ciel parfaitement bleu, donne mille aspects nouveaux 
à chaque détail des paysages magnifiques qui s*o(îrent aux regards, 
en quelque endroit que vous vous placiez. De là, les yeux embras- 
sent d'abord la rive gauche de la Loire depuis Amboise; la fertile 
plaine où s'élèvent Tours, ses faubourgs, ses fabriques, le Plessis; 
puis une partie de la rive gauche qui, depuis Vouvray jusqu'à 
Saint-Symphorien, décrit un demi-cercle de rochers pleins de 
joyeux vignobles. La vue n'est bornée que par les riches coteaux 
du Cher, horizon bleuâtre, chargé de parcs et de châteaux. Enfin, 
à l'ouest, l'âme se perd dans le fleuve immense sur lequel naviguent 
à toute heure les bateaux à voiles blanches enflées par les vents qui 
régnent presque toujours dans ce vaste bassin. Un prince peut faire 
sa villa de la Grenadière, mais certes un poète en fera toujours 
son logis; deux amants y verront le plus doux refuge, elle est la 
demeure d'un bon bourgeois de Tours; elle a des poésies pour toutes 
les imaginations; pour les plus humbles et les plus froides, comme 
pour les plus élevées et les plus passionnées : personne n'y reste sans 
y sentir l'atmosphère du bonheur, sans y comprendre toute une vie 
tranquille, dénuée d'ambition, de soins. La rêverie est dans l'air et 
dans le murmure des flots; les sables parlent, ils sont tristes ou gais, 
dorés ou ternes; tout est mouvement autour du possesseur de cette 
vigne , immobile au milieu de ses fleurs vivaces et de ses fruits appé- 
tissants. Un Anglais donne mille francs pour habiter pendant six 
mois cette humble maison ; mais il s'engage à en respecter les ré- 
coltes : s*il veut les fruits, il en double le loyer ; si le vin lui fait en- 
vie, il double encore la somme. Que vaut donc la Grenadière avec 
sa rampe, son chemin creux, sa triple terrasse, ses deux arpents de 



t\ GRENADIEUE. . 343 

Vigne, ses balustrades de rosiers fleuris, son vieux perron, sa pompe, 
ses clématites échevelées et ses arbres cosmopolites? N'offrez pas de 
j)nx ! La Grenadière ne sera jamais à vendre. Achetée une fois en 
1690, et laissée à regret pour quarante mille francs, comme un che- 
val favori abandonné par l'Arabe du désert , elle est restée dans la 
même famille, elle en est l'orgueil, le joyau patrimonial, le Régent. 
Voir, n'est-ce pas avoir ? a dit un poète. De là vous voyez trois val- 

esde la Touraine et sa cathédrale suspendue dans les airs comme 
un ouvrage en filigrane. Peut-on payer de tels trésors? Pourrez-vous 
jamais payer la santé que vous recouvrez là sous les tilleuls? 

Au printemps d'une des plus belles années de la Restauration , 
une dame, accompagnée d'une femme de charge et de deux enfants, 
dont le plus jeune paraissait avoir huit ans et l'autre environ treize, 
vint à Tours y chercher une habitation. Elle vit la Grenadière et la 
loua. Peut-être la distance qui la séparait de la ville la décida-t-elle à 
s'y loger. Le salon lui servit de chambre à coucher, elle mit chaque 
enfant dans une des pièces du premier étage, et la femme de charge 
coucha dans un petit cabinet ménagé au-dessus de la cuisine. La 
salle à manger devint le salon commun à la petite famille et le lieu 
de réception. La maison fut meublée très-simplement , mais avec 
goût ; il n'y eut rien d'inutile ni rien qui sentît le luxe. Les meubles 
choisis par l'inconnue étaient en noyer, sans aucun ornement. La 
propreté, l'accord régnant entre l'iutérieuret l'extérieur du logis 
en firent tout le charme. 

Il fut donc assez difficile de savoir si madame Willemsens (nom 
que prit l'étrangère) appartenait à la riche bourgeoisie , à la haute 
noblesse ou à certaines classes équivoques de l'espèce féminine. Sa 
simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires, 
mais ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient favo- 
rables. Aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Cyr, sa con- 
duite réservée excita-t-elle l'intérêt des personnes oisives, habituées 
à observer en province tout ce qui semble devoir animer la sphère 

étroite où elles vivent. Madame Willemscns était une femme d'une 
taille assez élevée , mince et maigre , mais délicatement faite. Elle 

avait de jolis pieds, plus remarquables par la grâce avec laquelle 

ils étaient attachés que par leur étroitesse , mérite vulgaire ; puis 
des mains qui semblaient belles sous le gant. Quelques rougeur» 

foncées et mobiles couperosaient son teint blanc, jadis frais et coloré. 

Des rides précoces flétrissaient un front de fornif; élégante , cou- 



344 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

ronné par de beaux cheveux châtains, bien plantés et toujours 
tressés en deux nattes circulaires, coiffure de vierge qui seyait à sa 
physionomie mélancolique. Ses yeux noirs , fortement cernés , 
creusés, pleins d'une ardeur fiévreuse, affectaient un calme men- 
teur ; et par moments , si elle oubliait l'expression qu'elle s'était 
imposée, il s'y peignait de secrètes angoisses. Son visage ovale 
était un peu long ; mais peut-être autrefois le bonheur et la santé 
lui donnaient-ils de justes proportions. Un faux sourire , empreint 
d*une tristesse douce , errait habituellement sur ses lèvres pâles ; 
néanmoins sa bouche s'animait et son sourire exprimait les délices 
du sentiment maternel quand les deux enfants, par lesquels elle était 
toujours accompagnée , la regardaient ou lui faisaient une de ces 
questions intarissables et oiseuses, qui toutes ont un sens pour une 
mère. Sa démarche était lente et noble. IiUe conserva la même 
mise avec une constance qui annonçait l'intention formelle de ne 
plus s'occuper de sa toilette et d'oublier le monde, par qui elle vou- 
lait sans doute être oubliée. Elle avait une robe noire très longue , 
serrée par un ruban de moire , et par-dessus , en guise de châle , 
un fichu de batiste à large ourlet dont les deux bouts étaient négli- 
gemment passés dans sa ceinture. Chaussée avec un soin qui déno- 
tait des habitudes d'élégance , elle portait des bas de soie gris qui 
complétaient la teinte de deuil répandue dans ce costume de con- 
vention. Enfin son chapeau, de forme anglaise et invariable, était en 
étoffe grise et orné d'un voile noir. Elle paraissait être d'une extrême 
faiblesse et très-souffrante. Sa seule promenade consistait à aller 
de la Grenadière au pont de Tours, où , quand la soirée était calme, 
elle venait avec les deux enfants respirer l'air frais de la Loire et 
admirer les effets produits par le soleil couchant dans ce paysage 
aussi vaste que l'est celui de la baie |le Naples ou du lac de Ge- 
nève. Durant le temps de son séjour h la Grenadière , elle ne se 
rendit que deux fois à Tours : ce fut d'abord pour prier le prin- 
cipal du collège de lui indiquer les meilleurs maîtres de latin , de 
mathématiques et de dessin ; puis pour déterminer avec les per- 
sonnes qui lui furent désignées soit le prix de leurs leçons, soit les 
heures auxquelles ces leçons pourraient être données aux enfants. 
Mais il lui suffisait de se montrer une ou deux fois par semaine , 
le soir, sur le pont , pour exciter l'intérêt de presque tous les habi- 
tants de la ville , qui s'y promènent habituellement. Cependant , 
malgré l'espèce d'espionnage innocent que créent en province le 



LA GRENADIÈRE. 345 

désœuvrement et l'inquiète curiosité des principales sociétés, per- 
sonne ne put obtenir de renseignements certains sur le rang que 
l'inconnue occupait dans le monde , ni sur sa fortune , ni même 
sur son élat véritable. Seulement le propriétaire de la Grenadière 
apprit à quelques-uns de ses amis le nom, sans doute vrai, sous 
lequel l'inconnue avait Kontraclé son bail. Elle s'appelait Augusta 
W'illemsens, comtesse de Brandon. Ce nom devait être celui de son 
mari. Plus tard les derniers événements de cette histoire confir- 
mèrent la véracité de cette révélation; mais elle n'eut de publicité 
que dans le monde de commerçants fréquenté par le propriétaire. 
Aussi madame Willemsens demeura constamment un mystère pour 
les gens de la bonne compagnie, et tout ce qu'elle leur permit de 
deviner en elle fut une nature distinguée, des manières simples, 
délicieusement naturelles , et un son de voix d'une douceur angé- 
lique. Sa profonde solitude, sa mélancolie et sa beauté si passion- 
nément obscurcie, à demi flétrie même, avaient tant de charmes 
que plusieurs jeunes gens s'éprirent d'elle ; mais plus leur amour 
fut sincère , moins il fut audacieux : puis elle était imposante, il 
était difficile d'oser lui parler. Enfin, si quelques hommes hardis 
lui écrivirent, leurs lettres durent être brûlées sans avoir été ou- 
lertes. Madame Willemseus jetait au feu toutes celles qu'elle rece- 
it, comme si elle eût voulu passer sans le plus léger souci le temps 
de son séjour en Touraine. Elle semblait être venue dans sa ravis- 

Iante retraite pour se livrer tout entière au bonheur de vivre. Les 
rois maîtres auxquels l'entrée de la Grenadière fut permise parlè- 
ent avec une sorte d'admiration respectueuse du tableau touchant 
[ue présentait l'union intime et sans nuages de ces enfants et de 
cette femme. 

Les deux enfants excitèrent également beaucoup d'intérêt , et les 
mères ne pouvaient pas les regarder sans envie. Tous deux ressem- 
blaient à madame Willemsens , qui était en effet leur mère. Ils 
avaient l'un et l'autre ce teint transparent et ces vives couleurs, ces 
yeux purs et humides, ces longs cils, cette fraîcheur de formes qui 
impriment tant d'éclat aux beautés de l'enfance. L'aîné, nommé 
Louis-Gaston, avait les cheveux noirs et un regard plein de har- 
diesse. Tout en lui dénotait une santé robuste, de même que son 
front large et haut, heureusement bombé , semblait trahir un ca- 
ractère énergique. Il était leste, adroit dans ses mouvements, bien 
découplé, n'avait rien d'emprunté, ne s'étonnait de rien , et parais- 



1^' 



346 I. LIVRE, SCÈNES DE L.\ VIE TUIVÉE. 

sait réfléchir sur tout ce qu'il voyait. L'autre, nommé IMarie- 
Gaston, était presque blond, quoique parmi ses cheveux quelques 
mèches fussent déjà cendrées et prissent la couleur des cheveux de 
sa mère. Marie avait les formes grêles, la délicatesse de traits, la 
finesse gracieuse, qui charmaient tant dans madame Willemsens. 
Il paraissait maladif: ses yeux gris lançaient un regard doux, ses 
couleurs étaient pâles. Il y avait de la femme en lui. Sa mère lui 
conservait encore la collerette brodée, les longues boucles frisées 
et la petite veste ornée de brandebourgs et d'oJifes qui revêt un 
jeune garçon d'une grâce indicible, et trahit ce plaisir de parure 
tout féminin dont s'amuse la mère autant que l'enfant peut-être. 
Ce joli costume contrastait avec la veste simple de l'aîné, sur la- 
quelle se rabattait le col tout uni de sa chemise. Les pantalons, 
les brodequins, la couleur des habits étaient semblables et annon- 
çaient deux frères aussi bien que leur ressemblance. Il était im- 
possible en les voyant de n'être pas touché des soins de Louis pour 
Marie. L'aîné avait pour le second quelque chose de paternel dans 
le regard ; et Marie, malgré l'insouciance du jeune âge , semblait 
pénétré de reconnaissance pour Louis : c'était deux petites fleurs 
à peine séparées de leur tige, agitées par la même brise , éclairées 
par le même rayon de soleil, l'une colorée, l'autre étiolée à demi. 
Un mot, un regard, une inflexion de voix de leur mère suf- 
fisait pour les rendre attentifs , leur faire tourner la tête , écouter, 
entendre un ordre, une prière, une recommandation, et obéir. 
Madame Willemsens leur faisait toujours comprendre ses désirs, 
sa volonté, comme s'il y eût eu entre eux une pensée commune. 
Quand ils étaient, pendant la promenade, occupés à jouer en avant 
d'elle, cueillant une fleur, examinant un insecte, elle les contem- 
plait avec un attendrissement si profond que le passant le plus in- 
diff'érent se sentait ému, s'arrêtait pour voir les enfants, leur sou- 
rire, et saluer la mère par un coup d'oeil d'ami. Qui n'eût pas 
admiré l'exquise propreté de leurs vêtements, leur joli son de voix, 
la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et l'in- 
stinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès le 
berceau ! Ces enfants semblaient n'avoir jamais ni crié ni pleuré. 
Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, 
de leurs douleurs , les prévenant, les calmant sans cesse. Elle pa- 
raissait craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation 
éternelle. Tout dans ces enfants était un éloge pour leur mère ; et 



I „_. . 

■m lableau de leur triple vie, qui semblait une même vie, faisait 
1 naître des demi-pensées vagues et caressantes, image de ce bonheur 
I que nous rêvons de goûter dans un monde meilleur. L'existence 
intérieure de ces trois créatures si harmonieuses s'accordait avec 
les idées que l'on concevait à leur aspect : c'était la vie d'ordre, 
régulière et simple qui convient à l'éducation des enfants. Tous 
deux se levaient une heure après la venue du jour, récitaient d'a- 
bord une courte prière, habitude de leur enfance, paroles vraies, 
dites pendant sept ans sur le lit de leur mère, commencées et finies 
entre deux baisers. Puis les deux frères, accoutumés sans doute à 
ces soins minutieux de la personne, si nécessaires à la santé du. 
corps, à la pureté de Fâme, et qui donnent en quelque sorte la 
conscience du bien-être, faisaient une toilette aussi scrupuleuse que 
peut l'être celle d'une jolie femme. Ils ne manquaient à rien, tant 
ils avaient peur l'un et l'autre d'un reproche, quelque tendrement 
qu'il leur fût adressé parleur mère quand, en les embrassant, elle 
leur disait au déjeuner, suivant la circonstance: — Mes chers 
anges, où donc avez-vous pu déjà vous noircir les ongles? Tous 
deux descendaient alors au jardin , y secouaient les impressions de 
la nuit dans la rosée et la fraîcheur, en attendant que la femme de 
charge eût préparé le salon commun, où ils allaient étudier leurs 
leçons jusqu'au lever de leur mère. Mais de moment en moment ils 
en épiaient le réveil, quoiqu'ils ne dussent entrer dans sa chambre 
qu'à une heure convenue. Cette irruption matinale , toujours faite 
en contravention au pacte primitif, était toujours une scène déli- 
cieuse et pour eux et pour madame Wiilemsens. Marie sautait sur 
le lit pour passer ses bras autour de son idole, tandis que Louis, 
agenouillé au chevet, prenait la main de sa mère. C'était alors des 
interrogations inquiètes, comme un amant en trouve pour sa maî- 
tresse; puis des rires d'anges, des caresses tout à la fois passionnées 
et pures, des silences éloquents, des bégaiements, des histoires en- 

Iantines interrompues et reprises par des baisers, rarement ache- 
rées, toujours écoutées... 
— Avez-vous bien travaillé ? demandait la mère, mais d'une 
voix douce et amie, près de plaindre la fainéantise comme un mal- 
heur, prête à lancer un regard mouillé de larmes à celui qui se 
rouvait content de lui-même. Elle savait que ses enfants élaienl 
animés par le désir de lui plaire ; eux savaient que leur mère ne 
\ivait que pour eux, les conduisait dans la vie avec toute rinlelli- 



I 



348 I. LIVUE , SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

gence de l'amour, et leur donnait toutes ses pensées , toutes ses 
heures. Un sens merveilleux, qui n'est encore ni l'égoïsme ni la 
raison, qui est peut-être le sentiment dans sa première candeur, 
apprend aux enfants s'ils sont ou non l'objet de soins exclusifs, et 
si l'on s'occupe d'eux avec bonheur. Les aimez-vous bien? ces 
chères créatures, tout franchise et tout justice, sont alors admira- 
blement reconnaissantes. Elles aiment avec passion, avec jalousie, 
ont les délicatesses les plus gracieuses, trouvent à dire les mots les 
plus tendres ; elles sont confiantes, elles croient en tout à vous. Aussi 
peut-être n'y a-t-il pas.de mauvais enfants sans mauvaises mères; 
car l'affection qu'ils ressentent est toujours en raison de celle qu'ils 
ont éprouvée, des premiers soins qu'ils ont reçus, des premiers mots 
qu'ils ont entendus, des premiers regards où ils ont cherché l'amour 
et la vie. Tout devient alors attrait ou tout est répulsion. Dieu a mis 
les enfants au sein de la mère pour lui faire comprendre qu'ils de- 
vaient y rester longtemps. Cependant il se rencontre des mères 
cruellement méconnues, de tendres et sublimes tendresses constam- 
ment froissées : effroyables ingratitudes, qui prouvent combien il est 
difficile d'établir des principes absolus en fait de sentiment. Il ne 
manquait dans le cœur de celte mère et dans ceux de ses fils aucun 
des mille liens qui devaient les attacher les uns aux autres. Seuls 
sur la terre, ils y vivaient de la même vie et se comprenaient bien. 
Quand au malin madame Willeinsens demeurait silencieuse, Louis 
et Marie se taisaient en respectant tout d'elle, même les pensées 
qu'ils ne partageaient pas. Mais l'aîné, doué d'une pensée déjà forte, 
ne se contentait jamais des assurances de bonne sanié que lui don- 
nait sa mère : il en étudiait le visage avec une sombre inquiétude, 
ignorant le danger, mais le pressentant lorsqu'il voyait autour de 
ses yeux cernés des teintes violettes, lorsqu'il apercevait leurs orbi- 
tes plus creuses et les rougeurs du visage plus enflammées. Plein 
d'une sensibiHté vraie, il devinait quand les jeux de Marie commeii- 
çaient à la fatiguer, et il savait alors dire à son frère : — Viens, Marie, 
allons déjeuner, j'ai faim. 

Mais en atteignant la porte, il se retournait pour saisir l'expres- 
sion de la figure de sa mère qui pour lui trouvait encore un sourire; 
et, souvent même des larmes roulaient dans ses yeux, quand un 
geî^ie de son enfant lui révélait un sentiment exquis, une précoce 
entente de la douleur. 

Le temps destiné au premier déjeuner de ses enfants et à leur 




LA GRENADIEllE. 3>(9 

récréation était employé par madame Willemsens à sa toilette ; car 
elle avait de la coquetterie pour ses chers petits , elle voulait leur 
plaire, leur agréer en toute chose, être pour eux gracieuse à voir; 
être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient 
toujours. Elle se tenait toujours prêle pour les répétitions qui 
avaient lieu entre dix et trois heures , mais qui étaient inter- 
rompues à midi par un second déjeuner fait en commun sous le 
pavillon du jardin. Après ce repas , une heure était accordée aux 
jeux, pendant laquelle l'heureuse mère, la pauvre femme restait 
couchée sur un long divan placé dans ce pavillon d'où Ton décou- 
rrait cette douce Touraine incessamment changeante , sans cesse 
ijeunie par les mille accidents du jour, du ciel , de la saison. Ses 
leux enfants trottaient à travers le clos , grimpaient sur les ter- 
isses , couraient après les lézards , groupés eux-mêmes et agîles 
imme le lézard ; ils admiraient des graines , des fleurs , étudiaient 
5s insectes , et venaient demander raison de tout à leur mère, 
l'était alors des allées et venues perpétuelles au pavillon. A la 
m pagne , les enfants n'ont pas besoin de jouets , tout leur est 
xupaiion. Madame Willemsens assistait aux leçons en faisant de la 
ipisserie. Elle restait silencieuse, ne regardait ni les maîtres ni les 
ifants, elle écoutait avec attention comme pour tacher de saisir le 
!ns des paroles et savoir vaguement si Louis acquérait de la force : 
inibarrassait-il son maître par une question, et accusait-il ainsi un 
•ogres, les yeux de la mère s'animaient alors, eli<; souriait , elle lui 
inçait un regard empreint d'espérance. Elle exigeait peu de chose 
[ft Marie. Ses vœnx étaient pour l'aîné auquel elle témoignait une 
sorte de respect , employant tout son tact de femme et de mère à 
lui élever l'âme , à lui donner une haute idée de lui-n>ême. Cette 
conduite cachait une pensée secrète que l'enfant devait comprendre 
un jour et qu'il comprit. Après chaque leçon , elle reconduisait les 
maîtres jusqu'à la première porte, et là, leur demandait conscien- 
cieusement compte des études de Louis. Elle était si affectueuse et si 
^engageante que les répétiteurs lui disaient la vérité, pour l'aider à 
^^feiire travailler Louis sur les points où il leur paraissait faible. Le 
^^■iner venait; puis, le jeu, la promenade ; enfin, le soir, les leçons 
^^S'apprenaient. 

l^M- Telle était leur vie, vie uniforme, mais pleine, où le travail el 
les distractions heureusement mêlés ne laissaient aucune place à 
l'ennui. Les découragements et les querelles étaient impossible». 



350 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

L'amour sans bornes de la mère rendait tout facile. Elle avait 
donné de la discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais 
rien, du courage en les louant à propos, de la résignation en leur 
faisant apercevoir la Nécessité sous toutes ses formes ; elle en avait 
développé, fortifié l'angélique nature avec un soin de fée. Parfois , 
quelques larmes humectaient ses yeux ardents, quand, en les voyant 
jouer, elle pensait qu'ils ne lui avaient pas causé le moindre cha- 
grin. Un bonheur étendu, complet, ne nous fait ainsi pleurer que 
parce qu'il est une image du ciel duquel nous avons tous de confuses 
perceptions. Elle passait des heures délicieuses couchée sur sou 
canapé champêtre, voyant un beau jour, une grande étendue d'eau, 
un pays pittoresque , entendant la voix de ses enfants , leurs rires 
renaissant dans le rire même, et leurs petites querelles où éclataient 
leur union , le sentiment paternel de Louis pour Marie , et l'amour 
de tous deux pour elle. Tous deux ayant eu , pendant leur première 
enfance , une bonne anglaise , parlaient également bien le français 
et l'anglais ; aussi leur mère se servait-elle alternativement des deux 
langues dans la conversation. Elle dirigeait admirablement bien leurs 
jeunes âmes, ne laissant entrer dans leur entendement aucune idée 
fausse , dans le cœur aucun principe mauvais. Elle les gouvernait 
par la douceur, ne leur cachant rien, leur expliquant tout. Lorsque 
Louis désirait hre , elle avait soin de lui donner des Hvres intéres- 
sants , mais exacts. C'était la vie des marins célèbres , les biogra- 
phies des grands hommes , des capitaines illustres , trouvant dans 
les moindres détails de ces sortes de livres mille occasions de lui 
expliquer prématurément le monde et la vie ; insistant sur les 
moyens dont s'étaient servis les gens obscurs , mais réellement 
grands , p^tis , sans protecteurs , des derniers rangs de la société , 
pour parvenir à de nobles destinées. Ces leçons , qui n'étaient pas 
les moins utiles , se donnaient le soir quand le petit Marie s'endor- 
mait sur les genoux de sa mère , dans le silence d'une belle nuit , 
quand la Loire réfléchissait les cieux ; mais elles redoublaient tou- 
jours la mélancolie de cette adorable femme , qui finissait toujours 
par se taire et par rester immobile , songeuse , les yeux pleins de 
larmes. 

— Ma mère, pourquoi pleurez-vous? lui demanda Louis par une 
riche soirée du mois de juin, au moment où les demi-teintes d'une 
nuit doucement éclairée succédaient à un jour chaud. 

— Mon fils , répondit-elle en attirant par le cou l'enfant dont 



LA. GUEMADIÊUE. 351 

l'émoiion cachée la toucha vivement , parce que le sort pauvre 
d'abord de Jameray Duval, parvenu sans secours, est le sort que je 
t'ai fait à toi et à ton frère. Bientôt , mon cher enfant , vous serez 
seuls sur la terre, sans«appui, sans protections. Je vous y laisserai 
petits encore , et je voudrais cependant te voir assez fort , asseî 
instruit pour servir de guide à iMarie. Et je n'en aurai pas le temps. 
Je vous aime trop pour ne pas être bien malheureuse par ces pen- 
sées. Chers enfants , pourvu que vous ne me maudissiez pas un 
jour.. . 

— Et pourquoi vous maudirais-je un jour, ma mère? 

— Un jour, pauvre petit, dit-elle en le baisant au front, tu re- 
connaîtras (jue j'ai eu des torts envers vous. Je vous abandonnerai , 
ici, sans fortune, sans... Elle hésita. — Sans un père, reprit-elle. 

A ce mot elle fondit en larmes , repoussa doucement son fils qui, 
par une sorte d'intuition, devina que sa mère voulait être seule, et 
il emmena Marie à moitié endormi. Puis , une heure après , quand 
son frère fut couché, Louis revint à pas discrets vers le pavillon où 
était sa mère. 11 entendit alors ces mots prononcés par une voix 
délicieuse à son cœur : — Viens, Louis ? 

L'enfant se jeta dans les bras de sa mère , et ils s'embrassèrent 
presque convulsivement. 

— Ma chérie , dit-il enfin , car il lui donnait souvent ce nom, 
trouvant même les mots de l'amour trop faibles pour exprimer ses 
sentiments ; ma chérie , pourquoi crains-tu donc de mourir? 

— Je suis malade, pauvre ange aimé, chaque jour mes forces 
se perdent , et mon mal est sans remède : je le sais. 

— Quel est donc votre mal ? 

— Je dois Toubher ; et toi, tu ne dois jamais savoir la cause de 
ma mort. 

L'enfant resta silencieux pendant un moment, jetant à la déro- 
bée des regards sur sa mère , qui , les yeux levés au ciel , en con- 
templait les nuages. Moment de douce mélancolie ! Louis ne croyair 
pas à la mort prochaine de sa mère , mais il en ressentait les cha- 
grins sans les deviner. Il respecta cette longue rêverie. Moins jeune, 
il aurait lu sur ce visage sublime quelques pensées de repentir mê- 
s à des souvenirs heureux, toute une vie de femme : une enfance 
souciante, un mariage froid, une passion terrible , des fleurs née» 
dans un orage, abîmées par la foudre , dans un gouffre d'où rien 
ne saurait revenir. 



m 



3.i2 I. LÏVUE, SCÈNES DE LA VIE PRIVI'E. 

— Ma mî?rc aimée , dit enfin Louis , pourquoi me cachez-vous 
vos souffrances? 

— Mon fils, répondit-elle, nous devons ensevelir nos peines aux 
yeux des étrangers, leur montrer un visage riant , ne jamais leur 
parler de nous, nous occuper d'eux : ces maximes pratiquées en 
famille y sont une des causes du bonheur. Tu auras à souffrir beau- 
coup un jour! Eh! bien, souviens-toi de ta pauvre mère qui se 
mourait devant toi en te souriant toujours, et te cachait ses dou- 
leurs : tu te trouveras alors du courage pour supporter les maux de 
la vie. 

En ce moment , dévorant ses larmes , elle tâcha de révéler à son 
fils le mécanisme de l'existence , la valeur, l'assiette , la consistance 
des fortunes, les rapports sociaux, les moyens honorables d'amasser 
l'argent nécessaire aux besoins de la vie, et la nécessité de l'instruc- 
tion. Puis elle lui apprit une des causes de sa tristesse habituelle et 
de ses pleurs, en lui disant que, le lendemain de sa mort , lui et 
Marie seraient dans le plus grand dénûment, ne possédant à eux 
deux qu'une faible somme, n'ayant plus d'autre protecteur que 
Dieu. 

— Comme il faut que je me dépêche d'apprendre ! ^'écria l'en- 
fant en lançant à sa mère un regard plaintif et profond. 

— Ah ! que je suis heureuse, dit-elle en couvrant son fiis de 
baisers et de larmes. Il me comprend ! — Louis ajouta-t-elle , tu 
seras le tuteur deton frère, n'est-ce pas? tu me le promets? Tu n'es 
plus un enfant ! 

— Oui , répondit-il, mais vous ne mourrez pas encore , dites? 

— Pauvres petits, répondit-elle, mon amour pour vous me sou- 
tient! Puis- ce pays est si beau, l'air y est si bienfaisant, peut- 
être. . . 

— Vous me faites encore mieux aimer la Touraine , dit l'enfant 
tout ému. 

Depuis ce jour où madame Willemsens, prévoyant sa mort pro- 
chaine , avait parlé à son fils aîné de son sort à venir, Louis, qui 
avait achevé sa quatorzième année, devint moins distrait, plus ap- 
pliqué, moins disposé à jouer qu'auparavant. Soit qu'il sût persua- 
der à Marie de lire au lieu de se livrer à des distractions bruyantes, 
les deux enfants firent moins de tapage à travers les chemins creux, 
les jardins, les terrasses étagées de la Grenadière. Ils conformèrent 
leur vie à la pensée mélancolique de leur mère dont le teint pâlissait 



L4 GRENADIEUE. 353 

de jour en jour, en prenant des teintes jaunes, dont le front se creu- 
sait aux tempes, dont les rides devenaient plus profondes de nuit eu 
nuit. 

Au mois d'août, cinq mois après l'arrivée de la petite famille 5 la 
Grenadière , tout y avait changé. Observant les symptômes encore 
légers de la lente dégradation qui minait le corps de sa maîtresse 
soutenue seulement par une âme passionnée et un excessif amour 
pour ses enfants , la vieille femme de charge était devenue sombr,e 
et triste : elle paraissait posséder le secret de cette mort anticipée. 
Souvent, lorsque sa maîtresse , belle encore, plus coquette qu'elle 
ae l'avait jamais été , parant son corps éteint et mettant du rouge , 
se promenait sur la haute terrasse, accompagnée de ses deux enfants, 
la vieille Annette passait la tête entre les deux sabines de la pompe, 
oubliait son ouvrage commencé, gardait son linge à la main, et re- 
tenait à peine ses larmes en voyant une madame Willeîhsens si peu 
semblable à la ravissante femme qu'elle avait connue. 

Cette jolie maison, d'abord si gaie, si animée, semblait être de- 
venue triste ; elle était silencieuse , les habitants en sortaient rare- 
ment , madame AVillemsens ne pouvait plus aller se promener au 
pont de Tours sans de grands efforts. Louis, dont l'imagination s'é- 
tait tout à coup développée, et qui s'était identifié pour ainsi dire à 
sa mère, en ayant deviné la fatigue et les douleurs sous le rouge, 
inventait toujours des prétextes pour ne pas faire une promenade 
devenue trop longue pour sa mère. Les couples joyeux qui allaient 
alors à Saint-Cyr , la petite Courtille de Tours , et les groupes de 
promeneurs voyaient au-dessus de la levée, le soir, cette femme pâle 
et maigre, tout en deuil, à demi consumée, mais encore brillante, 
passant comme un fantôme le long des terrasses. Les grandes souf- 
frances se devinent. Aussi le ménage du closier était-il devenu si- 
lencieux. Quelquefois le paysan , sa femme et ses deux enfants , se 
trouvaient groupés à la porte de leur chaumière : Annette lavait au 
j)uits; madame et ses enfants étaient sous le pavillon ; mais ou n'en- 
tendait pas le moindre bruit dans ces gais jardins; et, sans que 
madame Willemsens s'en aperçût , tous les yeux attendris la con- 
templaient. Elle était si bonne , si prévoyante , si imposante pour 
ceux qui l'approchaient ! Qiiunt à elle, depuis le commencement de 
l'automne, si beau, si brillant en Touraine, et dont les bienfaisantes 
influencées , les raisins , les bons fruits devaient prolonger la vie de 
cette mère au delà du terme fixé parles ravages d'un mal inconnu , 
CUM. 11 u M. T. II. 23 



354 I. LIVRE, SCENES DE LA VIE PRIVEE. 

elle ne voyait plus que ses enfants , et en jouissait à chaque heure 
comme si c'eût été la dernière. 

Depuis le mois de juin jusqu'à la fin de septembre, Louis travailla 
pendant la nuit à l'insu de sa mère, et fit d'énormes progrès; il était 
arrivé aux équations du second degré en algèbre , avait appris la 
géométrie descriptive, dessinait à merveille ; enfin, il aurait pu sou- 
tenir avec succès l'examen imposé aux jeunes gens qui veulent entrer 
à l'école Polytechnique. Quelquefois , le soir , il allait se promener 
sur le pont de Tours, où il avait rencontré un lieutenant de vaisseau 
mis en demi-solde : la figure mâle , la décoration , l'allure de ce 
marin de l'empire avaient agi sur son imagination. De son côté , le 
marin s'était pris d'amitié pour un jeune homme dont les yeux pé- 
tillaient d'énergie. Louis , avide de récits militaires et curieux de 
renseignements, venait flâner dans les eaux du marin pour causer 
avec lui. Le lieutenant en demi-solde avait pour ami et pour com- 
pagnon un colonel d'infanterie , proscrit comme lui des cadres de 
l'armée, le jeune Gaston pouvait donc tour à tour apprendre la vie des 
camps et la vie des vaisseaux. Aussi accablait-il de questions les deux 
militaires. Puis, après avoir, par avance, épousé leurs malheurs et 
leur rude existence, il demandait à sa mère la permission de voyager 
dans le canton pour se distraire. Or comme les maîtres éionnés di- 
saient à madame Willemsens que son fils travaillait trop , elle ac- 
cueillait cette demande avec un plaisir infini. L'enfant faisait donc des 
courses énormes. Voulant s'endurcir à la fatigue, il grimpait aux 
arbres les plus élevés avec une incroyable agilité; il apprenait à 
nager ; il veillait. Il n'était plus le môme enfant , c'était un jeune 
homme sur le visage duquel le soleil avait jeté son hàle brun, et oà 
je ne sais quelle pensée profonde apparaissait déjà. 

Le mois d'octobre vint , madame Willemsens ne pouvait plus se 
lever qu'à midi , quand les rayons du soleil , réfléchis par les eaux 
de la Loire et concentrés dans les terrasses, produisaient à la Gre- 
iiadière cette température égale à celle des chaudes et lièdes journées 
de la baie de Naples , qui font recommander son habitation par les 
médecins du pays. Elle venait alors s'asseoir sous un des arbres verts, 
et ses deux fils ne s'écartaient plus d'elle. Les études cessèrent , les 
maîtres furent congédiés. Les enfants et la mère voulurent vivre au 
cœur les uns des autres , sans soins , sans distractions. Il n'y avait 
plus ni pleurs ni cris joyeux. L'aîné, couché sur l'herbe près de sa 
mère, restait sous son regard comme un amant, et lui baisait les 



L.4 GRENADIÈRE. 355 

pieds. Marie, inquiet, allait lui cueillir des fleurs, les lui apportait 
d'un air triste, et s'élevait sur la pointe des pieds |X)ur prendre sur 
ses lèvres un baiser déjeune filie. Cette femme blanche, aux grands 
yeux noirs, tout abattue, lente dans ses mouvements, ne se plaignant 
jamais, souriant à ses deux enfants bien vivants, d'une belle santé, 
formaient un tableau sublime auquel ne manquaient ni les pompes 
mélancoliques de l'automne avec ses feuilles jaunies et ses arbres à 
demi dépouillés, ni la lueur adoucie du soleil et les nuages blancs 
du ciel de Touraine. 

Enfin madame Willemsens fut condamnée par un médecin à ne 
pas sortir de sa chambre. Sa chambre fut chaque jour embellie 
des fleurs qu'elle aimait , et ses enfants y demeurèrent. Dans les 
premiers jours de novembre, elle toucha du piano pour la dernière 
fois. Il y avait un paysage de Suisse au-dessus du piano. Du côté 
de la fenêtre, ses deux enfants, groupés l'un sur l'autre, lui mon- 
trèrent leurs têtes confondues. Ses regards allèrent alors constam- 
ment de ses enfants au paysage et du paysage à ses enfants. Son 
visage se colora , ses doigts coururent avec passion sur les louches 
d'ivoire. Ce fut sa dernière fête, fête inconnue, fête célébrée dans 
les profondeurs de son âme par le génie des souvenirs. Le méde- 
cin vint , et lui ordonna de garder le lit. Cette sentence effrayante 
fut reçue par la mère et par les deux fils dans un silence presque 
stupide. 

Quand le médecin s'en alla : — Louis, dit-elle, conduis-moi sur 
la terrasse, que je voie encore mon pays. 

A cette parole proférée simplement , l'eiïfant donna le bras à sa 
mère et l'amena au milieu de la terrasse. Là ses yeux se portèrent, 
involontairement peut-être, plus sur le ciel que sur la terre; mais 
il eût été difficile de décider en ce moment où étaient les plus beaux 
paysages, car les nuages représentaient vaguement les plus majc^stueux 
glaciers des Alpes. Son front se plissa violemment, ses yeux prirent 
une expression de douleur et de remords, elle saisit les deux mains 
de ses enfants et les appuya sur son cœur violemment agité : — 
Père et mh^e inconnus ! s'écria-t-elle en leur jetant un regard pro- 
fond. Pauvres anges ! que deviendrez-vous ? Puis, à vingt ans, quel 
compte sévère ne me demanderez-vous pas de ma vie et de la vôtre? 

Elle repoussa ses enfants , se mit les deux coudes sur la balus- 
trade, se cacha le visage dans les mains, et resta là pendant un mo- 
ment seule avec elle-même, craignant de se laisser voir. Quand elle 



356 I- LIVRE, SCE\ES DE LA VIE PUIVÉE. 

se réveilla de sa douleur , elle trouva Louis et Marie agenouillés à 
SCS côtés comme deux anges ; ils épiaient ses regards, et tous deux 
lui sourirent doucement. 

— Que ne puis-je emporter ce sourire ! dit-elle en essuyant ses 
larmes. 

Elle rentra pour se mettre au lit , et n'en devait sortir que cou- 
chée dans le cercueil. 

Huit jours se passèrent, huit jours tout semblables les uns aux 
autres. La vieille Annette et Louis restaient chacun à leur tour pen- 
dant la nuit auprès ide madame Willemsens, les yeux attachés sur 
ceux de la malade. C'était à toute heure ce drame profondément 
tragique , et qui a lieu dans toutes les familles lorsqu'on craint , à 
chaque respiration trop forte d'une malade adorée , que ce ne soit 
la dernière. Le cinquième jour de cette fatale semaine , le médecin 
proscrivit les fleurs. Les illusions de la vie s'en allaient une à une. 

Depuis ce jour, Marie et son frère trouvèrent du feu sous leurs 
lèvres quand ils venaient baiser leur mère au front. Enfin le samedi 
soir, madame Willemsens ne pouvant supporter aucun bruit, il 
fallut laisser sa chambre en désordre. Ce défaut de soin fut un 
commencement d'agonie pour cette femme élégante, amoureuse de 
grâce. Louis ne voulut plus quitter sa mère. Pendant la nuit du 
dimanche, à la clarté d'une lampe et au milieu du silence le plus 
profond, Louis, qui croyait sa mère assoupie, lui vit écarter le 
rideau d'une main blanche et moite. 

— Mon fils, dit-elle. 

L'accent de la mourante eut quelque chose de si solennel que son 
pouvoir venu d'une âme agitée réagit violemment sur l'enlant , il 
sentit une chaleur exorbitante dans la moelle de ses os. 

— Que veux-tu, ma mère ? 

— Écoute-moi. Demain , tout sera fini pour moi. Nous ne nouî 
verrons plus. Demain , tu seras un homme , mon enfant. Je suit 
donc obligée de faire quelques dispositions qui soient un secret en- 
tre nous deux. Prends la clef de ma petite table. Bien ! Ouvre 1( 
tiroir. ïu trouveras à gauche deux papiers cachetés. Sur l'un, il y a 
— Louis. Sur l'autre : — Marie. 

— Les voici, ma mère. 

— iMon fils chéri, c'est vos deux actes de naissance; ils vous se 
ront nécessaires. Tu les donneras à garder à ma pauvre vieille An 
nette, qui vous les rendra quand vous en aurez besoin. 



LA GRENADIERS. 357 

iMainleiiant, reprit-elle, n'y a-t-il pas au même endroit un papier 
sur lequel j'ai écrit quelques lignes? 
^- Oui, ma mère. 
Et Louis commençant à lire : — Marie WiUemsens^ née à.,, 

— Assez, dit-elle vivement. Ne continue pas. Quand je serai morte, 
mon fils, tu remettras encore ce papier à Annelte, et tu lui diras de 
le donner à la mairie de Saint-Cyr, où il doit servir à faire dresser 
exactement mon acte de décès. Prends ce qu'il faut pour écrire 
une lettre que je vais te dicter. 

Quand elle vit son fils prêt, et qu'il se tourna vers elle comme 
pour l'écouter, elle dit d'une voix calme : Monsieur le comte^ 
votre femme lady Brandon est morte à Saint-Cyr^ près de Jours, 
département d'Indre-et-Loire. Elle vous a pardonné. 
Signe... 
Ile s'arrêta, indécise, agitée. 
Souffrez- vous davantage? demanda Louis. 

— Signe : Louis-Gaston! 
Elle soupira, puis reprit : — Cachette la lettre, et écris l'adresse 

suivante : A lord Brandon. Brandon-Square, Hyde-Park. Londres. 
Angleterre. 

— Bien, reprit-elle. Le jour de ma mort tu feras affranchir celte 
lettre à Tours. 

— Maintenant, dit-elle après une pause, prends le petit porte- 
feuille que tu connais, et viens près de moi, mon cher enfant. 

— Il y a là, dit-elle, quand Louis eut repris sa place, douze mille 
francs. Ils sont bien à vous, hélas 1 Vous eussiez été plus riches, si 
votre père... 

— Mon père, s'écria l'enfant, où est-il? 

~ Mort, dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, mort pour 
me sauver l'honneur et la vie. 

Elle leva les yeux au ciel. Elle eût pleuré, si elle avait encore eu 
des larmes pour les douleurs. 

— Louis, reprit-elle, jurez-moi là, sur ce chevet, d'oublier ce 
que vous avez écrit et ce que je vous ai dit. 

— Oui, ma mère. 

— Embrasse-moi, cher ange. 

Elle fit une longue pause, comme pour puiser du courage en Dieu, 
ei mesurer ses paroles aux forces qui lui restaient. 

— Écoute. Ces douze mille francs sont toute votre fortune; il 



358 i. LIVRE , SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

faut que tu les gardes sur toi, parce que quand je serai morte il 
viendra des gens de justice qui fermeront tout ici. Rien ne vous y 
appartiendra, pas même votre mère ! Et vous n'aurez plus, pauvres 
orphelins, qu'à vous en aller, Dieu sait où. J'ai assuré le sort d'An- 
nelte. Elle aura cent écus tous les ans, et restera sans doute à 
Tours. Mais que feras-tu de toi et de ton frère? 

Elle se mit sur son séant et regarda l'enfant intrépide, qui, la 
sueur au front, pâle d'émotions, les yeux à demi voilés par les 
pleurs, restait debout devant son lit. 

— Mère, répondit-il d'un son de voix profond, j'y ai pensé. Je 
conduirai Marie au collège de Tours. Je donnerai dix mille francs 
è la vieille Annette en lui disant de les mettre en sûreté et de 
veiller sur mon frère. Puis, avec les cent iouis qui resteront, 
j'irai à Brest, je m'embarquerai comme novice. Pendant que 
Marie étudiera, je deviendrai lieutenant de vaisseau. Enfin, meurs 
tranquille , ma mère , va ; je reviendrai riche , je ferai entrer 
notre petit à l'école Polytechnique , où je le dirigerai suivant ses 
goûts. 

Un éclair de joie brilla dans les yeux à demi éteints de la mère, 
deux larmes en sortirent, roulèrent sur ses joues enflammées ; puis, 
un grand soupir s'échappa de ses lèvres, et elle faillit mourir vic- 
time d'un accès de joie, en trouvant l'âme du père dans celle de 
son fils devenu homme tout à coup. 

— Ange du ciel, dit-elle en pleurant, tu as effacé par un mot 
toutes mes douleurs. Ah ! je puis souffrir. — C'est mon fils, reprit- 
elle, j*ai fait, j'ai élevé cet homme! 

Et elle leva ses mains en l'air et les joignit comme pour exprimer 
une joie sans bornes ; puis elle se coucha. 

— Ma mère, vous pâlissez! s'écria l'enfant. 

— Il faut aller chercher un prêtre, répondit-elle d'une voix 
mourante. 

Louis réveilla la vieille Annette, qui, tout effrayée, courut au 
presbytère de Saint-Cyr. 

Dans la matinée, madame Willemsens reçut les sacrements au 
milieu du plus touchant appareil. Ses enfants, Annette et la famille 
du closier, gens simples déjà devenus de la famille, étaient age- 
nouillés. La croix d'argent, portée par un humble enfant de chœur, 
un enfant de chœur de village ! s'élevait devant le lit, et un vieux 
prêtre administrait le viatique à la mère mourante. Le viatique 1 



L4 Gr.EWDiÈnE. 359 

v.ot sublime, idée plus sublime encore que le mot, et que possède 
eiile la religion apostolique de l'Église romaine. 

— Cette femme a bien souffert ! dit le curé dans son simple lan- 
-age. 

Marie "Wiliemsens n'entendait plus ; mais ses yetix restaient at- 
;achés sur ses deux enfants. Chacun, en proie à la terreur, écoutait 
dans le plus profond silence les aspirations de la mourante, qui déjà 
s'étaient ralenties. Puis, par intervalles, un soupir profond annon- 
ait encore la vie en trahissant un débat intérieur. Enfin, la mère 
le respira plus. Tout le monde fondit en larmes, excepté Marie. 
Le pauvre enfant était encore trop jeune pour comprendre la mort 
\unette et la closière fermèrent les yeux à cette adorable créature 
lont alors la beauté reparut dans tout son éclat. Elles renvoyèrent 
tout le monde, ôtèrent les meubles de la chambre, mirent la morte 
dans son linceul, la couchèrent, allumèrent des cierges autour du 
lit, disposèrent le bénitier, la branche de buis et le crucifix, suivant 
la coutume du pays, poussèrent les volets, étendirent les rideaux ; 
■!sis le vicaire vint plus tard passer la nuit en prières avec Louis, 
;ui ne voulut point quitter sa mère. Le mardi malin l'enterrement 
se fit. La vieille femme, les deux enfants, accompagnés de la clo- 
sière, suivirent seuls le corps d'une femme dont l'esprit, la beauté, 
les grâces avaient une renommée européenne, et dont à Londres le 
convoi eût été une nouvelle pompeusement enregistrée dans les 
journaux, une sorte de solennité aristocratique, si elle n*eût pas 
commis le plus doux des crimes, un crime toujours puni sur cette 
terre, afin que ces anges pardonnes entrent dans le ciel. Quand la 
terre fut jetée sur le cercueil de sa mère, Marie pleura, comprenant 
-alors qu'il ne la verrait plus. 

Une simple croix de bois, plantée sur sa tombe, porta cette in- 
•ficription due au curé de Saint-Cyr. 

CY GIT 

UNE FEMME MALHEUREUSE, 
morte à trente-six ans, 

ATASÏ KOM ALGITSTA DAKS LES CISUX. 

Priez pour elle! 

Lorsque tout fut fini, les deux enfants vinrent à la Grenadièrc, 
jetèrent sur l'habitation un dernier regard; puis, se tenant par la 



:\ ï. MVRE, SCENES DE L/V VIE PRIVÉE. 

tjiain, ils se disposèrent à la quitter avec Annette, confiant tout aux 
boins (lu closier, et le chargeant de répondre 5 la justice. 

Ce fut alors que la vieille femme de charge appela Louis sur les 
marches de la pompe, le prit à part et lui dit : — iMonsieur Louis, 
voici l'anneau de madame ! 

L'enfant pleura, tout ému de retrouver im vivant souvenir de sa 
mère morte. Dans sa force, il n'avait point songé à ce soin su- 
prême. Il embrassa la vieille femme. Puis ils partirent tous trois par 
le chemin creux, descendirent la rampe et allèrent à Tours sans 
détourner la tête. 

— Maman venait par là, dit iMarie en arrivant au pont. 

Annette avait une vieille cousine, ancienne couturière retirée à 
Tours, rue de la Guerche. Elle mena les deux enfants dans la mai- 
son de sa parente avec laquelle elle pensait à vivre en commun. 
Mais Louis lui expliqua ses projets, lui remit l'acte de naissance de 
Marie et les dix mille francs; puis accompagné de la vieille femme 
de charge, il conduisit le lendemain son frère au collège. Il mit le 
principal au fait de sa situation, mais fort succinctement, et sortit 
en emmenant son frère jusqu'à la porte. Là, il lui fit solennellement 
les recommandations les plus tendres en lui annoi^çant sa solitude 
dans le monde; et, après l'avoir contemplé pendant un moment, il 
l'embrassa, le regarda encore, essuya une larme, et partit en se 
retournant à plusieurs reprises pour voir jusqu'au dernier moment 
son frère resté sur le seuil du collège. 

Un mois après, Louis-Gaston était en qualité de novice à bord 
d*un vaisseau de l'État, et sortait de la rade de Rochefort. Appuyé 
sur le bastingage de la corvette Vlris, il regardait les côtes de France 
qui fuyaient rapidement et s'effaçaient dans la ligne bleuâtre de l'ho- 
rizon. Bientôt il se trouva seul et perdu au milieu de l'Océan, comme 
il l'était dans le monde et dans la vie. 

— Il ne faut pas pleurer, jeune homme ! il y a un Dieu pour 
tout le monde, lui dit un vieux matelot de sa grosse voix tout à la 
fois rude et bonne. 

L'enfant remercia cet homme par un regard plein de fierté. Puis 
il baissa la tête en se résignant à la vie des marins. Il était devenu 
père. 

Angoulétne , août 1832. 




\!l(»iis . M,i(l,imo, allons I , . 

I K MKSSACÎK. 



i 



LE MESSAGE. 



A MONSIEUR LE MARQUIS DAMASO PARETO. 



J*ai toujours eu le désir de raconter une histoire simple et vraie, 
récit de laquelle un jeune homme et sa maîtresse fussent saisis 
de frayeur et se réfugiassent au cœur l'un de l'autre, comme deux 
enfants qui se serrent en rencontrant un serpent sur le bord d'un 
bois. Au risque de diminuer l'intérêt de ma narration ou de passer 
pour un fat , je commence par vous annoncer le but de mon récit. 
J'ai joué un rôle dans ce drame presque vulgaire ; s'il ne vous inté- 
resse pas , ce sera ma faute autant que celle de la vérité historique. 
r>eaucoup de choses véritables sont souverainement ennuyeuses. 
Aussi est-ce la moitié du talent que de choisir dans le vrai ce qui 
peut devenir poétique. 

En 1819 , j'allais de Paris à Moulins. L'état de ma bourse 
m'obligeait à voyager sur l'impériale de la diligence. Les Anglais, 
vous le savez , regardent les |)laces situées dans cette partie 
aérienne de la voiture comme les meilleures. Durant les premières 
lieues de la route , j'ai trouvé mille excellentes raisons pour justi- 
fier l'opinion de nos voisins. Un jeune homme, qui me parut être 
un peu plus riche que je ne l'étais, monta , par goût , près de moi, 
sur la banquette. II accueillit mes arguments par des sourires inof- 
fensifs. Bientôt une certaine conformité d'âge, de pensée, uotre 



362 I- T.ivnE, SCK^'ES dk la vie privée. 

mutuel amour pour le grand air, pour les riches aspects des pays 
que nous découvrions à mesure que la lourde voiture avançait ; 
puis , je ne sais quelle attraction magnétique , impossible à expli- 
quer, firent naître entre nous cette espèce d'intimité momentanée à 
laquelle les voyageurs s'abandonnent avec d'autant plus de complai- 
sance que ce sentiment éphémère paraît devoir cesser promptement 
et n'engager à rien pour l'avenir. Nous n'avions pas fait trente lieues 
que nous parlions des femmes et de l'amour. Avec toutes les pré- 
cautions oratoires voulues en semblable occurrence, il fut naturelle- 
ment question de nos maîtresses. Jeunes tous deux, nous n'en étions 
encore , l'un et l'autre , qu'à la femme d'un certain âge , c'est- 
à-dire à la femme qui se trouve entre trente-cinq et quarante ans. 
Oh ! un poète qui nous eût écoutés de Montargis , à je ne sais 
plus quel relais , aurait recueilli des expressions bien enflammées , 
des portraits ravissants et de bien douces confidences ! Nos craintes 
pudiques , nos interjections silencieuses et nos regards encore rou- 
gissants étaient empreints d'une éloquence dont le charme naïf ne 
s'est plus retrouvé pour moi. Sans doute il faut rester jeune pour 
comprendre la jeunesse. Ainsi, nous nous comprîmes à merveille sur 
tous les points essentiels de la passion. Et , d'abord , nous avions 
commencé à poser en fait et en principe qu'il n'y avait rien de plus 
sot au monde qu'un acte de naissance ; que bien des femmes de 
quarante ans étaient plus jeunes que certaines femmes de vingt ans, 
et qu'en définitive les femmes n'avaient réellement que l'âge qu'elles 
paraissaient avoir. Ce système ne mettait pas de terme à l'amour, 
et nous nagions, de bonne foi , dans un océan sans bornes. Enfin, 
après avoir fait nos maîtresses jeunes, charmantes, dévouées, com- 
tesses , pleines de goût , spirituelles , fines ; après leur avoir donné 
de jolis pieds , une peau satinée et même doucement parfumée , 
nous nous avouâmes , lui , que madame une telle avait trente- 
huit ans, et moi , de mon côté , que j'adorais une quadragénaire. 
Là-dessus, délivrés l'un et l'autre d'une espèce de crainte vague, 
nous reprîmes nos confidences de plus belle en nous trouvant con- 
frères en amour. Puis ce fut à qui , de nous deux , accuserait le 
plus de sentiment. L'un avait fait une. fois deux cents lieues pour 
voir sa maîtresse pendant une heure. L'autre avait risqué de passer 
pour un loup et d'être fusillé dans un parc, afin de se trouver à un 
rendez-vous nocturne. Enfin , toutes nos folies ! S'il y a du plaisir à 
se rappeler les dangers passés, n*y a-t-il pas aussi bien des délices 



LE MESSAGE. 353 

à se souvenir des plaisirs évanouis : c'est jouir deux fois. Les périls, 
les grands et petits bonheurs , nous nous disions tout , même les 
plaisanteries. La comtesse de mon ami avait fumé un cigare pour 
lui plaire ; la mienne me faisait mon chocolat et ne passait pas un 
jour sans m'écrire ou me voir ; la sienne était venue demeurer chez 
lui pendant trois jours au risque de se perdre ; la mienne availfait 
encore mieux , ou pis si vous voulez. Nos maris adoraient d'ailleurs 
•os comtesses ; ils vivaient esclaves sous le charme que possèdent 
toutes les femmes aimantes ; et , plus niais que l'ordonnance ne le 
porte , ils ne nous faisaient tout juste de péril que ce qu'il en fallait 
pour augmenter nos plaisirs. Oh ! comme le vent emportait vite nos 
paroles et nos douces risées ! 

En arrivant à Pouilly, j'examinai fort attentivement la personne 
de mon nouvel ami. Certes, je crus facilement qu'il devait être très- 
sérieusement aimé. Figurez-vous un jeune homme de taille moyenne, 
mais très- bien proportionnée, ayant une figure heureuse et pleine 
d'expression. Ses cheveux étaient noirs et ses yeuxWeus; ses lèvres 
étaient faiblement rosées ; ses dents , blanches et bien rangées ; une 
pâleur gracieuse décorait encore ses traits fins , puis un léger cercle 
de bistre cernait ses yeux , comme s'il eût été convalescent. Ajoutez 
à cela qu'il avait des mains blanches, bien modelées, soignées comme 
doivent l'être celles d'une jolie femme, qu'il paraissait fort instruit, 
était spirituel , et vous n'aurez pas de peine à m'accorder que mon 
compagnon pouvait faire honneur à une comtesse. Enfin, plus d'une 
jeune fille l'eût envié pour mari , car il était vicomte , et possédait 
environ douze à quinze mille livres de rentes , sans compter les 
espérances. 

A une lieue de Pouilly, la diligence- versa. Mon malheureux ca- 
marade jugea devoir, pour sa sûreté , s'élancer sur les bords d'un 
champ fraîchement labouré , au lieu de se cramponner à la ban- 
quette, comme je le fis, et de suivre le mouvement de la diligence. Il 
pris mal son élan ou glissa, je ne sais comment l'accident eut lieu , 
mais il fut écrasé par la voiture, qui tomba sur lui. Nous le trans- 
portâmes dans une maison de paysan. A travers les gémissements 
que lui arrachaient d'atroces douleurs , il put me léguer un de ces 
soins à remplir auxquels les derniers vœux d'un mourant donnent 
un caractère sacré. Au milieu de son agonie, le pauvre enfant se 
tourmentait, avec toute la candeur dont on est souvent victime à son 
âge, de la peine que ressentirait sa maîtresse si elle apprenait brus- 



364 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE, 

quement sa mort par un journal. Il me pria d'aller moi-même la 
lui annoncer. Puis il me fit chercher une clef suspendue à un ruban 
qu'il portait en sautoir sur la poitrine. Je la trouvai à moitié 
enfoncée dans les chairs. Le mourant ne proféra pas la moindre 
plainte lorsque je la retirai , le plus délicatement qu'il me fut pos- 
sil^e, de la plaie qu'elle y avait faite. Au moment où il achevait de 
me donner toutes les instructions nécessaires pour prendre chez lui, 
h la Charité-sur-Loire, les lettres d'amour que sa maîtresse lui avait 
écrites, et qu'il me conjura de lui rendre, il perdit la parole au mi- 
lieu d'une phrase ; mais son dernier geste me fit comprendre que 
la fatale clef serait un gage de ma mission auprès de sa mère. Affligé 
de ne pouvoir formuler un seul mot de remerciement, car il ne dou- 
tait pas de mon zèle , il me regarda d'un œil suppliant pendant un 
instant , me dit adieu en me saluant par un mouvement de cils , 
puis il pencha la tête , et mourut. Sa mort fut le seul accident fu- 
neste que causa la chute de la voiture. — Encore y eut-il un peu de 
sa faute , me disait le conducteur. 

A la Charité, j'accomplis le testament verbal de ce pauvre voya- 
geur. Sa mère était absente ; ce fut une sorte de bonheur pour moi. 
Néanmoins, j'eus à essuyer la douleur d'une vieille servante , qui 
chancela lorsque je lui racontai la mort de son jeune maître ; elle 
tomba demi-morte sur une chaise en voyant cette clef encore em- 
preinte de sang : mais camme j'étais tout préoccupé d'une plus 
haute souffrance , celle d'une femme à laquelle le sort arrachait son 
dernier amour, je laissai la vieille femme de charge poursuivant le 
cours de ses prosopopées, et j'emportai la précieuse correspondance, 
soigneusement cachetée par mon ami d'un jour. 

Le château où demeurait la comtesse se trouvait à huit lieues de 
Moulins , et encore fallait-il , pour y arriver, faire quelques lieues 
dans les terres. Il m'était alors assez difficile de m'acquitter de 
mon message. Par un concours de circonstances inutiles à expli- 
quer, je n'avais que l'argent nécessaire pour atteindre 31oulins. Ce- 
pendant , avec l'enthousiasme de la jeunesse , je résolus de faire la 
route à pied , et d'aller assez vite pour devancer la renommée deî 
mauvaises nouvelles , qui marche si rapidement. Je m'informai du 
plus court chemin, et j'allai par les sentiers du Bourbonnais, por- 
tant , pour ainsi dire, un mort sur mes épaules. A mesure que je 
m'avançais vers le château de Montpersan , j'étais de plus en plus 
effrayé du singulier pèlerinage que j'avais entrepris. Mon imagina- 



LE MESSAGE. 365 

tion inventait mille fantaisies romanesques. Je me rçprésentais toutes 
les situations dans lesquelles je pouvais rencontrer madame la com- 
tesse de Montpersan , ou, pour obéir à la poétique des romans, la 
Juliette tant aimée du jeune voyageur. Je forgeais des réponses 
spirituelles à des questions que je supposais devoir m'être faites. 
C'était à chaque détour de bois, dans chaque chemin creux, une ré- 
pétition de la scène de Sosie et de sa lanterne , à laquelle il rend 
compte de la bataille. A la honte de moneœur, je ne pensai d'abord 
qu'à mon maintien, à mon esprit, à l'habileté que je voulais dé- 
ployer; mais lorsque je fus dans le pays, une réflexion sinistre me 
traversa l'âme comme un coup de foudre qui sillonne et déchire un 
voile de nuées grises. Quelle terrible nouvelle pour une femme qui, 
tout occupée en ce moment de son jeune ami, espérait d'heure en 
heure des joies sans nom, après s'être donné mille peines pour l'a- 
mener légalement chez elle ! Enfin , il y avait encore une charité 
cruelle à être le messager de la mort. Aussi hâtais-je le pas en me 
crottant et m'embourbant dans les chemins du Bourbonnais. J'at- 
teignis bientôt une grande avenue de châtaigniers , au bout de la- 
quelle les masses du château de Montpersan se dessinèrent dans le 
ciel comme des nuages bruns à contours clairs et fantastiques. En 
arrivant à la porte du château, je la trouvai tout ouverte. Cette cir- 
constance imprévue détruisait mes plans et mes suppositions. Néan- 
moins j'entrai hardiment, et j'eus aussitôt à mes côtés deux chiens 
qui aboyèrent en vrais chiens de campagne. A ce bruit, une grosse 
servante accourut, et quand je lui eus dit que je voulais parler à 
madame la comtesse, elle me montra, par un geste de main, les 
massifs d'un parc à l'anglaise qui serpentait autour du château, et me 
répondit : — Madame est par là... 

— Merci! dis-je d'un air ironique. Son par là pouvait me faire 
errer pendant deux heures dans le parc. 

Une jolie petite fille à cheveux bouclés, à ceinture rose, à robe 
blanche, à pèlerine plissée, arriva sur ces entrefaites, entendit ou 
saisit la demande et la réponse. A mon aspect, elle disparut en criant 
d'un petit accent fin : — Ma mère, voilà un monsieur qui veut vous 
parler. Et moi de suivre, à travers les détours des allées, les sauts et 
les bonds de la pèlerine blanche, qui, semblable à un feu follet, me 
montrait le chemin que prenait la petite fille. 

Il faut tout dire. Au dernier buisson de l'avenue, j'avais rehaussé 
mon col, brossé mon mauvais chapeau et mon pantalon avec lespa- 



:]QQ I. LIVIIE , SCENES DE LA VIE PRIVÉE. 

rnments de mon habit, mon habit avec ses manches, et lesmanclies 
l'une parTautre; puis je l'avais boutonné soigneusement pour mon- 
trer le drap des revers, toujours un peu plus neuf que ne l'est le 
reste ; enfm, j'avais fait descendre mon pantalon sur mes bottes, ar- 
tistement frottées dans l'herbe. Grâce à cette toilette de Gascon, 
j'espérais ne pas être pris pour l'ambulant de la sous-préfecture; 
mais quand aujourd'hui je me reporte par la pensée à cette heure 
de ma jeunesse, je ris parfois de moi-même. 

Tout à coup, au moment où je composais mon maintien, au dé- 
cour d'une verte sinuosité, au milieu de mille fleurs éclairées par un 
chaud rayon de soleil, j'aperçus Juliette et son mari. La jolie petite 
fille tenait sa mère par la main, et il était facile de s'apercevoir que 
la comtesse avait hâté le pas en entendant la phrase ambiguë de son 
enfant. Étonnée à l'aspect d'un inconnu qui la saluait d'un air assez 
gauche, elle s'arrêta, me fit une mine froidement polie et une ado- 
rable moue qui, pour moi, révélait toutes ses espérances trompées. 
Je cherchai, mais vainement, quelques unes de mes belles phrases 
si laborieusement préparées. Pendant ce moment d'hésitation mu- 
tuelle, le mari put alors arriver en scène. Des myriades de pensées 
passèrent dans ma cervelle. Par contenance, je prononçai quelques 
mots assez insignifiants, demandant si les personnes présentes étaient 
bien réellement monsieur le comte et madame la comtesse de Mont- 
persan. Ces niaiseries me permirent de juger d'un seul coup d'œii, 
et d'analyser, avec une perspicacité rare à l'âge que j'avais, les 
deux époux dont la solitude allait être si violemment troublée. Le 
mari semblait être le type des gentilshommes qui sont actuellement 
le plus bel ornement des provinces. Il portait de grands souliers à 
grosses semelles : je les place en première ligne, parce qu'ils me 
frappèrent plus vivement encore que son habit noir fané, son pan- 
talon usé, sa cravate lâche et son col de chemise recroquevillé. Il y 
avait dans cet homme un peu du magistrat, beaucoup plus du con- 
seiller de préfecture, toute l'importance d'un maire de canton auquel 
rien ne résiste, et l'aigreur d'un candidat éligible périodiquement 
refusé depuis 1816; incroyable mélange de bon sens campagnard el 
de sottises; point de manières, mais la morgue de la richesse ; beau- 
coup de soumission pour sa femme , mais se croyant le maître , et 
prêt à se regimber dans les petites choses, sans avoir nul souci des 
affaires importantes; du reste, une figure flétrie, très ridée, hâlée; 
quelques cheveux gris, longs et plats, voilà l'homme. Mais la com- 



LE MESSAGE. 367 

tesse! ah! quelle vive et brusque opposition ne faisait-elle pas auprès 
de son mari ! C'était une petite femme à taille plate et gracieuse, 
ayant une tournure ravissante ; mignonne et si délicate , que vous 
eussiez eu peur de lui briser les os en la touchant. Elle portait une 
robe de mousseline blanche; elle avait sur la tête un joli bonnet à 
rubans roses, une ceinture rose, une guimpe remplie si délicieuse- 
ment par ses épaules et par les plus beaux contours, qu'en les voyant 
il naissait au fond du cœur une irrésistible envie de les posséder. Ses 
yeux étaient vifs, noirs, expressifs, ses mouvements doux , son pied 
charmant. Un vieil homme à bonnes fortunes ne lui eût pas donné 
plus de trente années, tant il y avait de jeunesse dans son front et 
dans les détails les plus fragiles de sa télé. Quant au caractère , elle 
me parut tenir tout à la fois de la comtesse de Lignolles et de la mar- 
quise de B..., deux types de femme toujours frais dans la mémoire 
d'un jeune homme, quand il a lu le roman de Louvet. Je pénétrai 
soudain dans tous les secrets de ce ménage , et pris une résolution 
diplomatique digne d'un vieil ambassadeur. Ce fut peut-être la seule 
fois de ma vie que j'eus du tact et queje compris en quoiconsistait 
l'adresse des courtisans ou des gens du monde. 

Depuis ces jours d'insouciance, j'ai eu trop de batailles à livrer 
pour distiller les moindres actes de la vie et ne rien faire qu'en ac- 
complissant les cadences de l'étîquette et du bon ton qui sèchent les 
émotions les plus généreuses. 

— Monsieur le comte, je voudrais vous parler en particulier, dis- 
jed'un air mystérieux et en faisant quelques pas en arrière. 

Il me suit. Juliette nous laissa seuls, et s'éloigna négligemment en 
femme certaine d'apprendre les secrets de son mari au moment où 
elle voudra les savoir. Je racontai brièvement au comte la mort de 
mon compagnon de voyage. L'effet que cette nouvelle produisit sur 
lui me prouva qu'il portait une affection assez vive à son jeune col- 
laborateur, et cette découverte me donna la hardiesse de répondre 
ainsi dans le dialogue qui s'ensuivit entre nous deux. 

— Ma femme va êtie au désespoir, s'écria-t-il , et je serai obligé 
de prendre bien des précautions pour l'instruire de ce malheureux 
événement. 

— Monsieur, en m'adressant d'abord à vous, luidis-je, j'ai rem- 
pli un devoir. Je ne voulais pas m*acquitler de cette mission donnée 
iwruu inconnu près de madame la comtesse sansvousen prévenir; 
mais il m'a confié une espèce de fidéicommis honorable, un secret 



368 I. LIVRE , SCÈNES DE LA VIE PRIVEE. 

dont je n'ai pas le pouvoir de disposer. D'après la haute idée qu'il 
m'a donnée de votre caractère, j'ai pensé que vous ne vous oppose- 
riez pas h ce que j'accomplisse ses derniers vœux. Madame la com- 
tesse sera libre de rompre le silence qui m'est imposé. 

En entendant son éloge , le gentilhomme balança très agréable- 
ment la tète. Il me répondit par un compliment assez entortillé, ei 
finit en me laissant le champ Hbre. Nous revînmes sur nos pas. En 
ce moment, la cloche annonça le dîner ; je fus invité à le partager. 
En nous retrouvant graves et silencieux, Juliette nous examina fur- 
tivement. Étrangement surprise de voir son mari prenant un pré- 
texte frivole pour nous procurer un tête à tête, elle s'arrêta en me 
lançant un de ces coups d'œil qu'il n'est donné qu'aux femmes de 
jeter. Il y avait dans son regard toute la curiosité permise à une 
maîtresse de maison qui reçoit un étranger tombé chez elle comme 
des nues; il y avait toutes les interrogations que méritaient ma mise, 
ma jeunesse et ma physionomie , contrastes singuliers! puis tout le 
dédain d'une maîtresse idolâtrée aux yeux de qui les hommes ne 
sont rien,*hormis un seul; il y avait des craintes involontaires, de la 
peur, et l'ennui d'avoir un hôte inattendu , quand elle venait, sans 
doute, de ménagera son amour tous les bonheurs de la soHtude. Je 
compris cette éloquence muette, et j'y répondis par un triste sou- 
rire plein de pitié, de compassion. Alors, je la contemplai pendant 
un instant dans tout l'éclat de sa beauté, par un jour serein, au mi- 
lieu d'une étroite allée bordée de fleurs. En voyant cet admirable 
tableau, je ne pus retenir un soupir. 

— Hélas ! madame, je viens de faire un bien pénible voyage, en- 
trepris... pour vous seule. 

, — Monsieur î me dit-elle. 

— Oh ! repris-je , je viens au nom de celui qui vous nomme 
Juliette. Elle pâlii. — Vous ne le verrez pas aujourd'hui. 

— Il est malade ? dit-elle à voix basse. 

— Oui, lui répondis -je. Mais, de grâce, modérez-vous. Je suis 
chargé par lui de vous confier quelques secrets qui vous concer- 
nent, et croyez que jamais messager ne sera ni plus discret ni plus 
dévoué. 

— Qu'y a-t-il? 

— S'il ne vous aimait plus? 

— Oh ! cela est impossible ! s'écria -t- elle en laissant échapper un 
léger sourire qui n'était rien moins que franc. 



lE MESSAGE. 369 

Tout à coupelle eut une sorte de frisson, me jeta un regard 
fauve et prompt, rougit et dit : — II est vivant? 

Grand Dieu! quel mot terrible! J'étais trop jeune pour en sou- 
tenir l'accent, je ne répondis pas, et regardai cette malheureuse 
fenmie d'un air hébété. 

— Monsieur ! monsieur, une réponse ! s'écria-t-elle. 

— Oui, madame. 

— Cela est-il vrai ? oh ! dites-moi la vérité, je puis l'entendre. 
Dites ! Toute douleur me sera moins poignante que ne l'est mon 
incertitude. 

Je répondis par deux larmes que m'arrachèrent les étranges 
accents par lesquels ces phrases furent accompagnées. 
Elle s'appuya sur un arbre en jetant un faible cri. 

— Madame, lui dis-je, voici votre mari! 

— Est-ce que j'ai un mari. 

A ce mot, elle s'enfuit et disparut. 

— Hé! bien, le dîner refroidit, s*écria le comte. Venez, mon- 
sieur. 

Là-dessus, je suivis le maître de la maison qui me conduisit dans 
une salle à manger où je vis un repas servi avec tout \6 luxe auquel 
les tables parisiennes nous ont accoutumés. Il y avait cinq cou- 
verts : ceux des deux époux et celui de la petite fille ; le mien, qui 
devait être le sien; le dernier était celui d'un chanoine de Saint- 
Denis qui, les grâces dites, demanda : — Où donc est notre chère 
comtesse? 

— Oh ! elle va venir, répondit le comte qui, après nous avoir servi 
avec empressement le potage, s'en donna une très ample assiettée et 
l'expédia merveilleusement vite. 

— Oh ! mon neveu, s'écria Je chanoine, si votre femme était là, 
vous seriez plus raisonnable. 

— Papa se fera mal, dit la petite fille d'un air malin. 

Un instant après ce singulier épisode gastronomique, et au mo- 
ment où le comte découpait avec empressement je ne sais quelle 
pièce de venaison, une femme de chambre entra et dit : — Mon- 
sieur, nous ne trouvons point madame ! 

A ce mot, je me levai par un mouvement brusque en redoutant 
quelque malheur, et ma physionomie exprima si vivement mes 
craintes, que le vieux chanoine me suivit au jardin. Le mari vint 
par décence jusque sur le seuil de la porte. 

COM. HUM. T. IL iÛ 



370 ï. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PniVÊE. 

r- Restez ! restez! n'ayez aucune inquiétude, nous cria-t-il. 

Mais il ne nous accompagna point. Le chanoine, la femme de 
chambre et moi nous parcourûmes les sentiers et les boulingrins du 
parc, appelant, écoutant, et d'autant plus inquiets, que j'annonçai 
la mort du jeune vicomte. En courant, je racontai les circonstances 
de ce fatal événement, et m'aperçus que la femme de chambre était 
extrêmement attachée a sa maîtresse ; car elle entra bien mieux que 
le chanoine dans les secrets de ma terreur. Nous allâmes aux pièces 
l'eau, nous visitâmes tout sans trouver la comtesse, ni le moindre 
vestige de son passage. Enfin , en revenant le long d'un mur, j'en- 
tendis des gémissements sourds et profondément étouffés qui sem- 
blaient sortir d'une espèce de grange. A touthasard, j'y entrai. Nous 
y découvrîmes Juliette, qui, mue par l'instinct du désespoir, s'y 
était ensevelie au milieu du foin. Elle avait caché là sa tête afin d'as- 
sourdir ses horribles cris, obéissant à une invincible pudeur : c'étaient 
des sanglots, des pleurs d'enfant , mais plus pénétrants, plus plain- 
tifs. Il n'y avait plus rien dans le monde pour elle. La femme de 
chambre dégagea sa maîtresse , qui se laissa faire avec la flasque 
insouciance de l'animal mourant. Cette fille ne savait rien dire au- 
tre chose que : — Allons, madame, allons 

Le vieux chanoine demandait : »— Maisqu'a-t-elle? Qu'avez-vous, 
ma nièce? 

Enfin, aidé par la femme de chambre, je transportai Juliette 
dans sa chambre; je recommandai soigneusement de veiller sur elle 
et de dire h tout le monde que la comtesse avait la migraine. Puis, 
nous redescendîmes, le chanoine et moi, dans la salle à manger. 
Il y avait déjà quelque temps que nous avions quitté le comte, 
je ne pensai guère à lui qu'au moment où je me trouvai sous 
le péristyle, son indifférence me surprit; mais mon étonnement 
augmenta quand je le trouvai philosophiquement assis à table: 
il avait mangé presque tout le dîner, au grand plaisir de sa fille 
qui souriait de voir son père en flagrante désobéissance aux or- 
dres de la comtesse. La singulière insouciance de ce mari me fut 
expliquée par la légère altercation qui s'éleva soudain entre le cha- 
noine et lui. Le comte était soumis à une diète sévère que les méde- 
cins lui avaient imposée pour le guérir d'une maladie grave dont 
le nom m'échappe; et, poussé par cette gloutonnerie féroce, assez 
familière aux convalescents, l'appétit de la bête l'avait emporté chez 
lui sur toutes les sensibilités de l'horanK;. En un moment j'avais vu 



f E ^lESSAGE. 371 

la nature dans toute sa vérité , sous deux aspects bien difTérents 
qui mettaient le comique au sein même de la plus horrible douleur. 
La soirée fut triste. J'étais fatigué. Le chanoine employait toute 
son intelligence à deviner la cause des pleurs de sa nièce. Le mari 
digérait silencieusement , après s'être contenté d'une assez vague 
explication que la comtesse lui fit donner de son malaise par sa 
femme de chambre, et qui fut, je crois, empruntée aux indisposi- 
tions naturelles à la femme. Nous nous couchâmes tous de bonne 
heure. En passant devant la chambre de la comtesse pour aller au 
gîte où me conduisit un valet, je demandai timidement de ses nou- 
velles. En reconnaissant ma voix , elle me fit entrer , voulut me 
parler ; mais , ne pouvant rien articuler , elle inclina la tête , et je 
me retirai. Malgré les émotions cruelles que je venais de partager 
avec la bonne foi d'un jeune homme , je dormis accablé par la fati- 
gue d'une marche forcée. A une heure avancée de la nuit , je fus 
réveillé par les aigres bruissements que produisirent les anneaux de 
mes rideaux violemment tirés sur leurs tringles de fer. Je vis la 
comtesse assise sur le pied de mon lit. Son visage recevait toute la 
lumière d*une lampe posée sur ma table. 

— Est-ce bien vrai, monsieur? me dit-elle. Je ne sais comment 
je puis vivre après l'horrible coup qui vient de me frapper; mais en 
ce moment j'éprouve du calme. Je veux tout apprendre. 

— Quel calme ! me dis-je en apercevant l'effrayante pâleur de 
son teint qui contrastait avec la couleur brune de sa chevelure , en 
entendant les sons gutturaux de sa voix, en restant stupéfait des ra- 
vages dont témoignaient tous ses traits altérés. Elle était étiolée déjà 
comme une feuille dépouillée des dernières teintes qu'y imprime 
l'automne. Ses yeux rouges etgonflés, dénués de toutes leurs beautés, 
ne réfléchissaient qu'une amère et profonde douleur : vous eussiez dit 
4'un nuage gris, là où naguère pétillait le soleil. 

Je lui redis simplement , sans trop appuyer sur certaines circon- 
stances trop douloureuses pour elle , l'événement rapide qui l'avait 
privée de son ami. Je lui racontai la première journée de notre 
voyage, si remplie par les souvenirs de leur amour. Elle ne pleura 
point , elle écoutait avec avidité, la tête penchée vers moi, comme 
un médecin zélé qui épie un mal. Saisissant un moment où elle me 
parut avoir entièrement ouvert son cœur aux souffrances et vouloir 
se plonger dans son malheur avec toute l'ardeur que donne la pre- 
mière fièvre du désespoir , je lui parlai des craintes qui agitèrent 



372 ï. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

le pauvre mourant, et lui dis comment et pourquoi il m'avait chargé 
de ce fatal message. Ses yeux se séchèrent alors sous le feu sombre 
qui s'échappa des plus profondes régions de l'âme. Elle put pâlir 
encore. Lorsque je lui tendis les lettres que je gardais sous mon 
oreiller, elle les prit machinalement; puis elle tressaillit violemment, 
et me dit d'une voix creuse : — Et moi qui brûlais les siennes ! Je 
n'ai rien de lui ! rien ! rien ! 
Elle se frappa fortement au front. 

— Madame, lui dis-je. Elle me regarda par un mouvement con- 
vulsif. — J'ai coupé sur sa tête , dis-je en continuant , une mècho 
de cheveux que voici. 

Et je lui présentai ce dernier, cet incorruptible lambeau de ce- 
lui qu'elle aimait. Ah ! si vous aviez reçu comme moi les larmes 
brûlantes qui tombèrent alors sur mes mains, vous sauriez ce qu'est 
la reconnaissance quand elle est si voisine du bienfait ! Elle me 
serra le3 mains , et d'une voix étouffée , avec un regard brillant de 
fièvre, un regard où son frêle bonheur rayonnait à travers d'horri- 
bles souffrances : — Ah ! vous aimez ! dit-elle. Soyez toujours heu- 
reux ! ne perdez pas celle qui vous est chère ! 

Elle n'acheva pas, et s'enfuit avec son trésor. 

Le lendemain, celte scène nocturne, confondue dans mes rêves, 
me parut être une fiction. Il fallut, pour me convaincre de la 
douloureuse vérité , que je cherchasse infructueusement les lettres 
80US mon chevet. Il serait inutile de vous raconter les événements 
du lendemain. Je restai plusieurs heures encore avec la Juliette que 
m'avait tant vantée mon pauvre compagnon de voyage. Les moindres 
paroles, les gestes, les actions de cette femme me prouvèrent la no- 
blesse d'àme, la délicatesse de sentiment qui faisaient d'elle une de 
ces chères créatures d'amour et de dévouement si rares semées sur 
cette terre. Le soir, le comte de Montpersan me conduisit lui-même 
jusqu'ù Moulins. En y arrivant, il me dit avec une sorte d'embarras : 
— Monsieur-, si ce n'est pas abuser de votre complaisance , et agir 
bien indiscrètement avec un inconnu auquel nous avons déjà des 
obligations, voudriez-vous avoir la bonté de remettre, à Paris, 
puisque vous y allez, chez monsieur de... (j'ai oublié le nom), rue 
du Sentier, une somme que je lui dois, et qu'il m'a prié de lui faire 
promptement passer ? 

— Volontiers, dis-je. 

Et dans l'innocence de mon âme , je pris un rouleau de vingt- 



LE MESSAGE. 373 

cinq louis, qui me servit à revenir à Paris, et que je rendis iidèle- 
ineiit au prétendu correspondant de monsieur de Montpersan. 

A Paris seulement , et en portant cette somme dans la maison 
indiquée , je compris l'ingénieuse adresse avec laquelle Juliette 
m'avait obligé. La manière dont me fut prêté cet or, la dii-créiior 
gardée sur une pauvreté facile à deviner, ne révèlenl-elles pas lou 
le génie d'une femme aimante ! 

Quelles délices d'avoir pu raconter cette aventure à une femme 
|ui , peureuse , vous a serré , vous a dit : — Oh ! cher, ne meurs 
is» loil ^ 

Paris, janvier i83ât 



GOBSECK, 



A MONSIEUR LE BARON BARCHOU DE PENHOEN. 

Parmi tous les élèves de Vendôme, nous sommes, je crois, les seul» 
qui se sont rettouvés au milieu de la carrière des lettres, nous qui cul- 
tivions déjà la philosophie à l'âge où nous ne devions cultiver que le 
De viris ! Voici l'ouvrage que je faisais quand nous nous sommes revus, 
et pendant que tu travaillais à tes beaux ouvrages sur la philosophie 
allemande. Ainsi nous n'avons manqué ni l'un ni l'autre à nos voca- 
tions. Tu éprouveras donc sans doute à voir ici ton nom autant de- 
plaisir qu'en a eu à l'y inscrire 

Ton vieux camarade de collège, 
DE Balzac 

1840. 



A une heure du matin , pendant l'hiver de 1829 à 1830 , il sf 
trouvait encore dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu deux 
personnes étrangères à sa famille. Un jeune et joli homme sortit en 
entendant sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit 
dans la cour, la vicomtesse, ne voyant plus que son frère et un ami 
de la famille qui achevaient leur piquet, s'avança vers sa fille qui, 
debout devant la cheminée du salon , semblait examiner un garde- 
vue en lithophanie , et qui écoutait le bruit du cabriolet de manière 
à justifier les craintes de sa mère. 

— Camille , si vous continuez à tenir avec le jeune comte de 
Restaud la conduite que vous avez eue ce soir, vous m'obligerez à 
ne plus le recevoir. Écoutez , mon enfant , si vous avez confiance 



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GoMECK, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement l'écrin. 



(GOBSECK.) 



GOBSECK. • 375 

en ma tendresse , laissez-moi vous guider dans la \ie. A dix-sept 
ans on ne sait juger ni de l'avenir, ni du passé, ni de certaines 
considérations sociales. Je ne vous ferai qu'une seule observation. 
Monsieur de Restaud a une mère qui mangerait des millions , une 
femme mal née , une demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup 
parler d'elle. Elle s'est si mal comportée avec son père qu'elle ne 
mérite certes pas d'avoir un si bon fils. Le jeune comte l'adore et 
la soutient avec une piété filiale digne des plus grands éloges ; il a 
surtout de son frère et de sa sœur un soin extrême. — Quelque 
admirable que soit cette conduite , ajouta la comtesse d'un air fin , 
tant que sa mère existera, toutes les familles trembleront de confier 
à ce petit Restaud l'avenir et la fortune d'une jeune fille. 

— J'ai entendu quelques mots qui me donnent envie d'interve- 
nir entre vous et mademoiselle de Grandiieu , s'écria l'ami de la 
famille. — J'ai gagné , monsieur le comte , dit-il en s'adressant à 
son adversaire. Je vous laisse pour courir au secours de votre 
nièce. 

— Voilà ce qui s'appelle avoir des oreilles d'avoué , s'écria la 
vicomtesse. Mon cher Derville , comment avez- vous pu entendre ce 
que je disais tout bas à Camille ? 

— J'ai compris vos regards, répondit Derville en s'asseyant dans 
nne bergère au coin de la ciierainée. 

L'oncle se mit à côté de sa nièce , et madame de Grandiieu prit 
place sur une chauffeuse , entre sa fille et Derville. 

— Il est temps , madame la vicomtesse , que je vous conte une 
histoire qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la 
fortune du comte Ernest de Restaud. 

— Une histoire? s'écria Camille. Commencez donc vite, mon- 
sieur. 

Derville jeta sur ma(?ame de Grandiieu un regard qui lui fit com- 
prendre que ce récit devait l'intéresser. La vicomtesse de Grandiieu 
était, par sa fortune et par l'antiquité de son nom, une des femmes 
1* s plus remarquables du faubourg Saint-Germain ; et, s'il ne semble 
jxis naturel qu'un avoué de Paris pût lui parler si familièrement et 
se comportât chez elle d'une manière si cavalière , il est néanmoins 
facile d'expliquer ce phénomène. Madame de Grandiieu , rentrée 
en France avec la famille royale, était venue habiter Paris, où elle 
n'avait d'abord vécu que de secours accordés par ï>ouis XVIII 8ui' 
les fonds de la Liste Civile, situation insupportable. L'avoué eut Toc- 



376 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

casîon de découvrir quelques vices de forme dans la vente que la 
république avait jadis faite de l'hôtel de Grandiieu , et prétendit 
qu'il devait être restitué h la viconnitesse. Il entreprit ce procès 
moyennant un forfait , et le gagna. Encouragé par ce succès , il 
chicana si bien je ne sais quel hospice , qu'il en obtint la restitution 
de la forôl de Grandiieu. Puis, il fit encore recouvrer quelques actions 
sur le canal d'Orléans et certains immeubles assez importants que 
Tempereur avait donnés en dot à des établissements publics. Ainsi 
rétablie par l'habileté du jeune avoué , la fortune de madame de 
Grandiieu s'était élevée à un revenu de soixante mille francs environ, 
lors de la loi sur l'indemnité qui lui avait rendu des sommes énormes. 
Homme de haute probité, savant, modeste et de bonne compagnie , 
cet avoué devint alors l'ami de la famille. Quoique sa conduite envers 
madame de Grandiieu lui eût mérité l'estime et la clientèle des meil- 
leures maisons du faubourg Saint-Germain , il ne profitait pas de 
cette faveur comme en aurait pu profiter un homme ambitieux. Il 
résistait aux offres de la vicomtesse qui voulait lui faire vendre sa 
charge et le jeter dans la magistrature, carrière où, par ses protec- 
tions, il aurait obtenu le plus rapide avancement. A l'exception de 
l'hôtel de Grandiieu, où il passait quelquefois la soirée, il n'allait dans 
le monde que pour y entretenir ses relations. Il était fort heureux 
que ses talents eussent été mis en lumière par son dévouement à ma- 
dame de Grandiieu , car il aurait couru le risque de laisser dépérir 
son étude. Derville n'avait pas une âme d'avoué. 

Depuis que le comte Ernest de Restaud s'était introduit chez 
la vicomtesse , et que Derville avait découvert la sympathie de 
Camille pour ce jeune homme, il était devenu aussi assidu chez 
madame de Grandiieu que l'aurait été un dandy de la Chaussée- 
d'Antin nouvellement admis dans les cercles du noble faubourg. 
Quelques jours auparavant , il s'était trouvé dans un bal auprès de 
Camille , et lui avait dit en montrant le jeune comte : — H est 
dommage que ce garçon-là n'ait pas deux ou trois millions, n'est- 
ce pas ? 

— Est-ce un malheur ? Je ne le crois pas , avait-elle répondu. 
Monsieur de Restaud a beaucoup de talent , il est instruit , et bien 
vu du ministre auprès duquel il a été placé. Je ne doute pas qu'il 
ne devienne un homme très^-remarquable. Ce garçon-là trouvera 
tout autant de fortune qu'il en voudra , le jour où il sera parvenu 
au pouvoir. 



Il 



GOBSECK. 377 

— Oui, mais s'il était déjà riche? 

— S'il était riche, dit Camille en rougissant. Mais toutes les jeu- 
nes personnes qui sont ici se le disputeraient, ajouta-t-elle en mon- 
trant les quadrilles. 

— Et alors, avait répondu l'avoué, mademoiselle Grandlieu no 
serait plus la seule vers laquelle il tournerait les yeux. Voilà pour- 
quoi vous rougissez! Vous vous sentez da^goût pour lui, n'est-ce 
pas? Allons, dites. 

Camille s'était brusquement levée. — Elle l'aime, avait pensé 
Derville. Depuis ce jour, Camille avait eu pour J'avoue des atten- 
tions inaccoutumées en s'apercevant qu'il approuvait son inclination 
pour le jeune comte Ernest de Restaud. Jusque-là, quoiqu'elle 
n'ignorât aucune des obligations de sa famille envers Derville, elle 
avait eu pour lui plus d'égards que d'amitié vraie, plus de politesse 
que de sentiment; ses manières aussi bien que le ton de sa voix 
lui avaient toujours fait sentir la distance que l'étiquette mettait 
entre eux. La reconnaissance est une dette que les enfants n'accep- 
tent pas toujours à l'inventaire. 

— Cette aventure, dit Derville après une pause, me rappelle les 
seules circonstances romanesques de ma vie. Vous riez déjà, reprit- 
il, en entendant un avoué vous parler d'un roman dans sa vie! 
Mais j'ai eu vingt-cinq ans comme tout le monde, et à cet âge 
j'avais déjà vu d'étranges choses. Je dois commencer par vous 
parler d'un personnage que vous ne pouvez pas connaître. Il s'a- 
git d'un usurier. Saisirez-vous bien cette figure pâle et blafarde, 
à laquelle je voudrais que l'Académie me permît de donner le nom 
de face lunaire, elle ressemblait à du vermeil dédoré? Les che- 
veux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés et d'un 
gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui 
de Talleyrand, paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes 
comme ceux d'une fouine, ses petits yeux n'avaient presque point 
de cils et craignaient la lumière; mais l'abat-jour d'une vieille 
casquette les en garantissait. Son nez pointu était si grêlé dans 
le bout, que vous l'eussiez comparé à une vrille. Il avait les lèvres 
minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par 
Rembrandt ou par Metzu. Cet honuue parlait bas , d'un ton 
doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème : on ne 
pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il avait mé- 
nagé S3 jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre 



378 I. LIVRE, SCÈNES DE L.\ VIE PIIIVÉE. 

et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau 
jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui 
passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les tisons de 
son foyer, toujours enterrés dans un talus de cendres, y fumaient 
sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à ses 
accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une pen- 
dule. C'était en quelque sorte un homme»modèle que le sommeil 
remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, 
il s'arrête et fait le mort; de même, cet homme s'interrompait au 
milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin 
de ne pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il économisait 
le mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans 
le moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le 
sable d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beau- 
coup, s'emportaient; puis après il se faisait un grand silence, 
comme dans une cuisine où Ton égorge un canard. Vers le soir 
l'homme-billet se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux 
se métamorphosaient en cœur humain. S'il était content de sa jour- 
née, il se frottait les mains en laissant échapper par les rides cre- 
vassées de son visage une fumée de gaieté, car il est impossible 
d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles, où se peignait 
une sensation comparable au rire à vide de Bas-de-Cuir, Enfin, 
dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait mono- 
syllabique, et sa contenance était toujours négative. Tel est le voisin 
que le hasard m'avait donné dans la maison que j'habitais rue des 
Grès, quand je n'étais encore que second clerc et que j'achevais 
ma troisième année de Droit. Cette maison, qui n'a pas de cour, 
est humide et sombre. Les appartements n'y tirent leur jour que 
de la rue. La distribution claustrale qui divise le bâtiment en cham- 
bres d'égale grandeur, en ne leur laissant d'autre issue' qu'un long 
corridor éclairé par des jours de souffrance, annonce que la maison 
a jadis fait partie d'un couvent. A ce triste aspect, la gaieté d'un 
fils de famille expirait avant qu'il entrât chez mon voisin : sa 
maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'huître et son 
rocher. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement par- 
lant, était moi; il venait me demander du feu, m'empruntait un 
livre, un journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cel' 
Iule, où nous causions quand il était de bonne humeur. Ces mar- 
ques de confiance étaient le fruit d'un voisinage de quatre années 



I 



GOBSECK. 379 

et de ma sage conduite, qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup 
i la sienne. Avait-il des parents, des amis? était-il riche ou pauvre? 
Personne n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais 
d'argent chez lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves 
de la Banque. Il recevait lui-même ses billets en courant dans Paris 
d'nne jambe sèche comme celle d'un cerf. Il était d'ailleurs martyr 
de sa prudence. Un jour, par hasard, il portait de l'or; un double 
napoléon se fit jour, on ne sait comment, à travers son gousset ; un 
locataire qui le suivait dans l'escalier ramassa la pièce et la lui présenta. 
— Cela ne m'appartient pas, répondit-il avec un geste de surprise. 
A moi de l'or ! Vivrais-je comme je vis si j'étais riche? Le matin il 
apprêtait lui-même son café sur un réchaud de tôle, qui restait 
toujours dans l'angle noir de sa cheminée; un rôtisseur lui appor- 
tait à dîner. Notre vieille portière montait à une heure fixe pour 
approprier la chambre. Enfin, par une singularité que Sterne ap- 
pellerait une prédestination, cet homme se nommait Gobseck. Quand 
plus tard je fis ses affaires, j'appris qu'au moment où nous nous 
connûmes il avait environ soixante-seize ans. Il était né vers 17ZiO, 
dans les faubourgs d'Anvers, d'une Juive et d'un Hollandais, et se 
nommait Jean-Esther Van Gobseck. Vous savez combien Paris s'oc- 
cupa de l'assassinat d'une femme nommée la belle Hollandaise? 
Quand j*en parlai par hasard à mon ancien voisin, il me dit, sans 
exprimer ni le moindre intérêt ni la plus légère surprise : — C'est 
ma petite nièce. Cette parole fut tout ce que lui arracha la mort de 
sa seule et unique héritière, la petite-fille de sa sœur. Les débals 
m'apprirent que la belle Hollandaise se nommait en effet Sara Van 
Gobseck. Lorscjue je lui demandai par quelle bizarrerie sa petite 
nièce portait son nom : — Les femmes ne se sont jamais mariées 
dans notre famille, me répondit-il en souriant. Cet homme singu- 
lier n'avait jamais voulu voir une seule personne des quatre gé- 
nérations femelles où se trouvaient ses parents. Il abhorrait ses 
héritiers et ne concevait pas que sa fortune pût jamais être pos- 
sédée par d'autres que lui, même après sa mort. Sa mère l'avait 
embarqué dès l'âge de dix ans en qualité de mousse pour les pos- 
sessions hollandaises dans les grandes Indes, où il avait roulé pen- 
dant vingt années. Aussi les rides de son front jaunâtre gardaient- 
elles les secrets d'événements horribles, de terreurs soudaines, de 
hasards inespérés, de traverses romanesques, de joies infinies : la 
faim supportée, l'amour foulé aux pieds, la fortune compromise. 



380 I. IIVIIE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE. 

perdue, retrouvée, la \ie maintes fois en danger, et sauvée peut- 
être par ces déterminations dont la rapide urgence excuse la cruauté. 
Il avait connu M. de Lally, M. de Kergarouët, M. d'Estaing, le 
bailli de Suffren, M. de Portenduère, lord Cornwallis, lord Hastings, 
le père de Tippo-Saeb et Tippo-Saeb lui-même. Ce Savoyard, qui 
servit Madhadjy-Sindiah, le roi de Delhy, et contribua tant à fonder 
la puissance des Mahrattes, avait fait des affaires avec lui. Il avait eu 
des relations avec Victor Hughes et plusieurs célèbres corsaires, car 
il avait longtemps séjourné à Saint-Thomas. Il avait si bien tout 
tenté pour faire fortune qu'il avait essayé de découvrir l'or de cette 
tribu de sauvages si célèbres aux environs de Buenos-Ayres. Enfin 
il n'était étranger à aucun des événements de la guerre de l'indé- 
pendance américaine. Mais quand il parlait des Indes ou de l'Amé- 
rique, ce qui ne lui arrivait avec personne, et fort raremeni avec 
moi, il semblait que ce fût une indiscrétion, il paraissait s'en re- 
pentir. Si l'humanité, si la sociabilité sont une religion, il pouvait 
être considéré comme un athée. Quoique je me fusse proposé de 
l'examiner, je dois avouer à ma honte que jusqu'au dernier moment 
son cœur fut impénétrable. Je me suis quelquefois demandé à quel 
sexe il appartenait. Si les usuriers ressemblent à celui-là, je crois 
qu'ils sont tous du genre neutre. Était-il resté fidèle à la religion de 
sa mère, et regardait-il les chrétiens comme sa proie? s'était-il fait 
catholique, mahométan, brahme ou luthérien? Je n'ai jamais rien 
su de ses opinions religieuses. Il me paraissait être plus indifférent 
qu'incrédule. Un soir j'entrai chez cet homme qui s'était fait or, 
et que, par antiphrase ou par raillerie, ses victimes, qu'il nommait 
ses clients, appelaient papa Gobseck. Je le trouvai sur son fauteuil, 
immobile comme une statue, les yeux arrêtés sur le manteau de la 
cheminée où il semblait relire ses bordereaux d'escompte. Une 
lampe fumeuse dont le pied avait été vert jetait une lueur qui, 
loin de colorer ce visage, en faisait mieux ressortir la pâleur. Il 
me regarda silencieusement et me montra ma chaise qui m'atten- 
dait. — A quoi cet être-là pense-t-il? me dis-je. Sait-il s'il existe 
un Dieu, un sentiment, des femmes, un bonheur? Je le plai- 
gnis comme j'aurais plaint un malade. Mais je comprenais bien 
aussi que, s'il avait des millions à la banque, il pouvait posséder 
par la pensée la terre qu'il avait parcourue, fouillée, soupesée, 
évaluée, exploitée. — Bonjour, papa Gobseck, lui dis-je. Il tourna 
la tête vers moi, ses gros sourcils noirs se rapprochèrent légère- 



r 



GOBSECK. 381 

ment; chez lui, cette inllexion caractéristique équivalait au plus gai 
sourire d'un Méridional. — Vous êtes aussi sombre que le jour où 
l'on est venu vous annoncer la faillite de ce libraire de qui vous 
avez tant admiré l'adresse, quoique vous en ayez été la victime. 
■^ Victime? dit-il d'un air étonné. — Afin d'obtenir son concordat, 
ne vous avait-il pas réglé votre créance en billets signés de la raison 
de commerce en faillite; et quand il a été rétabli, ne vous les a- 
t-il pas soumis à la réduction voulue par le concordat? — Il était 
fin, répondit-il, mais je l'ai repincé. — Avez-vous donc quelques 
billets à protester? nous sommes le trente, je crois. Je lui parlais 
d'argent pour la première fois. Il leva sur moi ses yeux par un mou- 
vement railleur ; puis, de sa voix douce dont les accents ressem- 
blaient aux sons que tire de sa flûte un élève qui n'en a pas l'em- 
bouchure : — Je m'amuse, me dit-il. — Vous vous amusez donc 
quelquefois? — Croyez-vous qu'il n'y ait de poètes que ceux qui 
impriment des vers, me demanda-t-il en haussant les épaules et me 
jetant un regard de pitié. — De la poésie dans cette tête ! pensai-je, 
car je né connaissais encore rien de sa vie. — ^Quelle existence 
pourrait être aussi brillante que l'est la mienne? dit-il en conti- 
nuant, et son œil s'anima. Vous êtes j